Skip to main content
Internet Archive's 25th Anniversary Logo

Full text of "La Revue blanche"

See other formats


V-^ iC-M^r. 



-%^ 












*r -"i 












'<^'^: 






•»-^-3^ 4 






■giwZfc ■EJrj'i 



•' -^^^ 



xji^ ,*■ 












1t>y*^ 



é ^ 




i 



ity 



.-#4 







La revue blanche 



La 
revue blanche 

Tome XXIX 

SEPTEMBRE, OCTOBRE, NOVEMBRE, DECEMBRE I9O2 




PARIS 

ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 
19OC 



A Paterson 



Tisseur de soie 

De la rive droite de riludsoii, après avoir traversé Jersey-City, 
un chemin de fer électrique s'élance sur l'étroite route conso- 
lidée à travers l'étendue floue des marécages, dans la direction 
de Paterson — Paterson que les journaux du globe ont sou- 
ventes [fois signalé comme la « Capitale d'Anarchie » où des 
évadés du vieux monde s'en vont affûter des couteaux et mâ- 
chonner des balles de plomb contre la quiétude des rois. 




Les attentats et les complots, tous les actes de la Révolte ont 
été décidés là-bas. 



(. LA REVUE BLANCHE 

On y j)irjinro un réi>;icido comme h Pilhiviors un pflté. 

Los t'onillcs «l'Kuropp et rrAméri([iie. l>ion informées, onl orné 
de celle léijcndc la jielile vill<* industrielle, parce que Gaetano 
Bresci, avani de tirer le roi dllalie, avait travaillé des mois dans 
une usine de Palerson ; et parce que lors de leur passage en 
Américpic maints exilés, de Kropotkine à Malatesla, y sont allés 
seri-rr les mains de ipirlque camarade expatrié. 

Cest un centre d'émigration. 

Italiens, Belges. Français, lisseurs de soie jihis que de lin- 
ceuls, li'availleurs du fer el de l'acier — socles de charrue et non 
])oignards, — ouvriers habiles et rapides ont trouvé, dans les 
usines modernes de la cité, des salaires moins dérisoires que 
dans les creusots de notre continent. 

Ils se sont lixés. 

Non que la ville à maisons de jjois soit attrayante au bruit des 
chul«'s captées en force motrice pour ces usines qui cachent, 
derrière la verdure grimpante des vignes vierges et des lierres, 
la tristesse morne des aleliers, prisons comme ailleurs. Mais \h 
du moins le pain (piolidien — la viande aussi. 

Et quelques heures pour soi-même. 

deux «pii dans nos villes d'Europe avaient sonlfert et vu souf- 
frir, d(''jà rélléchi un peu, emploient ces heures de loisir à s'ins- 
tiuire el à entraîner leurs camarades moins avertis. L'aisance 
relative ne les a pas encore figés dans l'indifférence. 

\'oilà sans doute rpii est suspect ! 

Ils ont plusieurs groupes d'études, l ii journal fiançais : Ger- 
minal. Un espagnol : El Desperlar. Et Bresci, qui frapj)a Hum- 
herl. donnait charpie semaine son obole pour aider la Queslione 
Sociale. 

Savait-on rpiil tuerait un roi ? 

Le iiiélier de lisseur, à Palerson, alors était moins précaire 
qu aujourd hui où des grèves indiquent le progrès des exigences 
patronales. Bresci avait pu mettre «pielques cents francs de coté; 
profilanl des farilités de transport, à l'occasion de l'Exposition 
de Paris, il visiterait la grande foire et ferait un lour jusqu'au 
pays... Il ;^'ardail à Palerson, non seulement des objets, des 
lettres, romme certainement on n'en laisse pas quand on se 
prép.ire à mourir: mais il y laissait son enfant, sa femme qu'il 
aimait — et qu'il embrassa sans adieu. 

LfVi camarades qui le virent partir se doutaient si peu de ce 
qu il adviendrait que plusieurs d'entre eux le chargèrent de 
commissions toutes puériles. 



A PATERSON 

Ils ne chargèrent pas son revolver. 

Son revolver! Ils devaient croire qu'il n'en possédait même 
pas; ou du moins s'il en avait un, comme presque tout le monde 
en Amérique, nul ne pouvait songer que bientôt il en ferait 
jaillir les l)alles. C'était un garçon d'une natift-e plutôt timide, 
causant doucement, cherchant ses mots ; serviable et doux. Ner- 
veux peut-être, un léger tic aux plis du nez... 

Régicides 

Du mystérieux, du merveilleux, des conjurés, des serments, 
couteaux dans l'ombre, tirage au sort — et l'homme s'en va, 
par les chemins, accomplir son œuvre de sang. 

La tradition facile à suivre même en feuilleton permet d'accom- 
moder les faits à toutes les sauces historiques. C'est plus facile. 
Pas besoin de penser. 

Laissez courir. 

Les ergoteurs psychologues ne regardent pas plus loin que 
leur bout de copie et l'on conte encore au public que des sec- 
taires tiennent assemblée pour jouer des têtes de monarques. 

La réalité est plus simple. 

Elle est plus grave. Ce n'est plus le fanatisme, les ambitions 
d'un parti qui cond^inent le meurtre du prince. Autres temps 
ceux de Jacques Clément, de Ravaillac et des sourdes machina- 
tions. Aujourd'hui c'est spontanément qu'un homme se dresse 
dans la foule et vise le roi. 

Il y a un état d'esprit. 

Un état de nerfs. Des ueiis très calmes d'habitude s'émeuvent 
jusqu'à l'action lorsque les remous de la cohue les mettent for- 
tuitement en présence du personnage de gala qui signifie la 
Royauté. Est-ce l'héritage indivis de la pensée dominante que 
légua la Révolution? Quand bousculé, heurté parles coudes et 
les vivats de la populace, un impulsif ne peut plus fuir le tour- 
billon qui le roule autour du carrosse où parade le demi-dieu, 
comment ne pas comprendre qu'il s'agite un drame poignant 
dans sa cervelle. 

Il faut souhaiter qu'il n'ait pas d'armes. 

Le souhaiter — pour lui d'abord. Une existence en paye une 
autre, et mieux vaut à tout prendre la vie que n'importe quel 
genre de suicide. Mais à quoi sert proposer? 

Ce n'est plus exprès qu'on tue les rois. 

Leur passage dans notre époque est Fimmédiate provocation 
qui éveille de subites répliques. Echec au roi! au chef, à l'être 



LA REVUE BLANCHE 



rcprésonlnlif de hml ce que, dè.s lécDle priuiairo, on nous en- 
seifjne à liaïr — ci pas assez à mépriser. Ils sont plus conscients 
ces pays où, lorsque circule l'empereur, toutes les fenêtres sont 
closes et les rues strictement désertes. 



El;iit-il aussi de Paterson, le citoyen américain qui lit élire 
M. Hoosevelt en supprimant son j»rédécesseur? 

('/.oli^os/ n'avait jamais porté ses pas sur la rive droite de 
riludson, et c'est des bords du Micliiiian qu'il se rendit à lUdîalo 
où il rencontra Mac Kinley. Il aurait pu se contenter d'un shake 
h'ind à son j)i-ésident qui jouait la comédie cordiale en pratique 
aux lîtats-Unis. Le petit colporteur misérable aurail dû com- 
prendre riionneur que lui faisait l'homme des trusts, de la 
tiiiance et de ■< l'étalon d'or ", en le laissant venir ;'i lui. Une sen- 
sibilité fficheuse renqiécha de goûter cette joie dans la ti'anquil- 
lilé béate de la foule qui défilait. Une ironie le llagella. Et, sans 
longue préméditation, il préféra solder de sa vie l'éclat d'une 
f)brase discordante ])onctu(''e de trois points de suspension. 

Tous les journaux américains furent alors édiliants à lire : 
« Que l'on frappe des rois, concédaient-ils, dans les pays de la 
vieille Kurope où des restes de barbarie permettent des régimes 
surannés; mais chez nous, mais en llépubliquel » 

Kt i>our |n-ouver péremptoirement que les Républiques ac- 
tuelles se ditïérencient des enq>ires et des monarchies il'autre- 
fnis, les |>ublicistes nciuvcau-inonde demandaient qu'on ajq)liquAt 
sur l'heure des supplices approj)riés : ils réclamaient l'écarlè- 
lemeiit. 

< >n innove peu. 

Lf's r«''publi(pics on! Iiansjiosé la monarchie. L'hypocrisie des 
formules ('•date à la lueur des mo'urs. 

Lnduire un homme de pétrole, y melire le feu après lavoir 
solidement branché, est un procédé (pii pour être employé jour- 
nellement c<»titre les nègres des Klats-Unis n'apporle (pi'un léger 
propfrès aux bûchers des In(piisilions. 

L électrociilion elle-même, bien moderne et scientili(jue, où 
I ofliciant es! iiiLrénieur. garde une teinte mi-religieusc : elle 
canalise Ir jou du ciel : la foudre en chambre — en chambre 
ardente. On aimerait cà par temps d'orage; et sur la place. 
Mais trop poil de monde y assiste et l'on vole un spectacle au 
peuple. 

Le lynchage est plus démocratique. 

En France comme aux Ktats-Unis, dans ces républiques de 



A PATE RS ON 9 

choix, il sut'lil de crier : « Au voleur! » pour (ju(^ la boune foule 
s'élance dans le noble but de s'emparer d'un pauvre diable qui 
s'enfuit. S'il trébuche on l'écharpera. 

D'ordinaire le même populo acclame toutes espèces de rois et 
autres présidents de ré!)ubliques. 

Et quand d'aventure celte foule, celte foule de M. Prudhomme, 
au lieu d'acclamer, se précipite pour assassiner le chef d'Etal 
— connue en elle est toute morale, toute justice, etc. — ca ne 
s'appelle plus un régicide ; on dit : 

— C'est une Exécution. 

La Compagne 

J'ai vu la compagne de Bresci. Ce ne fui pas à I^alerson ; 
mais dans un faubourg de Jersey City, à Hudson Heigls, dans 
la petite maison où la solidarité des camarades lit mieux .([ue 
lui donner asile. Le Davillon, à la lisière du bois Palisade's, non 




loin des fabriques, avait été aménagé en boarding house ; de 
façon qu'au lieu de se satisfaire d'une charité aux lendemains 



,M LA HKVUE BLANCHE 

doiilfiix, coiix ([iii siiilôrossaionl ;i la l'cmme du condamné lui 
fournissaionl le n)oyen de pourvoir ollo-nième à sa vie en prenant 
quelcpirs pensionnaires parmi les ouvriers des usines d'alentour. 
I^nd-èlre aussi larrière-pensée que ce sérail pour ces ouvriers, 
anii-ricains la plupart, l'occasion d'une curiosité proche d'un 
désir lie compi'cmlre... 



I.a voiontt' de l'aire de la propagande esl la caractéristique 
alisolue de ces hommes qu'on traite d'énergumènes et dont, à 
l'excefttion j^rès, l'initiative est fraternelle et les procédés dog- 
malicpies : nous jiourrions dire parlementaires. 

Un l)esoin de s'épancher, de convaincre, tombe souvent à 
discutailler ou s'écoule en déclamations à l'honneur de sociétés 
futures. 

Ailleurs c'est pire : 

l'ne science rudimentaire s'ébat dans des discours-pi-éches où 
ronronnent les mots d'harmonie, d'amour et de machinisme... 

( >ii «inH? une nouvelle moi'alc. 

( )ii devient sectaire sans le savoir. On patauge. Un excom- 
munie. On caresse. On enrégimente. Et c'est par les petits 
côtés (pie l'on fait connaître une idée. 

Des prosélytes applaudissent, et des néophytes gr^tent leur 
vie parce qu ils n'ont compris qu'à demi. 

On débite des conférences. 

11 arriverait, si de temps à autre les choses n'étaient mises au 
point, qu'il y aurait le mensonge anarchiste comme il y eut le 
mensonge chrétien. 

Trop de tendance à parler de la Cause. On oublie que dans ce 
monde adverse et que nous croyons sans lendemain, chacun doit 
avoir sa cause ; 

El que recommencent les duperies dès (ju'on tient boutique 
d'espoir. 

Moins rpir d'autres révolutionnaires les immigrants en Amé- 
ri(piesf)nl portés à se laisser bercer par les promesses de l'ûge 
d'or. l^'elTorl personnel qu'ils oïd fait, en osant les routes, pour 
s'on aller vrrs du mieux, les prédisjiose à la reclierche des points 
de vue les pin- clairs, lion nondue de ces honunes d'action 
qui sont individualistes j)rennenl leur jdaisir oîi ils le trouvent 
en aidant une IVnmie restée seule. 

Cela, c'est j)lus que des paroles. Kt c'est plus que ne font les 



I I 



A PATER SON 

peuples pour les vieux parents du soldat qu'ils envoient mourir 
en campagne. 

C'est autant que le bureau de tabac pour la veuve du com- 
mandant. 

Et ceux qui donnent cette leçon de la main largement ouverte 
pour une joie de leur goût, pour une œuvre de fraternité, ne dis- 
posent d'aucun budget et rationnent leur repas du soir. Tandis 
que les gouvernements, tandis que les capitalistes, qui par pa- 
quets lancent des hommes aux hécatombes coloniales, déclinent 
toutes responsabilités envers les parents de leurs morts, on peut 
voir de simples artisans, par le seul fait d'une idée, assumer dé- 
libérément les charges laissées par l'un deux, qui partit sans 
que nul ne l'y poussAt. 




Un révolté en mourant sera moins inquiet pour les siens que 
le militaire patriote — s'il est pauvre et n'a que sa jiatrie ! 



La compagne du régicide est une forte femme de trente ans, 
au front découvert, aux grands yeux pas très expressifs, au sou- 
rire comme étonné. Fille d'Irlandais, née en Amérique, elle ne 
connaît pas le français et sait à peine quelques mots d'italien. 
Bresci, lui, ne savait pas l'anglais, ou si peu. Et, sans appuyer, 
on discerne que si ces deux êtres pouvaient s'entendre c'est 
qu'ils ne causaient pas beaucoup. 

Deux bébés jouent devant la porte; Madeleine à l'air décidé, 



I i 



LA REVUE BLANCHE 



cf Murif'K In loiilo jtolilo, <|iii vint au monde deux mois après 
(|ue son père s'en lui ailé... 

Le drame qui plane sur re sourire el cette enfance, l'attitude 
prcscjue recueillie des rudes ouvriers des fabriques qui fréquen- 
leiit le lioardini:: house ; lout, depuis la sollicitude des compa- 
trnons (pii, le dimanche, viennent embrasser les petits ; tout im- 
pressionne e( fait songer. 

La police trouve que c'est dans^ereux et mille honteuses tra- 
casseries sont faites à une pauvre femme qui garde le même 
sourire — le même sourire étonné... 



Le dernier Complot 

llcurrusemenl lautorilé veille. Elle a^it. J'étais encore à Pa- 
lerson au moment où fut dévoilé le dernier complot de la 
saison. 

Celle fois il .s'agissait de supprimer \'iclor Emmanuel III; 
le fils après le père. Le coup partait du même endroit; l'assassin 
partait de la même ville, du même foyer de conjuration. Ils 
avaient donc laison ceu.x-là qui parlaient de ténébreux com- 
plots. 

< >n faisait la |>reuve. 

L n hcmime dont les circonstances me permelicnt d "écrire le 
nom, un certain Inocenti liafaele organisait l'attentat et recru- 
lait à Palerson. (Ict homme arrivé depuis peu tenait des propos 
violenls, colportait des formules d'exjtlosifs et développait un 
plan de campagne qui fut comjiris des camarades. 

Cel homme était un mouchard. 

Son aveidure mérite de rester comme type des moyens em- 
ployés par l'autorité pour accréditer des légendes (|ui " justi- 
fient de huges coups de (ilels dès que s'en présente l'occasion. 
Inocenti l«al'aele, (pTaxant même de tenir pour mouchard on 
méprisail comme h;d»leur, avait lini par reporter tous ses soins 
à la culture intensive d'un compagnon sans ouvrage elquiTécou- 
fail, laeiturne: quand il le crut mur |>our l'action, il précisa. Dn 
s en irait en Italie, on abattrait 1(> louveteau; onnie à deux : 
Hafaele j»ayerail le V(»yage, l'autre frapperait. Entendu. Le 
compaLMioii Incifiuiir avait dc\iiié son partenaire; il le sui- 
vit... 

Pas bien loin. Mais suffisamment pour savoir que Tlnocenti 
avait ses petites entrées au consulat italien de New ^'orU. C'est 
curieux comme les personnes daj)parence le plus taciturne ont 
parfois des trouvailles gaies; l'embauché de Rafaele fit remar- 



A PATERSON li 

quer à son complice que Ton ne pouvait décemment aller massa- 
crer un monarque dans une tenue aussi peu cérémonieuse que 
le veston d'atelier : il se fit offrir un complet, une montre pour 
voir l'heure du crime I et le revolver indispe^isable. Après quoi, 
rendez-vous lut pris pour les derniers })réparatifs. 

Ce beau samedi de veillée d'armes, où l'on devait boucler les 
valises, restera dans quelques mémoires. En son complet bat- 
tant neuf, un peu avant le temps convenu — la montre avançait 
peut-être — l'homme enrôlé pour tuer le roi pénétra d'un pas 
assuré dans la maison isolée où Rafaele allait le rejoindre. L'as- 
sassin était accompagné d'une dizaine de personnages à la mine 
peu satisfaite. Le complot se corsait sans doute. Rafaele ne 
s'ennuierait pas. 

Le fait est que lorsqu'il se présenta, le quidam fut plutôt sur- 
pris. Sans la moindre brutalité, et pour apprendre à la police 
qu'on peut opérer poliment, on retourna les poches du monsieur 
et l'on ouvrit son portefeuille. Rien de suspect. Les compa- 
gnons allaient être forcés de procéder comme de simples juges 
à l'interrogatoire du prévenu, lorsque celui-ci, pris de peur, 
préféra des aveux complets : 

— Xe me faites pas de mal, supplia-t-il, je dirai tout. 

On le mit à l'aise. Il expliqua que, condamné pour vol à Turin, 
s'étant enfui en Amérique et se trouvant sans ressources à New 
York, il s'était rendu au consulat dans l'intention de se livrer; 
là, il avait fait connaissance avec un fonctionnaire qui lui promit 
d'obtenir la remise de sa peine s'il fournissait quelques rensei- 
gnenicnts — sensationnels, insista-t-il — sur les anarchistes de 
Paterson. 

Le malheureux avait accepté. 

Depuis, on lui donnait de l'argent et des conseils; ce n'était pas 
lui qui avait eu l'idée de l'affaire. Et maintenant il demandait 
pardon, jurait que les anarchistes l'avaient converti sans le vou- 
loir par leur bon cœur, leurs beaux espoirs; jamais, au dernier 
moment, il n'aurait eu le courage de laisser partir le camarade 
dont le signalement était déjà expédié par toute l'Italie. Il 
tremblait, la face blémie; sa voix hoquetait dans le silence. 
Lamentable, il tomba à genoux. La scène avait assez duré, 
énervante, crispant les poings. On le releva. Et repoussant l'opi- 
nion de quelques-uns qui voulaient lui griller au front, en lettres 
indélébiles, traditore, on termina avec méthode, scrupuleu- 
sement. 

Comme on avait débuté par la fouille, et que dans cette voie 
il y a l'engrenage, on lui fit écrire et signer sa « déposition ». 



,;, LA RKVUE BLANCHE 

On borlilloiiiia uu-uir uu jicu: à la lumière oxydriquc, on prit sa 
pholo<::raitliie; histoire d'envoyer un souvenir aux groupements 
révolutionnaires où le Hafaele sei-ail peut-être tenté de se fauliler 
p;ir la suite I-cs roh^s ainsi renversés, après ranthropomélrie, 
ou l«'va l'écrou du [lolicicr. omoltant seule ropération trop 
banale, trop hlehement bourgeoise, du classique passage à 
taltae. 

Les conjurés de Paterson, une fois au moins, ne tuaient pas 
leur lionime. 

N"rmp«''c!ie (|u'un revolver de plus (don du consul d'ItaUo est 
dans la circulation. L'autorité ne redoute pas de jouer avec une 
arnif à fru. ( lel objet de curiosité est sans doute déjà passé de 
main en main, tpii sait où? comme un pur bibelot. 

Le revolver historique fera-l-il un jour parlei- de lui? 



Zo d'Axa 



Le Consolateur 



(1) 



CHAPITRE V (Suite 

DANIEL TIENT DANS SES MAINS UNE EXISTENCE 

...La route tremblait depuis l'aube, et avec elle la maison. 
Ebrouements, galops ferrés, bêlements, rumeur de laine, 
— cris de roues, sonores cahots. — jurons gras, compli- 
ments traînards, saints clairs. Riche serait la foire, et gaie 
la fête. 

Daniel songeait. 

— Qu"adviendra-t-il?'^ mon dieu 1 

...On parquait les moutons près du pont ; aux arbres de. 
la berge on attachait les ânes. On essayait les pouliches le 
long du cours, de jeunes garçons à leur tête, emportés : aux 
mains des marchands de fouet claquaient les mèches. Les 
porcs fondaient au plein soleil, contre des murs. Des ins- 
truments aratoires dormaient. Et dans le moindre coin de 
pré, derrière les boutiques de toile, quelque vache tirée 
par la longe tournait lentement sur elle-même, des pay- 
sans tournant autour. 

— Tu ne vas pas voir le bétail? 

— Tout à l'heure... 

Daniel poursuivait sa pensée. 

— N'est-il déjà rien advenu?^ 

...Le déjeuner avait été particulièrement soigné par 
Félicie. Sans doute en espérait-elle quelque prodige. Dinde 
dorée à la coquille. Tarte aux prunes. Crème prise. Une 
nappe à la table. De petits verres à Bordeaux auprès des 
grands. Une corbeille de glaïeuls et de passeroses, allégée 
d'asperge montée... — Et ce fut un repas comme tous les 
autres, muet, triste, sans échange, sans gourmandise. 

— Une jolie fête î grommelait la vieille bonne. 

Eh! cette fête, Daniel la maudissait. Qu'avait-elle besoin 
d'insulter à sa peine? Calé entre deux pans de mur, près du 



(1") Voir La revue blanche des le 1^' et 15 août 1902. 



,6 I>A REVUE BLANCHE 

petit figuier sans figues, il " se rongeait // bien seul... Et 
voici que de la «. pâture >/ la joie populaire montait, en un 
brouhaha menaçant, fait de souffles, de pas, de cris, de sons 
nasillards et de rires : que les tirs, d'un plomb sec claquaient, 
que crépitaient les loteries, que de lourds maillets pla- 
quaient des coups sourds à réveiller parfois des timbres; 
que des orgues, sur des manèges entraînées, éclataient de 
cuivres puis s'éteignaient pour éclater de nouveau puis 
s'éteindre: qu'aigres et maigres des musiques, de parade à 
parade comme de ton à ton rivalisaient, que grondaient les 
tambours, tonnaient les grosses caisses, pétait la poudre 
dans l'obsédant appel d'alarme d'une cloche infatigable- 
ment sonnée. 

— Assez ! 

La rumeur du jardin en était couverte. Daniel cria : 

— Assez ! Assez ! 

11 ne put entendre sa voix. Comment eût-il entendu sa 
pensée? la crainte la faisait chanter plus discrètement 
qu'une abeille. Mais il fallait l'entendre quelle qu'elle fût : 
elle seule importait. Le vent charriait des fanfares. 

— Ils se moquent! ils se moquent! 

Daniel s'enfuit. La Joie forçait sa chambre. Du haut en 
bas de la fenêtre les vitres frémissaient. 

Où s'enterrer?" s'engloutir? le puits ou la cave? Où avoir 
le droit d'être d(julourcux? 

— Oh : le salon! 

Partie morte de la maison orientée \ers le silence, close 
d'épais volets, dénuée d'habitants, où des souvenirs som- 
meillaient plus vieux que Mme Mellis, étrangers à elle ! Nul 
n'v entrait, nul n'y passait jamais. Qui viendrait obséder 
Daniel dans cette tombe? 

.11 se glissa, s'enferma, à tâtons, suivit les meubles, crut 
reconnaître un canapé, s'y étendit, et dans un recueillement 
funèbre, délira. 

— Que devicnt-6'Z/t'?... Klle sait... // lui a tout appris... 
Svi volonté... la mienne... (la mienne I; voyons... Qu'a-t- 
elle f.'if'- Elle s'est Jetée par la fenêtre... — il n'y a pas 
déta; l"!!-' <'.'<t empoisonnée plutôt... — Elle est 
mort. 



LE CONSOLATEUR I7 

Il se leva dans un grand cri. 

— Non... pas si vite... Mais quoi? quoi? il faut pourtant 
savoir... savoir... 

Daniel avait trop fui la petite maison de briques roses : 
il sy fût jeté à cette heure. Trop détesté Lagarde : quel bien 
ne lui voulait-il pas? Trop légèrement accueilli les nou- 
velles quotidiennes de la malade : voici que d'en manquer, 
il sanglotait. Enfin! s'intéressait-il donc à elle, à eux? Et 
pâtissant lui-même, allait-il un peu compatir? 

— Mais il faudrait pourtant savoir! savoir ! 

Comment? — Y aller? A cette heure? Par cette après- 
midi de foire où dans le bourg grouillait tout le canton? — 
Y envoyer quelqu'un? mais qui? et que lui dire? 

— Je crains bien d'avoir tué la femme de ce pauvre La- 
garde. Allez donc voir si elle n'est pas morte. 

Ah ! ah ! ah ! — C'était bien le moment de rire. Qui avait 
ri? 

Non, non! se consumer dans l'ignorance attendre... 

Quand les rues seraient vides, la nuit tombée, comme un 
voleur... Attendre... 

Les heures s'étiraient. Dans le même anxieux délire, il 
attendit. 

...Sous la porte du salon sombre, la raie de clarté faiblis- 
sait... Dans le corridor chantait la cuisine... Carrioles, 
bêtes, piétons gagnaient la route... Le faubourg s'animait 
de nombreux retours. Daniel devait laisser passer le dîner 
encore... 

Comme Félicie en quête de persil courait au potager, il 
s'échappa de sa retraite, et, feignant de rentrer, ouvrit et fit 
claquer la porte de la rue. Alors, il descendit naturellement 
le perron. 

La foule avait vidé le champ de foire ; les musiques dor- 
maient ; derrière leurs baraques, les forains sur des four- 
neaux ronds, cuisaient la soupe. Dans l'air calmé, l'attente 
devenait légère. Daniel put respirer. 

— A table ! 

11 touchait son heure. Il ne bouda point. Mais bientôt, il 
ne sut plus dissimuler son impatience. Le repas traînait 
bien. 



iS 



LA REVUE BLANCHE 



— (^ue déplais, Fclicie! 

Reproche ou compliment. Mais aussi, comme à manger 
Mme Mellis c'-tait lente! Etcette pendule qui n'avançait pas! 
Il n"v tint plus, et — avant la fin — se leva. 

— Tu sors? 

— Un peu. 

— Déjà ? 

Il était sorti. 1! courait. 

Au loin du faubourg, nuit et vide. Quelques réverbères 
perdus... de quoi éviter les ordures et les rigoles... mais pas 
plus... Puis, des intérieurs d'ouvriers éclairés, rideaux 
transparents, portes ouvertes : la famille au grand complet 
pour le souper : voix hautes, rires; des hommes en manche 
de chemise versant à boire, des femmes, un tablier sur leur 
robe fraîche, servant; des enfants bourrés, luisant de sauce. 
Daniel tenait le milieu de la chaussée, peur d'être vu... Et 
les promenades... Sous les feuilles opaques, il touchait le 
sol, sans le voir, d'un pied tâtonnant, indécis... 1 " )mbre 
pesait... Le cœur lui battait davantage... Il semblait courir 
à un crime. 

Enfin! la maison de Lagarde. 11 approcha. Elle n"a\ait 
point l'air de vivre. La fenêtre de la salle à manger était 
noire; noir le double carreau qui surmontait la porte... 
Seule, mais si faiblement, paraissait éclairée. la chambre. 
Entre les lattes des persiennes, une petite lueur tremblée, à 
peine décelait une veilleuse à huile... Allait-il sonner? Il 
eut un scrupule, une attention... Elle reposait, dormait 
peut-être... Il en lâcha le cordon de sonnette, respectueux 
et craintif... Que faire? S'il frappait seulement, Lagarde 
entendrait. Il frappa, mais d'un doigt si discret qu'il eût 
mieux valu ne rien faire. En effet, nul ne répondit. Ilatten- 
dai-t, prêtait l'oreille. Rien. Frapper plus fort ? 11 n'osait 
pas... Il n'osait plus même eflleurer la porte. 

— Si elle dort, c'est bon signe, dit-il ; j'aurai des nouvel- 
les demain. 

Tendrement, s'attarda son regard encore, sur la fenêtre 
où la pauvre lueur tremblait, comme malade ; — et il revint 
tout courant, satisfait, ou feignant de l'être. Dans les famil- 
les rassemblées le souper s'achevait. P;ir les trouées des 



LE CONSOLATEUR I9 

ruelles sur la « pâture //, on voyait s'allumer les chevaux 
de bois dans un resplendissement de glaces et de cristaux. 
La fête reprenait à peine. Il se coucha. 

— Elle dort... Bon. Faisons de même. 

Il s'étonna de ne pouvoir. Ses yeux aussitôt fermés se 
rouvraient. Il dut s'avouer tristement que la paisible vision 
delà petite maison rose n'avait pas suffi à le rassurer; sa 
nuit serait ce qu'avait été sa journée. 

Dans les flonflons d'un bal voisin, incessants, insistants, 
monotones, de danse en danse, d'heure en heure, il attendit 
l'aurore, l'appela, la guetta. Le silence se fit ; les lointains 
blanchissaient; aux carreaux ruisselants il colla son visage, 
suivit le petit jour, l'exhorta, le pressa, et lui-même levé, 
lavé, vêtu, sortit. Il alhiit chez Lagarde. 

— Pas six heures !... Trop tôt... 
Il ne rentra cependant point. 

Immense et vide était le champ de foire. Sous une voi- 
ture, un chien gronda. Des toiles pisseuses fermaient les 
boutiques. Lherbe, foulée, avait jauni... Des papiers traî- 
naient... Au milieu de l'énorme avenue, seul, perdu, Daniel 
soupira: 

— Voici ma fête à moi. 

Il gagna plus vite la berge ; puis, soudain grelottant, les 
promenades... Mais une fois là, il n'y put tenir. La maison 
l'attirait... Il v courait en dépit de l'heure... 

Close, muette, telle que la veille, sauf que nulle 
lueur n'en dorait les volets, elle demeurait assoupie. 
Juste en face, sur un banc de fer, le dos à l'allée, Daniel 
s'assit. 

Le bourg prolongeait son repos. C'était lendemain de fête 
et dimanche. Léglise sonnait la messe du matin... Un pas 
discret de dévote glissait... Les façades, insensiblement 
éclairées, allaient vivre. Une laitière avec ses brocs d'étain, 
de porte en porte, remplissait les pots, placés dehors exprès. 
Les maisons souvrirent... On passa la tête... On balaya le 
seuil... Daniel fut remarqué... Et on causa... Mais pouvait- 
il entendre, hypnotisé par cette porte qui s'obstinait à rester 
close? Il considérait longuement, avec des yeux d'amant, 
le pied de vigne, les grappes tirant sur le fil de fer bien 



/(> 



LA REVUE BLANCHE 

tendu, les deux géraniums, l'un, le rose, fané, l'autre, le 
rouge, épanoui, brûlant, et chaque brique... Elle était là, 
derrière... 

Mais une clef touillait la serrure, tournait, le verrou était 
repoussé, lentement s'ébranlait la porte. Daniel n'eut qu'un 
bond- 

— Oh! vous m'avez lait peur... Vous êtes matinal ! mes 
compliments... 

— C^ui... ie passais par là... après ma promenade... 

— A cette heure?... 

— Alors, vous voyant... 

— Chut! plus bas! elle dort encore... Je vais en profiter... 
je suis à vous... 

11 prit la boîte au lait sur la marche du seuil, l'alla porter 
d;ms la cuisine, et ressortit. 

— Je laisse la porte enti'"ou\'erte; comme ça, si elle 
sonne... j'entendrai... 

Et désignant le banc vert adossé au mur : 

— Mettons-nous là, dit-il. 

On s'assit. Daniel, anxieux, supplia : 

— Eh bien ? 

— EIi bien, ça été terrible... terrible... à ne pas se l'ima- 
giner... Elle aurait tenu un couteau qu'elle me l'aurait 
planté dans la poitrine... 

— A ce point ? 

— l'ne vraie furie... l)'ai~>ord... je n'osais pas... Mais 
elle m'attendait là... Il a fallu se décider... Non, mon 
ami, elle ne ma pas laissé iliiir ma phrase... Elle était 
déjà debout... hors du lit... et elle se jetait sur la porte... 
et elle criait... " Ah ! ah ! je partirai quand même... 
je partirai toute seule... >/ Jai dû la tenir... la mater 
presque... 

— Ht puis ? 

— Elle n'a pas décoléré de la journée... Une folle... Elle 
se serait tuée à ce métier là... 

— Mais après? 

- Aprè.s... j iii pu lui faire prendre un peu de chocolat, 
tout de même... Joint à la fatigue... ça l'a fait dormir.,. Elle 
dort encore.. 

— Elle dort... — Croyez-vous que ça continue? 



LE CONSOLATEUR 21 

Lagarde regarda Daniel. 11 lui sembla plus inquiet que 
lui... Il s'affola. 

— Vous le croyez?... 

— Non... non... 

Mais un brusque coup de sonnette rompit leur entre- 
tien... Lagarde se dressa. 

— Adieu... voici qu'elle s'éveille... 
Et revenant : 

— Ah ! je ne pourrai probablement pas vous retrouver à 
onze heures comme d'habitude... Maintenant que nous 
nous sommes vus, d'ailleurs... 

— Alors, à quand? 

C'était à Daniel, cette fois, de réclamer une rencontre. 

— Mais quand vous voudrez... 

— Je puis passer aux nouvelles?... 

— Parfait... Ne sonnez pas. Frappez... Adieu... 
Il disparut. 

— Il est plus calme... Elle a dormi... — Mais, cette 
crise? — Il fallait s'y attendre... ça passera... — Hé! hé! 
à force de se répéter, c'est que ça peut la conduire à la 
folie... à quelque chose d'analogue. Dieul... si elle ne fait 
pas un malheur avant I... — Et quel bon effet sur sa mala- 
die ! C'est capable de la tuer... la tuer... 

Tout le jour, Daniel attendit à la grille la nouvelle 
incessante d'un événement trop prévu... Oh ! comme cette 
vie lui devenait précieuse... comme il l'eût couvée, nour- 
rie de la sienne, s'il eût pu... Que n'avait-il le droit de la 
veiller, de suivre un instant son destin? Hélène était plus 
que sa femme à lui... plus que sa femme... 

Rien ne vint. L'angoisse s'éternisa. Ce fut le soir. Daniel 
n'osa retourner chez Lagarde. 

— Deux fois par jour... je pourrais l'effrayer... Et il fau- 
drait le rassurer ensuite... 

Le lendemain, au matin, il trouva la porte seulement 
poussée. Cela lui évitait de frapper. Il entra. Il fit deux 
pas dans le corridor, et s'arrêta. On parlait dans la cham- 
bre de la malade, et haut et fort, on disputait. Il distin- 
guai deux voix, l'une très familière, grêle, étouffée celle 



U2 LA REVUE HLANGIIE 

dt.' Lagarde. Taiitre aiguë, brève, sèche. Tous les mots l'at- 
teignaient. 

— Je te dis que j'irai... et cjue j'irai sans toi. 

— Ma pauvre amie... 

— Oui... Et je me ferai délivrer... On me séquestre ici... 
je suis libre après tout... Je ne suis pas folle... Ah! on 
voudrait bien me faire passer pour folle... afin de se débar- 
rasser de moi... Mais j'ai ma tête... ah ! ah ! et je le prou- 
verai... 

— Mais je n'ai jamais dit... 

— Tu le penses... Tu t'imagines que je ne sais pas ce que 
tu penses?... Mais je quitterai cette maison, cette prison... 
Je ne voulais pas y venir. C'est toi qui m'y as traînée, oui, 
traînée... Tu as profité de ce que j'étais faible, malade, sans 
défense... Mais je ne le serai pas toujours, malade... Je ne 
le suis plus... Et je m'en irai... 

Un silence. La malade, essoufflée par ce flot de paroles, 
haletait. Un pauvre gémissement mouillé était toute la 
réponse de Lagarde. 

— Oui... je m'en irai... et bien mieux. .. je veux m'en 
aller tout de suite... et je m'en vais... 

Le sommier grinça : deux pieds nus claquèrent sur le 
parquet : d'un bond, Hélène s'était levée. Daniel, à travers 
la muraille, voyait ses moindres mouvements. 

— X'oyons... mon amie... Hélène... tues folle... 

— Ah! tu l'as dit... Tu ne peux plus nier maintenant... 
Non... quoi que tu dises, je ne suis pas folle : je m'habille 
et je pars... 

Des vêtements étaient froissés. Lagarde la regardait faire, 
sans courage... Daniel songea : 

— Elle s'habille... Elle va paraître... 

Mais il ne tentait pas un seul pas pour sortir. 11 la sentit 
qui s'approchait, traînant les jambes, allait toucher la porte, 
puis, brusquement, s'affaissait sur le premier siège, en sou- 
pirant ; 

— Je ne peux pas... 

La voix était douloureusement assourdie. Déchirante, 
une quinte de toux éclata. Lagarde la ramenait à son lit. 
Daniel en avait assez entendu. A reculons, en tirant dou- 



LE CONSOLATEUR a3 

cernent la porte, il sortit — et puis s'enfuit à toutes jambes, 
hanté. L'objet de son inquiétude, aperçu jusqu'ici à tra- 
vers les plaintes de l'employé, prenait soudain une préci- 
sion intolérable. La dispute criait en lui... Son esprit en 
moulait toutes les paroles... Ses dents claquantes les mâ- 
chonnaient. 

— Et j'en suis cause. Et, partie, elle sourirait, renaîtrait. 
Et il ne savait pas se dire, que nulle part elle n'eût été 

contentée, et par rien, que la rage de contredire habitait sa 
pauvre cervelle, comme la maladie son corps... Non ! non! 
il voyait les choses au mieux à Paris, au pire à Argen- 
tières. L'inoubliable scène en était la preuve obsédante. 

Daniel connaissait enfin la douleur humaine : ce que ne 
lui avaient pas appris trois mois de relations attristées, 
deux minutes de vie venaient de le lui révéler soudain. 

— Pauvre femme !... gémissait-il. 
S'il eût dit : 

— Pauvre homme! c'eût été de lui-même qu'il eût parlé. 
Le petit employé passait au second plan. Hélène pouvait 
lui tenir au cœur, à la chair, par une longue communauté 
d'existence : elle tenait à la conscience de Daniel. /■ 

Et il faudrait encore qu'il consolât cet homme I 

— Il est plus tranquille que moi... c'est à moi d'être 
consolé... 

Devant Lagarde il ne pouvait plus retenir ses larmes : 

— Je suis un peu nerveux. 

Il s'excusait. Il se forçait à la sérénité, au calme, pour 
n'entendre point de pires gémissements. Combien lui coû- 
tait la moindre parole î Naguère, indifférent, il voyait ces 
douleurs d'en haut : il les relevait jusqu'à lui. Aujourd'hui 
il était descendu jusqu'à elles, plus bas même. Il devait re- 
monter le cours de son émotion. Il s'épuisait à ce labeur. 

Chaque matin, il se levait, avide de nouvelles : frappait 
discrètement: Lagarde ouvrait. 11 le recevait, soit dans la 
salle, soit dans la cour. Daniel était tôt renseigné ; mais 
il ne pouvait partir sans avoir payé la nouvelle d'un encou- 
ragement menteur. Il le savait et venait quand même. 

Les crises s'étaient encore reproduites. A l'entêtement de 



2', LA REVUE BLANCHE 

Lagarde, Hélène opposait un entêtement égal. Ces dépenses 
d'énergie la ruinaient. La maladie eut raison d'elle. 

— Rien? hier? Ah 1 mon bon Lagarde... que je vous 
embrasse... 

Daniel exultait. 

— P-as si vite... Il y a autre chose que des crises... 

— Quoi... quoi ?.., 

— De la faiblesse... des sueurs et du sang... 

— Du sang? 

— Elle n'en avait pas rendu depuis deux mois. 

— Pas possible ?... 

— Oui... et le médecin ne la trouve pas bien, 
Daniel se figeait. 

— Ah 1 mon ami... je suis tranquille, allez... On ne l'en- 
tend plus... elle prend tout ce qu'on veut. Je la préférais 
nerveuse... oui... nerveuse... quand elle m'insultait... On 
dirait qu'elle n'a plus de vie... 

— Mais le docteur?... Que dit-il au juste? 

— 11 me cache quelque chose... je le sens... 

— Non... vous vous faites des idées... Voyons... ça ira 
mieux... N'est-ce pas?... Les crises l'ont brisée... 11 faut 
qu'elle se répare... < 

Daniel répondait à ses piropres craintes, et n'arrivait qu'à 
les fortifier. 

— Je veux bien le croire, pleurait Lagarde. 
Daniel ne le croyait pas. 

Jl revint le soir même : c'était la même chose. 

— Elle a bu un demi-verre de lait... sans le vomir 
Et soudain : 

— .Ah ! que vous êtes bon de vous déranger comme ça... 
pour moi... 

— C'est bien le moins... 

Daniel ne se voulait point en faire un mérite. Pour lui 
seul, chaque jour, il recommençait son douloureux pèleri- 
nage. 

— Comment va-t-clle ? 

Le même état s'éternisait. On ne pouvait plus songer à 
lever Hélène. Comme elle avait besoin de distraction, La- 
garde se tenait le plus souvent auprès d'elle. Et longeant 



LE CONSOLATEUR 20 

les arbres, traînant les pieds dans un épais tapis de feuilles 
mortes, Daniel venait. Octobre avait dépeuplé le jardin. Il 
semblait malade comme elle. Les arbres attendaient vaine- 
ment la taille. Daniel veillait sa victime en pensée. 

Hélas! elle dépérissait. Le médecin n'osait l'avouer à 
Lagarde, dont il avait pénétré le pauvre et faible caractère. 
Il le leurrait d'un vague espoir. Lagarde, très naïf, en tran- 
quillisait Daniel comme lui-même. 

— Ça ne va pas plus mal... 

C'est-à-dire pas mieux. Tous deux ignoraient ces subti- 
lités de langage. 

— Il faut patienter... 

Daniel, patiemment, n'en suivait pas moins scrupuleuse- 
ment le cours de la maladie. 

Vers le milieu d'octobre, durant un de ces repas sans 
paroles, auxquels s'était résigné Mme Mellis, Félicie, pen- 
sant intéresser Daniel, sans doute, rompit le silence glacial. 

— 11 parait que ça ne va guère chez les Parisiens... J'ai 
rencontré Victoire, la femme de ménage. Pauvre petite 
dame, elle n'avale plus rien de solide... pas une bouchée 
de pain ! ... que du lait : elle n'a déjà plus d'estomac! Et 
puis elle ne quitte plus le lit... On la porte pour retourner 
les matelas, arranger les draps et les couvertures. Elle tousse 
et elle tousse... qu'on croirait que sa poitrine se déchire. 

— La malheureuse, dit Mme Mellis, mieux vaudrait pour 
elle n'être plus. 

— Allez, madame, ça ne veut point tarder... Elle a eu des 
crises nerveuses qui l'ont mise à bas et le médecin a dit 
comme ça qu'elle ne durerait pas jusqu'à l'hiver,.. 

Daniel se sentit trépasser. 11 dit en songe : 

— Oui, }'ai vu le mari... il est bien affecté... 

— Et encore, reprit Félicie, le médecin lui cache la vé- 
rité. Il a dit comme ça à Victoire, mais il ne faudrait pas 
le répéter... 

Pour rester droit, Daniel se cramponnait à la chaise. 

— Qu'as-tu, Daniel ? 

— Rien... un étourdissement... 

— Tu es pâle... Va faire un tour à l'air... tu reviendras.. 
Il eut la force de sortir. L'air l'excita. Il piétina de long 



2<; LA REVUE BLANCHE 

en large, sur moins de deux mètres d'allée, comme un 
fauve en cage. 

— Pas jusqu'à l'hiver? ça ne se peut pas... et c'est moi... 
Le sable criait. 

— Mais vais-je le croire? Des racontars de domestiques... 
de vieilles femmes... Pourquoi pas? Ah! ah 1 — Mais le 
médecin... — Le médecin va-t-il faire ses confidences à la 
femme de ménage? C'est trop ridicule... Elle ne va pas 
bien, certes, mais pas plus mal... 

Il s'en assurerait lui-même. 11 remonta. 

— X'otre déjeuner est au chaud... je le sers?... 

— Non Félicie, merci, je sors... 

Il prit son chapeau et bondit dans la rue. 

— Quelle existence ! songea la vieille bonne en retirant 
les plats du four. 

...Daniel frappait, entrait. 

— Eh bien? 

— La mênie chose... 

— Ah 1... le médecin ?... 

— Il n'est pas mécontent. 

— Elle dort? 

— Justement. 

— Ah :... 

Daniel avait son idée — et n'osait la dire. Une curiosité 
malsaine s'insinuait en lui. 

— Ah!... est... est-ce... que... je pourrais... la voir... 
souffla-t-il. 

Et il se tut, rcnige de honte. 

D'abord étonné, Lagarde n'hésita cependant point : 
avait-il des secrets pour un pareil amil 

— Si vous voulez... Il suffit d'entr'ouvrir la porte... 
Et ille fit. 

Daniel, avide, se pencha. Ses yeux se fermèrent le temps 
d'un frisson. Le spectacle dépassait tout ce qu'imaginait 
son angoisse. Une chambre encombrée en plein désarroi; 
un fauteuil couvert de vêtements mêlés; la cheminée de 
marbre gris, une table à tapis, et la table de nuit chargées, 
salies, gluantes, de flacons de toutes couleurs et de toutes 
formes, de verres, de tasses, de cuillers avant servi, allant 



LE CONSOLATEUR 9.7 

servir... Et la grande masse blanche du lit, dans la pénom- 
bre. Il ne vit pas la malade d'abord. Mais bientôt, ses yeux 
accoutumés distinguèrent, aussi pâle que l'oreiller où elle 
reposait, une face. La maigreur accusait des traits déjà très 
nets : les arcades sourcilières soulevaient une peau trop 
molle ; les joues s'enfonçaient jusqu'aux dents; deux lignes 
bleues indiquaient les lèvres; les longs cils baissés étaient 
noirs comme les cheveux réunis en natte, que le sommeil 
avait rejetés de côté. Cette femme avait dû être belle, de 
cette beauté pure et sans distinction, commune dans les 
faubourgs p^irisiens. La maladie l'avait défigurée, de vingt 
années vieillie. Et que restait-il de son corps? rien n'en 
indiquait la présence : il semblait fondu dans les draps. 
Seul le buste émergeait, avec les bras sortis qui montraient, 
dans des manches trois fois trop larges, des poignets d'os 
et de maigres mains trop veinées : l'alliance à peine usée 
flottait autour du doigt sans chair. Une odeur de fièvre et 
de pharmacie s'exhalait d'elle Elle ne bougeait pas, et son 
souffle léger fusait discrètement entre ses lèvres, sans que 
frémît la poitrine creusée. On l'eût crue morte. 

Daniel chancelant s'accota; les gonds chantèrent; Hélène 
ouvrit les yeux. 

— Elle s'éveille! — J'entre seul, dit Lagarde : attendez-moi. 
Et il disparut. La porte était close. Mais Daniel fasciné 

avait pu voir, sous les paupières soulevées, des yeux de 
globe bleuté, de pupille noire largement dilatée — à faire 
peur. 

Lagarde reparaissait : 

— Elle se rendort... Elle voulait sa potion... Eh bien? 
Daniel demeurait sans réponse. L'employé précisa : 

— Eh bien ! elle n'est pas si mal... à voir... ! 

— Non... non... C'est la première fois que... et vrai- 
ment... 

— N'est-ce pas? 
Ils se quittèrent. 

Daniel s'enfuit n'importe où, sans savoir... Il traversa 
toute la ville. On s'étonnait... — depuis si longtemps ! — on 
saluait. Il répondait presque dans un sourire. Il ignorait ce 
qu'il faisait... Il était fou... 



28 LA REVUE BLANCHE 

Bientôt l'ombre des maisons ne le coii\rit plus; il se 
trouvait sur le pont : il tlt halte. 11 lut au parapet, formu- 
lant sa détresse. 

— Le docteur a raison... elle n'ira pas jusqu'à l'hiver... 
Ce sont ces crises... Et qui les causa? Félicie ne me Ta pas 
mâché ce matin... 

Et sourdement : 

— Assassin... assassin... 

Il revoyait la moindre ride de cette figure lamentable : il 
se les attribuait toutes. 11 ne semblait pas se douter qu'elle 
était venue déjà pâle et faible à Argentières. Un jour, un 
mot, avaient suffi à lui enlever toutes ses vigueurs et toutes 
ses grâces. Il l'avait tuée. 

— Assassin... Assassin... 

Le ciel était terne ; les derniers oiseaux s'envolaient. Dans 
les prés en contrebas, sur les berges, les touffes de peupliers 
frémissaient. On entendait les battoirs frappés au lavoir 
proche. La sucrerie, au détour du fleuve par sa géante 
cheminée vomissait une fumée noire; des chalands se lais- 
saient glisser, un cheval tirait. Et sous Daniel, entre les 
arches, l'eau livide, gercée, paraissait stagner, s'arrêter, 
attendre... Écrasé, il la regardait d'un œil fixe, il se pen- 
chait vers elle, son accablement l'y poussait. 11 eut l'idée 
subite du suicide. 

— Ma foi... j'en ai assez vu... assez fait... le mieux 
serait... de... 

Il se cramponna. 

— Quoi ! la mort?... 

Il claqua des dents. Lui? mourir? 11 quitt;i, fuit le para- 
pet... 11 avait trop peur de lui-même... 11 était au milieu du 
pont : une carriole lancée chargée de sacs lourds le frôla... 
Elle eût pu l'écraser. Quand le danger fut bien passé : 

— Cela eût mieux valu peut-être... dit-il. 
II ne le pensait pas. 



fA suivre.) < Henri Ghéon 



Les Congrégations et l'en= 
seignement en Bretagne 



En hommage il MM. AVAi.i)i:CK-Rorssic.\i; et Comhes. 

Celui-là qui est maître de 
l'éducatioa peut changer la face 
du monde. — LEIBNITZ. 

// y aura du bruit dans Landerneau, et voici que cet ironique 
dicton — lancé, au temps du bon Lafontaine, pour dire le calme absolu 
de la jolie petite cité bretonne — le dérisoire dicton s'est justifié : lap- 
plication, aussi douce que tardive, de la loi sur les congrégations vient 
d'accomplir ce miracle. Par les rues tortueuses et sommairement pavées, 
à l'huis des couvents, ne llottaient plus les robes grises des Filles de la 
Sagesse, le long voile noir des Ursulines, les vastes manches des noires 
Yisitandines, les cornettes blanches de Saint- Vincent-de-Paul ou le 
léger tulle noir qui recouvre les coiffes, en forme de cœur, des sœurs 
de la Providence et non plus les jupes aux mille plis des sœurs de 
Saint-Michel toutes blanches ou des dames de Saint-Thomas-de-Yille- 
neuve toutes noires ; les bonnes sœurs étaient prisonnières de leurs 
protecteurs. Landerneau, tel un volcan oublié, a secoué sa séculaire 
torpeur : Landerneau a menacé délever des barricades, de faire 
revivre le bon temps de la Ligue. Landerneau voulait conserver ses 
bonnes sœurs et, ma Doué ! gave à quiconque voulait faire respecter 

la loi... 

Pour une fois, Landerneau, s'étant mis à la tête d'un mouvement, du 
coup acquérait la gloire d'être imité. Les feuilles bien pensantes 
de Bretagne publiaient avec enthousiasme, le i" août dernier, que 

la situation est particulièrement critique à Saint-Méen et au Folgoët, où 
les femmes menacent de tirer par les fenêtres et les hommes de se faire 
hacher jusqu'au dernier phitùt que de laisser expulser les sœurs. Plus de 
travaux : on monte la garde et les clairons sont prêts à sonner l'alarme et 
la charge si l'on aperçoit les gendarmes. 

A quoi le Gaulois du lendemain répliquait : 

En Bretagne on s'y prend d'autre façon pour résister aux attentats de 
M. Combes. On s'insurge, on se révolte, on défie l'autorité. 

On ne veut plus avoir affaire à un régime que tous les honnêtes gens con- 
damnent, et Ton commence à retirer des caisses d'épargne les fonds qui y 
sont déposés. 



3„ LA REVUE BLANCHE 

A Lesni'ven — uni' petite, très petite ville — les retraits se montent à la 
jolie somme de 25.000 francs. 

M. Comités veut la g-uerre. On la lui fera ;i lui et à ses amis, et si les 
nôtres sont avisés, ils boycotteront les francs-maçons et les combistes, 
comme le gouvernement lui-même boycotte les modérés. 

Suivant l'exemple donné par VA/ini/airc Catholique — lequel, à la 
suite de ses renseignements sur chacjue dit)cèse, donne la liste des 
<< fournisseurs recommandés » — nos très catholiques compatriotes 
dWrmorique ont depuis longiemps déjà mis en pratique cette façon, 
d'un évaii<.rélisme peut-être pas très orthodi>xe, de terroriser les craintifs 
commerçants : car ces étran-;es chrétiens visent toujours à TargiMit et 
c'est ainsi que les élections ont été là-bas prétexte à quêtes fructueuses; 
nous pouvions lire dans la Dcpcchc de Lorient du ii février dernier 
cette savoureuse constatation : 

gciMi'Ku. — Lrs clections. — La candidature de M. Servipny réunit 
surtout les sous des quêtes. De tous les côtés, en effet, l'on quête. A la 
campat^ne, sous le patronage des dames de la noblesse, et aussi du clergé, 
l'on quête pour empêcher les messieurs prêtres d'être chassés par l'infâme 
gouvernement, l'^n ville, c'est autre chose, il faudra offrir un cadeau en «/• 
au Pape, il faut entretenir les églises pauvres, et l'on (|uète. 



Une des caractéristiques du Breton, du Bas-Breton surtout, est de 
s'ima^nner que les mesures gouvernementales sont toujours prises 
contre lui et non édictées dans l'intérêt de tous. On a reproché aux 
élorpienis et joyeux i'élibres de faire du séj)aratisme ; ont-ils jamais 
demandé «jue dans les écoles de iVovence l'enseignement soit donné en 
langue provençale "r* Que ne lutle-t-on sérieusement contre l'idée sépa- 
ratiste qui domine dans la Bretagne ch'ricale, la Bretagne noire dont 
les catéchismes sont écrits en Ijreton, qui donne en breton le simulacre 
de renseignement! Les Bretons catholiques ne veulent rien voir au delà 
de leurs " clochers à jours », de leur petite Bretagne. « Catholiques et 
Bretons toujnurs », « Vivent nos pi i-tres », « Doué ha va hro », arbo- 
rent j)uérilement leurs petits journaux et leurs grandes l)annières. 

Procédemmenf, dans une étude. La Bretagne jxiïcnnc i] et ici 
même, dans La Bretagne alcoolique \-}.), j'ai exj)OS('! l'action funeste du 
clergé; breton. (Je ce clergé qui tond ses ouailles et les maintient dans la 
pins Sordide ignorance. Les folles colères que ces « réquisitoires » 
comme on m'a fait Ibonneur d'appeler ces modestes travaux) ont sou- 
levé chez les jésuites et dans le monde clérical breton m ont incité à 
poursuivre ces études (pii participent à la fois de l'histoire, di- la chi- 
rurgie et de l'hygiène. Aujourd liiii, je veux montrer ce (|u'en Bretagne 
sont les iirdres religieux et comment on y en.seigne. 



il) Brochure in-4, l'.iOO. Éditions de la Rtvue (ancienne RtvvLt de» Rnne»). 
[1) La Tfvnt hlancheàw 1" juin 1001. 



LES CONGRÉGATIONS ET L ENSEIGNEMENT EN BRETAGNE 



3i 



I 



Une des affirmations chères à MM. Coppce, Lemaître et de Mun 
est que la République, la « gueuse », a persécuté IKglise, qu'elle 
annihile la foi religieuse, qu'elle chasse et dépouille prêtres, moines et 
sœurs. 

Pour répondre les chiffres seuls suffisent, même incomjdets (de par 
la faute des congréganistes qui fuient les recensements), que donnent 
les « étals statistiques de la France par départements >- publiés par le 
ministère du Commerce. On verra, par le tableau suivant, si la Répu- 
blique nest pas autrement tolérante à l'égard des congrégations que 
ne fui'ont la royauté et l'empire. 

Aperçu de l'Accroissement des Congrégations en Bretagne 
Recensements 1861, 1893, 1896, 1900 

Document^! puisés dans la Stathtique de l' Empire 1S61; l'Annuaire cathoUque. 1893: l'Annuaire 
statisti'j'ie de la France, ISO'J ; VEnquife fur les Conçréçations. 1900, etc. 



UEI'.VI'.TD.MENTS 



IlIe-et-Vilaine . . 
,C6tes-du-Xord . 

Einistére 

Morbihan 

T-oire-Inférieure 



CONGUEGATIONS 



1^:('p1 1.s;)9 IHOO 



37 
34 
20 
•2 {'y 
•29 



•28 

■2;i 

23 
25 
30 



(jtj 
54 
44 
54 
03 



.MAISONS 

iiO(ii|iées par les 
r.Miiçréïîaliiiiis 



1S()1 



18il3 



207 
241 
'••2 
150 
1C)S 



23'.» 

2G(Î A 
97 B 
84 C 
50 D 



i;too 



.ME-MUr.ES 
MES CO.NT.r.EGATIO.NS 



i8(;i 



1.018 E 


1 


855 


514 E 


1 


.689 


4^7 E 




820 


l.MÔ E 


1 


.407 


1.531 E 


1 


.072 



1893 


ISiM', 


ol- 
ses 
mi- 
les. 


2 . 400 










— tcJi — 


l.(il0 


i- =-Si 




— . V. ir. 


1.496 










-— ^' o '— 


1 . .506 


~'€ -^ 


1 . 705 


— '-H A -H 





900 



A. — Chiffres extraits de l'Annuaire Catholique. La mention etc., suit la nomenclature 
des ttablissements des quatre cuiigrégations suivantes : Frères de l'Instruction chré- 
tienne. Jleligieuses de Saint-Thomas de Villeneuve, Filles de la Croix, Filles de la 
Providence. 

B. — Chilïres extraits de V Annuaire Catholique. La mention et dans un grand nombre 
d'établissements du diocèse suit la nomenclature des établissements des Filles du Saint- 
Esprit ou Sœurs blanches. 

C. — Chittres extraits de V Annuaire Catholique. Les mentions etc., ou très répandues 
dans le diocèse, ou et dans un grand nombre de paroisses suivent la nomenclature des 
cinq congrégations suivantes : Frères des Ecoles chrétiennes, Sœurs de la Charité de 
Saint-Louis, Filles du Saint-Esprit. Filles de Jésus. Sœurs de la Providence. 

Jj. — Cliittres extraits de V Annuaire Catholique. Les mentions etc. ei et dans plusieurs 
paroisses suivent la nomenclature des établi.ssements des sept congrégations suivantes : 
Frères des Écoles chrétiennes, Frères de Saint-Laurent-sur-Sèvre, Frères de Lamennais. 
Prêtres de l'immaculée-Conception. Sœurs de la Sagesse, Sœurs des Tiers-Ordres du 
Mcnt-Carmel, de Saint-François et de Saint-Dominique, Religieuses de Torfou. 

E. — Chitïres extraits de Résultats statistiques du Recensement des Industries et ProJ'ei-^'ions 
T. III : Ri'ffion de l'Ouest au Midi et précédés de la mention non compris les écoles, 
hôpitaux et ouvroirs. 

X.-B. — En 1897, d'après Le Clergé français, annuaire de 1S9S, on comptait 516 maisons 
occupées par des communautés religieuses dans l'ille-et- Vilaine ; 304 dans les Côtes-du-Xord; 
295 dans le Finistère; 318 dans le Morbihan et 310 dans la Loire-Inférieure. 



>1 



LA REVUE BLANCHE 



Les perturbateurs cléricaux — et si peu catholiques vraiment — 
objecteront ruriousement que le <i-ouvcrnemont vient de fermer les 
«"coK's congfréyanistes. Voyons celte hécatombe et, par la môme occa- 
sion, jetons un coup dœil sur la propriété foncière de ces pauvres 
coui^réj^anistes : 



DKPAKTriMENTS 



Ille-et-Vilaine. . 
Cotes-du-Xonl.. 

F.iiisltiio 

Morbihan 

Loiie-liifeiieure 



SlI'Er.l-lC.IE 

lies 

Di'ii.i r 1 1' 111 r 11 I ■ 



050,627 
687.590 
071.706 
679.578 
693.957 



(.'.MiitciKiiife iMilas- 

Iralo (les immeubles 

ycciipi'S par 

11'? foiiarofraliims 



Mi4h. 93 il. 20 c. 
927 85 62 
nOiî 37 22 
1654 16 51 

.«ns 20 86 





■A -y. 


■/. - 








_-: 3 


C- "' 






i sp 


H SB 


K 3 






K S 


66 


1.018 


54 


51-1 


44 


487 


54 


1.395 


r,;) 


1.531 



lilalills. fonjîré^a- 

nislcs termes 
confprrikinent aux 
ilécretsileiuil.19il2 



» 

38 

8 

» 



Sur qiitttrc mille neuf cent quarante-cinq établissements congréga- 
nistes existant en Bretagne, le gouvernement « persécuteur » en a fait 
fermer ciNQiANTE-ciNQ : en i8Gi, sous l'Empire que regrettent les clé- 
ricaux, il n'y avait, dans toute la Bretagne ([ne huit cent cinquante-huit 
établissements congréganisles, aujcjurd hui, et malgré la fermeture des 
cinquante-cinq maisons, il y en a quatre mille tkente-di:ux de plus. 

l'^aisijns encore une remarque : avant l'application des derniers 
décrets application qui modifie si peu les ohill'res !) il y avait en France 
i./i73 congrégations et communautés religieuses possédant des 
immeubles d'une contenîince cadastrale de 'iS.;"); hectares i8 ares 
"»7 centiares ; or, à elle seule, la Bretagne compte le cinquième des 
congrt'gations, soit 281, et presque le dixième de la propriété foncière 
congréganiste, exactement .'j.62i hectares 5i ares /|i centiares. 

Devrait-on dire « pauvres congrégations » ou « pauvre Bretagne » ? 
MM.deMunet Piou estiment-ils donc que le manque d'hygiène, la 
j)auvr('tc et rivrognerie ne sont pas, en Bretagne, causes suffisantes de 
di'population pour désirer une toujours plus grande extension du céli- 
bat monastique et canonique? La République cnlin tîst-elle moins tolé- 
rante que la monarchie'? 11 est vrai, ce sont les royalistes qui nous l'ont 
appris sous l'Kmpire, qu'un régime politique n'est beau «pie... sous un 
autre régime. 

I'!n re qui concerne la dépopulation et sous la res<Mve fa itt; précé- 
demment réserve ajjsolumont coidirmi'e parles enquêtes officielles du 
ministère du commerce et les rapports des inspecteurs d'académie) que 
les congréganistes, et même des membres du clergé séculier, se sont 
en grand nombre et volontairement soustraits aux recensements, il est 
néanmttins curieux de savoir le nombre des célibataires des deux sexes 
qu'avouaient, en 1896 seulement, les diocèses de lîretagne. 



LES CONGRÉGATIONS ET i/eNSEIGNEMENT EN BRETAGNE 3'i 

Recensement du Clergé séculier et des Membres des 
Congrégations religieases en 1896. 

Documents puisés dans V Annuaire statistique de la France, 1809; Résultats statistiques 

du recensement des Industries et Professions; Dénombrement de 1S9G, T. III; 

Annuaire de V Economie politique et de la Statistique, 1S9S, 1899, 1900 ; 

Annuaire catholique. 1893, 1806, 1900, 1901; Semaine religieuse, etc. 




II 

On a dit avec raison que l'Espagne mourait, comme Byzance, de la 
politique et des moines. Or, moins les courses de taureaux — jeux imbé- 
ciles, cruels et sales que certains maires bretons remplacent d'ailleurs 
avantageusement par des courses d'ivrognes — j'ai pu constater, au 
cours de mes nombreux séjours dans l'un ou l'autre de ces deux pays, 
que la Bretagne. offre, ethnologiquement, physiologiquement et morale 
ment, des traits de ressemblance extraordinaire avec l'Espagne. 



(1) Ne sont pas compris dans cette colonne : 1" Les prêtres aumôniers de maisons reli- 
ffieuses ; 2» les aumôniers de la marine, eu retraite ; 3" les prêtres iirécepteurs ; 4° les 
prêtres, vicaires auxiliaires ou desservants sans traitement ; b° les prêtres en retraite offi- 
ciant dans une paroies;. 

("2) Ne sotit compris dans cette colonne que les membres de congiégations religieuses 
professant dans les établissements congréganistes suivants : Ecoles primaires. Ecoles mixtes 
(sous la réserve faite plus haut) et Ecoles maternelles. Les feuilles et statistiques du 
recensement officiel ne mentionnent ni le nombre de maisons, ni le détail ou le total des 
membres de congrégations religieuses profess:vnt dans leurs établissements d'enseignement 
secondaire, se livrant au commerce (Hôtels, Maisons de santé, Distillerie, Industries 
diverses), à la prédication ou à la vie contemplative. 

(3) En 1901, environ 4500 membres, d'ajrcs la Semaine Religieuse du diocèse de Rennes 
(article et chiffres leproduits par le Salut de Saint- jltu.o du :. -6 mars ]901j. Il n'est donc 
pas exagéré de supposer que les chiffres officiels ci-dessus peuvent être majorés de 1^3 au mi- 
nimum par le clergé séculier et des 2i3 au moins pour le clergé re'gulier. Ce qui donnera 
pour les cinq départements les proportions suivantes, proportions qui sont évidemment au- 
dessous de la réalité. Ille-et- Vilaine : C.65 ; Côtes-du-Nord : 5.30; Finistère : 3.93; Mor- 
bihan; 4.95 ; Loire Inférieure: 4.23. Soit le 5.06 pour 1000 habitants dans toute la Bre- 
tagne. 



]f, LA REVUE BLANCHE 

l'n jour, le marrchal Lopez Dominguez, avec qui j'avais l'honneur 
«l'en causer, me mit sous les yeux ce passag-e d'un de ses plus récents 
discours : 

Le l>iidi:et des cultes de l'Espagne est de 'l 'i millions. 

L'Etal donne annuellement pour l'instruction publique : 1 million et demi; 
le resîe doit tHre fourni par les communes qui, pour la plupart, sont sans 
ressources. 

Depuis 1857, l'instruction est obligatoire : sur 3 millions et demi d'en- 
fants. IjlO'i.OOO, soit moins du tiers, fréquentent les écoles. A Madrid même, 
10.000 enfants ne peuvent recevoir d'instruction, faute de locaux suffisants. 

Il y a. en Espagne. 2:;. 17t) instituteurs, soit environ un instituteur pour 
plus de l'A) élèves ; leur traitement, qui est généralement dérisoire, ne leur 
est payé que tardivement. 

Par contre, les coin'tnts sont ton/ours plus riches et font coNCURnENCE aujc 
inihistriels en exerçant toutes espèces d'industries. 

Tout cela s'applique également à la Bretagne où sans parler des 
frères, des « bons » frères de Ploërmel et antres fabricants de pastilles 
bcchirpies ou d'eaux dentifrices, de chocolats ou de dragées, de liqueurs 
ou de meubles, les « bonnes sœurs » se font si volontiers les hôtesses 
des baigneurs de la c«Jte d'Emeraude. 

Citons-en quelques-unes des hôtelleries religieuses les plus renom- 
mées. 

Côtes-du-Nord. — C'est d'abord à Saint-Quay, le doyen de ces/cou- 
vents-ln'ilelleries que Charles Sauvestre présentait ainsi, dans son 
Enfjiirlc sur les congrégations religieuses, en 18G7 : « A Saint- 
<^uay un couvent de religieuses tient une hôtellerie qui est le rendez- 
vous du beau nu)nde breton. Il s'y fait même beaucoup de mariages. » 

Puis, autres hôtelleries religieuses à Val-André en Pléneuf, près 
Saint-Brifuc. à Plestin-les-Grèves et à Trégaslel, proche Perros-Guirec. 

Finistère. — Les religieuses de la Retraite du Sacrc-Cœur-de- Jésus 
• '• reçnivent des dames pensionnaires dans leur maison de Quim- 
perlc • . 

Morbihan. — Le superbe couvent-hôtellerie de Saint-Gildas-du- 
Pihuys. non loin de Sarzeau. 

Loire-Inférieure. — Sceurs iranciscaines oblates du Cofur-de-Jésus, 
" nuiisiin de Piiriiiciiel, fondée en i.SH',, élablisseuient de pensionnaires 
po\ir la saisdn des bains. Familles entières. Prix de 7 à lu francs. » 

Sœur» de l'Immaculée Conception, « maisons à Saint<,'-Marie-de-Pur- 
nic et au Pouligiien. reçoivent des pensionnaires jjendanl la saison des 
bdim». n 

Su'urs de In Providence dites aussi sœurs, de Marie-Joseph « maison 
a Sainte-Mario prés Saint-Xazaire, reçoit pendant la saison des bains 
de m( I- dames, jeunes filles et enfants. » 

F.l r-la s;ui'- |.;ul' r de vingt autres maisons de moindre inqiorlance ; 



LES CONGnÉ().\TIONS KT L ENSEIGNEMENT EN BHET.\r.NE ij 

aussi, dans une de ses « i^-azeltes rimées » où il conle ses villégiatures' 
Raoul Poncliun a-t-il pu décrire sur le vif ces Anher^i^es Savi-ées. 

Le long des côtes bretonnes 

Çà et là, souvent 
Tu vois des couvents de nonnes 

A l'abri du vent, 
Bien situe's, confortables 

Sous le firmament. 
Avec parcs, jardins, étables. 

Tout le tremblement. 



Ces chastes couvents de vierges. 

Ces communautés, 
Se transforment en auberges 

Pendant tout Tété. 

Elles sont là trente nonnes 

Et peut-être plus. 
Tant cuisinières que bonnes 

Aux charmes joufflus. 
Celles-ci font la popotte, 

Veillent aux rôtis ; 
Celles-là cirent les bottes, 

D'autres font les lits. 

Je ne dis rien de leurs prêtres. 

Qui sont légion. 
Comme absolument les maîtres 

De la situation. 

Examinons l'enseignement congréganiste et ses rapports avec l'ensei- 
o^nenient laïque. 

^ in 

Le recensement scolaire de iSgG-Q'j, lequel servit de base à une partie 
des travaux de la commissiuii d'enquête parlementaire sur les congré- 
gations, nous donne ce relevé du personnel enseignant des écoles con- 
gréganistes, écoles primaires élémentaires et supérieures : 



1 

DÉPARTEMENTS 


ÉCOLES 


Instituteur* 


Institutrices 


ENSEMBLE 
liersonnel enseign. 


Ille-et-Tilaine 


.j60 
•4."! 5 
291 
436 

298 


314 
173 
20.3 

228 
205 


1.077 
760 
687 
633 

817 


1.391 
933 
892 
861 

1.022 


Côtes-dti-Nord 

Finistère 

î Morbihan 


i Loire-Inférieure 



:U'. LA REVUE BLANCHE 

Li> laliloau n" 59.S de « l'Annuaire statistique de la France pour 1899 » 
(XI\* vol.) ne donne ni le nombre, ni le détail du personnel enseig-nant 
dos écoles mixtes. Nous ne pourrons cire taxés d'exagération si nous 
assignons un seul professeur congréganiste à chacune des écoles con- 
gréganistes mixtes et nous aurens ainsi à ajouter à l'ensemble du per- 
sonnel professoral congréganiste de l'enseignement primaire les chiffres 
ci-dessous (i) : 



llle-et- Vilaine. 
Côles-du-Nord . 

Finistère 

Morbihan 

Loire-Inférieure 



Ecoles 








congre};, mixtes 








— « 








49 + 


i.;}9i 


= 


1.440 


Xi + 


«tiia 


^= 


9r'r) 


G + 


892 


= 


898 


43 + 


861 


=-^ 


904 


1 + 


1.022 


=1 


1.023 



Si l'on veut comparer les enseignements laïque et congréganiste, 
nous ne pouvons trouver les éléments complets du parallèle dans « l'An- 
nuaire statistique de la France » que pour Tannée scolaire 1893-94, car, 
chose étrange, les bureaux de statistique ne suivent, malheureusement 
pas chaque année les mêmes méthodes de classification: chose bien plus 
étrange encore, les rapports des inspecteurs d'Académie, raf ports il y 
a quelques années fort complets, bourrés de chiffres, très clairs, sont 
depuis iSy; de plus en plus laconiques et évasifs. Quoi qu'il en soit, 
on trouvera, à la page i^, ci-contre, ce tableau comparatif. 

Ne concluons pas encore et voyons renseignement primaire donné 
aux cours des années scolaires 1H97.-1898 et 1897-1898 dans les écoles 
laïques et congréganistes primaires élémentaires et supérieures, écoles 
mixtes et maternelles: tout aussiltM va apparaître, pour ce laps de cinq 
ans, la pn)gression du mouvement clérical dans l'enseignement : 



KKI'AT'.TKMENTS 


E.N.'îEIONE.ME.NT L.MQLE 


e.nsei(;nemk.\t 

r.ON(;iiÉC. A.MSTE 


Ko'U's 
laïi|ues 

(11 

plus(+) 

ou en 

-(moins; 

en ISOS 


Élèves 
(l'école.* 
laï(|iies en 
-j-oii (li- 
en 1808 




isoi-iso:t 


1807-1808 


1802-1.*<03 


1^07-1808 




Ériiles 


Élèves 


Écoles 


Élèves 


Écoles 


Élèves 


Écoles 


Élèves 




I lle-ft- Vilaine. . 
fV/,...,1„.\nrfl. 

Morbihan 

Loire-Infûrietiio 

1 Totaux... 


4o2 
fiOl 
72r, 
476 
484 


30 . t;f.4 
r>7.374 
M1.C85 
38.497 
47.8.40; 


400 
413 
267 
300 
344 


4(1.750 
48.661 
42.048 

40.û:.: 

.o0.177| 

1 


545 
753 
720 
j 405 
500 


07.676 
50 . 750 
82.883 
4\621 
-,.1.861 


560 
435 
201 
436 
208 


06 . 653 
50,365 
46.08] 
54 . 1 M 
48.017 


— 70 
-f 318 
-1- 420 
-1- 50 
+ 211 


— 25.oo:î 
-1- 0.385 
-j- .35. 002 

— i:«.563 

4- 944 




2.839 


265.070 


1.013 


231.. •<27 


3.022 


300.791 


2.020 


267.100 


en pins 
1.002 


en plnS 
.33.001 


t 



(I) Chiffres portés 4 la 2* colonne da Tablciu de la page 33. 



LES CONGRÉGATIONS ET l'ENSEIGNEMENT EN BRETAGNE 



I 



s; 



.^ =: 

co '^ 

>s ■- 



X 

b 



3 '^ 



— Ti C') >.'; ~ — 
1/^ o — n i~ — 

-. rt S^ z: l 









t- o 



-M X 

— O 



m ir: « r: 
o '.T " o 

Cl o o -^ 



■."^ -^ — t— 
X -r î~> ^ 
-» zz ">! -c 



_-. I - o ce — t-- 
t^ 1 1 — o ■-; -. 
Ti c c ■-■: 









X £;. Ti 
?i ir. X 






oc 






1^ X 

tt, 



C- â 2 S" 



3 = M -^ 
*> « " S ■- 5 

S si) ?; ,?? ? 






o o o 

o U Cj 



o • 






• ■3 






t^ 

■O = 



+ 





















1 




— ' 


^ v: 






















■71 




- 


— 


'^ , 1 rt 

li 


-r -r 


- 






I 










-!o. 


c- r: 


X 








*^ rr 


rc — 


;,- 


M. 




-M ri 


— 


o 


71 


1 > 


O — 


c; ^^ 


O 


>-* 


^ 1 


C-; ^ 


t^ o 


o ' 


•" 
























' .'--' 




__ 


_^ — 


«. 


■— 


ÎC 


c -^ 


^ 


co 1 


0-. 


' ' 


' — 




t^ 






X 


o co 




Ci ' 




X ' 


















1 


1 






















I ^ 


1 










II 




1 






7 A 










.,ll.-_ 


^ 


_ 1 


— 




■— — 


' 


" w. 


,~ 


, 




Cl 


rj 1 


o ;^ 


■ 


1" 




■* 






c- 


— "71 






+ 



"M 

+ 



o 



+ 



y: 






C-S 



73 




O) 




»* 


,^ 


-a; 


'^ 






-o 




r^^ 


-fc^^ 






1 • 


X 


X 


'T'' 


o 


OS 


l-^ 


'^ 


«^^^ 


T* 






&D 





X 




• * 


a 




c 


-* 


?ir 










- <^ 


A 


CL 


s 


O 


"■' 


»— t 


o 


a 


en 




M^ 






M 


o 




« 


2 




•-« 


Cfi 


^^ 


^^ 


cfi 








^ X lO 

X ce 






sxoiivo 
-auo\"0'j 



38 LA REVUE BLANCHE 

Quels sont les résultats de celte concurrence laite aux écoles laïques 
par les congrégations? 

Ceux-ci : 

i" D'après le ■?./|'= volume de A/ Sfa/i's/ù/uc (innnelle de In Fidiice ])Our 
laum'c iS.)', : pour ?.3.(/ir> mariages, soit /jj.S;'^ hommes et femmes, 
les illettrés ne sachant ni lire, ni écrire, se répartissent ainsi : 



dp:paiitements 


HOMMES 


FEMMES 


ENSEMBLE i 


' Ille-ct-A'ilaine • 


443 
1 . 030 
l.ôis 
1.080 

5(1 1 


1.4f,7 

2.340 

1.396 

7.') 7 


1.10*5 

2.4'.': 

3,8S8 
2.4 7-, 

1 

1.-71 


Côtes-du-Nord 


Finistère 


1 

1 Morbihan 


' Loire-Inferieure 


i 


l.Guô 


G.G23 


1 1 . 228 



Soit presque le quart de la population matrimoniale des cinij dépar- 
tements en l'année 1894 ! 

2" D'après les travaux des conseils de révision, le nombre des illet- 
trés pour les classes 1888, iSgu, 1897 'j^ prends à dessein des périodes 
quinquennales) n'a pas subi une décroissance que raugmcnlation an- 
nuelle des écoles congréganisles depuis iS^li auiail pu laiie prévoir : 



DÉPA liTEMEXTS 


CL.-VSSE 1888 


CLASSE I8ii2 


1 

CLASSE 18117 


Ilie-et-V'il;iine ... 


(i4 7 
1 .31:1 
1.5 M 
1.5.S2 

<;33 


;»('»4 

828 
l.llS 
1 .-.'CI 

414 


296 

5(;7 1 

1 .077 

i.2(;(; 

275 


C<>tc6-du-!Çord 


Finiatt-re 

M..rhib.iii 


r.iire- Infil-rieure 





l'.n i(S9R, le nombre des jeunes gens de la (lasse 18S- ne sachant ni 
lire ni écrire ayant été de ir..i')', pour loulc l,i l'rancc, le b'inistère et 
le Morbihan (la Bretagne brelonnanlej ont, avec le chiilre de '^.'i'»'^', 
donné {dus fie //// sitièmc dillettrt's. 

Ces chillres n'ont-ils j)as une eloipicnce navranler' cl la hrelagno 
a-t-elle fait un grand progrés intellectuel depuis i.S^o par exemple, alors 
que celte année-là. dans le dépailtrnent du l'inislérc. 1 icn ipie parmi 
les enfants de treize ans complelemenl privés d instruction, on comptait 



LES CO\r.RÉGATIONS ET l'ENSEIGNEMENT EN BRETAGNE ^9 

2.(>o8 garçons et 3,678 filles, soit 5.086 pauvres êtres dont la plupart 
fréquentaient plus ou moins les écoles congréganistes où l'enseigne- 
ment se bornait à l'éludo du catéchisme, du catéchisme breton! En re- 
vanche, et en conséquence aussi, la criminalité nous donnait dix ans 
plus tard cet eiîrayant stock de condamnations (extrait de Y Annuaire 
statistique pour 1891) : 



DÉPARTEMENTS 


Eu Cour 
d'Assises 


S 




3 - 


f^ 


Te 

s 

> 


i' .2 


i il 


a 
y. 




IIle-et-Mlaine . . . 


s s 


■2 . G04 


37 


177 


530 


576 


1.214 


5.2-2G 




Côtes-du-Nord . . . 


iî'> 


1.73:2 


18 


225 


157 


411 


1.083 


3.655 




Finistère 


55 


3.iy5 


51 


103 


103 


GOl 


4.601 


8.709 




Morbihan 


-.G 


1.834 


28 


71 


30 


5GU 


1.G14 


4.183 




Loire-Tnférietue. . 


5o 


2.995 


42 


213 


131 


618 


2.469 


G. 523 





IV 

Dans la Bretagne païenne comme dans la Bretagne alcoolique^ j'ai 
dit l'ordinaire sagesse et la louable prudence dont sont empreints les 
conseils et les ordres que les prélats chefs des diocèses bretons ne 
cessent de prodiguer à leur clergé; mais, jai démontré aussi, avec 
toutes preuves à lappui, le peu de cas que le prêtre breton fait deS 
paroles de son évêque, lequel n'est jamais qu'un étranger pour ces 
singuliers recteurs et desservants. 

Voici, par exemple, quelques extraits dune excellente « lettre circu- 
laire » de 1 évêque de Vannes, Mgr Latieule, adressée au clergé de ce 
tlii>eèse « à propos des écoles, des catéchismes, de la confession des 
entants : 

... Vous ne ferez jamais trop en faveur des écoles catholiques, mais restez 
toujours vis-à-vis des autres écoles, dans les limites de la justice et de la plus 
entière charité. 

... La justice réclame de ne rien dire, de ne rien faire qui puisse porter 
atteinte à la considération des écoles publiques. 

... Ne rendons pas les instituteurs responsables d'une loi qu'ils n'ont pas 
décrétée et ne portons jamais en chaire, ni dans notre ministère sacré, des 
récriminations stériles et irritantes. 

... Que nos écoles privées méritent le beau nom d'écoles libres. Que les 
enfants y viennent, que les parents les y envoient librement. Qu'ils sachent 
bien que nous ne prétendons leur faire ni violence ni contrainte. 

... S'il faut qu'un pasteur, vrai père, soit très bon pour les enfants des 
écoles libres, soyez dix fois père, cent fois bon, vous ne le serez jamais assez 
pour les autres. Laissez tomber sur eux à l'occasion les paroles les plus 
affectueuses et les plus encourageantes; qu'ils s'aperçoivent que vous les 
aimez, eux aussi, que vous êtes, que vous serez toujours, et en tout, un 



Hl) LA REVUE BLANCIJE 

pasfeur pK-iii de rharifé. Jamais une parole capable de leur fermer le cœur, 
jamais un reproche à leur adresse ou à celle de leurs parents. Sont-ils cou- 
pables en quelque chose ? Dans leur droiture native, ils ne comprendraient 
pas vos sévérités et vos rigueurs. 

... Nous vous connaissons trop, nous vous avons placés trop haut dans 
notre estime pour croire à ces rigueurs supposées, à ces refus systématiques 
d'absolutions, préjugeant la conscience du pénitent et dont on voudrait charger 
quelques-uns d'entre vous. Avec l'Eglise, avec les saints docteurs, vous 
réprouverez comme nous tout ce qui serait de nature à vexer les consciences 
et à les éloigner, contre toute justice, du plus miséricordieux de tous les 
sacrements. 

Mais il y a loin des préceptes évangéliques aux actes des gens d'é- 
glise! Voici comment le clergé obéit à dételles circulaires. Que le 
lecteur se dise bien que je ne fais que ramasser au hasard une poignée 
de fiiit^ rcrents et indiscutables^ une simple poignée, car. aussi bien 
des volumes ne suffiraient pas s'il me fallait énumérer les abus de pou- 
voir, les exactions, les dilVamalions, les violations des lois civiles et 
religieuses dont se rendent chaque jour coupables tant de prêtres et 
tant de congréganistes bretons. 

Je puise donc dans mes correspondances, dans des collections de 
journaux bretons, dans mes souvenirs : 

A Qucstcinbcri (arrondissement de Vannes), comme dans maintes autres 
bourgades, là tolérance n'est qu'un vain mot et il faut montrer pat'e blanche 
pour obtenir l'absolution de messieurs les ministres du culte. Tant pis pour 
les pères de famille qui envoient leurs enfants aux écoles laïques! Cet acte 
est considéré ici comme un crime. 

Allnire (arrondissement de Vannes). — Par ici le jubilé donne en plein et 
toute la population suit les exercices avec ferveur. Il est venu deux ou trois 
charretées de prêtres étrangers pour l'occasion, tous bons vivants : trogne 
rubiconde, ventre replet. Il y en [a cependant un tout petit qui ne vaut pas 
pipette; l'est un gars de PleugrifTel. de la circonscription t^e Rohan. Celui-là 
quand on entre au confessionnal et avant même qu'il ait ouvert le tiroir qui le 
sépare du pénitent, pose à brûle-pourpoint cette question : c A quelle école 
envoyez-vous vos enfants? » 

Si c'est à l'école laïque, immédiatenieni la machine se referme et le malheu- 
reux père de famille en a lirti de jubiler. 

Cléffuer (arrondissement de Lorient). — On n'est pas du tout content de 
M. le recteur [à (lléguer, parce qu'il a deux poids et deux mesures pour les 
examens de la première communion. ,\insi, il n'admet pas les enfants des 
écoles laïques quoiqu'ils connaissent mieux leur catéchisme que ceux des 
écoles dites chrétiennes qui ont été naturellement tous admis. Il y a à cela 
une-bonne raison : c'est M. le recteur en personne qui enseigne le catéchisme 
aux élèves du " i)on » frère, ce dernier ayant refusé de le faire. 1 

Ksi-il vrai, «l'autre part, que notre pasteur cherihe à accaparer les élèves 
des écoles laïques en leur promettant de leur donner leur première communion 
à dix ans (au lieu de 11 ans) s'ils vont à l'école congréganiste'i" < 

C'est grâce à ces mann-uvres et à des menaces aux fermiers des châtelains 
que l'école des frères réussit à maintenir son elTectif. 

Rappelons à ce propos un fait révoltant qui se passa au commence- 



LES CONGRÉGATIONS ET L ENSEIGNEMENT EN BRETAGNE /| i 

ment dé l'année dernière, dans l'arrondissement de Cliàteaulin et que 
M. Ferrero rapporta ainsi dans le Bulletin des Instituteurs de France : 

J'ai reçu ces jours derniers, d'un village reculé de Bretagne, des lettres 
me racontant comment, en ce pays, le clergé entend la liberté de l'enseigne- 
ment. Un lermier, père de sept enfants, envoyait ceux de ses Mis qui pouvaient 
fréquenter l'école chez l'instituteur laïc; le chemin à parcourir était moins 
long que pour se rendre chez les frères de la doctrine chrétienne; de plus, 
.aucune rétribution n'était réclamée; cela ne faisait pas l'affaire de la gent 
enfroquée ; "aussi, lorsqu'arriva l'une de ces nombreuses fêtes que célèbre 
l'Eglise, où les chrétiens honorent [^leur dieu en l'avalant, le fermier alla 
s'agenouiller au tribunal de la pénitence, le recteur refusa carrément l'abso- 
lution au pénitent, s'il ne promettait, séance tenante, d'envoyer ses fds à 
l'école congréganiste. La peur de l'enfer agissant, le fermier promit tout ce 
que voulait Monsieur le curé et les gars prirent le chemin de l'école des 
ignorantins où une rétribution scolaire est exigée. L'instituteur laïc reprocha 
justement à ce père de famille sa faiblesse en cette circonstance; le benoît 
ensoutané apprit la démarche de l'instituteur et s'en vengea en le faisant 
déplacer. 

Ceci oe passait, il y a quelques semaines seulement, dans le Finistère, où 
l'aimable M. Collignon est préfet. 

Il peut paraître excessif que des fonctionnaires soient ainsi livrés au caprice 
d'un clergé haineux et passionné. Il en est cependant ainsi dans ce pieux pays 
breton où l'on ne peut faire un pas sans se heurter à des moines de toutes 
robes, où les prêtres sont maîtres obsolus. 

Un siècle après la Révolution, c'est encore le pays des cliouans, en guerre 
contre toute idée de progrès, hostile à toute émancipation, cristallisé en sa 
rêverie d'un autre âge. 

Autron parson^ monsieur le curé, est tellement maître que bien des 
mairies bretonnes, pour ne pas dire les deux tiers, ne sont que les pro- 
longements des sacristies. Dans une commune du Finistère, un conseiller 
municipal répondaii, l'an passé, à l'instituteur qui faisait une demande 
de crédit pour les indigents : 

— Une subvention? J'en voterais plutôt une pour supprimer vos écoles 
Et ce même conseiller promettait une pièce de cinq francs aux élèves. 

de l'école laïque qui n'obtiendraient pas leur certificat. 

A Bohal, petit bourg situé tout près de Malestroit, arrondissement 
de Vannes, c'est un curé insolent qui, l'an dernier en mai, répondait 
ainsi à l'institutrice laïque venue lui faire visite. 

— J'espère que votre fonction se bornera à garder les quatre murs. 
Et quelques jours après, il refuse tous les élèves de l'institutrice, sauf 

un gargon. aux examens de première communion. 

Loyat (arrondissement de Ploërmel). — ... Des élèves de Loyat, trop 
éloignés du chef-lieu de leur commune se rendent en classe à Guilliers, les 
uns aux écoles laïques, les autres aux écoles congréganistes. 

Lors de l'examen de la première communion, M. le recteur de Loyat n'a 
pas voulu interroger les enfants fréquentant les écoles laïques de GviiUiers^ 
et les a renvoyés en bloc. 



4'i LA REVUE BLANCHE 

Inutile de dire que les élèves des écoles conj^réganistes ont été tous admis, 
quoique n'allant pas au catéchisme dans leur commune : ils étaient autorisés 
à suivre le catéchisme à Guilliers. 

Les élèves de l'école laïque, au contraire, étaient tenus de se rendre deux 
fois par semaine au catéchisme à Loyat : ce qui leur faisait perdre deux jours 
do classe par semaine. 

Exiger des élèves qui fréquentent les écoles laïques de se rendre au caté- 
chisme deux fois par semaine, à une dislance de 6 kilomètres— 12 kilomètres 
aller et retour — puis les renvoyer ensuite sans examen lors de la première 
communion, c'est, il me semble, abuser de la bonté des gens. 

Rappellorai-je ce curé de Bury (Morbihan) qui refusa 1" extrême-onc- 
tion à une vieille o-rand'mcre à lagonie parce que les petits-enfants de 
celle-ci allaient à l'école laïque ? Mais celui-là du moins fut déplacé. 
Partout, en Bretagne, nous constatons — l'Inspecteur d'Académie du 
Finistère le constatait aussi dans son rapport à la fin de l'année der- 
nière — nous constatons le refus des sacrements, les vexations, les 
boycottages et les dillamations employés par les prêtres et les congré- 
ganistes comme moyens de lutte contre les écoles laïques. 

Rappellerai-je la protestation que MM. Jean Palliern, Yves Le Roux 
et Mme AnnaJ.e Corre, pères et mère de famille habitant Langonnet, 
adressaient le ■) novembre 1898 a leur évoque pour protester contre le 
vicaire de leur paroisse l'abbé Goubin qui leur &\d,\i publiquement 
refusé la communion parce qu'ils envoyaient leurs enfants à 1 école 
communale V 

[.es catholiques bretons eux-mêmes en ont assez et de leurs prêtres 
et de leurs " bons frères » et de leurs « bonnes sœurs >■ et si l'intérêt, 
la passion du gain ne guidait pas tous leurs actes il va longtemps que 
la Bretagne serait débarrassée de éette huitième plaie, le cléricalisme ! 
Mais, abbés, recteurs, frères, moines, sœurs décident des clientèles et 
alors... adieu tout courage, tout respect de soi-même. 

Elles abondent ces protestations de catholiques bretons à leurs évê- 
(pies. Je citerai encore celle d'un certain nombre de mères de famille de 
Saint-Géraud (Mctrbihan adressaient en avril 1899 à lévêquc de Vannes 
povir protester c^onfro leur curé et son vicaire (|ui leur refusaient non 
seulement l'absolution mais même la confession parce qu'elles avaient 
laissé leurs petites filles à l'école la'ique au lieu de les envoyer chez des 
religieuses venues depuis quelques jours à peine s installer a Saint- 
Ci éraud. 

.Mais revenons encore à des faits plus récents, datant de quelques 
mois : 

Sptizei, arrondissement de Chàteaulin. — ... Le presbytère de Spézet 
mène depui.s longtemps une campagne à fond de train contre les institutions 
républirain<-s et par le.s refus de confession et de communion lecuré espér&it 
de bons résultats. 

Des BOMirs venant de s'établir ici dans un établissement superbe, il s'agis- 
.sail de leur amener des élèves, tâche difficile car l'institutrice laïque habite 



LES CONGRÉGATIONS ET l'eNSEIGNEMENT EN BRETAGNE Vi 

depuis lonoiemps notre localité et a eu comme élèves les mores de famille 
d'aujourd'hui. 

Aussi, le dimanche, en chaire, le curé traitait-il noire inslilulrice de 
démon et déversait sur elle les plus méchantes insinuations. Mais tout à une 
Mn et ce curé vient de voir son traitement supprimé. 

Loin de désarmer, ce sacerdote continue de plus belle ; trois semai- 
nes après on nous écrit : 

L'institutrice laïque n'a plus le droit de mettre des l.ancs dans l'église 
comme les congrégonistes. pour faire assister ses élèves aux oflices. Du 
moins, elle croyait pouvoir faire comme tout le monde eu payant, mai» le 
recteur lui iit signifier prr son bedeau, à elle et à ses 75 élèves qu'il leur 
était défendu de mettre des chaises à l'église, même en payant. 

A la suite de celte monstrueuse algarade 21 conseillers niuniiipaux sur 23 
ont signé une péiilion énergique demandant le renvoi du recteur. 

Même aventure, précédemment en 189(8, 189;;. 1900, à Tréguier 
Indépendance bretonne, i.'i nov. 1900; où cela devient tragi-comique, et 
en 1901 et ces mois derniers dans une foule d'autres paroisses. 

Audierne. — A l'issue de la grand'messe, le jour de la Fête-Dieu (juin 
1901) la procession sortait comme d habitude de l'église : les enfants des 
écoles communales des fdles, sous la conduite de leurs maîtresses l'atten- 
daient au passage avec leurs étendards près du reposoir. Tout à coup, il se 
produit un tumulte; c'est ]\L!e recteur qui discute avec la directrice de l'école 
et lui interdit de suivre le cortège avec les emblèmes de ses élèves sous pré- 
texte qu'ils ne sont pas bénits. A noter que le recteur s'était refusé à les 
bénir, à moins qu'ils ne restassent à l'église. 

Mais aussi pourquoi, à l'f ncontre de la loi et des règlements scolai- 
res, instituteurs et institutrices laùiues conduisent-ils leurs élèves au.x 
oflices y Pourquoi dans presque toutes les écoles bretonnes VEnscigne- 
nipnt primaire par Ant. Bott, La B/'c/agne notn'elle — mars 19011 
font-ils dire la prière à la rentrée et à la sortie des classes et font-ils 
nième réciter le catéchisme aux élèves "? « Je sais, ajoute, le direc- 
teur de la vaillante revue des Bleus de Bretagne, je sais, que dans 
certains centres cela se passe avec lassentiment de l'inspecteur primaire. 
Instituteurs, institutrices et inspecteurs ci'oient cette concession néces- 
saire pour attirer plus d'élèves à l'éccile publique. » 

— Lt surtout ne nous laites pas d histoires avec le clergé ! 

Et M. Antoine Boit avoue tristement que c'est par celte [).:rasenlogie 
lâche que ['lus d'un haut functioiuiaire acciirilJL' la visite de l'insliluteur 
breton. 



Depuis Condorcet jusqu'à M. Rabier, en pashant par les Guizot, les 
Duruy, les Paul Bert. les Jules Ferry et les Conqwyré, nos bommes 
politiques et nos hauts fonctionnaires de renseignement sont souvent — 
aussi jtistement que platoniquement, hélas ! — exalté la mission de 



',4 LA REVUE BLANCHE 

liiistilult'ur laïiiiie. -< ce modeste pionnier du progrès et de la pensée 
humaine ! », ils ont maintes fois paraphrasé cet axiome de Liebnitz : 
<• Celui-là qui est le maître de réducatiou peut changer la face du 
monde. « 

Mais on n'a rien changé du tout, car la situation de l'instituteur reste 
précaire et son autorité est sans cesse réduite, quand elle n'est pas 
bafouée, par ceux-là même qui ont mission de le défendre, c'est-à-dire 
par les maires des communes et par les inspecteurs d'Académie eux- 
m^mes. 

En Bretagne, et sans doute ailleurs aussi, presque toutes les fois 
qu'un emillit s'élève entre un instituteur laïque et un congréganiste ou 
un prrlre. l'Administration — préfecture, mairie ou conseil académique 
— laisse l'instituteur se débrouiller à sa guise à la condition qu'il ne 
fasse aucun bruit et l'exhorte à un calme qui doit aller jusqu'à l'oubli 
des injures. Et c'est ainsi que chaml)rées par la cure ou le château, cir- 
convenues ])ar le simulacre d'une majorité cléricale, les « autorités » 
n'encouragent pas ces admirables parias, permettent que des recteurs 
insolents et cupides se livrent à toutes les vexations contre eux et les 
laissent enfin trop souvent diffamer par ces petitsjournaux qu'entretien- 
nent, si nombreux en Bretagne, les ambitions cléricales. 

Je l'ai dit et je ne cesserai jamais de le répéter car on ne le saura 
jamais assez : pour le clergé breton, l'enseignement laïque c'est le plus 
mortel ennemi comme le constatait, dans un rapport sur VEducation 
populaire en Bretagne, Paul Guieysse qui écrivait ; 

Il n'est (|ije troj) triste de constater que, dans la majeure partie de la Bre- 
tagne, l'enseignement laïque est combattu avec une violence inouïe par le 
clergé, qui entretient des écoles congréganistes ou en favorise la création, 
partout où elles peuvent avoir quelques chances de succès. Tous les moyens 
de pression possibles sont employés. 

On ne pardonne pas à ces bons citoyens d'inculquer aux enfants du 
peuple les saines idées de liberté et l'attaciiement aux institutions répu- 
l)licaines : on leur fait même un crime de n'être pas de famille exclusi- 
vement bretonne ! Bien plus on leur reproche de ne pas enseigner en 
langue bretonne... 

Un instituteur, dont on me communique une intéressante lettre, écri- 
vait l'an dernier à l'im de mes amis : «. Le clergé ne néglige rien pour 
com!)altre le français. L'an passé, un curé disait à un jeune enfant de 
notre école, qu'il entendait parler français : — Ne parle pas français où 
tu iras avec le diable ! m 

Ce que l'on ne saura jamais assez, c'est le nombre de congn-ganistes 
qui enseignent sans être pourvus de brevets; en «900, dans le Finistère, 
les c^mgrt'gationsen avouaient quarante-cinq ! (/?^//j/>nr/ de Vinspecteur 
d Académie du Finistère . 

Ce que l'on ne saura jamais assez, ce sont les ruses employées par 
cessingulifîrs éducateurs pour essayer d échapper à tout contrôle. Cela 
est si vrai que les inspecteurs d'Académie confondent maintenant dans 



LES CONGREGATIONS ET L ENSEIGNEMENT EN BHKTAGNE 4) ■ 

leurs « états individuels », instituteurs laïques et congréganistes ou 
omettent ces derniers. 

J'ai prouvé comment, au profit des cléricaux cl sous le regard bien- 
veillant d'inspecteurs timorés, la neutralité religieuse — ordonnée par 
la loi — n'était pas observée dans les écoles laïques ; il y a plus encore : 
il s'est trouvé des inspecteurs d'Académie pour autoriser un clianteur 
ambulant — excellent homme d'ailleurs, je me hâte de le dire — à par- 
courir les écoles et à y chanter, en classe, des couplets dans le genre 
de celui-ci que je popie textuellement dans un des placards que le bon- 
homme vend aux bambins et aux insliluteurs ; c'est le refrain d'une 
chanson intitulée Yvonne la Bretonne : 

Mais Yvonne la Bretonne aimera 
Autrou Doue, Guerc'hes Vari, Santez Anna; 
Que l'impie pleure ou rie, quant à moi 
Je garderai ma religion et ma foi. 
On aura beau dire 
On aura beau rire 
Dam feiz a d'har groaz 
Renonced, biscoaz ! 
Et ce placard, où s'alignent cinq chansons du même goût, porte ces 
titres et sous-titres : Les Nouveautés Scolaires! Œuvres dédiées à 
V Instruction publique et autorisées par les inspecteurs d'Académie de 
Quimper et Quimperlé^ à être chantées en classe, par J. Grobon. 
(Arzano, 1899 . 

Ce brave Grobon, artiste lyrique autorisé ! Petit, ràblu, bedonnant, 
le poil dru à peine grisonnant, le menton à peu près rasé, comme il 
convient à l'ex-comique d' « Au rendez-vous de lArmée » vague café- 
concert de Guingamp : cet aède, guilleret et trottinant, je le revois, par 
les dures routes du Cap, de Pont- l'Abbé à Goulien, secoué dans sa 
carriole où, sous la bâche, le petit harmonium fait une grosse 
bosse. Je le revois, loquace et jovial, les yeux en vrilles, la pipe au bec, 
s'en aller sceptique, au trot menu de son bourriquot et passer de l'école 
communale à l'école congréganiste, chantait ici et là, les mêmes stances 
et les mêmes berceuses, autorisées par MM. les Inspecteurs : 

Dors mon cher petit 
Pendant que maman te berce 



Depuis ce matin 
pipa fait sa pèche au loin. 

Mais le père va rervenir et, dit cette berceuse, bleue, d'\ann Nibor, 

Il va te piquer 
Avec sa barbe de père 

Il va te piquer 
Pour te faire un peu bisquer. 



• 4 



i<; 



A RKVL'K lîLANCHE 



Avant de corulur».', qu'on nu- pornicllo do cilor ces jKissages dune 
Icllre (]iie m'adressait, l'année dernièi-e. M. l'\.., eonseiller municipal 
d'un iniporlanl et elérical eliel'-lieu de canton du Finistère, celui-là est 
ardemnu'nl, sinr»"'remenl républicain, cCtl un de ces « bleus de lîre- 
t.iiifne » qui, sous la direction de l'amiral Reveillère. du député 
P. Guitnsse. de 1 érudit Armand Davot, des écrivains Henrv Bérencer. 
Antoine Boll et de magistrats, de « l)ons juges », tels Xardin, Le 
Ciuiner, Kerdrain, Sevrain ou de vaillants professeurs comme J. Francès, 
continuent l'œuvre de Hoche et liniront bien jtar alTranchir leur admi- 
rable pays du monstrueux joug clérical. 

. . . Vous êtes un peu dur pour mes concitoyens, mais je dois avouer que 
c'est malheureusement trop vrai, et que le cainclère superstitieux juscju'au 
fanatisme, les habitudes d'iiifempéranre et la croyance slupide du Breton 
aux jongleries du ces maudits ensoulanés, est un lait trop réel. Même ceux 
qui ne sont pas croyants et qui jaugent à leur juste valeur ces exploiteurs 
de la crédulité bretonne n'ont pas le courage de s'atl'rancliir de ces pratiques 
superstitieuses. 

Ils vont à la messe en gouaillant le curé et retourneront aux véprc s en se 
moquant du vicaire; mais ils ne pourraient s'abstenir de ces pratiques stu- 
pides. .le crois que la crainte des châtiments qu'a si bien su leur inspirer 
ceux qtii ont encore trouvé cette ficelle pour les tenir sous le joug-, fait plus 
que tout le reste pour les maintenir dans celle voie. 

iViur vous en convaincre, il faudrait que vous puissitz assister à ce qu'ils 
appellent un c jubilé ». Deux sortes d'idées y sont seules agitées : les tortu- 
res de l'enfer et les joies du paradis, avec tableaux à l'appui. 

Des peintures enfantées par un cerveau en délire y ruiu'ésenlenl des choses 
vraiment horribles et terrifiantes, et la peur fait plus sur ces natuies i)rinii- 
livus que ne pourraient faire les seules choses qu'ils devraient enseigner : 
l'amr.ur du prochain, la vérité, la justice, l'égalité, l'amour du beau et du 
vrai. 

M;ds cet enseifçnement leur serait trop préjudiciable, et tant que l'instruc- 
tion n'aura pas pénétré dans les masses et ne leur aura pas permis de se 
rendre compte du joug néfaste qu'ils subissent, nous ne pourrons, malgré 
tout notre bon votdoiret nos efforts, (jue faire avancer bien lenlementi <euvre 
d'émancipation (|ue doit entreprendre toul homn)e de C(eur. 

CellP truivrc d émancipation, morale et sociale, a été entreprise aussi 
par 1 l niversité avec les cours post-scolaires ou conb-rences ])0ur 
adultes. 

" Les <'ours d'adultes sont en général birn accueillis parles popula- 
tions qui en comprennent rint«;rèt et l'utilité; i.k ri.KiujK si-ci. y hst 
HOSTILE, nous explitpie le /^//>/nv^ de l'inspecteur d Académie sur In 
siliiiitinn de l'enseii^neniciit primaire dtins le Finistère, ])rèsentc au 
conseil départemental l'.iflO : mais un 1res petit nombre de communes 
votent des allocations aux maîtres chargés des cours; beaucoup refu- 
sent toute indemnité pour le chaullage et léclairage. v 



LES CONGRÉGATIONS ET LENSEIGNEMENT EN BRETAGNE 4? 

Là encore, et toujours, les malheureux instituteurs ont à lutter contre 
rindiiïérence et Irop souvent l'hostilité non déguisée de municipalités 
entretenues par le clergé et les congrég-ations. 

Néanmoins l'abnégation des instituteurs résiste à ces épreuves, le ta- 
bleau suivant, qui ne se rapporte qu'au Finistère, le prouve : 



ANNÉES 

1 
1 


NOMBRE DE COURS 


PROFESSEURS 


AUDITEURS 


Laïques 


Conçrégani"" 


Laïques 


C.jiijregaui"'" 


Laïques 


1 
Congrégaai*'" 


1 .S.sO 
1900 

1 


104 

288 


9 
)) 


105 
556 


» 


3.597 
10.077 


535 
» 



Comme je l'ai dit plus haut, il est regrettable que les inspecteurs d'A- 
cadémie ne tiennent pas soigneusement état des congréganistes, car 
nous eussions été heureux de savoir si le dévouement des pédagogues 
congréganistes se rapprochait un peu plus en 1900 qu'en iScSo du dé- 
vouement des instituteurs laïques. 



J "arrête enfin cet exposé que j'ai tâché de présenter aussi complètement 
que faire se peut ; il faut conclure maintenant. 

Devant les moyens déloyaux de la concurrence cléricale, les maîtres 
laïques ne sont pas suffisamment protégés. On ne se soucie pas assez du 
recrutement des élèves et des maîtres des écoles laïques. 

Nous voyons en effet dans un très récent rapport d'un inspecteur d'A- 
cadémie du Finistère qu' « une des causes de l'infériorité de la fréquen- 
tation des écoles laïques fut que jusqu'en 1888 le Finistère ne pouvait 
se suftire à lui-même pour le recrutement de ses maîtres titulaires, ad- 
joints et stagiaires. 11 est encore dans la difficulté où se trouve l'Ecole 
normale d'instituteurs à recruter des candidats (52 pour 1900, l'école 
devant compter 80 élèves répartis en 3 classes], l'Ecole annexe éprou- 
vant aussi la même difficulté. 

La raison de cette pénurie de candidats n'en est-elle pas, comme je 
le disais précédemment, à ce que la situation reste précaire de l'institu- 
teur qui en est encore à formuler ces humbles desiderata exposés, il y 
a deux ans déjà, par le Bulletin des Instituteurs : 

1° Amélioration du trait«i]iii«Ml iUs stagiairai» porté de 900 francs à 
i.ioo francs ; 

2° Echelle des traitements des titulaires allant de 1.200 francs à 
2.200 francs ; 

■)0 Avancement de droit tous les cinq ans et au choix après quatre ans 
pour un quart au moins de l'effectif, permettant ainsi à l'instituteur de 
jouir de 3o à /lO ans du traitement maximum; 



'|fi LA REVUE BLANGHE 

:," Remaniement des indemnités de résidence et une fraction de l'in- 
demnité pour les ré<,'-ions dépendant de faraudes aglomérations : 

5" Mise à la retraite d'oflice à '> > ans ; liquidation et jouissance de la 
pension assurée à cet âge; 

G^ Unilicalion des traitements des instituteurs et des institutrices. 

Pour en revenir au début de cette étude : MM. les représentants, clé- 
ricaux et royalistes honteux, de la Bretagne font cause commune avec 
les perturbateurs cRents ou fournisseurs de presbytères et de congré- 
gations et poussent à la propagande par le fait et à la violation d'une 
loi par trop bénigne cpii ne f(M'me en Bretagne que 55 élal)lisoements 
congn''ganistes sur les 4.032 fondés là-bas depuis 1861 alors (ju'au- 
paravant il n'en existait que 858. Ces bons apôtres qui nieltenl toujours 
en avant les périls protestant ou juif (ij, que diraient-ils si, juste mais 
très fAchcux retour des choses d'ici-bas, M. Combes s'avisait pour les 
punir de décréter la démolition de la fameuse et si élégante ilèclie du 
Kieizker à Saint-Pol-de-Léon ? Louis XIV^ monarque et catholique 
pourtant, lit bien raser en 16-3 la le superbe clocher de l'église de Lam- 
bourg dont les habitants de Pont-l'Abbé étaient si fiers ; par ce vanda- 
lisme le souverain punissait une révolte de paysans contre l'impo- 
sition du papier timbré. 

Pour conclure, nous demandons, avec M. J. h'rancès, un des jeunes 
professeurs bretons les pluséminents : 

ic Poursuivre avec toute la rigueur des kiis tous les abus du clergé et 
des congréganistes, notamment en ce qui concerne leurs infractions 
contre les lois scolaires et les procédés vexatoires dont ils usent envers 
les maîtres laïques ; 

-j." Faire n<»nmier l'instituteur par le recteur de l'Université et non par 
les préfets, lui assurant ainsi plus de stabilité* et d'indépendance ; 

V Veiller a la stricte observation des décrets sur l'instruction obli- 
gatoire. 

Le mAme enseignement pour tous. 
La science à l'école. 
La religion à l'église. 

Al'stin df, CnozK 



(U I)KI'ARTEMENT« FlAÎÎÎJSSEMhM.S 

Pioteptants I-i-aclite* 

^ H Néant 

• • -là 

Fini«t»re jo „ 

Morbihan I ^^ 

Loire-Inférienre 3 „ 



La Prostitution 

et la Police des Mœurs 



Les révolutions politiques et le progrès des sciences ont sans doute 
depuis la fin du xviii« siècle modifié profondément notre droit public et 
notre conception des rapports sociaux, mais ils n'ont pas assez modifié 
les administrations qui doivent assurer la pratique quotidienne desprin- 
oipes nouveaux. Et si le Parlement français entreprenait, comme le firent 
en 1872 les Chambres anglaises, la revision des règlements contraires 
à l'esprit comme à la lettre des lois nouvelles, sans doute en supprime- 
rait-il également quelque douze cents. 

Cette opération amènerait, entre autres réformes, et plus d'un siècle 
après la déclaration des Droits de l'Homme, la suppression de l'escla- 
vage en France. 

Car il est actuellement dans ce pays une classe importante d'êtres 
pour qui l'esclavage existe rigoureusement, et tel qu'il ne fut jamais 
plus étroit en aucun temps ni en aucun lieu. 

C'est la classe des prostituées. 

Et il existe une autre classe d'êtres qui appliquent à ces femmes, que 
d'inexorables lois économiques astreignent à se vendre, une réglemen- 
tation grotesquement féroce, issue de leur propre initiative. 

Ou plutôt, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas à la classe totale des 
prostituées qu'ils l'appliquent, mais à son énorme prolétariat. Car la 
police se découvre avec respect devant ses patriciennes et fournit même 
des gardes d'honneur aux hôtels des prostituées riches. 

Quels que soient les efforts des congrès et de la presse contre la 
police des mœurs, cette institution, pour ne plus couper aux femmes le 
nez. la langue ou les oreilles, reste comparable à ce qu'elle fut au 
moyen âge. 

Mêmes procédés d'enlèvement brutaux, de coups, d'insultes, de 
séquestration arbitraire en des geôles puantes, humides, grouillantes 
de vermine, avec alimentation infecte; même délaissement des femmes 
quant aux soins que leur santé réclame le plus souvent après les commo- 
tions de leur arrestation ou de leur détention ou par suite de leur état 
de misère; soins le plus souvent brutaux dans les services de médecine 
ou de chirurgie où elles sont admises et dont les locaux en général 
seraient jugés trop défectueux pour le bétail; enfin même exploitation 
pécuniaire. 

Le préfet de police ou le ministre de l'Intérieur déclarent périodique- 
ment à la tribune du Conseil municipal ou des Chambres (Voir, par 

4 



')() r-A REVUE BLANCHE 

exoni[)lp. le discours de M. W'aldcck-llousseau du v.o janvier 190-1) que 
la police des mœurs n'existe plus, que les brutaux a«;enls des mœurs 
soni remplatt's par de paternels gardiens de la paix, alors qu'on a sim- 
pleniciil clianu^é leur dénomination en les rattachant à la police muni- 
cipale sans chang-er leur mode de recrutement, et qu'on a aug-menté 
leur nomlu'e du contingfcnt tout enlier des aci^ents cyclistes. 

ils déclarent qu'on va démolir Saint-Lazare et prévoient déjà les cré- 
dits de sa reconstruction en un lien mieux isolé ; et à Saint-La/are 
même on construit de nouveaux ateliers pour les filles. 

Ils déclarent indéfiniment que le système actuel n'est que provisoire 
et ils en aggravent continuellement les formalités dolosives : telle la 
prescription des photographies sur les cartes, dont nous parlerons plus 
loin. 

La question de la police des mœurs traverse en ce momeutune j)!iase 
intéressante. Lu elTet, jusqu'ici toutes les tentatives faites par la police 
pour obtenir la consécration légale de ses actes d'arbitraire ont com- 
plètement échoué ; or une ('.ommission extraparlcmentaire vient d'être 
nommée avec mission d'étudier la quesfioTi — pourtant l)ien éclaircie — 
et de proposer des mesures légales. "^ 

La ccjnlVronce internationale de Bruxelles, qui met en présence abo- 
litionnistes et réglementistes et se réunit tous les trois ans, doit, ayant 
déjà voté en 1899 des conclusions contraires à la doctrine médicale des 
règlements, se réunir de nouveau, du i"'" au (> de ce septembre et 
proposer, elle aussi, des mesures légales. 

Xous estimons que toute mesure légale ajoutée au droit commun i|ui 
punit l'atlcnlat à la pudeur, le détournement de mineur on l'excilalion 
de mineur à la débauche, ne ferait que consacrer en le déguisant le 
système actuel. 

Les lois existantes (art. 3^i à 'V\\ du Code pénal, articles 1 iSa et 
suivants), et d'autre part, l'observation des Tiiesures concernant le 
désordre ou le scandale sur la voie publique, sul'lisent amplement en 
l'espèce. On s'en contente en Grande-Bretagne et dans ])eaucoup de 
grandes villes du continent et le nombre des cas vénériens y diminue. 

Observons sur le vif les procédés actuels de la police. 

Des airrnts en « Ixmrgeois », — qui, en dépit <les .soins que la préfec- 
turc prétend ilonner à leur recrutement, sortent tout simplement de 
l'armé»^ ou du corps des gardiens <!'• la paix dont ils ont été éliminés 
par des mesures disciplinairi's, ou des Inigades de sûreté, — parcou- 
rent jour et nuit les rues, les places, les é'tablissemenls publics, les 
j^ares. a lallùt des filles notoirement connues d'eux, ou bien des raco- 
leuses non encore inscrites, des petites ouvrières sans travail qui fré- 
quentent les bancs des promenades pid»liques et qu'ils ne manquent pas 
alors de racoler eux-mêmes pour leur enlever tout moyen de protes- 
taticm. voire mAme des enfants de douze ans qui leur paraissent désœu- 
vrées, qu'(m rf'Ç«»nnalt vierges à la violation officelle du dispensaire et 



LA PROSTITUTION ET LA POLICE DES MOEURS 5l 

qu'on envoie néanmoins à Saint-Lazare, quitte à terroriser les parents 
s'ils réclament. 

H faut aux agents des mœurs une certaine moyenne d'arrestations, 
qui s'élève quand l'ouvrage presse chez l'entrepreneur de Saint-Lazare, 
— comme l'a reconnu M. Lecour, ancien chef de la i^" division, — et 
dont dépendent leurs bonnes notes. Si les arrêtées ne sont pas encore 
inscrites, sont « nouvelles », l'agent touche une gratification. 

On conçoit à quels trafics et à quelles scènes peuvent donner lieu ces 
arrestations. Si la femme résiste, elle est poussée à coups de botte, 
assommée de coups de poing", traînée par les cheveux, fùt-elle évanouie, 
fùt-elle malade, fût-elle enceinte, et se voit gratifier d'un rapport 
d'attentat à la pudeur qui lui vaudra quelques mois de prison. 

Elle est dès lors le souffre-douleur des bons agents des mœurs. 

Elle ne « couchera plus dans son lit », sortant de Saint-Lazare le 
matin pour rentrer le soir au Dépôt; et bientôt, ses bardes séquestrées à 
l'hôtel meublé qu'elle habite, elle errera par les rues aux rares nuits de 
liberté, jusqu'à ce quelle ait gagné de quoi payer d'avance un nouvel 
hôtelier (i). 

Voilà donc la malheureuse au poste. Là commencent, assaisonnées 
des injures policières, les mesures prophylactiques. 

Au poste, les femmes, enfermées au violon ou conservées dans la salle 
des agents, suivant les dispositions du sous-brigadier de service, ont eu 
général la faculté de faire venir du dehors quelque boisson, vin ou alcool. 



(1^ Citons, entre mille, quelques exemples d'arrestations. 

Le samedi 12 avi-il 1902, les agents des mœurs E. et B. aperçoivent, à la terrasse 
d'an caifé débit de tabac de l'avenue d'Antin, trois filles de leur connaieeance, pre- 
nant paisiblement une consommation. Ils ordonnent aux femmes de les suivre. Celles-ci 
refusent. Il était à peine 10 a. 1^2 du soir; les agents s'installent à la terrasse, ])rennent 
un hock et attendent patiemment leur proie jusqu'à la fermeture du café, à 1 h. du matin. 
Us hiippent alors les femmes et dressent à l'une d'elles, qui s'était réfugiée à l'intérienr du 
café, un rapport de rébellion qui aurait pu lui valoii- plusieui-s mois de prison. 

Le lendemain, le propriétaire du café est convoqué au commissariat de M . Prélat et se 
voit menacé d'une contravention pour défaut d'éclairage de .sa terrasse. Toutefois, malgré 
les menaces des agents, il affirme courageusement qu'ils ont failli à leur consigne, vu les 
conditions de ran-estation,et se voit renvové indemne; le rapport de rébellion dressé contre 
la fille disparut d'ailleur.s ; celle-ci encourut une peine administrative de li jours é. 
St-Lazare. 

îsous citons ce fait, bien qu'il n'ait eu aucune suite grave, comme .topique et ti-ès cou- 
rant parce que s-.es diver-ses phases ont en général des suites judiciaires, tant pour les fem- 
mes, que pour les patrons de café. Dans les quartiers populeux les agents des mœurs ne 
manquent jamais d'accuser lesdits patrons de transformer leur .salle en repaire de soute- 
neurs ; ce fait arriva rue Quincampoix au cours de l'année dernière ; le cafetier fut acqtdtté 
par les tribunaux. 

Voici un autre genre d'arrestations. 

Le 30 mars 1902. un agent arrête, avenue des Cliami3s-Ely.«ées, une femme de sa connais- 
sance, assise à côté d'un monsieur bien mis. Le monsieur proteste, accompagne les 
agents et la femme jusqu'au commissariat de M. Prélat, passe sa carte et — c'était un 
avocat ijortant un nom des plus officiels — fait remettre en liberté sa protégée en même temps 
que le commissaire et les agents lui expliquent laborieusement ces procédés d'arrestation. 
Le lendemain d'ailleurs la même femme était reprise et particulièrement bousculée. 



''yi LA REVU?: BLANCHE 

quelles absorbent en un verre cotnniun . première mesure contre la 
conla;^ion. 

Elles passent la nuit p»Me-nit'le, les jiropres elles sales, les galeuses, 
les pouilleuses, les eczémalcuses et celles qui ne le sont pas ; d'infects 
'< paniers à salade » les emportent : vers deux heures du malin, pour 
celles munies de leur carte, le lendemain à une heure et demie seule- 
ment, et à jeun, pour celles qui l'ont oubliée ou qui n'en ont pas encore, 
comme Mme de Sébasliani, Mme W., etc., c'est-à-dire après que le 
commissaire soit venu les déclarer de bonne prise (i). 

Toute la nuit les sinistres véhicules déversent au dépôt spécial de la 
prélecture de police leur cargaison. On petit obtenir la permission d'assister 

ce lamentable spectacle à la condition de s'engager à le « regarder de 
haut », selon un mot de M. Laurent. 

Les femmes doivent rapidement répondre à lappel de leur nom et, 
bousculées, injuriées toujours, se présentera la « l'ouilleuse ».Pnis elles 
sont remises dans la salle commune aux mains des sœurs de St-Joseph 
de Cluny. II est deux heures passé. Elles courent au tas de paillasses, 
— infects grabats dégoûtant de vermine, de déjections, de sang mens- 
truel, s'y aiïalenl quehpiel'ois, harassées, malades ; celles qui disposent 
de 5o centimes peuvent obtenir, s'il en reste, unepistole, cellule séparée, 
où pullulent, comme dans la salle commune, les souris, k>s rats, les 
poux, etc. 

Telles sont les mesures préliminaires, et qui d'ailleurs subsistent à 
St-Lazare, que prend la police pour assurer la prophylaxie des maladies 
contagieuses. 

Cinq heures du matin : réveil. Personne n'a dormi ou si peu, les 
unes jouant aux caries, les autres fumant. Aucune toilette, bien entendu. 
Bientôt c'est le « chocolat », infect l)rouet composé de quelques mor- 
ceaux de choux et de carottes non nettoyés et à peu près crus nageant 
dans une eau puante. 

C'est le régime des coupables ; la loi, qui n'a d'ailleurs rien à voir ici, 
n'accorde plus aux tortionnaires des prisons le brodequin ni la roue, 
mais elle leur laisse, outre les coups, ce qu'on pourrait appeler la tor- 
ture alimentaire, [\ côté de la torture morale (2). 



(1) Lo dimanche 23 février, à « heures du soir, une rafle était opéi-ée aux Champs- 
Elysées. D'un coup cinq femmes furent appréhentlées. En arrivant au poste du Grand Palais 
r>one d'cllw, faible et anémique, névrosée, terrifiée par l'arrcttation, tomba, vomis.sant le sang 
par caillots énormes, puis s'évanouit et, an réveil, resta jjendant deux heures comme para- 
ly.oée, sans pouvoir articuler un son, la figure décomposée. Le sous-brigadier B. l'avait fait 
jeter, sans même une paillas.ae, sur la toile cirée des « macchabées » ; comme plusieurs agents 
montraient pour elle de la compassion, faisaient mine de la vouloir .soigner, demandaient 
même sa mise en liberté il les rabroua durement. Jusqu'à 1 heures du matin, la malheureuse 
resta ainsi abandonnée. Le sous-brigadier C. vint alors remplacer B. et se montra plus 
hnmain. Il donna à la malade une paillasse, lui fit une couverture de son propre manteau 
et lui prépara un grog chaud. A 7 heures 1|2 l'officier de paix Murât, faisant sa tournéej 
remarqua l'état lamentable do la femme qui de la nuit n'avait cessé de cracher des caillots 
de sang et la renvoya enfin. Elle possédait en tout et pour tout la somme de 3 francs. 

(2) Le 5 février, Marguerite T., arrêtée la veille dan.s le quartier de la gare St-Lazare, s« 



LA PUOSTITUTIOX ET LA POLICE DES MOEURS 53 

A onze heures du matin, arrive à la préfecture le sous-cliel" de la 
3« section [i" bureau — i""" division). C'est un des fonctionnaires les plus 
puissants de la Républicjuc. 

Dans le huis-clos de son cabinet vert, sérigeant en tribunal d'ex- 
ception, il va condamner, sans appel, sans discussion, sans autre règle 
que son bon plaisir, sans instruction ni assesseurs ni avocat, cent cin- 
quante à deux cents citoyennes aux peines qu'il i'oudra. Et cela en 
moins d'une heure, distribuant ainsi quotidiennement plus de trois ans 
de prison. 

En cas d'absence un scribe quelconque le remplace. 

Rapidement, à la file indienne, les femmes passent : le chef jette un 
coup da'il sur le rapport de l'agent qui a opéré l'enlèvement et pro- 
nonce son arrêt; si la femme réclame il double la dose. Elle peut bien, 
une fois rentrée au dépôt, réclamer à la commission des mœurs ; mais 
sa réclamation ou bien orale, ou bien écrite et remise ouverte à un gar- 
dien, sera, en général, sans effet, si même elle parvient à destination ; 
et dans tous les cas la femme peut être sûre désormais d'attentions 
spéciales. 

Les condamnations varient en général de deux jours à quinze jours et 
sont quelquefois beaucoup plus importantes quoi que prétende la police; 
elles pouvaient atteindre un an avant la campagne abolitionniste. 
Celles de deux jours se purgent au Dépôt, les autres à Saint-Lazare. 

On remarquei-a quelles sont prononcées simplement pour faits de ra- 
colage, qu'elles ont lieu avant la visite médicale et n'ont aucune relation 
voulue avec le temps d'évolution des maladies, contrairement à ce 
qu'affirmait M. Waldeck-Rousseau dans son discours du 20 janvier à 
la Chambre. 

Les retards de visite constatés par les timbres de la carte, le quartier 
où la femme a été arrêtée sont souvent pris en considération, mais en 
réalité tout dépend du bon plaisir et... des besoins de l'entrepreneur de 
Saint-Lazare. 

Nous avons parlé de la commission des mœurs : elle se compose du 
Préfet de police ou plutôt d'un secrétaire le représentant, des chefs de 
la i^e division, du 0.^ bureau et de la 3^ section, et se réunit tous les 
vendredis. Il s'y passe des scènes navrantes. 



voit d'abord accorder la liberté par le sous-chef de bureau qui juge les filles; puis, sur la 
plainte de la ■' fouilleuse » qu'elle avait accusée de certaines privautés, est condamnée à 
4 jours d'emijrisonnement. 

Il était midi. Crise terrible, hémorrhagie, vomissement de sang. On la jette sur une pail- 
lasse crasseuse au dépôt. La sœur Chrysostôme qui a l'habitude de caresser les femmes à 
coups de clefs (de clefs de prison) estime que « c'est du chiqué )),et lui refuse tout secours, 
alléguant d'ailleui-s que c'est là une juste punition du vice. 

A h îieures. toujours comateuse, Marguerite T. est chargée par deux gardiens dans la voi- 
ture de St-Lazare où les femmes sont empilées à raison de deux par cellule. 

En arrivant dans la geôle, ses compagnes la descendent sous les jurons des gardiens. On 
la conduit d'abord à l'infirmerie, mais le lendemain elle est renvoyée au quartier des con- 
damnées. Quatre jours après, elle sortait, horriblement malade, fiévreuse, sans avoir cessé 
de cracher le sang. 



")', LA REVUE BLANCIIE 

La commission des mu-ui-sa pour but essentiel dliomologuer la mise 
en carie dune femme. Celle-ci est présentée par le sous-chef de la 
3" section, et quelquefois dès sa première arrestation. Si elle est 
mineure, on preîid, affirme la préfecture, quelques renseignements sur 
les intentions de la famille à son é'^'-ard. On cite aussi des mineures qui, 
ne voulant point accepter leur mise en carte, ont été conservées en 
cellule jusqu'à quarante Jours, le temps de devenir « raisonnables » (i). 

Mise en carte, la femme est l'e'sclave de la police. 

Partout où un agent des mœurs la rencontrera, de jour ou de nuit, il 
pourra l'arrêter. 

Elle n'a plusle droit de sortir, elle n'a plus le droit de se loger. « Votre 
domicile dit-on aux filles, c^est la Préfecture ». Elle est hors la loi et on 
le lui répète à satiété avec d'ignobles injures; l'argent nécessaire à payer 
ses bourreaux (crédits du dispensaire] est inscrit au budget de la \ ille 
de Paris, en vertu de l'art. -^3 de l'arrêté du 12 messidor an viu, consti- 
tutif de la Préfecture de Police, et qui parle ainsi du Préfet de Police : 

« Il assurera la salubrité de la ville en prenant des mesures pour la 
« prévenir et arrêter les épidémies, les épizooties, les maladies 
« contagieuses... en faisant arrêter, visiter les animaux suspects de 
« mal contagieux et mettre à mort ceux qui en sont atteints. » 

Ainsi « les femmes, dit Yves Guyot, ne sont que des animaux dont 
« l'abatage non seulement est admis, mais est rangé parmi les 
« dépenses obligatoires ! » 

Saint-Louis et Louis le Débonnaire avaient ordonné l'abatage des 
femmes; de cruels supplices furent en vigueur jtisqu'à la Révolution; 
la Police qui se réclame de toutes les anciennes ordonnances, jus(ju'à 
Charlemagne, a cependant trouvé mieux peut-être de nos jours. 

Les gens au cœur tendre mais d'àme bien pensante trouvent que les 
femmes n'ont que ce qu'elles méritent. 

Voici le modeste feuillet distribué aux femmes lors de l'encartag'e et 
contenant l'énumération des devoirs de leur état. 

On yremarquera, entre autres précautions hygiéniques, que lesfemmes 
Jie peuvent jamais renouveler l'air de la chambre... qu'on leur refuse 
d'ailleurs, et qu'elles ne peuvent aller à leurs visites médicales, puisque 
le dispensaire est situé dans la Cité et que les ponts leur sont interdits. 

D'ailleurs, sortiraient-elles « en règle et dans Vhenre », on ne les 
on arrête que mieux. 



yX) Mme Avril de Sainte-Croix raconte i\\\i\ Knit iiccnuncMit une i.ile de J;{ an;' l[:i, 
▼enant de Versailles, .irrctée et reconnue .«ypliilitir|ue, est mise en carte par la commission 
des mœnrs qni p 'en justifie parce jolt mot : « Que vonliez-vous que nofts en fassions, elle 

éfaif •■■ ' •' •■ ■■:■. » 

^ ' '■ aussi la commission de« mœurs qui, an moi» de décembre l'.>00,envoya à 

fJt-Lazaro, i)ni8 en correction à Xanterre une tille de 14 ans, arrêtée en plein jour rue St- 
^1 -tin par (V - • ' , mœurs, qui la virent en conversation aA-ec des filles en cartes, — 
leur ven' -; — elle fut reconnue vierge au dispensaire. Ses parents la récla- 

mèrent h la police qni la leur rendit en les priant de ne plus recommencer. Grénéralement, 
les jiarente pauvres, terrorisés par la police, ne réclament pas. 



LA PROSTITUTION ET LA POLICE DES MOEURS '>3 

PRKKECTURE DE POLICE. — l"" DIVISION, 2e BLREAC, 3>' SECTIOX (Modèle *9) 

Obligations et défenses imposées aux femmes publiques 

Les Mlles publiques en carte sont tenues de se présenter au moins tous les 
quinze jours au Dispensaire de Salubrité pour y être visitées. 

Il leur est enjoint d'exhiber leur carte à toute réquisition des officiers et 
agents de police. 

Il leur est défendu de provoquer à la débauche pendant le jour; elles ne 
pourront entrer en circulation sur la voie publique, qu'une demi-heure après 
l'heure fixée pour le commencement de l'allumage des réverbères et, en 
aucune saison, avant sept heures du soir, et y rester après onze heures. 

Elles doivent avoir une mise simple et décente, qui ne puisse attirer les 
regards, soit par la richesse ou la couleur éclatante des étoffes, soit par les 
modes exagérées. 

La coillure en cheveux leur est interdite. 

Défense expresse leur est faite de parler à des hommes accompagnés de 
femmes ou d'enfants, et d'adresser à qui que ce soit, des provocations à 
haute voix ou avec insistance. 

Elles ne peuvent, à quelque heure et sous quelque prétexte que ce soit, 
se montrer à leurs fenêtres qui doivent être tenues constamment fermées et 
garnies de rideaux. 

Il leur est défendu de stationner sur la voie publique, dy former des 
groupes, d'y circuler en réunion, d'aller et venir dans un espace trop resserré 
et de se faire suivre ou accompagner par des hommes. 

Les pourtours et abords des églises et temples, à distance de 20 mètres au 
moins, les passages couverts, les boulevards de la rue Montmartre à la 
Madeleine, les Champs-Elysées, les jardins et abords du Palais-Royal, des 
Tuileries, du Luxembourg et le Jardin des Plantes leur sont interdits. 
L'Esplanade des Invalides, les quais, les ponts et généralement les rues et 
lieux déserts et obscurs leur sont également interdits. 

Il leur est expressément défendu de fréquenter les établissements publics 
ou maisons particulières, où l'on favoriserait clandestinement la prostitution, 
et les tables d'hôte, de prendre domicile dans les maisons où existent des 
pensi(iinats ou externats, et d'exercer en dehors du quartier qu'elles 
habitent. 

Il leur est également défendu de partager leur logement avec un concubi- 
naire ou de loger en garni avec une autre fille, ou de loger en garni sans 
autorisation. Dans le cas où elles obtiendraient cette autorisation, il leur est 
absolument interdit de se prostituer dans le garni. 

Les filles publiques s'abstiendront, lorsqu'elles seront dans leur domicile, 
de tout ce qui pourrait donner lieu à des plaintes des voisins ou des passants. 

Celles qui contreviendront aux dispositions qui précèdent, celles qui 
résisteront aux agents de l'autorité, celles qui donneront de fausses indica- 
tions de demeure ou de noms, encourront des peines proportionnées à la 
gravité des cas. 

Avis important. — Les filles inscrites peuvent obtenir d'être rayées des 
contrôles de la prostitution, sur leur demande et s'il est établi par une 
vérification, faite d'ailleurs avec discrétion et réserve, qu'elles ont cessé de 
se livrer à la débauche. 

Quant à la note philanthropique de la fin, nous ne pouvons que 
signaler sa douce ironie. Quand une fille en carte, ayant trouvé du 



50 LA REVUE BLANCHE 

travail, domande sa radiation, un policier va, trois mois durant, 
enquêter ehez son patron. Celui-ci, apprenant la situation de son 
employée, la congédie immédiatement. Les seuls refuges des fdles 
sont les Bons Pasteurs et C'e, autres bagnes. A celui de Paris (71, 
rue Denfert-Rochereau), on travaille de quatre heures du matin à dix 
heures du soir, sans toucher un sou, et au seul prix d'une nourriture 
pas toujours ragoûtante ; comme boisson : de l'eau, bien entendu. 
Des punitions spéciales destinées à apprendre l'humilité et Tobéis- 
sance : privation de nourriture, coups, cachot, se traîner sur les 
genoux, frapper un certain nombre de fois le sol de son front, lécher 
ses propres crachats sur le parquet. Aucun soin d'hygiène intime n'est 
permis ; pour toute hygiène morale et récréation : cantiques, prières, 
confessions. 

Chez lesUrsulines de la rue Saint-Jacques, même système. Toutefois 
le menu culinaire vaut une citation spéciale : pommes de terre et 
vinaigre (I discrétion. Les bonnes sœurs expliquèrent au docteur Jullien 
de Saint-Lazare que ce vinaigre est destiné à donner appétit pour ces 
pommes de terre. — La mortalité atteint là, comme au Bon Pasteur, 
plus do 5 0/0 pendant la première année de séjour. 

Donnons maintenant le règlement de ij;-*^, œuvre du lieutenant de 
police Lenoir, et dont la police, voire les tribunaux font toujours le 
plus grand cas ; il défend tout logement aux filles et s'avère d'ailleurs 
ainsi en contradiction avec le précédent qui permet l'asphyxie en 
garni autorisé. 

ORDONNANCE DE POLICE DU 6 NOVEMBRE 1778 



Article premmcr. — Faisons très expresses inhibitions et défenses à toutes 
femmes ou lilles de dél)auclie de raccrocher dans les rues, etc... 

Art. 2. — l)éfendons à tous j)ropi'iélaires et principaux locataires des 
maisons de celte ville et faubourgs d'y louer ni sou.s-louer les maisons dont 
ils sont propriétaires ou locataires (ju'à des jjersonnes de bonne vie et 
mœurs, bien famées, et de ne souflrir en icelles aucun lieu de débauche à 
peine de 500 livres d'amende. 

Aht. 3. — Enjoignons auxdils propriélnires ou locataires des maisons où 
il aura été introduit des femmes de débauche, de faire dans les vingt-quatre 
heures leur déclaration par-devant le commissaire du quartier conti-i- les 
particuliers ou particulières qui les ruront surpris, ;i l'effet par le commis- 
saire de faire leurs rapports contre les délinquants qui seront condamnés à 
'«00 livres d'amende et même poursuivis cxlraordinairemenl. 

Art. 't. — Iiéfendons à toutes personnes, de quel(|ue état et condition 
qu'elles soient, de sou.s-louer, jour par jour ou autrement, des chambres et 
lieux garnis à des femmes ou fdles de débauche, ni de s'entremettre directe- 
nicnt on indirectement auxditcs locations sous la même peine de 'lOO livres 
d'amende. 

Art. 5. — iCnjoignons à toutes personnes tenant hôtels, maisons et chambres 
garnies au mois ou à la quinzaine, à la huitaine, à la journée, etc..., d'écrire 
de suite, jour par jour et sans aucun blanc, les personnes logées chez elles 



LA PROSTITUTION ET LA POLICE DES MOEURS j; 

par noms, prénoms, pays de naissance et lieux de domicile ordinaire sur des 
registres de police qu'ils devront tenir à cet elTct cotés et paraphés par les 
commissaires du quartier et de ne souffrir dans leurs hôtels, maisons et 
chambres, aucuns individus sans aveu, femmes ni filles de débauche se 
livrant à la prostitution, de mettre les hommes et les femmes dans des 
chambres séparées, de ne soulïrir dans les chambres particulières des 
hommes et des femmes prétendues mariés qu'en représentant par eux des 
actes en forme de leur mariage, ou en le faisant certifier par écrit par des 
gens notables et dignes de foi, le tout à peine de 200 livres d'amende. 

Il y aurait lieu, pour donner une idée théorique à peu près complète 
de la réglementation de se reporter aux règlements calqués sur celui 
du 16 novembre 18 ',j « concernant les diverses opérations du service 
actif du dispensaire de salubrité », l'organisation de la brigade des 
agents des mœurs, etc. INIais ces longues instructions sont contenues en 
substance dans l'arbitraire et l'imbroglio des deux documents précé- 
dents. 

Nous reproduisons le fac-similé de la carte délivré aux femmes. 













^ 






CS] 


w 






c 






CD 


« 


- 


J 








0:) 


< 


-0 










-'TH 


U 






13" 














_^ 














^ 














s A 


■-•sica ~- 
















— ■d^ — 










v. 


e 2 

m - 


t:§*tf 










« 

..H 

1—* 


s 


b - 

m 












a 



-c 


p -7 


^^^ 










fi 


-0 


5 t, 


ni •. lo 

dredi 

sion, 

uillet 

)1. 














*" 7- 


7 fi fi ''•g 
:{■ "^ tB T-( 










t> 


.^ 


^m"^ 


•^ T t 






1 


V. 




« 




FiCS jours 
Mardi-Gra 
de Pâques, 
Pentecôte, 
Toussaint 





MOIS 


l'o QUINZAINE 


2® QUINZAINE 


Janvier. . . 

FÉVRIER . . 

Mars 

Avril 

Mai 

Juin 

JriLLET.. . 

Août 

Septembre 
Octobre . . 
Novembre 
décembre 




















Les visites ont lieu tous les quinze jours; elles ont lieu tous les huit 
jours dans les maisons de tolérance; mais elles n'ont pas lieu aux jours 
fériés dont la police a augmenlé le nombre légal. 

Les cartes ont subi depuis le 1^' janvier 1901 une modification : l'ad- 
dition du cadre réservé à la photographie. Cette photographie doit être 



-,8 LA REVUE BLANCHE 

fomiiie par la roinme elle-même, en double exemplaire et être exécutée 
irajirès la façon du service anthropométrique. Sinon: punitions supplé- 
mentaires. 

L'oripine de ce perfectionnement vaut d'être contée : De]»uislonq temps 
on avait remarqué, tant au dépôt qu à Saint-Lazare, des substitutions 
de personnes dans les condamnées. Parmi ces chiennes, il s'en trouvait 
qui, mises en liberté, alors que d'autres — malades ou ayant enfant à la 
maison — étaient impitoyablement condamnées.... les remplaçaient sans 
plus d'éclat. 

MM. les policiers ont décidé de changer ça et que leur juste vin- 
dicte aurait plein effet. Ce trait montre qu'ils ne sont pas disposés 
encore à abandonner leur proie (i). 



[l) Avant de continuer la revue des méfaits quotidiens de la police des mœurs, citons 
quelques traits relatifs à la vie d"une même femme à qui l'esprit d'indépendance, doublé 
d'ailleurs d'une impulsivité maladive, attira toutes les persécutions ordinaires de cette 
institution. Nous n'insisterons pas sur les faits particulièrement navrants qui amenèrent 
Z. sous la griffe de la police des mœur^. Disons seulement qu'à vingt ans, pour échapper 
à un mariage de raison, elle suivit à Paris un officier qui fut longtemps son ami. Là un 
sien oncle lui extorqua bientôt, par signature, une somme de 5.000 francs que lui avait léguée 
«ne philanthrope bien counue. en guise de pris de bonne conduite payable à sa majorité. 

Lors de sa première arrestation par l'agent B. de la brigade du 8« aiToudisseùiènt, le 
maître des fîlles à la 3" section de la Préfecture jugea bon de l'inscrire, alors qu'on attend 
généralement la troisième arrestation, et, comme elle refusait, il la fit préalalilement 
demeurer quarante jours en cellule. 

L'agent B. la persécuta ensuite particulièrement, l'envoyant à la correct iounelle par de 
mensongers rapports, non content de~ imi'. minables srjours à Saint-Lazare que lui et ses 
collègues lui procuraient. 

Voici un fait dont un témoin nous a rendu compte et que déjà nous avons relaté {Huma- 
nité Souvellp, nov. 1900). • 

Le 2;» août l'.tOO, saisie par les agents des mœurs, place du Carroussel, comme elle des- 
cendait de l'omnibus, Z. est prise d'une crise nerveuse. L'agent C. la frappe saris merci 
et, aidé de ses cjjlègues, la transporte au poste. De nombreux témoins les suivent; l'un 
d'eux entre et fait sa déclaration malgré les agents et laisse sa carte à Z.. promettant de 
témoigner en sa faveur. 

A peine est-il p.irti que cette carte lui est enlevée; elle se voit conduire immédiatement, 
afin d'éviter le commissaire de police, an poste du boulevard du Palais où elle passe la nuit 
sans même une couverture, et jiassablement malaile. Le lendemain elle se voit accusée d'ou- 
trage public à la pudeur et de rébellion et le surlendemain condamnée par In 11' Chambre ù 
20 jours de ]irison cellulaire qu'elle accomplit à Nanteri'e. 

Tontefois cette condamnation était très inférieure à ce qu'attcndn.icnt les jioliciers : les 
réponf-o-< sincères et douloureuses, comme chez les simples héros de Tolstoï, de leur victime 
deviint 1(' tribunal l'atténuèrent sans doute. Elle sortit de prison, squelettique, les prunelles 
effondrées, les cheveux ])Oussés comme ils irous-^ent aux morts, en proie constamment à 
d'il' ' ' .^ Elle écrivit à M. Lépine nne longue lettre. 

1. e r.'OO nous fumes témoins du fait suivant, narré le surlendemain par 

la Prttlt liepuhliqut. A 10 h. >^ du soir, Z. traversait la place du Carrousel en son 
b*ai ' ■ d'nn BBonnieur quelconque. Deux agents des mœur.s connus sous les 

p*f iens de Camille et Citrouille la viennent arrêter. Elle et son com- 

pagnon parlementent. Mais arrive par derrière l'agent Cousin. — Allons marche, dit-il 
et 'V ' '. ■ ■ .iB les reins il étend Z sur le sol. Puis les agents aidés 

d'iw it en devoir de tJ-ansporter leur victime au poste et ren- 

voient .ton partenaire horrifié. Z criait d'abord, mais elle s'éTanouit bientôt. Nous vou- 



LA PROSTITUTION ET LA POLICE DES MOEURS 5») 

Rejoignons la théorie cles' esclaves qui, pourvues de leurs condamna- 
tions, passent sans transition, du bureau de la 3" section, aux spéculums 
du dispensaire. 

Les choses vont là non moins rapidement. D'abord, comme les médecins 
du dispensaire aiment la propreté, les filles doivent, avant de se prépa- 
rer à leur examen, se laver toutes à la file dans la même cuvette^ dont 
elles changent l'eau au moyen d'un robinet. L'opportunité de cette 
mesure n'échappera à personne, surtout si on se rappelle que Ricord a 
établi qu'une seule <^utte de pus vénérien diluée dans un verre d'eau, 
suffit à assurer la contagion. 

Un agent de police muni d'un registre, appelle les noms et prend les 
cartes pour les estampiller, les « taxer ) , — c'est le mot consacré, sans 
doute parce que les tilles payaient et paient encore, dans certaines 
villes, '■> francs par visite. 

Or, voici comment se passe cette visite : un jeu de spéculums de 
dimensions diverses plongent dans un même pot de vaseline. Dès que 
l'un deux a servi, la « panseuse «l'essuie sommairement d'une serviette 
qui servira pour tous, le replonge dans la vaseline, et... il attend une 
autre patiente. 

« M. Routier de Bullemont, rapporte Yves Guyot dans son admirable 
livre îa Prostitution (i), (p. ay3), disait un jour devant moi, 
pour vanter l'habileté de M. Clerc, le médecin en chef du dispen- 
saire, qu'il visitait cent vingi femmes à l'heure, deux par minute ! » 

Ce sont également les chifîres donnés par la police, par exemple par 
M. Carlier période de i85j à i87o> — Rien n'est changé depuis. Con- 
damnées en moins d'une heure, cent femmes sont également visitées en 



lûmes nous interposer et suivîmes le convoi au poste où Z fut durement jetée sur les 
dalles. Pendant notre déclaration (nous eûmes d'ailleurs à subir les injures et les menace, 
des policiers Z put se relever, demanda à boire et lança le reste d'un gobelet i. ■3au 
à le i'-tie d'un sous-brigadier, disant : « Je ne serai pas cette fois condamnée pour rien ». 
Elle fut immédiatement rouée de coups. Plus de six semaines après, lors du jugement 
elle en portait encore les traces et le coup de pied de l'agent Cousin l'empêchait encore 
de descendre les escaliers de Saint-Lazare sans être soutenue. 

Le lendemaiu de son arrestation, elle voulut réclamer auprè.? du commissaire de polices 
mais Ce fonctionnaire l'injuria cependant qu'un agent zélé lui crachait à. la figure. 

Elle fut l'objet de l'accusation classique d'outrage à la pudeur et aux agents, voire de 
rébellion et coups envers ceux-ci. L^ service des mœurs sut nourrir son dossier, car la 
préfecture de Police, elle aussi a son 2' bureau et ordonna sur nous-mêmes plusieurs 
enquêtes où, à défaut, d'autres accusations, nous fûmes honoré du titre d'individu louche. 
Z, condamnée d'ailleurs en dehorsà de notre témoignage, eut six mois de prison. 

Sa peine finie et après de longues et douloureuses péripéties que nous ne narrerons pas, 
Z., qui travaillait assidûment depu;.s plus de trois mois et qui était munie d'excellentes 
références, sollicita sa radiation. Elle fut alors spécialement filée, et, le 5 août dernier, 
elle fut arrltée au sortir d'un café de l'avenue d'Antin, cii elle avait apporté un chapeau 
confectionné par elle. Ses réclamations causèrent de nouvelles enquêtes dont elle attendit 
cinq jours durant le résultat sur les planches du dépôt. Elle ne dut sa libération qu'à une 
intervention spéciale, sortit presque folle et est encore malade, sans aucun espoir d'échapper 
à ses bourreaux. 

(1) Fasquelle, 7» édition, 3 fr 50. 



(>0 LA II K VUE ni.ANT.UE 

moins duno lieure. iVussi personne ne conleslc : i" rinellicacite de celte 
visite pour reconnaître les maladies ; o." les nombreuses conlag-ions 
quelle détermine, comme le bon sens l'indique et comme M. Fournier 
le reconnaît. C'est là une des principales cause dp l'augmentation de la 
syphilis. 

11 faut dire aussi à la louange des médecins du dispensaire que, sou- 
vent, ils se contentent de jeter un coup d'œil sur les muqueuses buccales. 

Nous n'insisterons pas sur les révoltes, les crises nerveuses, etc. qui 
se produisent en ce repaire du viol policier. Les agents sont là, et 
les bonnes cellules, qui mettront à la raison les récalcitrantes. 

Les femmes reconnues malades, (pi'elles proviennent des ralles de la 
veille ou qu'elles soient retenues à leur visite bimensuelle, iront à 
St-Lazare oii elles seront traitées, non comme des malades, mais 
comme des coupables, soumises, quoi qu'aient pu faire en cela les méde- 
cins de riiùpital-prison, à une nourriture débilitante, bien faite pour 
annihiler toute résistance organique au développement de la maladie. 
Avant la campagne abolitionniste les soins donnés à St-Lazare tenaient 
plus de la main du bourreau que de celle du médecin ; il y aurait encore 
beaucoup à dire, mais il faut toutefois reconnaître certaines atténuations. 
D'ailleurs, une fois guéries, les femmes n'ont plus à subir, dit-on, aucune 
punition, pour avoir été malades. Cette coutume existe encore dans cer- 
tains régiments. 

Iront aussi à St-Lazare les condamnées de la 3« section. Vers ') heu- 
res les voitures cellulaires les emportent péle-mèle, à la sombre bastille 
du Faubourg St-Denis, celle dont M. Léo Melliet demandait le 20 janvier 
à la Chambre la suppression. 

Pendant les chaleurs de l'été, une bonne partie des femmes, descen- 
dant des voitures mé])hitiques,où elles étoull'ent,dans les cours glaciales 
de la géhenne, s'évanouissent; mais les esclaves ont la vie dure : on n'y 
prend pas garde. 

Un gardien appelle les noms et demande les domiciles: il inscrit le 
tout. Il faut noter immédiatement que ce gardien constitue à lui tout 
seul — comme le sous-chef de la 'i* section — un autre tribunal d'ex- 
ception, mais qui fonctionnera à la sortie des condamnées. 

A ce nioment, en elTet, le même gardien redemande aux femmes les 
mômes renseignements et au cas où celles-ci, (pii ne tiennent pas à 
signaler leurs véritables domiciles à la police, se trompent, il les ren- 
voie en prison... jusqu'à ce qu'elles se soient rafraîclii la nK-moire, et 
sans autre vérification d'ailleurs. Le 5 avril 1902 une femme fui retenue 
'Ji\ heures parce qu'elle ignorait dans quel arrondissement se trouvait sa 
rue. 

Une fois inscrites au greffe de St-Lazare, les femmes sont fouillées et 
passent dans la 2" section «pii huircst réservée dans les cours. 

Elle.-» sont réparties en quatre ateliers froids et nauséabonds; il n'en 
existait jusqu'à celte année <pie trois ; mais on est tellement disposé à 
démolir St-Lazare qu'on vient d en construire un quatrii-mp. 



LA PROSTITUTION ET LA POLICE DES MOEURS Gi 

Là les femmes travailleront sous la surveillance, rien moins que ma- 
ternelle, des sœurs de St-Joscphde Cluny qui. à la moindre incartade, 
les enverront au « jetard » ou cellules de correction, situées sous les 
combles. 

Toutefois on entre aisément dans les bonnes grâces, des servantes du 
Seigneur par quelques offrandes sagement multipliées, que celles-ci 
savent adroitement provoquer : pour mettre un cierge à la chapelle, 
pour revenir à la vertu, pour lame de telle femme morte à la prison, 
pour « boire la gobette » ou verre de vin de la cantine, dont les bonnes 
sœurs se contentent d'empocher le prix. — Les femmes qui nont pas 
d'argent ne peuvent obtenir que rigueurs et c'est souvent une cause de 
désordre dans le désordre. Nous ne disons pas tout... 

Ajoutons que parmi les sœurs, les débutantes s'eiîorcent dètre justes 
et compatissantes; mais elles se voient rabrouées par les vieilles. 

On se couche à 7 heures en des lits à paillasse ou sur des paillasses 
sans lit quand le contingent habituel est dépassé. On se lève à \ h. 1/2; 
autrefois le cri de « Vive Jésus » était le signe du réveil ; maintenant 
c'est le signe de la croix suivi de cantiques. 

A quoi travaillent les femmes de St-Lazare ? On n'a pas encore éta- 
bli pour elles le tread mill ou roue à marcher de nos anciens bagnes 
métropolitains, comme le demandait la police. Il existe un entrepreneur 
de travaux de couture. En janvier et février dernier, avant les exposi- 
tions de blanc des grands magasins, on amenait à St-Lazare, tous les 
jours, de 80 à 100 femmes ; les ateliers qui en renferment ordinaire- 
ment 40 en contenaient une centaine, renouvelées tous les 4 jours en 
moyenne, serrées comme des sardines : les pouilleuses, les galeuses et 
les propres. 

Un seul atelier envoya d'une fois aux magasins du Printemps quel- 
ques jours avant l'exposition de blanc '3 février 56 paquets de 12 paires 
de drap chacun. Une femme gagne 4 sous pour ourler un drap, après 
avoir payé de sa poche fil et aiguille, maisla moitié, soit 1 sous, appar- 
tient de droit à l'Administration. 

Quand les expositions de blanc furent terminées les paniers à salade 
n'amenaient guère qu'une vingtaine de femmes par jour; un jour le 
7 mars, sept seulement ; le reste était mis en liberté à la Préfecture ou 
conservé seulement 2 jours au Dépôt. 

A St-Lazare les légumes servis au bouillon du matin comme à la 
soupe de quatre heures sont d'infects résidus de greniers où rats, sou- 
ris et calendres ont laissé plus de déjections que d'albumen; à St-La- 
zare, boulangerie centrale des prisons de la Seine, le pain est imman- 
geable ; la viande, donnée le dimanche seulement, est le plus souvent 
pourrie et les femmes sortent malades (i). 



(1) Le dimanche 7 juillet 1901, les .300 femmes que contenaient les ateliers de Saint> 
Lazare furent malades après avoir mangé le bœuf pourri qu'on avait bien voulu leoi 
octroyer ce jour-là. La même chose était arrivée les deux dimanches précédents. 

Réclamation ; les sœurs font miroiter la cellule de punition ; le directeur répond aux 
femmes qu'elles n'en « ont pas autant à manger au dehors ». 



C LA REVUE BLANCHE 

Aux rtilaiiKUioiiMUielles i'oniiulont à cp sujet on répond : « C'est 
trop 1)011 pour vous ». 

SVaninoins à la suite des réclamations du mois de novembre dernier, 
les cuisiniers furent remplacés par des sœurs : toutefois cela seul ne 
saurait modilier la qualité des matières premières. 

I.«'S prisonnières peuvent, il est vrai, se procurer, à des prix exagè- 
res. fpi(dque supplément de nourriture et de boisson à la cantine ; mais, 
souvent elles manquent d'arg-ent et celui qu'on peut leur envoyer du 
dehors ne leur parvient pas toujours. Elles peuventaussi avec la permis- 
sion des sa:'urs, lire le Petit Journal qu'on leur passe en fraude, pour 
dix sous ; i;. 

Enlln la sortie même de cette gélienne ne s'accomplit pas sans de 
multiples vexations ; les condamnées de plus de 'i jours repassent par le 
Dispensaire, les autres sortent directement. Outre les punitions encou- 
rues, comme nous l'avons dit, pour erreur dans la répétition des rensei-- 
gnements donnés à l'entrée, les femmes seraient également punies si 
elles ne prenaient toutes la direction de la Porte St-Denis ; sans doute 
pour que les matrones du quartier les puissent plus aisément insul- 
ter, comme les gavroches les insultèrent à Theure de « l'embarque- 
ment n dans le panier à salade, au poste de leur arrestation. 

Voilà donc la femme rejetée au trottoir un peu plus alîaissée, un peu 
phis désemparée et qui, souvent, ne retrouvera plus la chambre d'hôtel 
contenant ses bardes, incapable qu'elle est d'en solder \e retard. Le soir 
même, avant peut-être, elle sera de nouveau arrêtée et regravira le 
calvaire; il arrive aux femmes poursuivies par la haine des agents 
d'être un mois entier « sans coucher dans leur lit », grâce à une suite 
de condamnations de rpiatre jours. 

La femme descend alors la spirale du désespoir, cherche de 
vaines consolations dans l'alcoolisme et souvent — but suprême de la 
police — ne voit plus qu'un refuge, un tombeau, la maison de tolérance, 
repaire de lalcoolisme obligatoire, de brutalités odieuses, et foyer 
le plus actif d'infection vénérienne (2:, mais où du moins les agents ne 
la pourchasseront pas. 

1', . Skanduv. 



(l)»LeB .sœurs de S:iint-Lazare pratiquent encore un autre petit commerce. 

Clia . . entre 11 heures et 2 heures, alors que la «' cheffcasi- t va faire ;^on rapport. 

au <ii '-t lui ]iroi>o8er les punitions, on pendant le déjeuner de celui-ci, certaines 

ftceum «ortect pui» rentrent cliargées de provusione de bouche qu'elles revendent à leiirn 
• femmeo do bonne voloalo » ou « soubrettes » et celles-ci aux condamnées. 

(2) M. Ch.impon, maire de Salins-du-Jura, qui lit fcricer, malgic Lu raenace."? du part 
. bi«n pensant de la ville, la maison de tolérance, a présenté le dossiei complet de cette 
ik la Ligue di"< Droits de l'Homme à Paris. 

_' . .. „it que le ciiaiai.«saire de ijolice de Salinn e.'dgeait sa chambre particuliinc au 
lupanar, cent francs par mois de la maison et que ses grosses Factnrea étaient payés par la 
<i [ui dut i\ un certain moment le remplacer lui écrivit pour con- 

i ,11. ovi.nsTiit fine In pif-niu^ i"' 'ni v:i]:iit. r|ne If' francs jmr mois. 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 

L'échec de rimpérialisme. — Le coui'onnement d'Edouard VII, a 
valu à M. Chamberlain un échec et un mécompte. Cette déconvenue. 
au reste, mériterait à peine qu'on en parlât, si elle ne marquait une 
date dans l'histoire de la politique britannique et si elle n'atteignait à 
la i'ois le grand homme de Birmingham, le parti actuellement dominant 
Outre-Manche et un système fédératif qui depuis 1890, a- fait quelque 
bruit dans le monde. 

Il s'agit de la "doctrine de la plus grande Angleterre, née sans doute 
des appétits d'an Beaconsfield, adoptée par Charles Dilke, puis tombée 
aux mains des unionistes, et prônée aujourd'hui par la quasi unanimité 
des conservateurs et par un fort contingent de radicaux et de libéraux. 
Car si M. Chamberlain est le chef en titre de l'impérialisme, lord 
Salisbury et M. Balfour s'étaient inclinés devant ses aspirations, et lord 
Rosebery n'en avait nullement discuté la formule. On peut dire qu'à la 
veille du couronnement le fédéralisme anglo-saxon, c'est-à-dire le rap- 
prochement de t43utes les communautés anglo-saxonnes pures — métro- 
pole et colonies — était la tlièse souveraine chez nos voisins : elle 
exprimait aussi bien leurs tendances présentes que le risorgimento 
celles des italiens de t8.',8 à 1870 ou l'unification et le pangermanisme, 
celles des Allemands entre la réunion du Parlement de Francfort et le 
traité du mt'-me nom. 

Examiner cette théorie qui a été, pendant une douzaine d'années, l'àme 
même de l'évolution britannique et qui a triomphé du vrai libéralisme 
et de l'humanitarisme un peu timide de Gladstone, c'est trop dater déjà. 
L'imprrialisme n'est plus un système d'idées confuses, incertaines, con- 
tradictoires : il a pris corps dans un programme précis et ce programme 
a sulîi un premier échec qui fait mal augurer de son avenir, mais qui ne 
constitue pas encore la condamnation définitive. 

Cet événement important, sur lequel les documents exacts font défaut 
(et naturellement le cabinet de Londres no s'est pas empressé de les 
publier], s'est produit au moment même où la cérémonie du sacre 
d Edouard VII devait svmboliser la o-ranr eur de l'An^ieterre nouvelle. 
La déception en a été d'autant plus profonde et plus douloureuse. Les 
premiers ministres coloniaux, qu'on avait pensé éblouir par les splen- 
deurs de Westminster et dont on s'était imaginé aussi forcer les der- 
nières résistances, n'ont point capitulé. 

C'est que jusqu'ici INL Chamberlain, et ses amis, et ses disciples, 
n'avaient •?"!; tenu un compte suffisant de la volonté des colonies. Ils 
avaient supposé que celles-ci, toutes fières d'être avec la mère-patrie 
en contact permanent et plus direct, accepteraient sans débat ses 
conditions. Mais les communautés anglo-saxonnes des deux mondes, à 



"♦ LA REVUE BI>ANCIIE 

tout le moins les deux plus puissantes d'entre elles, le Dominion et 
l'Auslralie, prétendent traiter dégal à égal avec le Royaume-Uni, Elles 
se renferment même dans un particularisme qui confine à l'égoïsme et 
marquent pour les conceptions réalistes une préférence qui apparaît 
comme un élément ethnique indiscutable. Et alors que le chef du Colo- 
nial oflice croyait n'avoir qu'à dicter des clauses et à recueillir des 
adhésions, il n'a enlevé que de très minces avantages qui masquent 
piteusement sa défaite. 

En vérité, les conférences de Londres ont montré, dans les colonies 
autonomes, deux catégories très distinctes : dune part des annexes 
couvertiesau jingoïsmepar force ou par cause accidentelle — le Natal, le 
Cap, la Nouvelle-Zélande — , de l'autre des groupements de tempéra- 
ment plus caractérisé, réfraclaires à une association trop étroite, peu 
prompts à verser dans un fédéralisme qui constituerait pour eux un 
recul — le Dominion et TAustralie. L un, devenu loyaliste depuis qu'il 
possède une charte de liberté, hésite devant une perte même partielle 
et minime — mais symbolique — de la quasi indépendance conquise; 
l'autre, (jui représente le plus gigantesque effort colonisateur de la race, 
où la démocratie s'est épandue largement, où les lisières des Etats ont 
ou peine à s'abaisser récemment devant un commonwealth plus ample, 
ne se découvre aucun intérêt commun avec la métropole. Il accepterait 
bien un pacte qui lui conférerait tous les avantages, mais il n'entend 
pas les partager même avec le Royaume-Uni. 

En matière militaire, navale, financière, M. Chamberlain n'a rien 
obtenu que des promesses évasives ou des actes sans valeur. Quelques 
centaines de milliers de francs par an que les colonies verseront pour la 
flotte ne seront qu'une goutte d'eau invisible dans l'océan du budget. 
En matière douanière, le refus de l'Australie et du Canada d'adhérer à 
un Zollvorein a été catégorirjue. Or, du coup, la base de l'impérialisme, 
la base réelle et exclusive, l'économique, a été fortement ébranlée, car 
si le cabinet de Londres a songé à créer un syndicat sans précédent, 
c'était avant tout j)0ur retrouver la prospérité industrielle et commer- 
ciale perdue, en accaparant certains débouchés et en rétablissant sous 
une forme plus libre et moins humiliante l'ancien pacte colonial. 

Les ministres des grandes communautés ont consenti à accorder à la 
mère-patrie quelques clauses de faveur, mais leur portée est nulle, et 
M. Chamberlain n'a pu faire une brèche sérieuse au protectionnisme 
qui abrite tant de possessions contre les importations du dehors, y com- 
pris celles des Anglais. 

Au fond, la défaite est bruyante et complète. Matériellement, elle 
frappe les intérêts les plus immédiats du Royaume-Uni ; moralement, 
elle lui di'montrc rpie dans les deux hémisphères, chez ses sujets ou 
chez ses nationaux transplantés, le particularisme 1 emporte sur le sen- 
timent de l'origine et de la tradition. 

Et pourtant la conception de l'impérialisme n'est pas plus ruinée 
définitivement que le pangermanisme ne fut écrasé après la dissolution 
du Parlement de Francfort, ou l'idée unitaire italienne après i8'|8. Mais 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 65 

il ne reste plus dallernative qu'entre cette Fédération rejefée aujour- 
d'hui, — et le séparatisme qui entraînerait l'Australie, le Canada, 
TAlVique Australe, à rompre tout, lien d'interdépendance, comme 
jadis les Etats-Unis d'Amérique. Peut-être l'Angleterre a-t-elle eu tort 
de poser la question ou de l'avoir trop tôt évoquée. _^ 

Paul Louis 
GAZETTE DART 

Espagnols n]. — Ceci immédiatement les poste en dehors des 
innombrables artistes étrangers à Paris campant : ils restent autoch- 
tones. Paris les afiine, les aiguise, les épanouit, et ne les déforme pas. 
Ils sont nombre, et chacun a et garde son individu ; exprimer chacun par 
l'épithète qui spécifie et les ramasser toutes, çà et là contradictoires 
l'ensemble les accorde et caractérisera l'art espagnol actuel : — Fié- 
vreux, rauque; âpre, chaleureux, caustique; à la fois éclatant et terreux; 
la rudesse et la superbe ; grande allure, et désinvolte et remuante, en- 
fermée dans une gravité tèlue — perpétuelle impression du feu de char 
bonnier cuisant dans la forêt, sous la terre d'où il projette des étincelles 
et des flaques de feu. Il leur manque la souplesse et la subtilité. On 
imagerait exactement la diftérence entre cet art et l'art français en disant 
que l'un est la lumière et que l'autre est la ilamme. Zuloaga, Nonnell 
Monluriol, Yturrino, Anglada, etc.. avec éclat divulguent aux Salons de 
la Nationale ces qualités typiques de leur race. D'autres, dans les 
expositions particulières. Pablo d'Uranga [Course de nuit), pandé- 
monium qui serait une mascarade aux ilambeaux, à travers un style 
assez hâtif et lâché, exprime des mérites de coloriste , qui reçoi- 
vent leur pleine expression dans la Sévillane à la Grille^ où le noir 
chaleureux de la mantille lutte et joue avec le blanc soyeux et 
chatoyant d'une robe, énamourée du corps flexible et souple qu'elle 
épouse. Dario de Regoyos procure dans une aquarelle, Brouillard {>u 
de la Ealaise (un soleil blême tel un jaune pain à cacheter, isolé entre 
deux nappes de nuages mauves et roses, au-dessus et au-dessous : le 
vide, la terre a disparu , un beau frisson de vertige. Ses Croquis d'Es- 
pagne sont d'une main tatillonne ; mais les Toits de Fontarabie, poly- 
chromie sourde, mate, lumières sombres et cernées, présente un des- 
sinateur incisif et nerveux. Il réussit (2) la transparence cristalline, 
irisée des cimes des montagnes, neigeuses, ensoleillées. RicardoCanals 
[Procession à Séville, Promenade dans le Parc), vineux, aux couleurs 
au contraire s'entrechevauchant, ou qui mène en sourdine la musique 
des robes d'Andalouses à port de reines encanaillées, joue, lui, sur les 
valeurs, dextrement. 

Manuel Losada retient plusieurs des qualités qui font le peintre pur; 
sa polychromie prend le^même sens qu'une harmonie monochrome : des 
noirs et des gris ; il voit et exprime avec largesse et grandeur ; son 



(1) Galerie Silberberg, rueTaitbout, 29. Yoir GazeUe d'Art, 15 février 1900, 15 juillet 1901. 

(2) Galeries Durand-Kuel, 10, rue Laffitte. 

5 



'.(i LA REVUE lîLANCIIE 

MarclianJ <Ie Billets de Lolcvic. bonhomme bossu, lorlu. jaune et 
morost', a la majesté j^rave et trisie d'un prince déshérité. En autre lieu 
I Picassu, naguère furieux resloiement de coideurs, concentre sa vigueur 
dans le sens de Ténergie. Un petit enfant grave, prescjue raidi, au menton 
trlu. au fronl lourd, aux yeux soulfranls, méfiants, impitoyables, traité 
rien que dans les bleus et <pii pose comme un infant historique. Une lille 
au tub, maigresjambes et maigre torse, qui debout, épongeant sa hanche, 
hausse haut 1 épaule du luas <pii mène l'éponge, ligure une beauté 
gréle. contournée, sereine avec étrangeté. L'Jlèlaïre^ ses contours 
cernés sur le fond de bleu mat, majesté qui s'ignore, la contorsion 
féline de l'épaule et des mains, la hxité du regard sous la coiffure 
comme d'idole de sou vaste chapeau à panache bleu foncé, font d'elle 
quehpie chose d'hiératique, qui se précise dans la Vierge aii.v cke^'eiix 
d'or la même, ou sa sœur?): rien qu'une très jeune femme sur son ventre 
allongée; la tète redressée qui vaguement regarde; d'un nez court de 
bète le froncem.ent qui as[)ire et flaire : stu[)eur d'animal qui serait 
dieu : (]uelque sphinx. Cela dans la malité éclatante d'à-plats em^iri- 
sonnés de contours soigneusement cherchés, accusés profondément: 
cette simplilication appuie matériellement l'impression de vitrail qu'en- 
gendre l'esprit de ces toiles, llerman Anglada : sur le fond rougeoyant 
dune vague frfe foraine nocturne, l'apparition d'une femme. vaj>eursou 
mousselines semblent ses robes vert absinthe et comme translucides, 
aiguisées au roux ardent de sa chevelure, à la rose du chapeau, silhouette 
d'élégance tragiquement penchée (c'est un jeu de la pei-spective; au 
dessus de la grosse et hideuse vieille, trottant au premier plan : une 
jeune et une vieille courtisanes passant et sans se voir, rien plus, et cela 
compose un double fantôme crupllement étrange et beau. Fvéal da 
Canuira celui-là, I*ortugais), expose sa galerie, vulgarisée par l'Assiefte 
an beurre, des souverains : défornuitions telles qu'en produiraient des 
miroirs tordus (pii seraient intelligents, et ]>tf 1 •'•(irement du mas(|ue 
reflt'teraient au vrai si l'on ose dire l'àme. 

f.\u même lieu, Abel Faivre : porliait déjeune lille, sur le fond neutre, 
avec les tons bellement beurrés et rôtis d'entre lîoucher et David. 
Bernard Lemaire : des pastels et l'esquisse d un buste de Fillette aux 
Camélias: roseurs et blondeurs voluptueuses, là, sur la nuque, le cou, 
lépaule. Malteste ses compositi(tus enluminées, dessin patient et loyal, 
dessin de lithographe, et fait moins potir la fantaisie (jue pour l'inter- 
prétation serrée de la nature, lîouvcyre bardi, savant et artiste, montre 
un dessinateur et un peintre sous le caricaturiste. Un bon pastel de 
Golllob . 

lîamoh l'icliot ,/^ a moins d'.lcuité, Jimiiis di- s<''cheresse aussi (pie 
Dario de Uegoyos, |dus d'enveloppeuient ; sa i^einture est grasse; il 
pralifpie les jeux de couleurs et de valeurs de (banals avec moins de verve 
mais plus de distinction (mérite rare chez ces Eipagnols volontiers tri- 



1 Galerie Weill, rae Victor-Masaé . 
(2) Uakrie Hesît-le, rue Laffitte, 



GAZETTE d'art 67 

viaux:; il jette allèo^rement. joyeusement presque, et avec hardiesse ses 
silhouettes de femmes aux corsages, aux robes, chaudement bigarrés; 
il chante sans crier. 

MtTodack-Jeaneau qui est Français rapporte d'Espagne (i) des études, 
tableaux et croquis. L'écart entre les deux races apparaît flagrant ; ceux 
de là-bas travaillent sous la poussée immédiate de lear génie avec une 
indifférence pour le sujet qui va du détachement en quelque sorte aristo- 
crate au mépris brutal. Tout leur est bon, avec une attirance pourtant 
vers le sauvage et 1 épicé. Ce qui gratte le palais ; pas plus. Zuloaga à 
part, ils ne composent, ne recherchent l'ordonnance décorative : ils ne 
choisissent pas. L'autre, dans ses études de femmes du peuple, insiste 
sur l'étirement d'un torse, la mouvance du ventre, l'inquiétude de la 
croupe saillante et remuante, la cambrure des reins, l'œillade qui 
presque louche, raccrocheuse; puis le rapport des nuances de la cheve- 
lure et de la prunelle, de celles-ci et de la vêlure bigarrée, de tout cela 
av«c le paysage, les maisons sourdement ou violemment polychromes 
dont les polychromies jouent entre elles : et tout qui s'équilibre selon la 
couleur, s équilibre encore selon les plans, les lignes, « se compose », 
spontanément, croquis ou toile, forme tableau : il est passionné. Ou 
mieux son œil d'artiste a choisi un sujet, immédiatement par un obscur 
élan des sens, et le reconstruit en choisissant encore, de par la même 
passion. Inné souci du style, de pourvoir d'une signification : c'est 
le goût français, c'est l'abstraction française. (Nous le louâmes, relatant 
l'Exposition des Indépendants ; redisons cette louange, regrettant 
cependant la roideur sèche où s'engourdit son façonnement des mains). 
.\.V(»c plus d'éclat que Losada. de robustesse que Picasso, Ytur- 
rino' ti; manifeste plusieurs des qualités de rpioi l'ensemble compose 
un grand peintre ; et moins complet que Zuloaga. qui demeure l'incon- 
testable maître, il reste plus nature, plus pur : la civilisation aisé- 
mei ; ao-rémente de fleurs étrangères les revêches broussailles du 
terroir, el celles-ci songe à les friser. Yturrino voit large, puissant et 
rude; un sens précieux du groupement et du décor produit que ses com- 
positions spontanément forment tableau; un tableau qui, bien que les 
personnag-es gardent le rôle actif, palpite jusque dans l'attifement des 
femmes, jusque dans son atmosphère ; et dans son paysage : car ce 
peintre possède aussi^ avec véhémence, le sens de la vie. Son réalisme 
âpre et brutal ne se départira point d'une majesté naturelle; sa couleur 
est franche et grasse, son modèle hai-di et sur. Il lui manque seulement 
(deux toiles de Céïanne première manière, 1863, l'accusent par com- 
paraison) la profondeur, l'élégance et la sérénité. 

Tous ces artistes espagnols ont du tempérament, de la race, et de 
l'individualité ; chacun parfait possesseur de son jardin personnel, très 
personnel, à la fois très parent du jardin voisin. Us n ont pas encore leur 
grand homme, leconquérant qui absorbe tout ettoiitreuouvelle, fait dater 



(1) Emile Sagot (« Le •20« siècle »), me Lafâtte, 21. 
12) Galerie Vollard, rue Lafâtte. 



G8 LA REVUE BLANCHE 

tout (Je lui, qui se façoime un illiuiité univers. Ils se souviennent avanta- 
geusement de Goya, de Zurharan, d'Ilerrera, s'aiguisent avec Manet, 
Monct, Degas, Carrière, nos impressionnistes. Lequel — le moment est 
mûr — se fera leur Grèce? 11 esl vrai que ce grand initiateur du 
grand art liibérique n'était point né espagnol ;, et nécessairement, qui 
sait? alors... Carrière peut-être... 

Fagus 

GESTES 

La Quadrature du Disque. — Nous avons étudit'- ici même « le Tir 
dans Paris o. Ce serait restreindre de façon quelque peu indigne notre 
souci de la défense nationale que de n'étudier point, compendieusemont 
du moins, le tir hors Paris. Or par quelle voie le Parisien — nous 
entendons le citoyen respectable, patenté si faire se peut, procréateur ou 
responsable d'une quantité suffisante de futurs défenseurs nationaux — 
par quelle voie le Parisien se rend-il hors Paris? Par la voie ferrée 
assurément, la même qui sert à la mobilisation ; ainsi donc l'observa- 
teur le plus superficiel ne saurait mettre en doute que, s'il existe des 
tirs organisés hors Paris, c'est le long des chemins de fer qu'on en trou- 
vera des vestiges. 

On se souvient de la défectuosité et du danger des anciens champs de 
tir : alors que le simple chasseur de lapins est tenu de séparer la pro- 
priété où il les massacre, par une solide clôture, « des héritages voi- 
sins «, les fervents du fusil Lebel ne se croyaient obligés à d'autre pré- 
caution philanthropique que la sonnerie « Commencez le feu « ou 
a Cessez le feu », interprétation purement conventionnelle d'ailleurs 
de certains sons de clairon, compréhensiides aux seuls initiés. De là des 
hécatombes d'innocents promeneurs, entraînés vers cette musique mili- 
taire par une attraction bien naturelle. Le tir le long des voies ferrées, 
au contraire, présente cet avantage qu'il a lieu dans un espace enclos 
de barrières, et que les stands y sont établis suivant de magnifiques 
lignes droites. 

Les cibles y abondent. On eonnaît ces disques, peints de couleurs 
visihlf!^ de loin et disposés de telle sorte qu'au moindre attouchement 
ils se hérissent de jirotubérances compliquées, à l'instar de la statue de 
Chappe, ou métamorphosent soudain leur aspect, ainsi que, dans les 
tirs forains, une porte, percutée au centre, s'ouvre à deux hattants pour 
laisser glisser sur des rails une poupée offrant entre ses bras un paquet 
de biscuits. De même, il n'est pas rare qu'un tireur plaçant sa 
balle, comme disent les militaires, « à un point «, il n'est pas rare que 
les alentours de la cible s'animent comme la mécanique des horloges 
suisses : ainsi, il se peut qu'il passe un train. La balle « à deux points » 
est récompensée d'un déraillement, et en outre, sur la manche du vain- 
queur on brode un cor de chasse. 

On dislingue deux sortes de ces cibles ou disques : le disque rond ou 
disque prf»prement dit, et le disque carré. 

Le disque carré est l'ancien modèle courant militaire. Tout soldat 



GESTES (]g 

connaît ces cibles blanches, coupées d'une croix noire, où il s'est exercé 
à ses premiers tirs. Sur les voies ferrées, l'apparition de ces disques 
carrés commande larrèt des trains, afin de ne point troubler le tir. Il est 
sans attrait d'ouvrir le feu sur des cibles analogues, mais d'un modèle 
plus réduit, dont se plaisent à parsemer la campagne des géomètres 
arpenteurs. Leur percussion n'est suivie d'aucun curieux effet. 

11 peut paraître étrange qu'à la guerre les médecins et ambulanciers 
portent sur leur personne ces mêmes cibles, plus voyantes encore, la 
croix étant rouge. Mais on remarquera qu'à l'inverse des anciens croi- 
sés, et depuis le perfectionnement des armes à feu, ils la disposent pru- 
demment sur une partie non vitale, le plus souvent le bras. De plus 
industrieux détournent de leur corps l'attention de l'ennemi, en fixantla 
croix-cible sur quelcpie objet inanimé, tel qu'une voiture chargée de 
malades. De tout à fait subtils enlîn, par une ruse renouvelée des sau- 
vages de l'Amérique du Nord, incitent le tir adverse à se perdre dans 
les airs en suspendant l'emblème visé au bout d'un long bâton. 



Alfred Jarry 



LES LIVRES 



Dostoïevski : Un Adolescent (Editions de Larevue blanche, in-i8 
de Gao pp., > fr. 5o). — La cunsciencieuse biographie de Dostoïevski 
par N. Iloll'mann nous renseigne fort peu sur Un Adolescent. Du moins 
savons-nous que le livre fut écrit en 18-5, cinq ans après les Possédés^ 
au an avant Krotkaia, au temps où l'auteur allait reprendre, sous 
forme de revue mensuelle, son /o«7Viâ!/ fl?'///i éc/7Va/«. Surtout il faut 
noter que le plan des Frères Karamazov était conçu dès i87o, et que 
Dostoïevski ne cessait d'y songer : ce devait être une ample trilogie, 
manifestant tous les aspects de sa doctrine religieuse ; mais, après dix 
ans d attente, il n'en put achever que la première partie, peu de mois 
avant sa mort. Il semble donc qu'en pleine incubation de son œuvre 
maîtresse. Dostoïevski se soit trouvé distrait, puis conquis par un sujet 
non pas plus beau, mais plus urgent, et qui d'ailleurs porte l'empreinte 
des rnémes idées et des mêmes soucis. 11 voulut le traiter sans retard ; 
aussi, pressé de revenir à ce qu'il appelait d'avance « son dernier livre », 
et d'agir sur ses contemporains par une série d'articles théoriques, 
écrivit-il d'un trait V Adolescent, dans une de ces débauches de travail 
dont il était coulumier. Cette œuvre de premier jet est, par là même, 
singulièrement révélatrice et captivante : Les moyens dont use l'art de 
Dostoïevski s'y laissent d'autant mieux discerner, qu'une composition 
hâtive, à la fois savante et gauche, échoue à les mettre en parfait 
accord. L'impression d'ensemble est ainsi plus confuse et plus vive 
l'émotion immédiate. C'est un livre écrit avec fièvre, qu'il faut lire tout 
d'une haleine ; sinon l'on risquerait de s'y perdre, tant les événements y 
sont rapides, et soudaines les révolutions sentimentales. 

Le titre de la traduction allemande : Jeune s:énération. s'il traduit 
mal le titre russe [Podrostok], répond cependant à l'intention de Dos- 



70 LA REVUE lu. ANC HE 

toïevski. Celui-ci ne veul point laiil l'aire une monographie de Tào-e 
ingrat, que suivre la croissance d'une jeunesse nouvelle, née pour chan- 
ger les destins de la Russie, il craindrait d'y mal réussir sïl retenait 
— ainsi que Tourgueniev, dans Pères et F^nfanls — les traditions aris- 
tocratiques de la famille russe où se trouve, dit-il. «tout ce que nous 
avons en de beau jusqu'ici, du moins tout ce que nous avons eu d'équi- 
libré. « 11 cherche donc 1 àme d'une époijue trouble « dans une famille 
de hasard d : et c'est par cette tentative « de clicher une humanité en 
formation » qu'il excuse le désordi-e et le chaos de son roman : « Com- 
ment em})ècher ces hgfures barbares de faire craquer la ligne où il faut 
qu'une œuvre d'art s'enferme? Comment éviter les erreurs, les exagé- 
rations et l?s lacimes ? Que reste-t-il à faire à l'écrivain ? Deviner et... 
se tromper. » 

L'adolescent, Arcade Macarovitch Dolgorouki, est un bâtard qui porte 
rageusement un nom de prince. Sa mère est une serve élue ]>ar le 
maître, et qui se soumit sans péché: — son père légitime, un artisan 
mystique: — son père naturel, Versilov, un vivant problème, « gentil- 
homme de la souche ancienne et communard i)arisien: amoureux de la 
Russie et tout ensemble son contempteur: impie et prêt à mourir pour 
une chimère « : na'if et dissolu, puéril et llétri, enfin le plus indécis et le 
plus fougueux des amants. Elevé loin des siens. Arcade a 'ongtemps 
soutfert et dans sa tendresse, (4 dans son orgueil. Il rentre dans sa 
famille détenteur de deux papiers, dont l'un peut jmire à son père, et 
l'autre perdre une femme. Ajoutez que son père aime cette femme d'un 
amour assez violent pour se déguiser en haine; que lui-même va l'aimer 
de semblable façcui; qu'il voue à son père ime ail'eclion tremblante où se 
mêlent le besoin d'estimer, la crainti- de mépriser ; et qu'un concours 
de circonstances bizarres vient encore compliquer le draniç qui se joue 
eutre ces trois êtres. Voilà de quoi soulever des tempêtes oii toutes les 
passions d'im cœur juvénile surgiront, lutteront sous de brusques éclairs: 
(icnérosité vague, sournoise convoitise, vanité maladroite, ambition de 
prouver sa force, de dominer et d'étonner, roidissenients d'énergie, 
découragements sans fond, prurits de bassesse et d'humiliation; tout le 
bien et tout le mal, alternés ou confondus. Tels sont les effets où 
triomphe Dosto'ievski : avant lui h. littérature les ignorait, et c'est par 
eux que se marque sa puissanct.' de créateur. 

Le talent pittoresque lui manquait: plutôt (jue de se tourmenter pour 
eii acquérir l'appai-ence, il en fait oublier l'absence par d'autres dons. 
Ce trait ropp<»se à Dickens, à Tourgueniev, à Tolstoï, autant qu'à 
Balzac. Flaubert ou /ola. Ceux-ci sont par tempérament des visuels, et 
deviennent sans elVort des écrivains plastiques : il incarne le type con- 
traire, fpie AL Ribot appelle idvo-èmolif. Le monde extérieur n'existe 
pour lui (ju'aux instants f)ù la passion l'illumine. Son génie est d ima- 
giner des .sentiments, de les imaginer à la fois très intenses et très 
spéciaux; si spéciaux, que pour les produire il faut des situations rares : 
si intenses, rpi'il y faut des situations extrêmes. Pour tendre et prolonger 
de telles situations, pour enchevêtrer les mailles du filet où des hommes 



LES LIVRES 71 

vont se déballre, il ne ménage point les combinaisons romanesques: il 
les prodigue autant et plus que les romanciers chez qui ravenlure l'orme 
le principal intérêt. Vingt ou trente personnages vont, viennent, s'entre- 
croisent, passent tour à tour au premier plan. Pas un qui n'ait sa tare et 
son énigme, pas un que Ton puisse connaître ou qui se connaisse tout 
entier. Tous sont unis par des relations apparentes, couvrant dos rapports 
mystérieux qui peu à peu se dévoileront, et chacun lient tous les autres, 
mais est aussi tenu par tous; si bien que l'un ne bouge point sans que 
les autres soient aussitôt remués, et que parfois un seul mol change la 
face du roman, comme un seul coup retourne une partie d'échecs. Ils se 
rencontrent en tous lieux, à toute heure de jour et de nuit, au cours de 
journées si remplies que les lois de la durée semblent n'exister plus. Ils 
parient, ils disent ce qu'ils veulent dire, et surtout ce qu'ils voudraient 
taire. Parfois, ils parlent d'eux-mêmes, plus souvent de sujets généraux, 
comme Dieu, la mort ou l'autre vie, et c'est alors qu'ils se livrent le 
plus, c'est alors que leur confidence a l'accent le plus personnel. Ils 
épuisent toutes les émotions, depuis la cruauté superbe jusqu'à l'ingénue 
bonté ; ils parcourent tous les degrés de la honte douloureuse, étant 
tous, ou presque tous, des Humiliés, des Offensés: enfin, dans quelque 
crise aisfuë d'ivresse, de faim, de lièvre ou d'hvstérie, ils mettent à nu 
leur plaie la plus intime, ils la fouillent avec un rire de cynisme ou de 
désespoir. 

A les entendre délirer, on apprend des choses obscures que n'ensei- 
gna jamais aucune sagesse. Nietzsche nomme Dostoïevski, à côté de 
Stendhal, comme son maître en psychologie. Par contre, des esprits 
sévères se plaignent de trouver chez Dosto'îevski moins de clairvoyance 
réelle que de prestigieux artifice. Faire agir chaque personnage au 
rebours de ce qu'on attend, rendre plausible l'improbable, étoud'er la 
règle sous les exceptions, c'est — disent-ils — donner à peu de frais 
m:i^ illusion de profondeur. Le reproche est immérité : les caractères, 
qui ne sont point fixes, restent liés et continus ; toujours ce qu'ils devien- 
nent éclaire et complète ce qu'ils étaient ; et leurs revirements, qui 
d'abord étonnent, s'expliquent après coup par de puissants motifs. Et 
pourquoi se plaindre que leurs émotions soient excessives et morbides, 
si nous les reconnaissons même sans les avoir éprouvées. La vérité 
propre à l'art ne réside ni dans la clarté logique, ni dans la liaison ri- 
goureuse des causes et des effets. C'est pourtant à quoi s'attachent nos 
romanciers ; et peut-être, en cela, sont-ils trop attentifs aux théories 
de la science moderne. La croyance au déterminisme est légitime ; la 
méthode déterministe est un danger ; elle simplifie la vie intérieure, 
elle y réduit la part de l'imprévu. Amener comme nécessaire un senti- 
ment connu, c'est un vain jeu de la raison abstraite. Montrer im senti- 
ment neuf comme possible et naturel, c'est le miracle de l'intuition. En 
parelle matière, découvrir n'est autre chose qu'inventer. 

Si les romans de Dostoïevski ont un aspect fantomatique, si ses héros 
se convulsent ainsi que pour rompre un cauchemar dont ils ne seraient 
qu'à moitié dupes, cette impression n'est point due au caprice d'une 



-■} LA REVUE BLANCHE 

cervelle lialliiolnée. La psyciiologie de Dosloïevski esl toute imprégnée 
de morale mystique. La soull'rance de ses créatures ne lui semble vrai- 
ment qu'un mauvais songe, parce (ju'il sait Timmense possibilité du 
lîoniieur où elles baiQnenl sans s'en douter. Le l'ond de l'bomme est 
amour; la haine, la colère, le mépris, la rancune ne sont que de l'amour 
ignorant et de l'amour méconnu. Les hommes s'aiment éperdument ; 
mais ils ne le savent pas, frappés quils sont d'une même cécité qui peut- 
être est une faute, ou peut-être une erreur. Parfois il semble que le 
voile se déchire, qu'une évidence él)louissante éclate, qu'un être com- 
prend enfin ses semblables, et va se sentir vivre en eux. Ivre de confiance 
et de dévouement, vuiontiers il crierait sa vérité. Mais (pumd il est 
prêt à la dire, les autres ne sont pas prêts à l'écouter. Et lui bientôt tio 
se souviendra plus. Ils errent, combattent en aveugles, se poussent au 
précipice, méconnaissant le salut tout près d'eux. Dans Un \ Ado- 
lescent, Versilov, l'entrevoit en rêve. 

L'honune vivra-t-il jamais sans Dieu? Pendant une certaine période, 
c'est possible... Je me lig-ure le combat terminé. Après les tempêtt-s de boue 
et dimprôcations, le calme s'est fait, et les hommes |restetit seuls. Et les 
hommes, prenant conscience d'eux-mêmes, éprouvent la tristesse d'un 
immense abandon; puis ils se serrent plus étroitement, puisque aussi bien 
ils constituent désormais tout les uns pour les autres ! La grande idée de 
l'immortalité s'étant abolie, l'amour qu'ils dédiaient jadis à Celui qui était 
rimmortidité, se tourne vers l'univers, vers les hommes, vers chaque brin 
d'herbe. Ils se mettent à aimer la vie avec frénésie : v Que demain soit mon 
dernier jour, pense chacun en rej>arilant le soleil qui se couche, mais 
d'autres restent et, après eux, leurs enfants»; et cette pensée, qu'ils resteront, 
s'aimant toujours et tremblant l'un i)Our l'autre, aura remplacé la pensée de 
la rencontre dans l'au-delà. Ils voudront éteindre dans l'amour la grande 
angoisse de leurs cœurs.... L'éteindront-ils?... 

Versilo V se représente alors le retour du Christ parmi les liommes; 
la nouvelle et dernière résurrection. Il esl encore le porte-parole de 
Dosloïevski : il l'est encore, rpiaiid il expose le rôle de la Russie dans 
la préparation du royaume de Dieu : 

Au cours des siècles, il s'est formé chez nous un type supérieur de civi- 
lisation, que l'on n'a rencontré encore nulle part dans l'univers, — le type de 
la soullrance universelle pour tous... Le Fran(;ais ne peut servir l'humanité 
qu'à condition de rester surtout Français; de même l'iVnglais et l'Allemand. 
Le iUisse sera d'autant mimix russe (pi'il sera plus européen. 

C est la substance même du discours que devait prononcer Dos- 
toïevski, le 7 juin 1880, pour célébrer la mémoire de Pouchkine. Sa 
thèse qui réconciliait le panslavisme avec la culture étrangère, lui valut 
l'adoration de toute une jeunesse, et de splendides funérailles. On 
assure rpi'ello fait encore, aux yeux des Russes, tout le prix ^ Un Ado- 
loaccnt.V (iwv nous. Français, nous admirons plutôt qu'en Dostoïevski 
le croyant et l'apôtre n'ait pas fait tort à l'artiste. C'est que son aposto- 
lat n'est pas direct, ni sa croyance élémentaire comme celle de Toltoï. Il 
pense que l'homme cultivé de peut revenir à Dieu qu'en passant par 



LES LIVRES 7* 

lalhéisme absolu, par la faute et par la douleur. Il ne craint donc pas 
de heurter ensemble toutes les formes du doute et de la négation. Il 
n'impose pas sa solution, il la présente comme une des faces du pro- 
blème. Aussi ses romans gardent-ils rpielque chose d'incalculable et de 
secret. Tolstoï y Irouve un réconfort moral ; Nielszclie, un aliment à son 
immoralisme; je crois qu'on les goûte mieux en n'y cherchant qu'un 
sujet de médilalion et d'inquiétude infinie. 

INIaiik Twain : A la Dure, traduit de l'anglo-amérirain, par Henri 
Molheré (Édifions de La revue blanche, in-i8 de 37'j pp., 'î fr. jo). — 
Les courts récits de Mark TA^^ain, écrits pour secouer d'un rire salu- 
taire des corps alourdis de travail et des cerveaux chargés d'alcool, 
souvent déplaisent aux esprits raffinés par un ton de farce vulgaire, 
mais parfois aussi les contentent par \\\\ réalisme solide, et par "les 
surprises d'une logique énorme et déconcerlante. 

A la Dure a ceci d'original, que le sérieux s'y mêle à l'absurde, et 
que l'humour y relève un fonds d'observation : Mark Twain se moque 
de nous, quand il assure que « les renseignements suintent naturelle- 
ment de lui, comme l'outremer très précieux suinte de la loutre ». 
Pourtant il nous renseigne en vérité : cette vie du Far-West, il y a 
trente ans, ces paysages du fiésert d'alcali, des montagnes Rocheuses 
et du lac Mono, ces émigrants. ces trappeurs, ces mineurs, ces manieurs 
de revolver, il les connaît, il les peint fidèlement, et son hum.our n'al- 
tère point la vérité, n'étant que la vérité même poussée en relief et en 
vigueur. 

Son livre, heureusement, ne ressemble pas à celui de Grosclaude 
sur Madagascar, oîi quelque froide calembredaine se détache, çà et là, 
sur des pages d'ennui funèbre, comme une maigre touffe d'alfa sur le 
sol pierreux du désert. Le comique de Mark Twain est riche, parce que 
loiile chose le nourrit et le renouvelle ; il est sain, parce qu'en raillant 
toute maladresse et toute sottise, il réveille l'énergie. Il nous montre 
avec quel orgueil viril les Américains savent se moquer d'eux-mêmes ; 
et le rire qu'il excite, refoulant nos préjugés européens, pour un peu 
nous ferait aimer cette existence inculte, large et rude, terrible aux 
faibles mais bienfaisante aux forts. 

François de Xion : Les Passantes, nouvelles (Editions de La 
revue blanche^ in-8 de '^46 pp.,'i fr. 5o,. — J'ai dit, à propos des Mai- 
tresses d'une Heure, avec quelle souple fermeté M. de Nion continue 
les traditions de laNouvelle française. Je ne puis que le redire à propos 
des Passantes : comique ou tragique, le sujet de chaque conte est très- 
neuf et très spécial ; c est une rencontre rare d'événements ou de sen- 
timents, — si rare qu'un long récit en diminuerait à la fois la vraisem- 
blance et l'étrangeté. L'exécution est sobre, et spéciale aussi: nulle exa- 
gération, nuls procédés factices, rien qui ne tende sûrement à l'effet 
désiré. 

Lucie Delarue-Mardrus : Ferveur (Editions de La revue blanche, 



7'! LA REVUE BLANCHE 

iri-i(> (le -zi- pp., 3 \'i\ 5o. — Si je parle ici de Mme Marclrus, 
ce.ji"est pas que je me Halte de saisir le secret de sa poésie comme elle 
a montré ({u'elle savait saisir le secret des livres quelle aime. Heureu- 
sement il ne s'ag-it point d'analyser, de définir. Le charme dun vrai 
lyrisme ne se résout en nulle combinaison de sensations et d'idées ; c'est 
une àme simple, indécomposal)le, qu'on recomiaît directement, comme 
un parfum. S'il existait une marque propre à le distinguer, ce ne serait 
pas tant la (pialilé spéciale des images que l'allure spéciale des rythmes, 
leur essor, leur frémissement, leurs ilexions lentes ou rapides, leur 
chute légère ou lassée.,. Ces rythmes, qui vont ici bondissant ainsi 
qu'un faon dans la rosée, puis salanguisscnt et s'étirent au soleil, chan- 
tent une force jeune et souple lâchée h travers la vie, une spontanéité 
libre, fière et na'ive et de tout étonnée, qui secoue toutes les branches et 
rit à tous les oiseaux. Puis, h se redire ces vers, à les écouter mieux, 
on sent, dans l'élan même du désir, une retenue, une décence exquise 

— non pas timidité, non pas contrainte morale, mais mesure naturelle 
au désir même, et puret(J plutôt qu'innocence. Aucun trouble, aucun 
scrupule, une trace de mélancolie: l'âme, encore mouillée de larmes 
anciennes, peut s'épanouir à la joie sans qu'une ferveur trop vive la 
brûle ou la dessèche : Tels ces limpides malins d'été, où le souvenir 
d'une récente pluie recule au loin toute crainte d'orage, où la buée qui 
monte do la terre encore fraîche présage une suite de longues journées 
sereines. 

CoMTEssF, Mathieu de Xoaili.f.s : L'Ombre des Jours (Calmann-Lévy, 
in-i8 de 182pp. à Mv. ")0'. — Oui. je vois bien (pic .Mme deXoailiesveutque 
son poème s ouvre à toutes choses: je vois qu'elle trouve des mots délicats 
et candides pour chanter la petite ville, les champs parfumés de trèfle et 
d'armoise, les fiuits d'oroù mordent les guêpes, les simples fleurs des vieux 
jardins. Mais le livre une fois refermé, cène sont pas ces mots-là qui 
reviennent hanter la mémoire. Ce sont plutôt (pielqties strophes savamment 
bercées, balancées, ondulantes comme une traîne, et dont r<déganle ara- 
besque traduit si bien une faç.ondecomplaisance sentimentale, ou de lan- 
gueur attentive à soi-même. Et surtout, ce sont quelques vers brûlants 
comme la fièvre, aigus comme des regards, acres comme des larmes. 
Désir, volupté, se fondent iiidiciblement ; la passion jeune et forte couve 
encore au fond d'une àme pour un temps lasse et meurtrie. Dans la fraî- 
cheur et la <louceur des autres vers, ces vers éclatent soudain, comme 
dans 1 ombre verte une rose sanglante. Parfois il semble que le poète. 
étonné de leur hardiesse, veuille l'éteindre et l'amortir, et qu'il s'épou- 
vante d'oser 

Le danp;'ereux, suave et subtil sacrilèg-c 
l)'épan(;her son tourment, sa fureur, sa douleur... 

RrcÈNK MoNTFoiiT : La Beauté moderne, conférences du Collège 
d'Esthétique .éditions de La Plume, in-iH carré de iVj pp., à v fr. 'io) 

— " .le souhaiterais montreripie la vie moderne contient autant de beauté 
qiif 1.1 VI.. .',ii\ autres époques, si ornées, si gracieuses celles-ci soient- 



LES LIVRES 7^ 

elles dans nos imaginations. Il me semble que nous vivons ; nous avons 
des rapports avec les êtres et avec les choses, nous allons et venons, 
nous aimons, nous cueillons des Heurs, nous mourons; eh bien! jamais 
l'humanité n'a l'ait autre chose, et c'est tout simplement en l'aisant cela 
quelle a rempli d'amour, d'extase, d'esprit divin mille et mille poètes. » 

Cela est bien pensé et joliment dit. J'acquiesce aux idées de M. Mont- 
fort, soit qu'il confronte les deux conceptions — platonicienne et 
moniste — de la Beauté; soit qu'il explique pourquoi notre époque man- 
que de style, et peut cependant être belle ; soit qu'il signale les éléments 
nouveaux de beauté, la métamorphose des instincts en marche vers un 
état tout intellectuel: soit qu'il définisse l'attente inquiète où nous 
vivons aujourd'hui. Surtout j'aime voir comment il rassemble ces 
rétlexions, et les concentre en une conscience claire et vive de son talent 
personnel : « Je ne demande que de vivre. Or, j'ai mes yeux, mes 
oreilles, ma poitrine et ma bouche, j'ai tous mes membres, j'ai moi. Je 
n'ai qu'à regarder, à écouter, à respirer, à marcher et à sentir: — et, si 
je suis un artiste, qu'à profiter de toutes les sensations que me donne- 
ront mes sens, de tous les sentiments que me donnera mon cœur. Que 
puis-je désirer de plus? Je suis dans une société humaine, où se pré- 
sente la multiplicité des caractères et des existences. Je n'ai qu'à vivre, 
regarder, penser, et qu'à écrire. » 

Mais plus m'enchante celte enthousiaste acceptation du Réel, de tout 
le Réel, plus je crains qu'elle ne reste vague et stéi'ile. L'esthétique de 
M. Montfort ne va pas sans quelque méprise : 

« Chaque chose est belle si on sait bien la regarder. La Beauté est 
partout. 

a Apprenons à voir ce qui est beau. C'est apprendre en même temps 
à être heureux. » 

Apprendre à voir ce qui est beau, ce ne peut pas être — et pourtant 
le contenu du livre laisserait croire — apprendre quelles choses sont 
belles, puisque la Beauté est partout. C'est donc apprendre à regarder, 
autant du moins que regarder peut s'apprendre : qui n'a point d'yeux 
pour la beauté, jamais, quoi qu'on fasse, ne la saura voir; mais qui de 
lui-même l'a vue, la verra toujours plus et mieux, à mesure que s'exer- 
cera son regard. 

« Si vous voulez voir cette jambe laide, — disait le père Ingres, — je 
sais bien qu'il y aura matière ; mais je vous dirai : prenez mes yeux et 
vous la trouverez belle. » On ne prête pas ses yeux aux autres, mais on 
peut les aider à se servir de leurs yeux. Cela se fait môme tous les jours, 
non par leçons, mais par conseils, par discussion, par causerie. Une 
façon de regarder, c'est déjà le commencement d'un style. Il y aurait 
beaucoup à redire à l'institution d'un Collège d'Esthétique, agissant, 
par des conférences d'apparat, sur un public un peu flottant. Puisqu'il 
existe encore, serait-il bon qu'un enseignement, non pas technique, 
mais pratique, donnât à ceux qui les suivent l'habitude active de voir 
en beauté. 

« Oui, tout est beau — écrit ailleurs M. Montfort. Et il n'y a point de 



-6 I.A REVUE BLANCHE 

é 

doj^rés dans la beauté. Tout ce qui contient de la vie contient de la beauté. 
Or tout, même ce qui paraît mort, est plein de vie. Tout estbeau, et au même 
point. » Je répondrai que toutes choses ne sont pas également belles, 
rejrardées de même façon. Les choses (pie communément on nomme 
belles, sont celles dont la beauté se livre delle-mème au plus simple 
regard; mais celles que le vulgaire tient pour laides, il faut qu'un regard 
plus allenlif les analyse, et puis les associe à d'autres par des rapports 
délicats et prol'onds. Une caserne, tout d'abord, semble un modèle de 
laideur absolue. !M. Montfort le sait bien. Il sait donc aussi quel effort 
est nécessaire pour discerner, sous la contrainte roide et pesante, le 
sourd battement d'une énergie, et magnifier cette énergie par l'évoca- 
tion d'autres circonstances, d'autres actes, d'autres milieux. Celte trans- 
figuration par le regard est l'œuvre d'un art inné qui se développe ou 
se gâte selon le commerce des esprits. Si j'entre dans les vues de 
M. Monlfort, ce n'est qu'en y mettant la perspective qui trop souvent y 
fait défaut. 

MicuKi. Arxacld 

Jean Dolent : Maitre de sa Joie Lemerre, in-i8 de 29.0 pp., 
hors commerce). — Dans tous ses livres, il semble parler de tous et 
comme au hasard ; il parle de lui seul et selon l'art le plus attentif 
et le [dus préconçu. Lui. non le lui localement exact : le lui qu'il vou- 
drait être, le vrai ; chaque livre, à mesure le dégageant des vernis 
superficiels, des lui d'emprunt accumulés par la vie en commun, la 
civilisation '« J'ai changé bien des fois de certitude »), est une ébauche, 
un « mcmstre » serrant mieux que le précédent le modèle idéal qui est 
l'authentique. Il l'écrit : « Un autre lui qui est lui-même, surgit. De 
ces emprunts faits à tous ces « monstres », il a fait un Monstre, et ce 
Monstre est debout... il se reconnaît »... « Pour que son rêve se réalise 
il rexprime ; imaginatif et sensible, il est mailre de sa joie, et, maître 
de sa joie, il est libre ». « Ce (|ui me prend le jdus fortement, c'est 
l'o-uvre où l'artiste mène plus loin que là où il s'arrête, où il paraît 
s'arrêter... Ce pelit livre est un aérostat qui quitte terre aux premières 
pages — avec un homme dans la nacelle ». Sans lin dans un salon dont 
tous les hntes sont des instants de lui-même, sans fin il s'observe, 
s'épie. « Elle se montrait à moi l<dle que je la voulais être... Llle se 
disait, liera, me sachant sensible à la fierté et assez souvent je m'éver- 
tuais à ne pas lui donner le regret d'avoir fait un tel effort vainement. » 
Elle aussi est /<•. Par cette perpétuelle manœuvre, resirictions, mi- 
mot, mi-sourire, coquetterie voluj) tueuse (i; il arrive comme Gide par 
1 exquisité de la pudeur, paradoxal, il arrive à « l'innocence conquise » ; 
Vallès écrivit X lnsur>^i% le Rcfractaire ; lui, Y Insoumis : voyez la 
nuance ; insoumis même à lui, niaitre de sa joie. Depuis Stendlial notre 
plus merveilleux égotiste. 



(1) Voir, Lu revue blanriif. 'n; i- ■ oetonic li'ûô^ l.i notice sur Fa<;ons d'rxprimer. 



LES LIVRES jy 

Remy de Gourmoxt : Le Chemin de Velours, Nouvelles dissocia- 
tions d'idées [Mercure de trance, in-i8 de >02 pp.. i fr. 5ol. — 
Jean Dolent flatte les divers instants de lui-même avec des politesses 
épicées d'ironies : « J'ai changé bien des fois de certitude ». Avec un 
insouci dédaigneux, M. de Gourmont marche sur les pieds aux siens : 
«Vivre, c'est changer : l'auteur espère que, pour lui, avoir vécu signifie 
avoir grandi en sagesse et en scepticisme « ; voyez la nuance : si diffé- 
remment mais si également maîtres de leur joie, ces deux esprits sont 
insoumis à tous et à soi plus qu'à tous. Dans nos sociétés où tous sont 
esclaves de tous et de soi, l'homme le plus isolé se montre le plus libre 
autant que le plus fort. 

Parmi nos emportements infatués, M. de Gourmont intervient, rap- 
pelle qu' u on ne connaît que sa propre intelligence», que « la seule 
réalité, c'est la pensée » et tout l'extérieur une « douloureuse relativité » 
que notre libre arbitre est rien que la période d'oscillation de nos cen- 
tres physiques jusqu'au moment où l'un l'emportant nous dictera 
« notre » volonté. Mais, si « l'idéaliste se désintéresse de toutes les rela- 
tivités, morale, patrie, sociabilité, procréation... notions reléguées dans 
le domaine pratique », il fait quelque spectateur inerte? point: « dans le 
monde de l'intelligence on se meut librement et ne reconnaît de supé- 
riorités qu'élues par un jugement personnel ». Donc : i« en une société 
fondée par le suffrage uniç>ersel, dévorée de relativités, « il s'agit, non 
de conserver, mais de détruire » : anarchiste provisoirement ; 2° néces- 
sairement le jugement personnel étant le fait d'une minime élite : despo- 
tiste en essence. L'innombrable foule impersonnelle éternellement, la 
subjuguer sans sensiblerie. Aussi réhabilite-t-il le />e/7>ic/e<7c cnda<>>er Ae, 
Loyola. La passion qu'il apporte à soutenir, apostoler son noble scepti- 
cisme — qui est une impitoyable foi en quelques vérités supérieures, le 
rend précieux en une telle société : c'est un tonique... pour les forts. 

Paul Radiot: Les vieux Arabes. l'Art et l'Ame (Ernest Le- 
roux, in-i8 de 266 pp. 3 fr. jd). — Excursions à travers cette àme d'un 
vieil hôte de son habitat, studieux et sagace, si familier avec l'un et 
l'autre qu'il prive le compagnon lecteur de la silhouette d'ensemble de 
cette « âme » oiseuse pour lui, ces çà et là qui manquent et surtout 
une colonne vertébrale. Mais maints aperçus, remarques, développe- 
ments, pénétrants et ingénienx; tel, dans l'esquisse du portrait d'un 
Prophète bellement humain, plus émouvant et réel que le Mahomet 
grandiloquemment dénaturé de Garlyle, que le Jésus anecdotique et 
femme sensible de Renan, sur le traitement des femmes, « que Mahomet 
désiratrop pour ne pas les connaître, et qu'il connut trop pour les aimer 
tendrement : 

« Beaucoup de fdlettes étaient enterrées vives par des pères exaltés sur 
la question de l'honneur: il se disaient qu'en supprimant la cause on écar- 
tait le risque... Quoi qu'il en soit, la fdle sans métier, ni dot, ni beauté, ni 
esprit, ni vertu, est restée en tout temps, et encore aujourd'hui, très logi- 
quement enterrable. Mohammed fit-il bien de les sauver en masse? » Voilà 



,-S LA REVUE BLANCHE 

irexcellenl féminisme. « L'exercice le plus admirable, dans ce dressage fémi- 
nin, est celui que Mahomet lit accomplir à la respectabilité femelle, en lui 
prouvant que son but était l'enfermement volonlairo. La volonté d'un seul 
homme a suffi pour combiner un système de dépendance puissant et logi- 
(jue, lorsqu'il a fallu des siècles à 1 Eglise chrétienne pour établir sur la 
femme une servitude égale, un peu plus finement voilée cependant : la con- 
fession est moins brutale que le harem et les eunuques. L'Islam a beau- 
coup plus fait que le christianisme dans la lutte du Droit masculin de choisir 
contrelaveugle Jalousie de l'Epouse... son atténuation, son amenéeà une rési- 
gnation acquise: conquêtes toutes musulmanes. Le christianismes'est incliné 
trop vite devant cette ourse des cavernes qui a réussi à enfermer le mâle 
sous l'impérieuse tyrannie de son monopole.. . » 

... Enlln la matière d'un beau et fort livre à faire. Fagus 

D"" Paui- HicHER, de l'Académie de Médecine : L'Art et la Méde- 
cine [\ ersailles, GauUier-lNlai^nicr, in-;» de 5G'2 pp., illustré de 34">i'e- 
productiuns d'œuvres d'art, tableaux statues, bronzes, gravures, ivoires, 
mosaït^ues et miniatures, 3() fr). — Voici, alerte, et documenté, un ma- 
gistral volume rehaussé de reproductions heureuses. Le titre indique 
déjà clairement que savants et profanes trouveront plaisir et proiità lire 
cet ouvrage d'érudition sagace placé, comme il sied, sous l'égide d'Apol- 
lon et sous celle du professeur Charcot dont un legard pieusement re- 
cueilli l'ut j)Our le D^ liicher une idée liminaire. Quelques j)aroles défi- 
nitives de Léonard de Vinci, de Diderot et de Taine achèvent de cons- 
tituer au livre une base merveilleuse de solidité. 

Ces études sur la représentation artistique des maladies nous parais- 
sent offrir deux genres d'intérêt. Elles montrent comment les artistes ont su 
allier au culte du beau la recherche scrupuleuse de la vérité ; elles introdui- 
sent, en outre, dans les arts plasticpies, im iwuvel éléoient de criti((ue, qui 
relève au premier chef de la Science, et ilont il appartient plus spécialement 
aux médecins d'établir les significations et la portée. 

El. de fait, rien (ju'à parcourir la liste des chapitres, l intérêt sur- 
git et l'on est déjà en proie aux visions. Danses macabres et danses de 
Saint-Guy tournoient menées par une bande de diables verts et noirs, 
de squelettes, de culs de jatte, de nains, d'aveugles cocasses et de lé- 
preux. Va voici évoqués les bizarres génies des CoUot, des Goya, des 
.\lbert Diirer, des Teniers et dos lireughei, aux(juels s'ajoute, par allu- 
sion, devant tant de « belles horreurs ». celui-ci proche de Toulouse- 
Lautrec. A visiter ce terrible musée on voit comment la névrose est 
aussi vieille q»ie le monde : on l'appelait autrefois « le diable», tout 
simplement. Démoniaques d'hier et hystériques d aujourd'hui délilent 
dans 1 imagerie religieuse, d abord archaïque et invraisemblable, puis 
sous des traits « nature » dans les (-coles (espagnole, italienne, lla- 
mandc et même française ; et l'on voit nombre d individus qui « cra- 
cht-nt '> leur diable, sous les mains rituelles des saints, des jeunes lilles, 
voire des religieuses, bondées de démons appelés Ansitif, Acaph, 
Bèhémol et Achaos. Kt c'est merveille de jauger, en large et en long, 
les énormes langues et accessoires diaboliques. 



LES LIVRES 79 

Ailleurs Rubcns et Raphaël seront curieusement comparés à propos 
d'un même sujet traité ; et, à travers toutes les manifestations de l'art, 
on suit pas à pas. depuis les temps anciens. « les marques indiscutables 
d'un ordre préétabli, toute la constance et rinlli'\:Mlilé d'une loi scienti- 
fique ». 

Puis c'est le tour des Grotesques, imbécilea, idiots, crétins et bossus, 
parmi lesquels on retrouve le curieux « pedegree » de Polichinelle. 
L'étude des nains, exhibés par devant et par derrière, nous documentent 
sur ces falotes personnes et les drôleries de leur anatomie aux spéciales 
fesses. Et nous voyons établir sous nos yeux de beaux diagnostics, au 
sujet de statuettes de Myrina qui viennent tendre leur petite difformité 
d argile aux doigts savants du D"^ Riclier. 

L'admirable descinption de Taveugle à travers les âges, nous fait sui- 
vre les pas tâtonnants de l'Homère initial et des aveugles japonais 
d'Hoto-vvaï, en passant par les frissonnants personnages de Breughel. 
Et les lépreux, à travers livres d'heures et tableaux, agitent leur cli- 
quette sinistre, tout en se voyant mourir par morceaux, avec résigna- 
tion et même quelque gaieté. Left'et moral de la peste, bien inattendu, 
nous sera confirmé par une citation de Boccace. Mires et mirgesses 
secouent ensuite devant nous l'urinai classique, plein d'ambre et de 
lumière, sur un fond allemand ou hollandais. De plaisantes révélations 
nous initient au « mai d'amour » et à la « pierre de tête » extraite par le 
barbier-chirurgien, parallèlement à l'arracheur de dents perché sur des 
tréteaux au-dessus desquels ilotte son enseigne, un simple parchemin 
imagé garni de sceaux et un chapelet de dents, alors que sur les plan- 
ches mûrissent des pots, une grosse jarre et un ténia. 

Enfin, pour finir, voici le cortège des morts, depuis le Crucifié d'abord 
mitre, pompeux et souriant, puis maigre et tragique jusqu'aux 
« gisants » et « gisantes » dont les putréfactions royales ou papales 
sont ia. envahies silencieusement par des reptiles et coléoptères visibles 
sur les gravures. 

Ainsi se termine ce sombre et beau livre, exempt de toutpédantisme, 
et dont on ne saurait assez louer le savant auteur, ce livre plein des 
pensées qui agitent le cœur de tous ceux qui parlent le langage des 
formes en maniant l'ébauchoir, le pinceau — ou la plume. 

D"" J. C. JM.VRDRUS 

P. S. — Nous parlerons, lors de leur apparition, des volumes en 
double série qu'annonce le Dr Richer sur l'Étude de la Figure 
Humaine, et dont le premier tome, hors cadre pour ainsi dire, puis- 
qu'il n'en est que V « introduction », est déjà en librairie. 

Riva Salima: Harems et musulmanes d'Egypte in-8'^ de 336 pp.' 
3 fr. 5o). — J'en étais resté à l'Orient des Mille et une nuits et voici que 
je tombe coup à coup du haut d'un rêve, — oriental et voluptueux. 
L'Egypte de Mme Riya Salima ressemble déplorablement au quartier 
Monceau et les vieilles coutumes qui ont tant de mal à se continuer 



iSo LA REVUE BLANCHE 

onl sûinbrci" un de ces malins sous la poussé européenne. Les tapis 
de Smyrnc passeront par la place Clicliy. 

Le livre est donc dune femme charmante, française d'ailleurs, ayant 
épousé un musulman et connaissant à merveille la vie orientale. Elle la 
connait trop sans doulc, el dans les coins, ce qui lui fail banaliser les 
coutumes imprévues et charmantes sans doute qui séduiraient le voya- 
geur sans prétentions. Mais voilà, elle sait tout et elle dit tout genti- 
ment ; les cinq heures du Caire sont semblables aux cinq heures pari- 
siennes, mais la maîtresse de la maison ne dirige pas la conversation, 
ce qui est toujours çà de gagné, et l'absence d'homme, — pour cause, 
— évite les llirts ébauchés dans les coins des salons. 

On ne doit pas s'amuser tous les jours. La maîtresse de la maison 
est charmante, aimable et comme, je veux bien le croire, les mariages 
se font sans que les époux se connaissent, il leur reste du temps devant 
eux pour s'analyser. Quant au divorce et à la polygamie, MmeRiya Sa- 
lima les déplore et constate d'ailleurs que la polygamie, du moins, dis- 
paraît de jour en jour. 

Encore un beau pays qui se civilise, quel inallieur ! il ne restera 
bientôt plus un coin du globe où l'on ne trouvera à chaque coin de rue 
un agent de police et un kiosque de journaux. J'aime mieux l'Orient du 
docteur Mardrus ; il a l'air moins vrai, mais il est plus joli. 

A. DiEUDONNÉ 

Ch. de CoYNAitT : Une sorcière au XV111<= siècle, Marie Anne de 
la Ville. iGSO-il'l'j (Hachette, in-i8 de ij'î pages, 3 fr. 50). — Le livre 
que M. Cil. de Coynart a extrait des Archives de la Lieutenance générale 
de Police est l'histoire — pérennelle, semble-t-il — de la crédulité 
humaine. Le récit des trii)ulalions et des gestes bizarres de Marie-Anne 
de la Ville est d'hier el d'aujourd'hui. Celte sorcière embastillée sous 
l'ancien régime ferait fortune dans nos milieux spirites. Autour de 
l'héro'ine, s'agitent, se rassemblent, conjurent, évoquent, adjurent 
un policier, Divot, officier du roi, de moralité plus que douteuse; un 
prêtre, Pinel, quintessence de la crédulité, lequel oublie quelquefois 
dans les bras de la voyante ses vœux de chasteté, sans perdre de vue le 
but suprême, la découverte de trésors chimériques ; un comte de Brinde- 
rodes, aux très curieuses aventures conjugales; des gens de peu et des 
gens de bien, de la canaille, de la prêtrise de cour, de la noblesse, 
types originaux et équivoques, mais toujourscurieux comme le xviic siècle 
en a tant produits. C'est un fragment de l'histoire des mœurs secrètes 
de celte époque rpii nous a déjà donné les drames passionnants des 
Poisons et du Collier de la Heine. 

G. Dudois-Desaulle 



Le Gérant : P. Deschami's. 
Paria. — Imprimerie C. LAMY, 121, bd. de La Chapelle. 15.302 



Souvenirs d'Assise 



TV. D. L. n. 

Depuis quelques années il se produit dans le monde catholique un 
mouvement dun intérêt extrême, dont on ne peut qu'entrevoir les loin- 
taines conséquences : selon les uns, il finira par rénover l'esprit du ca- 
tholicisme français : dautres disent même qu'il l'anéantira comme reli- 
gion, tout en le vivifiant comme système philosophique. 

Nous ne ferons pas de choix entre ces hypothèses. Spectateurs atten- 
tifs des choses de ce temps, nous nous bornons à renseigner nos lec- 
teurs sur une évolution qui marquera peut-être dans l'histoire des 
idées françaises. 

11 ne s'agit pas seulement de cet effort vers le socialisme chrétien 
tenté par quelques prêtres soucieux, comme certains de leurs grands 
aînés, de ramener la religion à l'esprit de l'Évangile. Mais, dans un 
effort parallèle, quelques ecclésiastiques, habitués aux méthodes de cri- 
tique et d'analyse qui firent si notablement avancer, au xix" siècle, la 
philologie et l'histoire, se sont mis à expliquer avec la même rigueur 
les textes religieux pour les purifier d'interprétations vsouvent gros- 
sières. 

Pensant, à tort ou à raison, que le catholicisme tout entier, en tant 
que religion, s'effondrerait par ces brèches et ne serait bientôt plus 
qu'un système philosophique séduisant mais sans hiérarchie et sans 
pouvoir, doctrine de combat contre les puissants de ce monde au ser- 
vice desquels de plus en plus elle s'est mise, la haute Église s'est alar- 
mée. Les cardinaux, se rappelant peut-être la parole de Lacordaire 
sur Lamennais : « J'avertis l'Eglise qu'une guerre se prépare et se fait 
déjà contre elle au nom de l'Humanité », ont demandé à Rome des con- 
damnations, se sont opposés de toutes leurs forces à ce prosélytisme. 

Ils ne l'ont point enrayé : le savant et courageux abbé Loisy est-il, 
à cause de son enseignement jugé trop hardi dans ce sens par les 
théologiens, 'brutalement exclu de l'Institut Catholique, plus de vingt 
ecclésiastiques ne s'en pressent pas moins chaque semaine au cours 
qu'il professe depuis deux ans, en Sorbonne, à l'École des Hautes 
Études, et cela malgré la défaveur à laquelle ils s'exposent. M. l'abbé 
Iloutin, prêtre habitué à Saint-Sulpice, est-il renvoyé en province (afin 
sans doute que le travail dans les bibliothèques de Paris lui soit désor- 
mais impossible), comme coupable d'avoir publié récemment" La Ques- 
tion biblique chez les catholiques de France», livre de bonne foi, d'éru- 
dition et de courage, son livre n'en obtient pas moins un succès consi- 
dérable. 

D'autres hommes encore, ayant dans l'Kglise grande autorité et noble 
réputation, sont parmi les initiateurs de ce mouvement : 

>6 



^■i LA REVUE BLANCHE 

Ainsi M. le cliaiioine Hubert, liior encore directeui' de l'^k-oleFénelon 
à Paris où, vingt années durant, il enseigna la philosopliie. 

On sait avec quel soin l'Eglise choisit les éducateurs de la jeunesse. 

M. labbé liékert n"a pas craint daflirmer son désir d'adapter les 
dogmes aux besoins moraux d à présent et de mettre d'accord sa foi et 
sa raison, 

[\n 1899, pressé par quelques anciens élèves qui lui demandaient : 
« Peut-on rester catholique sans rien sacrifier de sa raison et avec 
complète loyauté à l'égard des conclusions modernes de la philosophie 
et de la critique ? » il écrivit ce dialogue, Soin>eni'rs d'Aasise, que 
nous publions plus loin. 

Comment une copie de cet ouvrage fut-elle soustraite à lun des liu-es 
amis qui en eurent connaissance et mise entre les mains de l'autoi-ité 
ecclésiastique ? Toujours est-il que l'archevêque do Paris exigea que 
M. labbé Hébert donnât sa démission de directeur de l'Kcole, p«is, peu 
à peu, M. Hébert se refusant à rétracter ces lignes qui sont le résultat 
de vingt-cinq années de réflexion, lui enleva tous les pouvoirs ecclésias- 
tiques. 

L'intérêt de ce dialogue, c'est (juli pose tout haut la question que fous 
se posent tout bas, les uns clierchant la solution dans la foi du eliar- 
bonnier, les autres dans des tours de force exégétiques qui ne font plus 
illusion qu'à eux-mêmes, les autres la tranchant comme M. Hébert, 
mais préférant, pour divers motifs, garder le silence. 

Mais cpic la question se pose, doive être posée et quelle préoccupe les 
esprits réfléchis, il n'y a pas un doute. Aussi croyons-nous devoir la 
soumettre à nos lecteurs par ce dialogue dont on goûtera, sous |e 
charme poétique, la ferme et généreuse pensée. 

souviii\/ns irAss/sK 

(ioiifcmpléo de In colline d'Assise, l'I^mbrio apparaît coinme 
un ininieiise lac de verdure, un jardin clos d'une végélaliou 
puissante mais allégée, idéalisée pai- le feuillage argenlé des 
oliviers. (Tesl dans cette vallée si calme, si douce, que la 
voi.\ de Jésus a trouvé son plus fidèle écho, ses exemples leur 
|»lus parfait imilaleur. Nulle part ou n'a plus aimé ni mieux 
aimé; nulle part on n'a vécu d'une vie plus vérilahlement évan- 
gélique, loule de pureté et de boulé, de joie et de liberlé sainte. 

.le traversai les vieilles rues d'Assise, et descendis la ])etite 
cole raide. aride, cpii mène à Saint-Damien. Ma [uemière visite 
ne serait point pour la basilique, cb;\sse merveilb;use,trop splen- 
dide même, où se trouvent les ossements, non l'esprit de Fran- 
çois ; elle serait pour Sainl-Damien, car Saint-Damien, c'est 
François lui-même, son humilité et sa i)auvrcté et son amoui" 
angéli(|ue poui- rangéli(jue amie Je revis la pauvre petite clia- 



SOUVENIRS d'assise 8i 

j)ellc ((uc François répara de ses mains, Ihiimbre réfectoire où 
relenlit pour la jircuiière fois le Cantique du Soleil, le jardin de 
quatre pas de long où sainte Claire cultivait quelques (leurs. 
Saint-Damicn est encore aujourd'hui à peu près tel qu'au trei/.ièmc 
siècle; il a été providentiellement préservé des ridicules embel- 
lissements qui défigurent, déshonorent Sainte-Marie-des-Anges. 
Mais l'enthousiasme qui remplissait le ca:;ur de François et de 
Claire, qu'est-il devenu? Qu'est devenue l'ivresse mystique qui 
les exaltait sans les fanatiser, qui les remplissait dune joie in- 
dicible sans les absorber et les rendre moins attentifs, moins 
compatissants à toute misère, à toute souffrance?.,. Là où ces 
âmes de feu se consumaient d'amour, la mienne restera-t-elle 
insensible ? Là où coulait à pleins bords le fleuve de la plus en- 
traînante poésie, demeurerai-je le cœur desséché comme la 
route rocailleuse que de nouveau je foule aux pieds?.... Je m'ar- 
•rètai et tristement m'assis sous un vieil olivier. Un coup de vent 
fit vibrer le feuillage; je prêtai l'oreille au léger murmure... Il 
me sembla que l'arbre m'adressait ces paroles : « Pauvre frère 
<( humain, pourquoi ton cœur est-il aussi triste et découragé? 
« Tu voudrais ressusciter en toi la naïve simplicité et les trans- 
« ports d'un François et d'une Claire? Tu ne le peux plus ! Tu 
« ne le pourras jamais plus ! Six cents années se sont écoulées, 
" le monde a progressé, la science a pénétré de ses rayons les 
« corps les plus opaques, elle a dissipé les mirages, fait éva- 
« nouir les légendes et les mythes. Ne pleure pas de la sorte, 
'< mon frère; contemple, comme François, la divine nature. 
« \ ois, lorsque nous sommes jeunes, notre tronc est lisse, ré- 
>• gulier, mais l'implacable soleil nous inonde bientôt de ses 
« rayons.'Nous résistons, nous protestons, nous nous tordons dou- 
ce loureusement, notre bois éclate; il ne reste plus de nous que 
« des lambeaux d'écorce et quelques racines qui adhèrentà peine 
« au sol... Sommes-nous anéantis? Nullement; nous n'en don- 
(' nous pas moins aux hommes notre délicat feuillage et nos 
« fruits si doux. Pauvre frère humain, fais de même ! Que le 
« Soleil divin que tu appelles Science, Uaison, fasse voler en 
« éclats par son irrésistible énergie tes faibles idées et tes petits 
« systèmes, si chers te soient-ils, si commodes, en apparence si 
« indispensal)les, n'en prends point souci ; quand môme, donne 
« à l'Humanité tes fleurs et tes fruits. » 

Et je pensai': Frère l'Olivier a raison. Et je me mis à lire laMe 
du Petit Pauvre de Jésus-Christ ; puis, après avoir jeté un dernier 
coup d'œil sur le cher Saint-Damien, je gravis lentement la 
colline et me dirigeai vers la ville. Bientôt je fus rejoins par un 



S4 LA REVUE BLANCHE 

bon capucin avec lequel, entrenièlaiil le lalin, litalicn et lefran- 
cais. ieniraucai la conversation. 

.l'ainie les capucins, surtout les vieux capucins, chez; qui l'ex- 
j)érience des finies a remplacé les formules scolastiques. Les 
ibrmules subsistent bien dans leur esprit et sur leurs lèvres, 
mais l'àme vivante s'en distingue comme le corps, d'un vêle- 
ment de commande ; elle les dépasse et. inconsciemment, n'en 
tient nul ('om|ite dans la pratique. Mon vieux capucin, s'il con- 
naissait les systèmes actuels et savaitparlcr le langage moderne, 
aj)préciait et jugeait les choses comme les eût jugées un des 
compagnons du Christ, descendant avec lui de la montagn<\ 
Aussi lui tis-jc pari du sujet qui me remplissait l'esprit. 

— Je n'aime pas, répondit-il. jouer le rôle d'un prophète et 
sonder l'avenir, mais cet avenir, je l'aflirme, s'il n'est pas un 
relourà la barl)arie, à l'animalité, acclamera toujours notre sé- 
raphique Père comme un initiateur, un précurseur. Les hommes 
le comi»rcnnent de plus en plus clairement : leur nature est 
une i(''alib'' à double face, à la fois individuelle et collective; 
ils ne doivent donc jamais négliger-, sacrifier luu ou l'autre 
de ces deu.x aspects. \'ivre de la manière la plus intense et la 
plus harmonieuse cl eu même t(Mnps vivre pour les autres; être 
soi-même, afiirmer sa jiersonnalib''. mais ne poini s'isoler de 
ses frères, ne ])as i)rétendre éclia])per à cette loi d'association 
qui est la loi universelle et des corps et des esprits, voilà ce que 
tous acce})lent et prorJament, en théorie du moins, ce qui est 
déjà un progrès, (h- nul n'a éb'- plus lui-même que saint Fran- 
çois, plus oi-jginal, plus inébranlable dans sa conviction, plus 
ardent à défendre son insjiiration individuelle. 

« Personne, dit-il dans son TestamenI, ne me disait ce que 
" j'avais à faire, c'est Dieu liiiiuêiiK' (|ui me révéla que je de- 
" vais vivi'c srlon le modèle i\u saint l'>vangile. » C'est à ce 
|»oinl (pion a parlé de saint François comme d'un laïque dans 
le sens mo(b'iiic du mot, vivant <mi dehors, à côté de ri']glise, 
parallèlemenl à elle, une sorbuleproteslant avant la lettre. Ouelle 
tausse idée ! l»aj»pele/-vous ses rajjports avec le |)ape Innocent III 
auf|uel il s'euqiresse d'allei- demainler la confirmation de sa rè- 
gle, avec le cardinal Ilugolin, le liilur (irégoii-e l\: éeoutez-le 
<lans son TeslamenI : 

<' Le Seigneur I)i(ui me donna el me donne nne si grande loi 

« aux prêtres qui vivent selon la forme de la sainte I\glise ro- 

' maine, à cause de leur caractère sacerdotal, que, même s'ils 

•' me perséculaieni, je veux avoir recours à eux. Et quand bien 

• même j'aurais toule la sagesse de Salomon, lorsque je trou- 



SOUVENIRS d'assise ^r> 

« vorai de pauvres praires séculiers, je ne prêcherai dans leur 
(( paroisse qu'avec leur assentiment. Je veux les respecter, les 
« aimer et honorer. Je ne veux pas coiftsidérer leurs péchés, car 
« en eux je vois le Fils de Dieu; ce sont mes seigneurs. » Un 
individu, certes oui, François le fut dans toute la force du terme; 
un individualiste, non. Il vécut dans et pour rÉglisc; il la servit 
sans s'asservir, sans jamais prendre cette altitude de pure pas- 
sivité qui serait, à en croire certaines personnes mal informées, 
normale, obligatoire pour un catholique. 

— De sorte que, répondis-je, ici, comme en tant d'autres cir- 
constances, se résolvent, parla vie réelle, des antinomies insolu- 
bles par la raison théorique seule. Comment concilier l'individu 
avec la collectivité? Et voilà que, défait, François est tout en- 
semble individu complètement développé selon sa loi propre, et 
catholique parfait selon la loi commune. 

— C'est cela même, reprit le Père ; sa vie, en effet, a mer- 
veilleusement résolu l'apparente contradiction qui tourmente 
bien des consciences ; elle nous permet de conjecturer le carac- 
tère du catholicisme de l'avenir. Ce ne sera ni le catholicisme 
despotique que trop souvent nous vîmes à l'œuvre, ni le protes- 
tantisme individualiste, ni l'appel à la seule conscience subjec- 
tive indépendamment de toute tradition et du développement 
religieux historique de l'humanité, mais l'aide sociale providen- 
tielle offerte à l'individu, le respectant, le complétant, ne l'anni- 
hilant jamais, u Les rois des nations, disait le Christ à ses Apô- 
« très, les traitent en maîtres, en dominateurs. Qu'il n'en soit 
« pas de même parmi vous, mais que le plus grand se fasse le 
« plus petit, que celui qui gouverne soit-comme un serviteur. » 

— Oh ! la Itelle, la trop belle parole, m'écriai-je, et de quel 
cœur j'adhère à l'Église catholique ainsi conçue! Avouez, mon 
Père, que l'acte de foi le plus méritoire que puisse faire de nos 
jours un catholique, c'est de croire que l'Eglise actuelle renferme 
cette Église idéale, comme la chrysalide sombre et difforme le 
gracieux papillon. 

— Je ne le nie point, mon ami ; c'est à l'Idéal, en effet, que doit 
toujours s'adresser notre foi. Voilà pourquoi ceux qui sont ten- 
tés de rompre avec l'Église commettent une déplorable confu- 
sion; ils ne distinguent pas entre l'idée de l'xiglise et les appa- 
rences qu'elle a revêtues ou revêt; or, ces réalisations extérieures 
n'ont, comme disent vos philosophes, qu'une valeur toute phé- 
noménale, relative, transitoire. 

— Je le comprends, mon Père, mais puisque vous avez eu 
l'extrême bonté de me parler à cœur ouvert de ces matières 



86 LA REVUE BLANCHE 

(l(''lira(os, porinoUc/.-inoi iiiie iiouvollc inlcrrogalion. Pcnsoz- 
voiis (iii'iin iioiivcan sainl François soil possible dans l'avenir? 
De nirni(> i|ii(' nous, civilisés, loni en respectant le sentiment 
<|Mi les nnini(\ nous répui>nons aux oxceniricilés des l'akirs, l'hu- 
ma ni h- fulurenr r(''j)Ui;nera-l-elle })ointà cette naïveté, à cette jiau- 
vrclé admirables, je le veux bien, mais peu ou pas imitables? 

— Aussi bien, mon cberami. le nouveau Françoisn'apparaîlra- 
l-il pas sous les mêmes deiiors, puisqu'il ne croîtra et s'épanouira 
point dans les mémos conditions. «La o-rAce de Dieu a des formes 
(Hverses, dit sain! i'ierre; et saint Paul : «■ L'un decelte manière, 
celui-là de telle autre. » Je n'admire le détachement absolu de 
saint l'rancois que parce ({u'il l'ut de sa part une manière spon- 
tanée el joyeuse de briser avec la société barbare, égoïste, de 
son b^m))s. Puisque, de l'ail, ce procédé fut compris et admiré de 
Ions, puiscpi'il fui efficace, acceptons et admirons. Mais nous ne 
sommes nullement obligés de voir là une règle al)solue, une mé- 
thode universelle ni surtout éternelle. II y a, dans la vie de noire 
saint j»alriarche, mille traits qui s'expliquent parle milieu et les 
idées de répo((ue ; tout cela est caduc, n'a plus de sens de nos 
jours, scandalise au lieu d'édilier, ne saurait donc se réaliser de 
nouveau. Mais pénétrez plus avant ; admirez celle règle morale 
(pic le doux mystique proclame avec une infatigable constance: 
Travail et Ciiarilé ! « J'ai travaillé de mes mains, dil-il dans son 
'( Testament, et veux continuer, el je veux aussi que tous les 
" autres frères travaillent à quelque métier honorable. Que ceux 
" (|ui n'en oïd point en. apprennent un, non dans le but de rece- 
" voii- le piix de leur travail, mais pour le bon exemple et pour 
" fuir l'oisiveté. » Sainte (ilaire, sui- son lit de mort, demandait 
à ses sd'urs de la soulever el soutenir pour lui j)ermellr(' de tra- 
vailler cncoic. ( )r vous admettez bien, je crois, ipie le pi'ogrès 
de riiiunanit('' est orienté dans le sens indiqui'' pai' c(vs mots : 
Travail, i 'Jiaril<'' ? 

— Sans aucun doute, mais quel at)îme entre la vie de b'i-an- 
cois, de ('laire. ri celle (pTimpose le j)rogrès industriel de 
notre ('poque I 

— Assurément : b'rancois el ses compagnons furent avant 
[ont des artistes mystiques; leur ti-avail revêtit la forme (|ue 
délerminaient hîur nature et le milieu dans leipiel ils vivaient, 
tu soignaient les lépreux, aidaient les gens de la campagne au 
moment de la moisson, de la vendange, de la cueillette des 
olives : frère Égide se foisaitau besoin porteni- d'eau ou balayeur; 
frère Junipère avait une alènc et gagnait sa vie à raccommo- 
der les chaussures... Tout cela ne ressemble guère au diu- Ira- 



SOUVENIRS d'assise 87 

vail delà mine ou de lusiiie, mais ce n'en esli)as moins, ('lanl 
donnés, je le répète, le milieu el les circonstances, la catégo- 
rique aflirmation de la loi sacrée du travail à laquelle nul ne se 
doit dérober. Le rérormaleur de Tavenir, lorsqu'il s^écriera : 
Travaillons de nos mains! ne fera que répéter riiahiluelle re- 
commandation de François à ses frères. Quant à la charité... 

— Oh ! sur ce point, mon père, il n'est pas besoin de longues 
explications. Depuis longtemps j'ai compris que le vice de notre 
civilisation industrielle, ce n'est pas l'industrie, le travail ou la 
richesse, mais l'égoïsme. Si les hommes s'aimaient vraiment les 
uns les autres, ils ne voudraient du bonheur qu'à la condition de 
voir leurs frères hraircux ; dès lors, ils n'auraient plus l'idée 
d'augmenter leur fortune d'une manière indéfinie, ils ne spécu- 
leraient pas sur le besoin de l'ouvrier pour fixer les salaires, 
ils ne prélèveraient point sur les fruits du travail une part exor- 
bitante nullement en rapport avec leur effort personnel ou leurs 
risques individuels ; le point d'honneur serait d'accomplir la 
noble mission du travail en commun et non, comme aujourd'hui, 
d'afficher un luxe insensé et d'essayer de ruiner ou de détruire 
ses semblables. Tous travailleraient, mais tous auraient le temps 
de s'instruire, de se reposer et de profiter des jouissances que la 
vie d'ici-bas procure actuellement aux privilégiés seuls. Et voilà 
ce qui, à mes yeux, fit de François non pas un merveilleux or- 
ganisateur, un très prudent et sage administrateur, comme le 
fut plus ta^'d ^ incent de Paul, mais un progressiste, un vrai ré- 
formateur; il ne se borna point à verser l'huile et le vin sur la 
plaie, il voulut rendre impossible l'existence de ceux qui blessent 
et meurtrissent l'humanité ; il prétendit changer, réformer l'état 
social, non en le bouleversant par la violence, mais en détruisant 
ce qui le vicie et l'empoisonne : Fégoïsme. 

— De sorte que le saint de l'avenir, quand môme il ne mar- 
cherait pas nu-pieds et ne porterait pas un sac et une corde, en 
réalité, ne saurait être qu'un nouveau François adapté à des con- 
ditions sociales et intellectuelles différentes, mais animé du même 
esprit, obéissant à la même impulsion ? 

— Je le reconnais, mon Père; toutefois n'avez-vous pas indi- 
qué vous-même l'insurmontable difficulté ? « Les conditions in- 
« tellectuelles, )> avez-vous dit. Or le progrès de la pensée réflé- 
chie n'est-il pas en flagrante contradiction avec tout mysticisme? 
Ne sera-t-il pas aussi impossible au futur saint François de vivre 
dans une société scientifique, vraiment intellectuelle et critique, 
qu'à l'oiseau de subsister et de voler dans le vide ? A l'alouette 
qu'affectionnait François, il faut l'air, la lumière, les hauteurs in- 



rt,^ LA REVUE BLANCHE 

(l<''linios de lospacc ; à l'àmc inysliqiio, \c charme el rindéfini des 
nivthes»^ des légendes. Or la crilique, mon Père, a tué les lé- 
iiendes, el la réllexion pliilosoplii(|uc, laissez-moi vous parler en 
lonle sincérilé, a l'ail évanouir les vieux mythes rolioioux sur 
lesquels se fonde votre lliéoloj^ie. 

— i'ai'le/., cherlils; oui, soyez sincère; c'est la première con- 
dition de toutes les vertus chrétiennes ; donnez-moi quelques 
exemples qui me permettent de me faire une idée de ces difficul- 
lés, de ces impossibilités. qui s'opposeront désormais, dites-vous, 
à toute lloraison de vie mystique. 

— Puisque vous y consentez, je choisirai deux exemples, mais 
je vous en avertis, je vais droit au cœur du sujet. Et d'abord un 
exemple de crilique appliquée à la résurrection du Christ. Notez 
bien, mon Père, que je ne me demande pas si, a priori, la 
chose est possible ou impossible... Notre pauvre intelligence, 
en dehors des impossibilités logiques, ne sait rien, absolument 
rien, sur les impossibilités réelles. « Si une chose existe, c'est 
qu'elle est possible », disaient les scolastiqucs, et c'est, en effet, 
tout ce que l'on peut dire. Mais un fait n'est un fait que lorsqu'il 
est convenablement attesté: or, si j'ouvre les Evangiles sans 
jirévention, ({u'est-ce que j'y trouve relativement à la résurrec- 
tion du Christ? Des divergences ou contradictions que l'on n'ar- 
rive à pallier que par des prodiges de subtilité, de vrais tours de 
force exégéliques. L'apparition à Magdeleine est racontée d'une 
façon tout autre par Jean que jtar Matthieu et, afin de mettre 
d'accord Matthieu et Luc au sujet des visionsdes saintes femmes, 
il faut supposer, uniquement pour lesbesoins de la cause, ([u'elles 
ioiiuaieiit plusieurs groupes distincts, l^uc, d'ailleurs, ne con- 
ii;iil que les apparitions à Jérusalem; rien de la Galilée. C'est 
en (ialilée, au contraii-e, que, d'après Matthieu et Marc, 
Jésus donne rendez-vous à ses apôtres; c'est en Galilée qu'ils 
reçoivent la mission de prêcher l'iiivangilc par toute la terre, 
scène solennelle que l'auteur de la linale de Marc semble avoir 
localisée prés de Jérusalem. Tous ces détails contradictoires 
Irahisseul un remaniement, une altération des témoignages j)ri- 
initifs, ou tout au moins le trouble, la surexcitation de l'imagi- 
nalion, l'absence de cette observation calme etméthodique sans 
la(|U(llr un fait, surtout un fait surnaturel, ne saurait être cons- 
taté. l);iilleurs, les yeux qui ont vu le corps du Christ ont aussi 
attribué des corps aux anges, des corps élincelants comme l'é- 
clair et des vêtements blancs comme la neige; les Apôtres ont 
conteni|)lé le ( Jirist montant dans les airs, saint Paul l'a entendu 
lui parler (\u li;iid du ciel, comme si le séjour de Dieu, selon 



SOUVENIRS d'assise 89 

l'anliquc croyance clialdécnne, était situé au-dessus du firma- 
ment, voûte solide à laquelle seraient accrochées les étoiles... 
N'oilà qui suffit à déterminer la vraie portée, à donner le ton de 
ces passages de FEvangile ; il s'agit évidemment de visions, non 
de perceptions réelles. Je ne conteste donc point la sincérité des 
premiers disciples, je n'attaque pas leur foi si profonde, si 
joyeuse, si féconde, en la résurrection de leur Maître. J'affirme 
seulement que nous n'avons aucun témoignage qui ol)lige à con- 
sidérer cette résurrection comme un fait d'ordre physique, ma- 
tériel. Il serait facile d'étendre l'emploi de cette réllexioii cri- 
tique à des questions analogues; je préfère arriver à l'autre 
exemple, d'ordre métaphysique, sujet capital, certes, fonda- 
mental : l'existence de Dieu. Vous frémissez d'indignation... 

— Nullement, cher fils, et je vous dirai tout à l'heure pourquoi 
vos hardiesses me laissent calme et confiant. 

— Vous me rendez confiance à moi-même. J'avais peur que 
les plus vénérables des habitudes acquises vous inspirassent une 
insurmontable répugnance à l'égard de toute critique appliquée 
à cette croyance universelle et nécessaire de Ihumanilé. Les 
expressions dont je me sers vous prouvent que ce n'est pas en 
sacrilège que je touche à l'arche sainte ; doué d'intelligence et 
de réflexion, je crois rendre hommage à la Divinité en usant de 
cette intelligence et de cette réflexion pour contrôler ce que les 
hommes ont affirmé relativement à son existence et à ses attri- 
buts. Je pourrais reprendre l'éternelle objection : l'existence 
d'un Dieu bon est incompatible avec celle de tous les maux qui 
nous torturent. De fait, on ne s'est jamais tiré de la difficulté 
qu'en escamotant les droits de l'individu au profit de l'espèce. 
Dieu n'agirait que par des lois générales. C'est inacceptable, car 
on n'a pas le droit, en métaphysique, d'escamoter môme un 
atome. Ou bien, on affirme que l'individu trouvera compensation 
à ses maux dans une autre existence ; or c'est un cercle vicieux, 
car on prouve d'autre part la réalité de la vie futilreen s'appuyant 
sur l'idée d'un Dieu bon et juste. Mais laissons cette difficulté et 
envisageons l'ensemble des arguments que l'on appelle les 
preuves de l'existence de Dieu. A la vérité, ils nous font sentir 
qu'il est quelque chose au delà des phénomènes et des séries de 
causes secondes ; ce quelque chose nous est manifesté par un 
sentiment sui generis que nous appelons sentiment ou idée de 
l'absolu, de l'Infini, du parfait. Xbus le possédons, ce sentiment, 
puisque nous distinguons nettement l'infini de l'indéfini, par 
exemple, ou de l'inconnu. Sans doute, mais qu'est-ce que cet 
infini, cet absolu, ce parfait? Impossible, complètement impos- 



!>'> LA REVUE BLANCHE 

sil>lo tl'orliculoi- quoi que ce soil. 11 \ a, je lésais, les analogies, 
les images, mais, pour en us(m- sans trop d'inconvénients, force- 
est hicn d'adjoindre à ces notions d'origine psychologique : 
puissance, honlé. causalilé, etc., un adverbe ou un adjectif et de 
dire : in/inimenl l)on, loiil puissant, cixusc première, raison siif- 
jisanli'... Ur ces adverbes et adjectifs réintroduisent précisé- 
ment la notion d'inlini, d'absolu, qu'on prétendait expliquer. 
Avouons-le donc, ce sentiment primitif de Finlini, de l'absolu, 
délie toute analyse. De la notion d'espace, le géomètre peutlirer 
celles de plan, de ligne, de point; de l'absblu, le métaphysicien 
ne saurait tirer que l'absolu. Ou'il égrène, s'il lèvent, le rich< 
chapelet des synonymes : infini, parfait, idéal, — il ne fait que se 
répéter; ce n'est pas une analyse, c'est une tautologie. Le méla- 
])hysicien devrait donc se borner à conclure : Nous avons du di- 
vin une notion irréductible et qui possède une valeur objective 
tout autant que nos sensations. Pas plus que nos catégories de 
temps et doijpace, pas plus que nos impressions sensibles, elle 
ne saurait être traitée de vaine illusion. El c'est tout. Le surplus 
est du domaine de l'image et du myllie. Or l'image est vraie en 
tant qu'elle se ])eut associer à un sentiment vrai ; en elle-même, 
elle n'est qu'une fiction et ne doit pas être prise pour une réalité. 

— Mais les théologiens ont toujours fait cette dislinrtion entre 
l'image et l'idée. 

— Ils l'ont faite en thcorie ; en pratique ils ont traité l'image 
comme une réalité objective; ils ont tiré des conclusions relatives 
à la bonté, l'intelligence, la puissance divines, «omme si l'on 
pouvait apj)li(|uer à des images le raisonnement logique. Dieu, 
le roi du ciel, conçu à la ressemblance d'un monarque oriental, 
accordant ses faveurs, sei> grâces, à qui lui plait, faisant des 
prodiges au bénéfice de tel ou tel, voilà ranti(|ue image chal- 
déeiine et judaïque qui est la base de votre théologie. Au lieu 
de l'envisager connue une chose en soi, rendez à ce mythe sa 
vraie valeur, sa valcm- (r/'//ir//or//(' dont jiarlent les théologiens 
eux-mêmes ; je ne m'oppose plus alors à ce que l'on s'en serve, 
moyennant les explications nécessaires, dans les chants, la j)oé- 
sie, le culte, mais avouez qu'il ne représente pour la penséepure 
qu'un syud)ole dont les éléments sont em|)runtés ù une forme de 
civilisation depuis longtenqis dépassés, à une conception de la 
royauté «pii nous i-épngnr'. 

— \ ous admettez l)i(Mi toutefois (pic 1 infini est la cause du 
Uni et que, la cause devaid contenir éminemment ce qui est 
dans r<'IVel, on a le droit de dire «pie Dieu est infiriiment bon. 
puissant... 



SOUVENIRS D ASSISE î)i 

— Appliquera l'Infini les concepts de causalité, dinlcUigence, 
de bonté, etc., fournis par rexpéricnce. ce n'est pas plus avoir 
une idée que de dire : Cercle cari'é. Iniinimont bon, infiniment 
])uissant, équivalent à infiniment fini. Appeler \)\eu ]^ première 
cause, c'est l'inféoder au temps, comme c'est l'inféoder au nom- 
bre que de soutenir avec les panthéistes que Dieu et le 
monde ne font qu'une substance. Au point de vue de l'intelli- 
gence pure, nous pouvons et devons seulement affirmer que 
l'esprit humain n'exprime pleinement sa conscience de l'être que 
que par le doublet : fini el infini, comme pour cet autre : subjec- 
tif e/ ol)jectif — tout aussi légitimement. Quant aux rapports du 
fini et de l'inlini, la pensée pure n'en saurait rien dire, sinon que 
le fini et l'infini sont deux aspects de la Réalité et qu'ils se con- 
cilient en elle d'une manière qui demeure pour nous mystère 
imi)énétrable. Tout le reste est image et mythe. Or ce sont ces 
images, ces mythes qui, naïvement pris à la lettre, ont excité 
lenthousiasme. nourri la charité d'un François et d'une Claire; 
ces mythes évanouis, le mysticisme pourra-t-il subsister? 

— Mon ami, tant que l'homme ne sera pas un pur esprit, la 
pensée pure demeurera une abstraction. L'imagination et la sen- 
sibilité sont essentielles à l'homme aussi bien que la raison. Le 
" Dieu sensible au co:ur » symbolisé par les images un peu 
grises de la métaphysique, par celles plus colorées delà religion, 
n'est donc pas près de disparaître de la conscience de l'Huma- 
nité. J'en dis autant du sentiment de notre dépendance par rap- 
port à l'infini, dépendance symbolisée par la prière sous forme 
de d'amande. D'ailleurs, n'attribuez-vous pas au symbole, au 
mythe, plus d'importance qu'il n'est convenable? Ce n'est point 
le miroir qui fait la beauté du visage et ce n'est pas le mythe qui 
donne sa valeur à l'Ame. Frère Elle admettait les mêmes mythes 
que saint François et leurs vies furent si différentes! C'estl'âme 
vivante, bonne et belle, qui fait la bonté et la beauté du mythe, 
en l'interprétant. Et quand elle ne peut plusse retrouver, se re- 
connaître dans un mythe et s'en servir, comme parlent vos sa- 
vants, pour s'autosuggestionner, elle le délaisse et en crée d'au- 
tres. Ce merveilleux pouvoir idéalisateur et créateur de l'àme 
humaine n'a point de bornes, et voilà pourquoi je ne suis pas in- 
quiet relativement aux saints de l'avenir. 

— - jMais, pour vous-même, qu'en pensez-vous, mon Père ? 

— J'appartiens, mon cher fils, à une génération qui a pris, 
elle aussi, à peu près à la lettre les formules métaphoriques et 
mythiques. Je ne parviendrai jamais facilement à en dégager 
mon esprit : néanmoins, je comprends les exigences d'une peu- 



92 LA REVUE BLANCHE 

séc plus exercée, |)lus api)rofondie, cl vous avez reconnu vous- 
nuMnc (|ue si les lliéologiens ont verse, en pratique, dans lor- 
nicre populaire, en théorie, ils ont l'ait déjà les distinctions 
dont est si fière la pliilosopliic moderne. La formule : « Dieu 
n'existe pas, il est », se trouve équivalemment dans les écrits 
t\u pseudo Denys TAréopagite, et c'est l'apôtre saint Paul (jui 
pai'Iait du « Divin » aux Athéniens sur la colline d'Arè.s. 11 y a 
donc des jalons et comme des pierres d'attente pour les cons- 
tructions de l'avenir. Ouels sont, du reste, les résultats de votre 
implacable critique ? Jésus n'est pas matériellement ressuscité ; 
mais qui soutient encore de nos jours qu'il soit matériellement 
« descendu dans les régions ijiférieures de la terre », comme 
l'enseigne pourtant saint Paul ? Vous ne niez point le fait même 
des visions que conlirment tous ces témoignages d'ailleurs si 
divergents quant aux détails; or, pour em|)loyer les expressions 
(le luii de vos penseurs, rien n'ernpôche de considérer ces vi- 
sions comme des « hallucinations véridiques ». Elles se seraient 
produites dans l'imagination des apôtres et des disciples sous 
l'inlluence de leur conviction — conviction justiliée ])ar les faits, 
ayant donc une valeur objective — ([ue le Christ vivait désormais 
de la vraie vie et agissait en eux et par eux pouj- fonder son 
Église. La même force mystérieuse et divine (jui ciéait par eux 
le christianisme, créait en eux ces visions. Oue les inuigina- 
tions des premiers chrétiens aient revêtu un caractère judaïque 
fortement accusé, que les disci})les n'aient pu se représenter leur 
Maître survivant autrement qu'avec un corps matériel qui, tout 
éthéré (pie nous le représente saint Paul, n'en est pas moins un 
corps, que cette survivance par conséquent ait pris la foi'ine 
d une résurrection, rien à cela de surprenant. Si donc la lésur- 
l'cction cesse d'être considérée comme un fait d'ordre physique, 
elle demeure un fait d'ordre idéal et conscu've, sous son vêle- 
ment imaginatif, toute sa valeur. Voire critique, bien loin d'a- 
néantir les dogm(;s, les purifie ; elle les recrée, les réinvente, les 
revèl de nouvelles formes moins matérielles, plus psychologi- 
ques, et toujours le même fonds divin de conscience trouve en 
en eux son exjiression. J'en dirai autant de votre mélaphysi(pie: 
le mythe du Dieu personnifié s'évanouil, le sentiment de l'exis- 
teiice du Divin subsiste inébranlable, inattaquable Que si, pour 
satisfaire voire imagination de philosophe, au lieu de diie : Je 
crois en Dieu, — vous jn-éférez dire : Je crois à la valeur objec- 
tive de l'idée de Dieu, — je n'y vois pas dinconvénienl, sauf si 
vous i)arlez h des simples qui ne vous comprendront point. 
— Ce n'est pas mon inuigination de j)hilosophe que je satis- 



SOUVENIRS d'assise qS 

fais, mon Père, c'est ma conscience que je soulage. Eh bien ! 
non, nous n'en voulons plus de ce Dieu infiniment juste qui 
punirait les crimes jusqu'à la quatrième génération et se per- 
mettrait tous les arbitraires, toutes les partialités; de ce Dieu 
infiniment bon qui torturerait l'éternité tout entière ceux qui ne 
l'ont pas aimé! Nous prétendons chercher et trouver une 
manière moins dangereuse, moins sujette à l'abus, d'objectiver 
notre sens du Divin. Cette première formule modifiée, les autres 
se transformeraient d'elles-mêmes. Par exemple, si nous 
employions, au lieu de l'image populaire, l'image stoïcienne — 
vous voyez, mon Père, que je ne m'illusionne pas ; j'accepte la 
nécessité où nous sommes de ne pouvoir penser sans image — , 
si, dis-je, au lieu de parler d'un Dieu personnel, nous parlions 
de l'éternelle Loi d'après laquelle la beauté, la bonté, la justice, 
se réalisent dans le monde, la Prière ne serait plus la supplica- 
tion d'un mendiant intéressé, mais l'effort énergique, accompa- 
gné de paroles et de souhaits, pour cette réalisation du Bien ; le 
-Miracle, sa réalisation 'même où éclate évidemment une force 
supérieure à celles que nous voyons en jeu dans les combinai- 
sons purement mécaniques... 

— Et l'Évangile, la Morale ?... 

— L'Evangile, mon Père, il serait de la sorte débarrassé de 
sa gangue de croyances populaires et de prestiges magiques ; il 
deviendrait l'incontestable révélation du Divin par la vie et la 
mort du Christ, la proclamation incomparable de la Loi de 
justice et d'amour ; dès lors, il serait accepté de toute conscience 
droite. Et la moralité deviendrait une moralité vraie, car 
l'homme se soumettrait librement à sa Loi, non parce qu'un 
maître la lui impose, mais parce qu'il en sent la valeur. Vous- 
même, vous fieriez-vous à un homme qui serait juste parce qu'un 
Dieu a changé l'eau en vin ? Le Dieu-gendarme que l'on prêche 
au catéchisme convient à des sauvages, non à des êtres libres. 
Mais, hélas ! on s'inquiète bien de rendre intelligentes et libres 
les masses populaires! Ce que cherchent, au contraire, les con- 
servateurs qui ont, jDOur ainsi dire, domestiqué à leur profit la 
religion, c'est à restreindre et à entraver la réllexion, de peur 
que l'on ne touche aux vieilles images sur lesquelles reposent 
leurs privilèges et leurs conventions morales. Quant aux simples, 
aux humbles, vous sentez bien que je n'ai point l'intention de 
me séparer d'eux. Je crois trop à l'intime communion de tous 
les êtres pour m'enfermer dans ma personnalité orgueilleuse et 
pourtant moralement si indigente. Je veux prier avec eux; tout ce 
que je réclame, c'est le droit d'envisager comme relative et tran- 



f)i LA lŒVUE BLANCHE 

siloirc, irloniKiltlc ])ar conséquciil, leur iiianiôrc de parler de 
Dieu. Je ne suis pas agnoslique, |)uisque jariiruie le Divin ; mais 
<|n*esl-ce que le Divin? La eonceplion que j'en i'onuule est ini- 
parl'aile et subordonnée à ma conslilution pliysicpie et inlellec- 
luelle : dès lors, je ne saurais trouver non plus l'absolu et le 
délinilil" dans le (".lirist lui-même ou dans l'Eglise (pii le i-epré- 
scntc et continue. La vérité est dans le Christ et dans i"Lglise, 
•je le reconnais, mais elle n'y réside que dans loj'ientation géné- 
rale donnée à la pensée et à Tactivité; il reste à adapter cette <ii- 
reclion aux eondilions scientifiquement constatées de la réalil»'. 

— Mais, cher lils, saint Paul l'a |)roclamé il y a longtemps : 
«■ Actuellement, nous vovons au moven d'un miroir, dune 
(' manière ohscure: plus tard nous verrons face à face... Alors. 
« les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la connais- 
« sance disparaîtra, car nous connaissons partiellement et nous 
(' prophétisons parliellcment, mais quand ce qui est parfait sera 
« venu, ce qui est partiel disparaîtra... Seule la Charité est 
« éternelle. » 

— Ah ! sans doute, mon Père, mais aussitôt lu, aus.sitôL oublié; 
le théologien n'en est pas moins arrogant, lEglisc moins intolé- 
rante, moins despotique, moins impérieuse dans sa prétention 
à Iransformer le croyant en automate religieux. 

— Mon cher enfant, c'est le cas de vous dire avec l Ecriture : 
(' Allez-voir les Heurs des champs, comme elles « croissent » 
d'une manière lente et imperceptible. (Tesl aussi la loi du pro- 
grès dans rilumanilé. Sept cents ans avant Jésus-Christ, le pro- 
phète Osée disait déjà au nom du Seigneur: « Ce que je veux, 
'< ce ne sont pas les sacrifices, c'est la bonté. » El les nations 
(•hréli<'imes en sont encore à s'entr'égorger !... Al'lirmons donc 
r Idéal, mon ami, mais, sachant j)ar noli-e expérience person- 
nelle combien il en coûte de le mettre en pratique, n'ôlons pas 
à rilumanité les moyens si humbles, si inqiarfaits soieni-ils, ([ui 
laidenl à en réalisci- (pielques traits. A ceux qui les acceptent 
machinalement, |>ar |iure habitude ou sans les comjircndre, 
exjiliquons le vrai sens, la haute portée morale des dogmes, 
«les cérémonies qui nous viennent du Christ. (îroyez-moi, leur 
contenu idéal n'est pas jirèt d être épuisé ; je puis donc — et j(î 
dois — en user sans que l'on me taxe d'hyjiocrisie. D'ailleurs, 
si j'ai foi en l'i'Aangiif^ j'ai foi en la liaison, <>t je salue d<' loin 
lo jour où les découvertes de la critique et des sciences natu- 
relles ayant été vulgarisées, l'Iiiglise en tiendra compte dans les 
formules de son enseignement. Laissez à ce grand organisme 
humano-divin le temps d'éliminer certains éléments désormais 



SOUVENIRS d'assise ()5 

sans valeur qu'il s'était assimilés à Jérusalem, dans la vieille 
Home, à Byzance ou dans les Écoles du moyen âge, et alors 
s'efTeclucra la conciliation de la religion et de la science, parce 
que leur rôle réciproque sera nettement compris : à la religion 
d'entretenir dans les tUnes le sens de l'idéal, de ce qui doit être ; 
à la science de nous faire connaître clairement les exigences de 
IfX réalité ; à l'individu, de se rendre maître consciemment de 
ces deux forces, de les unir, de les composer entre elles et de 
vivre d'après leur résultante. Plus l'Humanité progressera, 
mieux on comprendra que l'Evangile, l'Eglise, ne sont pas des 
machines distribuant toutes faites la vérité et la force morale, 
mais des secoui'S providentiels destinés à soutenir, exciter, 
l'individu dans son effort continuel vers le mieux, ('ar lien ne 
se fait, aucun progrès ne se réalise, que pai* l'individu ; d'autre 
part, comme dans toute évolution véritable, le progrès ne peut 
s'imposer du dehors et de vive force : il doit venir du dedans. 
" L'Église, répète souvent un de mes amis, l'Église, un jour, 
« fera son protestantisme, et celui-là sera la fin de l'autre. » 
Encore une fois donc, je vous le recommande, ne brisez point 
avec la vieille tradition catholique; soyez de ceux qui peuvent 
dire avec le Christ : « Je ne suis pas venu pour détruire, je suis 
« venu pour amener les choses à leur perfection. » Mais voici la 
basilique ; entrons et, chacun à notre manière, prions ! 

Nous pénétrâmes dans l'église inférieure et, après avoir jeté 
un regard sympathique aux fresques de Cimabue, de Giotto, de 
Simone Martini, nous descendîmes dans la crypte construite au 
commencement de ce siècle au-dessus des restes du Petit Pauvre 
d'Assise : des colonnes grecques, des dorures, une voûte pei'nte 
en vert... Je haussai les épaules en regardant le bon capucin. 
Il me répondit par un sourire qui signifiait : Soyez plus indul- 
gent I Ce qui vous exaspère, c'est ce qui vient des hommes ; 
élevez jdus haut votre cœur !... Je me mis à genoux. Le Divin, 
pensai-jc, est inépuisable. Sous quelle forme se réalisera sa 
nouvelle épiphanie ? Et quel sera l'élu, le héraut de l'Évangile 
mieux compris, qui remplira les cœurs de joie et d'amour ? L'n 
pauvre, un simple d'Onibrie, comme jadis?..; Ou plutôt, un 
ouvrier de nos usines ;\.. Et les paroles du psalmiste, me 
vinrent aux lèvres : « Envoyez votre esprit, votre souffle créa- 
(' teur, et vous renouvellerez la face de la terre ! » 

ABBÉ Marcel Hébert 



Le Consolateur 



(1. 



CHAPITRE VI 

LA DERNII-RE GOUTTE d'i-AU FAIT DÉBORDER LE VASE 

De toute une lente semaine, Daniel ne cessa de récrimi- 
ner contre soi. de s'accuser, de se hanter lui-même. 11 s'im- 
posait naïvement des manières de mortifications d'ailleurs 
bénignes auprès de la torture continue dont son cœur était 
ravagé. Ses larmes le noyaient; au fond de son cerveau, il 
sentait germer la folie ; il ne marchait plus que courbé. 

Ah! comme il excusait Lagarde, maintenant. Il avait ap- 
pris ce qu'il coûte de garder pour soi seul une lourde peine. 
Un obsédant besoin d'épanchement le tourmentait. Vingt 
fois, à bout de courage et de force, il faillit tout conter à 
Mme Mellis. Elle aurait, certes, compris son angoisse, 
trouvé des paroles précieuses, évangéliques, gonflées d'es- 
poir, et qui, pareilles à des fruits juteux, eussent coulé en 
lui une douceur très fraîche. Mais au dernier momenttou- 
jours, il différait, et s'enfonçait dans une souffrance déserte, 
suspendu au souffle d'Hélène dont il guettait les moindres 
variations. 

Or, il se crut sauvé. Lagarde nageait dans la joie : Hé- 
lène allait mieux! Elle-même le disait en souriant. Elle 
n'avait presque plus de fièvre, mangeait peu, mais se trou- 
vait de l'appétit. Et elle faisait des projets : au printemps, 
le chemin bordé d'aubépines... Elle se montrait d'aimable 
huineur, gravement se soignait : elle voulait guérir. 

De quelques svmptômes ténus, l'employé nourrissait sa 
facile espérance. 

— Elle va mieux, n'est-ce pas, docteur? 

— Oui... oui... m.^i-honnnit M. Grandjean. mais il f.int 
attendre. 

11 connaissait d'expérience le <"' mieux ;> des poitrinaires: 



(0 "Voir La revue blanche des 1", 15 août et l" septembre 1902. 



LE CONSOLATEUR 97 

apaisement dernier, qui les mène très mollement, très sim- 
plement, à l'agonie — comme au sommeil. 

Daniel, non sans quelque orgueil, s'approuvait : 

— La mauvaise période est passée; le conseil était bon. 
A Paris, elle serait déjà deux fois morte. 

A chacune de ses quotidiennes visites, il puisait une 
nouvelle confiance auprès d'un Lagarde exalté, frémis- 
sant, sûr de la radieuse issue dont il lisait à toute minute 
la promesse au visage adouci d'Hélène. Daniel ne crut 
point faire mal en se relâchant quelque peu dans son ami- 
cale sollicitude. Lagarde s'en aperçut à peine, absorbé qu'il 
était par cette imaginaire renaissance. Le médecin ména- 
geait le pauvre homme, 

— J'aurai toujours le temps de le prévenir. 
Il eut tort. 

Depuis deux jours, libre d'inquiétude. Daniel s'était tenu 
paresseusement au jardin. Après une longue promenade, il 
poussait jusqu'à la petite maison rose, d'un pas traîné, par 
acquit de conscience, samusant d'un rayon de soleil tardif 
qui mouillait les pinceaux de baguettes nues, lorsque, 
presque à son but, il aperçut, qui refermait la porte fami- 
lière, l'abbé d'Argentières en personne. 

— Que fait-il là? songea-t-il. Une nouvelle connaissance? 
Lagarde ne m'a jamais dit... C'est curieux... 

Il s'arrêta. Une supposition atroce transfixait son esprit, 
clouait son corps. 

— Non... pas possible... 

Quelles folies imaginait-il ? 11 avança. 

— Lagarde ne le fréquentait pas, que je sache... Alors, 
pourquoi ? 

Il eut un élan forcené, 

— Pas possible... 

Et puis, au seuil, il resta apeuré, tremblant. 11 n'osait 
plus entrer. 

Un groupe de voisines, à voix très basse, commérait. 
Sans pudeur, il s'approcha et les dents jointes : 

— Est-ce que ça ne va pas à côté? demanda-t-il. 
On lamenta. 

— Mon bon monsieur! c'est-à-dire qu'elle agonise. 



< ■'' I.A REVUE liLANClIK 

— F.l... 

— On m'a réveilléeà cinq heures, à grandscoupsde poing 
dans l'auvent, pour cherclicr le médecin. 

— Et il n'y avait plus rien à faire, comme dejuste. 

— Ah I c'est la fin finale... M. l'abbé en sort. 

— Pauvre petite chime ! 

Il V eut des signes de croix. 

Daniel en demeurait à la première phrase. Son regard 
s'hébétait, balançait dans le vide... Sans remercier, sans 
même saluer — et sans entrer, d'un effort brusque, il re 
tourna. 

— Et quoi?... comme ça?... tout d'un coup?... Quand 
pas plus tard qu'avant-hier?... je déraisonne... Et on ne 
m'aurait pas prévenu?... Je deviens fou... 

Il exagérait sa divagation, cultivait son dcnite, se débat- 
tait contre l'irrévocable, affreusement... Des pas...Lagarde 
était à ses trousses... 11 courut... Devrait-il voir cette ago- 
nie ?... Son œuvre î... L'a II ;iit-()n traîner de vaut sa victime?... 
Loin... loin... plus loin... 

— Oui ! assassin 1 assassin ! 

Au fond de sa chambre, prostré, gémissant, hurlant, mor- 
dant ses draps, frappant sa sonore poitrine... — il espérait 
et désespérait tour à tour. 

— Mais... elle n'était pas morte... encore ?- 

— FJ'e l'est! maintenant. 

— (k' pendant? 

— CJn va s'jnner: la nouvelle approche. 

— Rien encore... Une minute de gagnée déjà... 

— Ce sera pour la suivante... 

— Encore point... Si elle \it cette minute, pourquoi ne 
vivrait-elle pas l'autre ?... puis l'autre... jMiis l'autre... 

— Attention !... 

— Non... non... puis lautre... 
Et ainsi de suite, indéfiniment. 

11 ne déjeuna guère. Vers deux heures, toujours sans nou- 
velles, las de douleur et d'arguties. "' ne sachant plus, :«' il 
arpentait le jardin, quand, dans la rue, il entendit s'inter- 
peller deux femmes. Un sourd instinct le poussa contre la 
grille. Il prêta l'oreille. 



LE CONSOLATEUR 9^^ 

— Elle vient de -?: passer „. J'ai rencontré la voisine qui 
portait un cierge. 

Daniel sortit. 

— Qui est mort? \"ous dites que quelqu'un est mort? 
Vous avez dit? 

Il parlait rude. La vieille, d abord surprise, répondit ; 

— Oui... chez les Parisiens... la dame... 

Il fût tombé. Il s'arcboutait au mur. Des voix traînées, 
il percevait le son, point le sens. Elles s'éloignèrent. 

Alors, à grand peine il rentra, les jambes molles, lachair 
flasque et Tâme vidée, gagna le banc, s'affala — et sans 
pleurs, sans remords, sans pensée, oublia d'exister, long- 
temps. 

Un grand frisson secoua sa détresse... Il se dressa... Sa 
figure était contractée... Comme d'une artère béante un jet 
de sang bouillant, quelle brutale image fusait dans son 
cerveau, emplissait sa tête, choquait son crâne? 

Lagarde 1 — Oui! maisdésespéré... réclamantdescomptes... 
vengeur... Daniel le voyait... le touchait... les oreilles bat- 
tuesdimprécations. . .lesveuxfouillés de regards féroces. . . — 
le suppliait, et avec lui suppliait sa propre pensée, qui cou- 
lait, coulait, ramenant Lagarde. toujours... 

Mais quel Lagarde? Un autre : apaisé, pardonnant, sans 
rancune 1 et des pleurs, et des étreintes, et des cris... 

— Ah 1 parlez-moi î consolez-moi 1 

Daniel parlait, consolait, tarissait ses larmes... Daniel 
les buvait une à une, à même la joue ou l'orbite, amères, 
salées... Sa gorge en brûlait... Et ce go.ût horrible ! — II 
cracha... 

En troupeau passaient les images féroces... L'enterre- 
ment... L'affreuse minutie des préparatifs... La chambre... 
La morte... (Il la faudrait veiller, i La mise en bière... (Un 
coup de main !i La levée du corps... Le cortège... — Il con- 
duisait le deuil. Lagarde au bras... Il le traînait, lui Daniel, 
qui ne pouvait déjà mettre un pied devant laufre!... Et 
l'église obscure... les chantres... le serpent... les prières... 
— pas d'orgue... Et le cortège encore... — 11 conduisait le 
deuil... La dure montée au cimetière... Les rangs de tom- 
bes... la fosse... l'eau bénite... Et quoi?... quoi? «: Ploc ! » 



Kxi LA REVUK BLANCHE 

Ce bruit? La première pelletée Je terre tombait sur le 
cercueil... 11 l'avait entendue, entendue aussi net que le 
craquement de cette feuille raidie à la muraille... « Ploc! » 
11 bondit. 

— Non... non... pas cela... pas cela... Tout plutôt que 
cela:... 

Fouettée de craintes, sa volonté se réveillait. 

— Madame est là? 

— Non. 

— Tant pis... \'ous la préviendrez que je pars. 

— Monsieur p.. 

— Pour Paris... 

— Par... 

— Quelques jours... une semaine... je -ne sais pas au 
juste... Knfin, j'écrirai... 

— ^ Mais... monsieur ne peut pas attendre... 

— A l'instant même... Faites dire aux Carrières qu'on 
attelle et qu'on me prenne ici... 

Félicie s'effarait. 

— Et vitel 
Elle obéit. 

Haletant de hâte, il bourra de linge une antique valise, 
passa un vêtement propre, se munit d'argent, et le chapeau 
sur la tête, attendit. 

La voiture arrivait. 

— Je devrais avertir Lagarde... Non 1 non! je suis sensé 
ne rien sa\'oir... Une fois là-bas... 

II monta. 

— A la gare... 

— Bon. 

— \'ous prendrez par le quai... 

Le garçon de ferme lança un large coup de fouet, la ju- 
ment s'enleva — et Félicie sur le pas de la porte resta seule 
à voir fuir le cabriolet, point encore revenue de ce départ 
inopiné et sans adieu, 

Moinsd'une demi-heure après, le timbre sonna. Victoire, 
la femme de ménage, venait de la part de M. Lagarde an- 
noncer l'événement à M. Mcllis. Passé la première épou- 
vante et la fièvre empressée dont jusqu'au dernier souflle 



LE CONSOLATEUR lOi 

il avait veillé son Hélène, le malheureux veuf, seul et sans 
emploi, réclamait Tami cher. Victoire reparut. 

— Sans lui?^... il vous suit?... il arrive?..^ 

— Mon pauvre monsieur... il n'est pas là... 

— Loin?... aux Carrières?... Il va rentrer bientôt?... 
Répondez!... 

— C'est qu'il est parti pour Paris? 

— Il est... 

— Parti pour Paris... il n'y a pas une demi-heure... 

— Lui... lui 1 me laisser... justement... quand... 
Il sanglotait. 

— Aussi... je devais l'avertir plus tôt... avant la fin?... Il 
est parti ?... Mais pourquoi ?... Qui est-ce qui l'appelle?... 
Pas pour longtemps au moins?... 

— Eh! peut-être .bien huit jours. 

— Huit jours! — Je télégraphie... Il faut qu'il revienne... 
Il reviendra... On a l'adresse... Courez demander La- 
dresse... 

Et sans tarder, il rédigea en lettres tremblées, la dé- 
pêche. 

— L'adresse?... vite... 

— Il est parti, sans rien laisser... 

— Comment cela? sans... 

— Oui ! Mme Mellis ne l'a pas... Il doit écrire. 

— Ah! c'est fini... fini... 
IJ ruisselait de larmes. 

— Un peu de patience... Aussitôt reçue, vous l'aurez,.. 

— Mais... quand... reçue? 

— Dame... 

— Et d'ici là... 

Autour de lui. sur lui, il sentait la maison funèbre, 
muette, glaciale, et tout près, derrière le couloir aux deux 
m.inces cloisons, la morte... Ici? sans ami, sans paroles, 
seul? La solitude le prenait comme un vertige. L'angoisse 
du matin auprès de celle-ci comptait-elle? // était seul... 
Et sa détresse épouvantée ne pouvait qu'espérer de ne 
durer pas trop. 

— Pourvu qu'il soit rentré pour la cérémonie... encore... 
Elle n'avait lieu que le surlendemain. 



«Oa LA REVUE BLANCHE 

Daniel Mellis s'était montré lort Sime en n'attendant 
point la voiture publique, employée deux fois par jour, à 
heures fixes, au service du chemin de fer. Le cabriolet passa 
la Seine, frôla Mosny, suivit hi grande route. Le plein vent 
froid s'engouffrait dans la capote relevée, et cinglait, A 
chaque borne blanchissante, Daniel déposait un peu de son 
inquiétude. Le garçon de ferme parlait, de voix jeune et 
joyeuse: il montrait la campagne nue, cultures tardives et 
labours... La jument trottait. Rouge et doré-, le bois des 
Hêtres... les lignes de pâles peupliers en avenue, le long 
de l'étang; un château; le passage à niveau; le village 
d'Everly — et son cimetière... Daniel, nK)ins distrait, tourna 
la tête. La plaine encore et, dans un bouquet d'arbres, la 
petite gare... On y fut; la cour était vide; au jardin clos de 
haie se mouraient de roux chrysanthèmes. Nulle sonnerie : 
le train ne passait pas avant une heure. Allait-on rattraper 
Daniel? 11 renvoya la voiture, ilâna, eul deux alertes, 
ne respira librement que lorsque sur la \oie tonnèrent les 
wagons, et que la locomotive comme essoufflée, s'arrêta 
brusque. Alors, quand il tint bien solidement la poignée 
du premier compartiment venu, qu'il eut hissé d'un coup 
sa valise et lui-même, sa fuite épouvantée eut la saveur, 
soudain, d'une escapade... Et le train l'emporta, rajeuni de 
six mois. 

A l'autre bout de la même banquette, drapé de châles, un 
monsieur lisait un journal. 
Surtout, point de conversation, songea Daniel... 

Mais cette simple remarque le ramena précisément à ce 
qu'il voulait oublier. Aux vitres embuées, les paysages, fon- 
dus dans la tombée du soir, passaient. Daniel s'imagina la 
pauvre Mme Lagarde en route pour Paris, malgré son con- 
seil, entraînée vers la paix et la guérison. 

— C'est qu'elle vivrait maintenant... 

Le remords renaissait plus âpre, sous le bec à liuile jaune 
et triste qui accusait l'ombre du wagon et la blancheur 
finissante du ciel. Il rêva la chambre, une crise, Hélène, le 
dernier soupir, les draps blancs... Ln flamme du plafond 
tremblait au bout d'un cierge. 

— Et elle n"r"^t plus... 



LK CONSOLA JKUJi 1 <>'5 

Daniel ferma les veux. 

... Était-il parti pour cela? Dans une nuit complète et 
sûre, riieure indécise avait disparu, submergée. Ne pou- 
vait-il penser plus sainement enfin 'r Daniel baissa la vitre. 
Avec l'air glacial le goût de la santé lui vint aux lèvres. 

— 11 est temps de guérir, murmurait-il. 

11 se reprenait tout entier, dans une belle ivresse de ré- 
volte. Le but de son départ se précisait, s'élargissait. C'était 
moins fuir des scènes désastreuses, des devoirs pénibles, 
des efforts périlleux, que reconquérir dans son plus parfait 
équilibre la vie. 11 discuta. 11 répudia la morale factice 
éveillée au fond de son âme contre le bel instinct. 11 blas- 
phéma. 

— Je l'ai tuée... c'est possible... Je suis un assassin... 
parfaitement. Assassin... assassin — et je m'en fiche. Si on 
m'avait laissé tranquille dans mon jardin... je ne me serais 
pas trompé... Quelle idée! me demander des consultations... 
à moi?''... Est-ce que suis médecin?... Ah 1 ah! ah ! 

11 riait. 

— Tout ça', c'est la faute à Lagarde... S'il ne m'avait pas 
surpris un premier jour par des pleurnicheries que je ne 
lui demandais pas, ça ne serait jamais arrivé... S'il n'avait 
pas cru bon de continuer les relations... etc., etc.. 

Et il ne se disait pas : 

— Mais malheureux... quand donc l'as-tu arrêté, éloi- 
gné?,.. Oublies-tu que dès la seconde rencontre, tu l'as 
abordé le premier? 

Tl négligeait tous les faits à sa charge et concluait, cy- 
nique : 

— Je m'en lave les mains... 

Sous le coup du plus récent événement — et le plus ter- 
rible — une réaction salutaire le soulevait. 

— Il faut oublier ces cinq mois, rageait-il, les retrancher 
de mon existence... à coups de hache... Je me libérerai... 

Sa main écrasait son genou. Ingrat : 

— Je dois quelque chose à Lagarde?... C'est lui qui me 
doit tout... Et je l'en laisse quitte... Va-t-il se plaindre? 

Légers, brutaux, incessants, nombreux, comme autant 
de coups de marteau sur la tête d'un clou, les arguments 



loi LA REVUE BLANCHE 

frappaient. L'égoïsme ancien rentrait en Daniel. Par tous 
ses membres il sentit courir un sang vif dont puissamment 
battit son cœur... 11 se pencha... Ses lèvres et ses narines 
aspirèrent... Il n y avait point trop d'air pour ses poumons 
dilatés démesurément... Dans la nuit, Paris s'annonçait 
d'une grande lueur roussàtre. 

— Sept heures... Le temps a passé vite, dit Daniel. 
11 l'avait si bien employé. 

Usines, banlieue, fortifications, faubourgs, murs d'affi- 
ches, ponts de fer, retentissement des voûtes vitrées et 
métalliques, feux rouges, sifllements, entrecroisement des 
rails... On débarquait... Daniel se» souvenait de son pre- 
mier voyage, encore enfant... Une griserie voletait dans 
sa cervelle rafraîchie... Et il fut, sur les grandes marches de 
la gare, dans l'éblouissement de la place où convergeaient 
les larges voies, sa valise posée près de lui en arrêt. 

Il n'avait jadis vu Paris qu'îi travers l'obscur regret d'Ar- 
gentières. Ce lui était une révélation. Subitement il recou- 
vrait ses sens, avec intacte leur délicatesse, entier k' ir pou- 
voir. 11 les exerçait sur le champ à la perception multiple 
des bruits et des lueurs : passants, voitures, cycles, mou- 
ment perpétuel sans lois... Ils s'essayaient, s'étonnaient, 
s'attardaient... Leur jeune joie allait jusqu'au vertige. 

— Où descendrai-je ?... 

Au fait... Point chez la tante de Montrouge, bien sûr... 
A l'hôtel, naturellement — etleplus proche. — Sur les bal- 
cons, des noms dorés luisaient: 

— Hôtrl de Fraiwr... va pour celui-là... 

Il fut tût installé dans une vaste chambre qui donnait 
par une fenêtre sur la place, par l'autre sur la petite église 
Saint-Laurent. Il la jugea très confortable et redescendit 
pour dîner. Son costume provincial manquait quelque peu 
d'élégance, mais il y suppléait par la majesté de sa taille et 
certaine allure de gentilhomme campagnard, qu'il exagé- 
rait à plaisir. Il avait faim. Il élut aux grands boulevards 
un grand restaurant, y dîna cher, capable de toute folie, et 
repu des plus extraordinaires nourritures, il sortit en plein 
épanouissement. 

Plus que le vin, le grisa la foule... L'air brûlait... Le feu 



LE CONSOLATEUR lO ) 

serpentait sur les toits... D'étincelles d'or ou de coulées 
blanches se paraient les façades et les vitrines... Des bras- 
series débordaient aux lisses trottoirs que piétinait tout un 
lent peuple... Cris de camelots, propos de jeunes gens, 
rires de femmes, choc des soucoupes au marbre des tables; 
une rumeur indistincte l'enveloppait, ainsi qu'une tour- 
novante fumée... Frôlements, coudoiements et heurts, la 
cohue le pressait, le poussait, le portait — 11 chancela 
d'ivresse. ..Son exaltation atteignait tout d'un coup à un pa- 
roxysme si aigu, qu'il la dut reposer, amollir un instant à 
la première terrasse rencontrée. 

Il faisait tiède.., Le café était doucemenf amer... La mé- 
lodie tremblante et miaulée d'une valse célèbre s'exhalait 
de la salle, s'atténuait, puis s'affirmait... • Le torrent des 
êtres touchait la table... Daniel s'v replongea bientôt... Il 
frôla, coudoya, heurta, les veux avides, virant de la tête, 
ou du buste, ou de tout le corps, eour n p perdre rien ! O 
spectacle fugace et renouvelé; o marée de chair anonyme 
et sans conscience : se savait-il parmi des hommes? Que 
savii-it-il, pressé, poussé, porté? Des bouffées de sons l'ef- 
fleuraient, des clartés crues forçaient son âme... — Devant 
le noir, il rebroussa chemin... 

Et de nouveau, en sens inverse, plus rapide, il suivit 
l'éclatant trottoir... Obstacles ni contacts ne pouvaient mo- 
dérer sa fougue... Il frémissait d'une émulation physique 
qu'i le faisait s'élancer, se glisser, séparer les couples, de- 
vancer tour à tour chacun. Ses pas doublaient d'ampleur 
et de nombre. Par toute sa chair glissait l'électricité de la 
foule. Il venait, revenait, passait et repassait, sans but que 
celui de se sentir vivre... Avait-il jamais tant vécu? 

'< Tant >/. qu'il fut las. Alors il rentra, s'enfouit dans son 
lit, souffla la Oamme et se disposa à dormir. Sur le point 
de perdre conscience, il s'aperçut qu'il avait négligé d'écrire 
à Mme Mellis. 

— Aujourd'hui ou demain... n'importe..., ronfla-t-il sans 
plus de regret. 

A huit heures, frappa le garçon' : il apportait avec les 
chaussures cirées, le chocolat. 

— C'est bien, posez-le sur ma table... 



Io(> KA KEVUls: llLAiNCJlK 

Et Daniel retomba. 

Bien réveillé, debout, il trouva son chocolat froid, — 
mais le but quand même. Le soleil lavait les marches de 
l'église. Le ciel promettait un beau jour. Comme il sortait, 
rayonnant, sur la porte, il se souvint — et. dans le bureau 
de l'hôtel, griffonna deux mots à la hâte. 

'■' Ma chère mère, 

'^ J'ai dû partir en ton absence, sans t'embrasser. Par- 
•" donne-moi. Mais j'étais attendu. Je ne puis guère te dire 
» combien de temps je resterai ici. Tout cela dépendra de 
'< mes affaires. D'ailleurs je tetiendrai au courant. A bien- 
'< tôt. — N'aie nul souci de moi : rien de grave. 

'' Mille baisers. — Daniel. 

" P. S. Je suis descendu à Thôtel de France, boulevard 
de Strasbourg. ;/ 

Il chantonnait. 

— Une corvée de moins... 

Paris le reprenait d'une autre fièvre. Les rues palpitaient 
non plus d'f.isiveté, mais d'aftairement. Serviettes, toiles, 
cartons, fardjaux, messieurs graves, gamins, trottins. com- 
missionnaires, l'écheveau était bigarré et joveux de ces ac- 
tivités emmêlées. Daniel lui-même se pressait, comme si 
l'attendait la plus sérieuse besogne. Il dut v croire. Et, à 
l'exemple de certains, il s'accorda un temps de repos au 
soleil. L'apéritif traîna jusqu'à midi et la demie, le déjeu- 
ner passé deux heures. 

Digérant, étalage par étalage, il descendit l'avenue de 
rOpéra large et blonde. La limpidité des glaces sans tain, 
les chatoiements des soies froissées, l'arrangement symé- 
trique des gants ou des chaussures exposés, la fraîcheur 
des chapeaux, l'invention des robes, et l'or de chaque en- 
seigne accrochant le soleil, tcnit surprit et flatta son com- 
plaisant regard. Les fontaines jouaient. Les places sem- 
blaient infiniment vastes. A chaque porte du grand magasin 
qu'il longea, soufflait comme une haleine chaude. On en- 
trait : il entra, il subit l'étouffement et b's bousculades. 



LE CONSOLATEUR i <>7 

traversa des halls noirs de monde, criards et clairs d'étof- 
fes, et houleux, baigna dans les délices parfumées que ré- 
pandaient savons, essences, fards, s'en imprégna... Sur les 
phinchers roulants et dans les ascenseurs, par les escaliers 
et les galeries, il se perdit gaiement. Tapis, meubles et 
porcelaines, on lui offrit de tout, il n'acheta de rien... Et 
dans le tumulte des caisses, il sortit, les sens à tel point 
comblés, quil en méprisa la pauvre nature. 

Le pont tremblait. La Seine était mauve et lamée. Les ba- 
teaux-mouches filaient entre les chalands. Daniel s'accouda, 
puis par des rues grises, gagna le Luxembourg, promenade 
aimée de jadis, au temps de son nostalgique séjour. Mais 
il n'v chercha point les coins de paix rêveuse. Il laissa les 
bancs écartés sous les feuilles mortes dormir, et les dahlias 
se figer autour des bassins immobiles. Il préféra la terrasse 
bruyante où mollissait un peuple enfantin d'étudiants et de 
filles, dans l'atmosphère rose qu'enchantait le jour finis- 
sant. 11 imita ce qu'il vit faire, traîna sa canne, et sans 
pensée mauvaise, dévisagea... N'était-il temps de commen- 
cer la vie de fête? Il dîna au quartier latin, but et fuma, 
suivit les jeux, écouta les plaisanteries, rit et rougit,' s'excita 
même, et ne consentit à sortir que lorsque ferma le calé. 
Mais il se vit loin de l'hôtel, en pleine nuit, sollicité par une 
femme... peut-être belle... Et, moins par goût que par com- 
modité, — elle habitait si près! — il la suivit chez elle... 

Telle fut sa première journée. La seconde lui ressembla, 
puis la troisième, malgré quen différât l'emploi... Les rues 
changeaient, et les jardins, et les boissons, et les mets, et 
les atmosphères, — nullement Daniel. Sa surprise inces- 
sante entretenait sa joie... Paris l'enveloppait, l'absorbait, 
l'aveuglait sur ce qui n'était point la minute présente. 
Ainsi avait fait longtemps la nature, au temps d'une loin- 
taine enfance. Il renaissait instinctif au sein de l'artificiel... 
Il rentrait à pas lents, d'un mauvais lieu public... Sa 
fatigue était bonne... Trois heures allaient sonner. Dans 
sa case, entre son bougeoir et sa clef, il trouva une lettre... 
Il la prit, la pesa, l'examina sur les deux faces — et sou- 
dain grimaça... Il s'éveillait au plus doux de son rêve, 
brusquement, comme sous un jet d'eau glacée. 



loS LA REVUE BLANCHE 

— Ma mcre?... quoi?... que me veut-elle?... 
11 monta. Des souvenirs grouillaient, confus. 
N'avait-il rompu toute attache avec...? 11 ne dirait pas 

quoi I 

— Dormons d'abord... nous la lirons après... 

11 la posa intacte sur la table, se dévêtit précipitamment, 
sombra dans un sommeil paisible... 

Au saut du lit, comme il se promenait de long en large, 
en pantalon et en pantoufles, souriant à la glace, à la fenê- 
tre, tripotant machinalement les petits objets posés sur la 
table, sa montre, sa boîte d'allumettes, son portemonnnie, 
il toucha la lettre. 

— Tiens! encore?... 

11 1 imaginait envolée... L'ouvrirait-il? Dans un mouve- 
ment d impatience, il la faillit déchirer et jeter au vent... 
Que venait-on le déranger? 

— Finissons-en ! 

Il l'arracha de l'enveloppe, déjà froissée, et lut. les 
lèvres bourdonnantes : 

'' Mon cher Daniel, 

« Ton brusque départ m'a surprise... C'est la première 
'< fois que nous nous quittons de cette façon. De pressantes 
'' affaires t'appelaient, me dis-tu. Les affaires avant tout. 
" J'espère qu'elles ne te tiendront pas éloigné trop long- 
" temps. Je ne suis pas habituée à ton absence. 

« Sans lesavoir, tu t'es épargné un triste spectacle. Pour 
" être un peu tardive, la nouvelle que je te transmets ne t'en 
''' bouleversera pas moins. Depuisque j'ai appris dans quelle 
''•' intimitétu vivais avec M. Lagarde... j'hésite à le rensei- 
''. gner si brutalement... Il s'agit de... 

— Je bais, dit Daniel, bce. . 
" ... de sa femme... 

— Inutile de continuer... 
Il lut encore : 

'-' Sa pauvre femme est morte... // * 

Et, froidement, sans parcourir le reste de la lettre, bans 
même tourner la page pour juger des proportions du récit. 



LE CONSOLA.ÏEUR i"o 

il replia la double feuille el la rentra dans l'enveloppe. Sa 
main ne tremblait pas. 11 souriait. Les malheurs de Lagarde 
avaient fui sa pensée. Lautomne ensoleillé de Paris le 
requiérait tout... Et sortant, avec les autres objets semés 
sur la table, il ramassa la lettre, sans la voir. 

Le bitume sonnait. 11 semblait élastique. Daniel se lais- 
sait rebondir de pas en pas... 11 visita deux monuments, 
osa une laiteuse absinthe, et préféra pour une fois — d'au- 
tant que s'épuisait sa bourse — aux restaurants élégants 
mais solitaires, le tumulte d'un vaste établissement où, 
sur d'innombrables tables serrées, des bonnes en coquet 
bonnet blanc, servaient une bourgeoise nourriture. Dans 
ce tintamarre de voix, de faïence et d'argenterie, il crut 
manger non plus seulement pour lui-même, mais pour 
tous, et cette sensation nouvelle le dilata de satisfaction. 

Allant paver, il s'aperçut qu'il manquait de monnaie... 
Il atteignit son portefeuille, et en tira un billet de cent 
francs qu'il tendit. En même temps, sans y prendre garde, 
il venait de sortir la lettre... 

— Je lai donc emportée, dit-il. 

Traîtresse, une curiosité inexplicable le piquait... 11 pou- 
vait bien finir la lettre, en digérant... Qu'en craignait-il? 
Son estomac gonflé le rendait incapable de défiance... Naï- 
vement, ir reprit donc sa lecture au point même où il La- 
vai', le matin suspendue. 

<' ... Sa pauvre femme est morte. Tu n'étais pas parti de- 
« puis une demi-heure que U malheureux t'envoyait chér- 
ir, cher. 11 ne pouvait pas croire à ce brusque départ. Par 
<". trois fois, il me tit demander ton adresse, et ta lettre, 
<-' hélas ! n'arriva qu'au matin de la cérémonie, quand il 
« était trop tard pour que tu y vinsses assister. Je crus de 
<f mon devoir d'}' aller à ta place. O mon cher Daniel, je 
« n'ai jamais rien vu de plus lamentable !. Aucun parent 
'r n'était présent ; les Lagarde en ont très peu du reste. 
<■< et tous très éloignés : à peine quelques voisins et quel- 
<■< ques fournisseurs. Le convoi était de troisième classe, 
« sans fleurs qu'un bouquet de notre jardin. M. Lagarde 
'< avait voulu accompagner sa femme jusqu'à sa dernière 
« demeure ; il n'était pas reconnaissable : j'ai su qif'il 



Iio I.A HKVLl': liLANCHE 

« n'avait pas cessé de pleurerdedeuxjours.il se trouvait 
« si faible que le médecin, M. Grandjean, a dû lui donner 
'f le bras tout le long du chemin : il s'est presque évanoui 
'< au cimetière... Pourtant, il s'est tenu à la porte, suivant 
*f l'habitude, pour remercier; il serrait les mains mécani- 
<f quement, comme en songe, mais quand il a tenu la mienne, 
'< son visage s'est éclairci ; il a pleuré, balbutié, j'ai cru 
'< comprendre qu'il me suppliait de venir chez lui au plus 
'< tôt : il voulait me parler. Donc après déjeuner... /> 

Daniel, à plusieurs reprises avait tenté de s'arrêter. Mais 
le récit le prenait, Tentraînait comme à la suite du char 
funéraire, toujours plus loin. Il détourna les yeux. La 
bonne rapportait la monnaie : il la prit sans compter, 
oubliant le pourboire. Sur la blancheur du papier, les 
petits signes courants l'attiraient. Il reprit : 

'( Donc, après déjeuner, un peu étonnée de cette prière, 

'< je fus aux promenades. M, Lagarde me reçut comme une 

'■'' parente, sans souci d'étouffer ses sanglots ou de cacher 

H. ses larmes. 11 me dit le désespoir où l'avait plongé ton 

ft absence. J'en eus vite l'explication, car voici qu'il me 

'' raconta tout ce que tu me tais, vilain fils, depuis si Ion g- 

*■'' temps; votre amitié, votre intimité, le grand rôle que tu 

« asaccepté envers lui...O mon enfant, tu sais à quel point 

<*■ je t'aimaisî sa confidence a presque doublé ma tendresse! 

<< je te croyais bon de cœur, certes, mais insouciant, en 

f tout cas nullement capable d'une abnégation aussi persévé- 

^ rante : tu peux en être fier, j'en suis fière pour toi. Ah 1 

" oui! mon Daniel, la consolation est un noble emploi, le 

" plus noble qu'on puisse faire de son existence. Je ne te 

^' reprocherai plus, au fond de moi, la vie oisive que tu 

*f menas de longues années : ton dévouement soudain l'aura 

^ rachetée tout entière. Je comprends maintenant la trans- 

'' formation de ton caractère, ton humeur, les tristesses... 

'< Tu as consenti vaillamment à souffrir pour un autre ; de 

'' rien je ne pourrais te louer davantage. C'est là toute 

<f notre religion : je ne désespère point de t'y voir reve- 

*: nir, tu en es digne. — Mais quelles joies profondes ont 

■f dû compenser ces épreuves! comme tu as dû te sentir 

*• grandi et fortifié à souffrir de telles souffrances! 



I,E CONSOLATEUR i i i 

-''' Tu ne m'as jamais entendu te parler ainsi, mon cher 
'' Daniel. J'ai gardé ma foi renfermée. Je te pensais si peu 
'' en état de la bien comprendre 1... Peut-être en cela eus-je 
" tort : j'aurais pu éveiller plus tôt en ton âme cette ad- 
'■' mirable charité à laquelle ces mots ne peuvent plus désor- 
f mais paraître insensés. Tu as appris qu'il n'y a pas seu- 
'■' lement du bonheur en ce monde ; le tien te paraissait 
^ trop grand; j'admire que tu l'aies aussi résolument voulu 
" payer. Mais aussi, que ne m'en as-tu donc instruite à To- 
^ rigine? Je t'aurais soutenu, excité, allégé dans ta lourde 
■»■ tâche ; sois sur que je ne t'y abandonnerai pas désormais. 

^ Rentre au plus tôt ; j'ai fait la promesse à M. Lagarde 
'/ de t'en prier et de t'v décider. Il patientera quelque peu: 
^' je lui ai déconseillé de te renseigner par dépêche ; l'en- 
'f terrement passé, ta présence est moins immédiatement 
-'-' nécessaire. Cependant hâte-toi d'en finir; le malheureux 
'■< réclame ton appui, sache-le bien : cela suffira à te faire 
"'' revenir vite. Ainsi, tu combleras en même temps de joie 
" une mère ravie et qui n'aspire plus qu'à embrasser son 
« vrai fils, enfin retrouvé. — madeleine >lellis. » 

Daniel n'osait lever les yeux. Il se sentait dans une 
atmosphère nouvelle. Il redoutait de ne plus reconnaître 
les visages humains... Le cliquetis d'assiettes lui fit peur... 
Et sans savoir qu'il eût marché, il toucha la porte. — L'air 
llecœura... Une sueur huila ses membres. Son estomac pe- 
sait, au point de le gêner. Il échoua à la terrasse la plus 
proche. 

Alors dans son cerveau le tumulte éclata. Le récit de 
l'enterrement, l'homélie de Mme Mellis, des phrases encore 
et des phrases, mêlées, choquées, sans ordre ni précision 
retentirent... Un trouble, un désespoir grandi de toute l'al- 
légresse de ces dernières journées, prenait possession de 
Daniel. Des mots coulaient jusqu'à ses lèvres, malgré lui. 

— Je paie ma joie, murmura-t-il.] 

11 s'entendit. Un sursaut d'indignation le secoua. 

— Ah ! ah 1 ah 1 je récite la lettre maintenant... 
Il rougit. Le sang sembla lui dicter sa riposte. 

— Et alors je n'ai pas le droit d'être heureux? Ah I ah ! 
ah î Je veux être heureux... moi... je veux... 



112 La revue blanche 

Il ébranla d'un coup de poing la table. 

— \'oilà, dit le garçon accourant empressé. 

— Non. ce n'est rien... 

Mais il en profita quand même pour régler la consomma- 
tion. A la faveur de la liqueur alcoolique, en lui montait 
une grande lumière. 11 se faisait logique, discuteur et ver- 
beux. Des ricanements coupaient ses phrases. 

— Je vous demande un peu ! Qu'est-ce que c'est que ce 
prêche ? Elle me prend pour un saint ! Pas possible! pour 
un martyr! ah! ah! Quelque chose comme un consolateur 
par vocation. Elle croit, ma foi! que ça m'amuse. Elle le 
croit! elle le dit! et tout le monde va le croire, bientôt! 
Non! non! Qu'est-ce que c'est que ce fils qu'elle retrouve? 
11 est perdu, ma brave femme, bien p^rdu, et il ne veut pas 
se retrouver... 

Il se leva. Du haut en bas de l'avenue les voitures ruisse- 
laient, vernies, comme les gouttelettes d'une cascade dans 
la lumière. Les fiacres rasaient les trottoirs. Des pommes 
rougissaient sur un étalage roulant. Des équipages décou- 
verts emportaient des dames noyées de fourrures vers des 
quartiers de luxe et de coquetterie. Des commis riaient 
haut. Un mendiant chantait. Et Daniel marchait droit, le. 
regard empli, puisant dans la foule des rues une indifférence 
facile et répétant non sans plaisir : 

— Lagarde? Ah! il peut m'attcndre aussi, celui-là... Je ne 
suis pasencorcà Argentières... 

CHAPITRE \'ll 

DANIEL s'ennuie, .\CHÉTE UN PLAT ET QUITTE PARIS. 

Daniel connut Paris, quartier par quartier, rue par rue. 
Il aima le doux glissement des bateaux-mouches, entre les 
quais surélevés; il s'assourdit aux caisses d'omnibus reten- 
tissantes : il respira le plein air des impériales, — et de là, 
comme d'une mobile colline, il embrassa, à vol d'oiseau, la 
profondeur des boulevards en fuite et l'ampleur étale des 
places... Mêlé au peuple des faubourgs, il s'amusa de la 
sortie des ateliers joyeuse et bleue; il attendit autour des 



LE CONSOLATEUR Il3 

bouillantes fritures, dans l'odeur grasse; il eut son cornet 
de pommes de terre dorées, — et se brûla, glouton : ainsi, 
quelque gâteau, par sa couleur ou par sa forme, l'attirait 
dans une pâtisserie; ainsi sous les stores bas d'un café, le 
parfum de plantes mouillées qui montait des apéritifs. 

Ce jour là, ayant traversé deux musées, grimpé au Sacré- 
Cœur pour jouir du panorama delà ville, arpenté les bou- 
levards extérieurs, et dîné fort, il sentit dans son inactive 
pensée, bouger un souvenir. Il n'eut pas un geste d'humeur. 
Ingénument, il crovait avoir appris par '<la lettre » la mort 
de Mme Lagarde, et il s'apercevait soudain qu'il n'avait 
pas encore envoyé au pauvre homme les condoléances 
d'usage. A cela se bornait son inquiétude. 

Donc, sur-le-champ, sans effort ni crainte, il rédigea une 
lettre décente, signa, relut — et, brusquement, la mit en 
deux, d'une seule déchirure. La conscience lui revenait. 
Il s'étonna de la sécheresse de ces mots, à l'instant tracés 
par lui-même. A un ami ? — il s'en souvenait seulement; — 
à Lagarde? 11 recommencerait. 

Mais, en face d'une autre feuille à quadrillage, il sentit 
son inspiration comme gênée. Sa main manquait de point 
d'appui, ses doigts de jeu. Ce qu'il faisait avait quelque 
importance... Cependant, il se possédait trop, pour en pou- 
voir être affecté. Il s'entêta, se tint, sut bientôt peser cha- 
que idée, chaque terme, suivant l'obscur souci de ne surtout 
point se lier. Il dosa l'attendrissement avec la plus extrême 
minutie; son émotion sonna faux : il fut satisfait. 

« Mon pauvre ami, 

« Ma mère m'apprend l'affreux dénouement, il m'atterre. 
<' J'avais laissé votre femme dans un état plutôt meilleur. 
'< Pouvais-je me douter que je ne la retrouverais pas vi- 
'< vante? etc., etc 

'<. Comme vous avez dû souffrir 1 comme vous devez souf- 
« frir encore ! Ah I j'ai bien pensé à vous, croyez-le, mal- 
« gré la distance... etc., etc 

« Je voudrais revenir bientôt, mais, hélas ! d'importantes 

8 



Il, LA HEVUE BLANCHE 

^< affaires me retiennent, et je n'en prévois pas la lin. W.)us 
f' êtes trop bon pour m'en avoir de la rancune. N'en suis- 
» je pas le premier désole?... Allons, du courage, mon 
" pauvre ami, du courage : vous en avez fait preuVe, c'est 

'< le nioment d'en montrer encore... etc.. etc 

ff 11 nest en mon pouvoir de vous dire rien d'autre, sinon 
*< que je demeure votre profondément dévoué. — Daniel 
^. Mellis. >/ 

Il omit de donner son adresse, sciemment, (Mme Mellis 
l'avait déjà transmise) — et. la lettre à la boîte, n'y sc^ngea 
plus. Le vacarme parisien étouffa encore une fois ses pen- 
sées. 

... Ce ne fut que deux jours après, qui! lui \'int à I es- 
prit de répondre à sa mère. D'abord, il résolut de lui con- 
fesser, en cvnique, ses réels sentiments à l'endroit de 
Lagarde, la secrète raison de leur intimité, sa chère insou- 
ciance toujours vivace. Mais l'idée d aborder si précisément 
cette question lui fit craindre de ranimer en lui un souve- 
nir mourant et une colère presque éteinte. 11 écrirait, sans 
doute, mais pour ajourner S(^n retour, plaindre le veuf en 
termes vagues, et se taire sur l'absurbe homélie d'une mère 
par trop chrétienne. A celle-ci d'interpréter cette réserve. 
11 fit ainsi. 

11 dut bien faire, car à ses deux réponses les réponses 
tardèrent, tant de Lagarde fâché ou sans courage, que de 
Mme Mellis déconcertée ou devinant. Au reste, Daniel 
n'attendait guère. Les jours passaient, tumultueux... \"rai- 
ment. il ne pensait point devoir rentrer de longtemps à 
Argentières... Mais tout à vixre ou s'étourdir, pensait-il, 
même ? 



— Un soir.au promenoir d'un music-hall en vogue, Da- 
niel eut une " absence // : le temps d'une seconde, il cessa 
de voir, d'entendre et de sentir... Mais repris aussitôt par 
l'atmosplière ardente, les feux et le spectacle bigarré, à 
peine s'il la constata. 

— Le lendemain, traversant un pont il reçut un choc 
brusque. 11 '^'éveilla. Dormait-il donc? et si tôt. Irais lavé. 



LE CONSOLATEUR lU 

au sortir de sa chambre? Ce semblait être. Le passant dans 
qui il s'était butté, jurait, injuriait.il s'éloigna vite, lucide, 
mais évitant d-approfondir. 

— Rentrant chez lui de nuit, après une de ces prome- 
nades Trénétiques pour lesquelles il trou\ait toute soirée 
trop courte, il Tut plus las. 11 déposait sa montre sur la 
table: 

— Onze heures?^... 

^'oilà bientôt huit Jours qu'il ne se couchait plus qu'a 
minuit et demie, et encore à regret! 

— Arrêtée!... — Non... Comment?... 

Elle chantait à son oreille... Onze heures ! Pourquoi être 
déjà rentré? pourquoi si las déjà? Néamoins il dormit. 

Mais, les jours qui suivirent, son attention éveillée s'ob- 
serva presque malgré lui. Il se surprit à rêvasser, ou à s'ab- 
straire, — peu de temps, mais souvent, et lorsque tout le 
sollicitait alentour. Au théâtre, au café, une parole, un geste 
le tiraient d'une fugitive torpeur, dont il prenait soudain 
amère conscience... Et quoi ? S'ennuyait-il? — Non! non! 
Cette simple question soulevait sa révolte... Tous ses sens 
se rouvraient, poreux. Et l'heure d'après les pénétrait davan- 
tage de joie... S'ennuyer? 11 riait, grisé... Ah ! ah ! ah ! La 
preuve était faite. 

Et pourtant, bientôt, il dut à une passagère clairvoyance 
de constater, oh ! tristement, que s'épuisait l'objet de ses 
étoiinements... La secousse comme électrique dont naguère 
vibraient ses sens à tout contact, semblait de jour en jour 
atténuée... 

— On ne peut toujours découvrir — disait-il, plutôt que 
cie franchement s'avouer une naissante indifférence aux plus 
neuves des découvertes... Et il se contentait de ce bonheur 
moven, en attendant. 

Or. un soir, il bâilla, s'étira, renrersé sur la banquette 
d'un café, et il comprit sa lassitude. 

— D'où vient-elle? N'ai-je point tout ce qu'il me faut ici ? 
Que me manque-t-il? Rien... 

Répondu trop vite ! Il se reprit. 

— 11 manque quek][ue chose à ma vie... voilà... Mais 
quoi ? 



"^ LA REVUE BLANCHE 

Il se força à une mémoire lointaine. 

— Argentières?... Je jardin?... les champs? 

Certes non. A évoquer les si familières images du perron, 
du puits, de la haie, il peina'it. Alors quoi? 

— Ma mère ?... 

Justement, il venait d'en rece\-oir une autre lettre aimante 
et sans morale celle-là. 11 la voulut relire'; en bon fils même, 
il s'attendrit, — mais reconnut que sa présente affection 
se satisfaisait de ces lignes. 

— C'est peut-être l'amour! plaisanta-t-il ; qui sait? 
Et l'idée s'envola. 

Elle revint, précise, le lendemain matin, peu après son 
réveil. Le lit était profond. Une demi-obscurité enfumait la 
chambre... On frappa. 

— Une lettre pour monsieur ! 
D où?et de qui? Daniel songea 

— Voilà ce qui manque à ma vie. peut-être... 

Les rideaux tirés, la lumière entra. 11 rompit l'enveloppe, 
chercha la signature. 

— Armand Lagarde... 
Il éclata de rire. 

— Non, ce n'est pas cela... 
Alors, il lut — et devint grave. 

*( Mon bien cher Daniel, / 

'^ Votre excellente mère a dû vousécrirepourmoicomme 
'' je l'en. avais priée. Depuis la catastrophe, je ne puis suivre 
-^ une pensée. Voici les premiers mots quej'ai la force de 
'' tri1cer...pour vous. ..j'ai votre pardon, n'est-ce pas? — Ah 1 
" rien... rien n'a pu remplacer votre présence dans ces cir- 
" constances terribles. ..Quand j'ai appris votre départ, j'ai 
'^ doutéun instant devotreamitié... Oh ! un instant ! Daniel ! 
" le désespoir. ..Maiscomprenez...jevouscroyais au courant 
'" de la chose... Je ne pouvais m'imaginer, ô pauvre fou, 
" qu'unepersonneau monde ignorâtma douleur... J'étais un 
" pauvre corps à la tête perdue... Sans doute... oui... vous 
'-' allez metrouverbien égoïste... encore... Mais votre dévoue- 
*' ment m'v a habitué... Et puis... il faut bien le dire... 
'iî: et puis... je ne peux plus me passer de vous... c'est 



LE CONSOLATEUR I I7 

« ainsi... Ah I si vous saviez les épreuves que j'ai traver- 
« sées solitaire... si vous saviez... » 

Et, comme de vive voix, Lagarde racontait la brusque fai- 
blesse d'Hélène, son agonie, sa mort, le service funèbre, 
les iours de désespoir dans la vide et froide maison. Son 
style était semblable à sa parole : longueurs, minuties, répé- 
titions, naïvetés et cris. Daniel voyait ses gestes, sa per- 
sonne, — et le banc. 11 se trouvait transporté à Argentières, 
malgré lui sous la -r. coupe » de son éternel obligé. Il grom- 
mela. 

— Encore?.., et jusqu'ici?... Je comptais sans la poste... 
Pourtant, il acheva. Lagarde concluait : 

« Je sais que vous avez des affaires là-bas : je patiente. 
« Mais d'ici-là, au moins, Daniel, écrivez-moi: et de façon 
« moins brève. Que vous coiite d'écrire posément, longue- 
« ment, comme si nous étions l'un à côté de l'autre, et que 
« nous causions. Oh ! trouvez un moment pour me répondre 
'< vite. Je vous récrirai aussitôt. Est-ce trop demander à 
€ votre amitié ? Crovez bien que la mienne vous reste in- 
<< tacte, entière, infinie de reconnaissance et de dévoue- 
« ment. 

<"< Un pauvre abandonné, Armand Lagarde. // 

Daniel sauta hors du lit. 

— Pourquoi pas? Ecrire et répondre et récrire... ça serait 
bientôt tous les jours avec lui... Tenons-nous... 

L' chassa l'atmosphère factice montée de ce papier de 
griffonnages. 

— Un mot de temps en temps, décida-t-il... Ah non! ce 
n'est pas « lui // qui manque à mon bonheur... ah ! ah 1 

11 rit... mais il avait besoin de se le dire. 



Le jour passa dans une réaction bienfaisante. Or, au soir, 
sans raison. Daniel se sentit désœuvré. Même rue, mêmes 
gens, même joie. Pour la première fois, il se demanda fran- 
chement ce qu'il pourrait « faire». Force et précision man- 
quaient à son désir. 

Si j'allais voir ma tante I 

Cette idée, il l'avait eue et violemment repoussée, comme 



''•"^ LA REVUE BLANCHE 

il débarquait à Paris. Et voici que, soudain, il raccucillait 
presque avec un sourire. Mile Dagnet habitait tout en haut 
de Montrouge, passé la barrière. Il se souvenait de son 
appartement exigu, pi'opre et triste, plein dïine odeur spé- 
ciale d " enfermé >/ et de vieille llUe. 11 ne l'avait point 
vue depuis dix ans au moins. Sa visite la surprendrait, et 
c était là pour lui un but de promenade. Il se félicita d'avoir 
un " but //... La pluie commençait, lourde et tiède. Malgré 
la pluie, il s'y rendrait. 

11 lut sur une plate forme encombrée, sous l'escalier, les 
jambes fouettées d'eau. A un arrêt, une dame sortit de l'in- 
térieur de l'omnibus. Tant bien que mnl, tenant ferme la 
barre du plafond, évitant les pieds, il se glissa jusqu'à la 
place libre et s'affala avec un gros soupir. 

— Pardon ! 

Dans la douceur de ]"aband(jn il avait heurté iion voisin. 
L'excuse faite, bien assis, à l'abri, il laissa vaguer son regard. 
Par le soir gris fuyaient de blafards réverbères, des devan- 
tures mirées au bitume, des parapluies. Le ruisselleiiient 
continu brouillait les vitres d'une lumière diluée. BienttM 
une buée opaline se posa, bornant la vue au spectacle de la 
voiture. Et l'œil de Daniel en fit le tour, distrait. 

Ces gens inconnus les uns aux autres, réunis là par le 
hasard sur deux rangées, sous le réflecteur cru d'une lan- 
terne \'ive, face à face, côte à côte, genou à genou, coude à 
coude, l'amusaient à la façon des poupées d'un jeu de mas- 
sacre et sans plus de psychologie. Au reste, ni tic, ni 
malformation, ni étrangeté de costume dont fixer ici 
son attention. Sur sa propre banquette, il constata à droite 
la gravité d'un m(msieur à favoris roux ; à gauche la niai- 
serie d'une modiste à carton blanc, et des deux côtés se 
perdit dans la perspective confuse des plus ordinaires pro- 
fils, nez à binocle, ventre à chaîne. Quant à la banquette 
opposée, malgré qu'il eût tout loisir d'examen, ilse contenta 
de la dénombrer hâtivement, ('ne dame de province obs- 
truait de paquets la porte, son jils près d'elle touchant de 
la pointe despieds le sol ; uq jeune Anglais de belle chair 
dominait une jeune fille insignifiante et fraîche accompa- 
gnée d une mère assez mûre non sans prétentions encore ; 



I.K nONSOLATEUn ii<> 

d'un panier plein une énorme marchande gênait un petit 
vieillard maigre et terne ; d'autres non moins quelconques 
complétaient la rangée. Daniel lut les affiches au plafond, 
s'en fatigua, et de nouveau fit le tour de la compagnie. 
Mais cette fois, il s'arrêta. 

C'était un petit vieillard, de cheveux 'poivre et sel, mal 
rasé, tout en rides, sans forme de corps, sans couleur de 
peau. 11 paraissait perdu sous son chapeau haut de forme, 
hors de mode, au poil rebroussé et roussi, et dans les plis 
d'un pardessus luisant et large. Et seul semblait le soutenir 
le squelette fléchissant de son parapluie qui s'égouttait 
dans les rainures du plancher. Au demeurant, il était pareil 
en tous points aux petits vieillards peu fortunés des grandes 
villes. Y avait-il donc lieu de le tant regarder? 

Daniel, dans la crainte d'être impoli, tourna la tête et 
s abîma dans un songe dénué d'objet. Son ouïe démêlait la 
trépidation des vitres, le cri des essieux, lechoc des sabots: 
les bruits l'occupant, il cessait de voir. Lorsque se réveilla 
sa vue, il la surprit fixée au point d'où il l'avait à l'instant 
arrachée. Il s'étonna, sourit, la porta sur d'autres visages, 
mais dès la minute suivante la retrouva sur celui-ci. Cette 
insistance inexplicable firrita : ses veux brusquement 
écartés revenaient, et ne s'écartaient mieux que pour mieux 
revenir là-même où Daniel ne les voulait point, sur le petit 
vieillard si pareil à tous les petits vieillards des grandes 
viljes. 

Entin, sans raisonner sa mystérieuse impulsion, il s'ac- 
corda un discret examen, sous cape. 11 osa regarder les 
pieds d'abord, baignant dans des bottines à élastiques flas- 
ques, le pantalon trop court ensuite, dessinant l'ossature 
aiguë des genoux, le pardessus marron où déjà paraissait 
la corde, les manchettes élingées bas sur les mains , l'in- 
complète rangée de boutons, le nœud tout fait de la cra- 
vate noire, le col froissé, et puis le cou... 11 joignit les pau- 
pières, se laissa submerger de tumulte : cahot, tremblement, 
glissement, suivant la qualité de hi chaussée; mais, de plus 
en plus curieux, vainquit sa crainte... et il vit aussi le 
menton piquant, la bouche sans lèvres, presque sans dents, 
le petit nez aux narines béantes, et l'œil surtout, l'œil 



I2() LA REVUK RLANCIIE 

gris, fixe, doux, résigné, avec parfois une étincelle d'in- 
quiétude. 

— Assez regardé, décida-t-il soudain, honteux. 
11 se boucha les yeux... mais aussitôt songea. 

— D'où vient-il?... Où va-t-il? Il porte sous le bras une 
espèce de vieille serviette... Encore quelque employé de 
bureau!... Il nest pas riche... non... 11 a peut-être des 
enfants... qui sait?''... 

Le bercement du véhicule, favorable à ces imaginations 
s'arrêta net. Et le petit vieillard se leva, descendit, et sous 
son parapluie partit obliquement d'un pas rapide et régu- 
lier. Daniel, retourné, effaça dun doigt la buée de la vitre, 
et le vit s'éloigner, se perdre — mais en pensée l'accom- 
pagna plus loin. 

— Suis-je enfant, pour ni'intéresser à cela ! plaisanta-t-il en 
passant à pied la barrière. 

Mais ce fut là toute sa crainte : il ne s'aperçut point qu'il 
ne s'ennuyait plus. 

Comme il atteignait la maison de sa grand'tante, il cons- 
tata qu'il n'avait plus le moindre désir de la voir. 11 entra 
cependant. La concierge répondit du fond de sa loge. 

— Mlle Dagnet ? Oh! à cette heure, vous risquez de la 
déranger. Elle est à dîner, sinon à dormir. La pauvre 
demoiselle se couche avant les poules, elle a ses manies... 
à son âge... 

Au lieu de saisir le prétexte, Daniel, sur cette simple 
phrase '' eut envie » de monter. 

— Mais... je suis son neveu, objecta-t-il. 

— Dans ce cas, allez toujours voir. Vous frapperez quel- 
ques petits coups à la porte. Mais si on ne vous ouvre pas, 
inutile d'insister. Ce que j'en dis, c'est pour vous épargner 
cinq étages. 

L'ascension n'effrava pas le désir subit de Daniel. Il s'é- 
lança. Les marches étaient hautes, étroites, de bois non 
ciré, salies de pas boueux. Sur chaque palier éclairé par 
une flammèche donnaient quatre ou cinq portes et deux 
couloirs profonds. Des voix traversaient les cloisons. Des 
odeurs de cuisine se répandaient. Daniel, comme intéressé, 
s'attarda à lire une carte jaune fixée auprès d'un cordon de 



LE CONSOLATEUR i il 

sonnette, à écouter des cris d'enfant, à préciser des bruits, 
à souhaiter que s'ouvrît une porte sur un de ces intérieurs 
ignorés. Quand il frappa, son cœur battit, et il ne douta 
pas qu'allât paraître Mlle Dagnet en personne , malgré 
l'heure. 11 prêta l'oreille, imagina des pas traînés au fond 
d'un couloir et toujours plus proches, et dut constater le 
silence. Il frappa, attendit, refrappa, et se tint debout long- 
temps, une jambe ployée, prêt à saluer et entrer, immo- 
bile, alors qu'il était évident qu'on ne répondrait plus ce 
soir. Enfin, il lui fallut descendre, tout plein de la plus 
noire déception. Il chargea la concierge de l'annoncera sa 
tante, pour le dimanche, au début de l'après-midi. Grâce 
à quoi il put revenir, fredonnant, sous les arbres de l'a- 
venue. 

Il dîna chez un marchand de vins du quartier, dans une 
petite salle* fermée d'une demi-cloison, à côté d'ouvriers 
couvreurs. Il désira précisément ce qu'il les vit manger : 
tête de veau à l'huile, haricots rouges, fromage, vin épais 
et pain lourd. 11 partagea, avec leurs goûts, leur faim et 
presque leur conversation : sa timidité seule l'empêcha d'y 
jeter son mot, malgré que le sujet lui en fût assez étranger: 
paie, accident, misère, grève... — Ils partirent: Daniel en- 
tama son fromage à peine et paya. 

— Bon dîner, se dit-il. 

Il ne croyait qu'à un caprice. 



Ayant traversé tout Paris dans une marche forcenée — 
faubourgs, quartiers populeux ou tranquilles — il s'étonna 
de se retrouver en plein boulevard, au milieu d'une étour- 
dissante cohue. Les heurts se froissaient. Les rires lui son- 
naient douloureusement dans l'oreille. Il se coucha morose 
et las. 

En avait-il déjà fini avec des ivresses si neuves? Réso- 
lument, il les fallait ranimer et entretenir. Daniel exerça sa 
gaieté, força son rire, se persuada naturels ses élans les plus 
factices, et jusqu'à ces crises d'ennui qui s'aggravaient, se ré- 
pétaient et commandaient toujours de plus difficiles réac- 
tions. Et certes il savait promener et flâner encore, voir et 



I '•> LA REVUE BLANCHE 

^ciuii. CL non bans juic, mais il semblait que devant le spec- 
tacle de la rue son intérêt se déplaçât. Un plaisir différent, 
nouveau, encore obscur, naissait, qu'il ne pouvait déjà ap- 
précier en toute conscience, ^'oici que peu à peu s'effaçait 
le décor pour mettre en relief les hommes; que, de ceux-ci 
s'imposait la phvsicMiomie davantage, aux dépens du 
trop pittoresque aspect. Daniel ne s'abandonnait plus au 
cours régulier de la foule; il v découvrait désormais trop 
d'occasions de détours, d'arrêts, de reculs, de poursuites.il 
croisait un regard, s'étonnait d'un visage, prenait à son 
adresse tel sourire : et pour en prolonger la contemplation, 
il pressait tour à tour et ralentissait son allure. A son insu- 
il déchiffrait des existences, en passant. Mais ces plaisirs 
inavoués étaient impuissants à remplir sa journée. 

Au soir, devant le même café du même boulevard lavait 
ramené l'habitude. 11 ne regardait point passer; une som- 
bre détresse envahissait son âme. Un enfant de douze ans, 
humble, les yeux très doux, le cou bruni délicieusement 
rond sortant d'un vêtement sordide, lui vint offrir comme 
aux autres consommateurs un crayon. Daniel en fut à l'ins- 
tant réveillé ; une discrète svmpathie le ranima ; il se pen- 
chait vers ce petit, il aurait voulu lui parler; jamaisnelui 
avait tant pesé le mutisme de ces dix jours solitaires : mais 
Daniel ne savait que dire. 

— Achetez-moi un cravon, s'il vous plait, monsieur. 
Dans la voix tremblait le besoin. Daniel prit une pièce 

au hasard dans sa poche et la mit dans la main de l'enfant, 
sans la laisser voir. Kt il accepta le cra3^on, en souvenir. 
Tous deux étaient rouges de joie. 

Mais le lendemain, au ré\'eil, Daniel s'inquiéta de retrou- 
ver trop frais dans sa pensée le souvenir de cette petite aven- 
turc. Depuis quand une aumône 1 occupait-elle, passé l'ins- 
tant et loin le pauvre? Le pire fut que d'autres images s'y 
joignirent, entre toutes, celle d'un vieillard pitoyable et 
ratatiné, portant une serviette et un parapluie. 

— Où l'ai-je vu? Qui est-ce? Ah ! dans un omnibus? Mais 
pourquoi v pensé-je? 

Daniel brusqua ses réllexions, déclara officiellement que 
'' cela // n'avait pas la moindre importance et sortit dans 



/ 
T.E CONSOLATEUR i^^ 

une belle volonté d'ivresse. La première chose qu'il fit fut 
d'acheter des tleurs à une petite fille. 11 se trouva bientôt 
fort embarrassé du bouquet et profondément ridicule : il 
s'était vu dans une glace. Mais n'osant rentrer à l'hôtel, il 
le revint tout doucement poser dans le panier de la petite 
marchande ébahie et s'éloigna. 

Presque aussitôt il fut sollicité par un attroupement : on 
se pressait autour d'un banc où gisait un ivrogne en dépit 
d'un agent qui le voulait mener au poste; on riait. Daniel 
ne rit pas. Ace moment précis, il s'aperçut qu'avait changé 
son point de vue ; il se trouvait soudain dans des rues 
neuves, inconnues, et comnie au débarqué : voici qu'il 
s'intéressait aux passants. Un bonhomme courant traver- 
sait la chaussée. 

— Où va-t-il?^ 
Aussitôt : 

— Qu'est-ce que ça peut me faire? 

Il se sentait tourmenté à la fois et illuminé. En lui mon- 
tait une claire svmpathie ; mais la crainte, les convenances 
et une timidité trop longtemps entretenue l'empêchaient 
de resplendir franche au dehors. Une lourds voiture. à bras 
traînée par un ouvrier hâve frôla sa manche : il s'en fallut 
de peu qu'il n'allongeât le bras et poussât à la roue. 

Dépassants à passants, suivant certains un bout de rue, 
guettant les autres, il arriva sans l'avoir voulu ni senti aux 
jardins du Palais-Roval, et la fraîcheur intime de cette re- 
traite qui l'eût quelque autre jour glacé, le pénétra d'une 
reposante douceur. Paris s'évanouit soudain derrière ce 
carré de façades claustrales. Sous des galeries nues le vent 
chassa des feuilles. D'entre les nuages un rayon coula jus- 
qu'à terre, alluma le jet d'eau et lava les statues, très blond. 
Et des pinceaux de rameaux secs couronnant seuls les ar- 
bres, quelques pigeons bleutés tombèrent en quête de 
miettes dispersées. 

Daniel s'assit sur une petite chaise de forme désuète et 
charmante. 11 était presque seul. Autour des kiosques de 
jouets, des enfants poussaient des cerceaux ou dressaient 
des pâtés de sable. Quelques promeneurs contournaient le 
bassin. Des emplovés venaient tuer une heure de répit 



IV. 'i LA 11 K VUE H L ANC 11 K 

parmi l"automne. Daniel les connut tous bientôt. Non loin 
de lui. un monsieur de digne apparence s'installa sur un 
coin de banc, et d'un papier tira du pain et de la charcute- 
rie. 11 sapprêtait a l'aire doucement cet économique repas, 
en cachette. Il se'vit regardé, et s'arrêta, gêné. DanieKnon 
sans regret, gagna l'autre côté du massif d'un pas grave ; 
puis, pris d'une idée subite, se précipita dans une rue voi- 
sine à la recherche d'un charcutier. Mais quand il revint 
portant un petit pain et des rondelles de saucisson dans un 
papier, il ne retrouva pas le monsieur digne dont il pensait 
ainsi se rapprocher, et il dut manger seul, furtif, '»: san^ 
avoir l'air //. 

La pluie le contraignit à gagner les arcades. Il longea des 
boutiques à louer, closes de tabliers de fer, des devantures 
vides aux glaces poussiéreuses, parfois fêlées, et de pauvres 
réduits à peine aménagés, occupés de vague commerce. Un 
vieil homme à calotte, assis dans l'ombre, derrière un éta- 
lage de boutons de chemise, attendait simplement sans un 
mot. sans un geste, dans une résignation rêveuse. Daniel 
le regarda, mais il ne bougea pas: il semblait la vieille âme 
morte de ce vieux quartier mort. Daniel passa et sortit vers 
la place, vers la vie. ma foi, nen jugeant plus la joie si 
belle. 

Sous le portique du Théâtre-Français, il attendit qu'un 
projet lui naquît à la faveur d'une tentation fortuite. La 
pluie continuait. Des gens se tassaient à l'abri. 11 resta 
parmi eux. planté devant l'affiche du spectacle, la lut sans 
y s(jnger, fit quelques pas de droite et de gauche, autant que 
le permit l'espace libre. Mais de tous ceux qu'il coudoya, 
nul ne sembla mériter son attention sympathique, du moins 
jusqu'à ce que parût — ou bien qu'il remarquât — appuyée 
contre un coin de mur, une vieille, immobile, grave et 
mystérieuse. On la savait dès l'abord convenable : sa robe 
s'effaçait sombre et discrète ; son chapeau garni de simples 
dentelles et de grains de cassis a\ait la forme d'un bonnet; 
il seyait à son âge ; et le visage noblement modelé, à peine 
déformé de rides, les cheveux d'argent séparés sur le front 
en deux bandeaux ondulés, on l'eût prise aussi bien pour 
une dame à l'aise, passé le temps de la coquetterie — d'au- 



LE CONSOLATEUR 120 

tant qu'elle portait fier encore. Mais dans ses mains, verti- 
cal, offert, exposé, luisait un plat orné de peintures banales: 
et elle était là pour le vendre. 

Tel contraste frappa Daniel. Déjà passé, il repassa. Sous 
la native dignité et sous le commerçant sourire, la détresse 
perçait. Les bras n'avançaient pas, à peine s'inclinait le 
corps, et les lèvres n'osaient de paroles solliciteuses : ce n'é- 
tait devant elle qu'un défilé d'indifférence et de légère com- 
passion : un regard au passage, pas plus. Daniel, presque 
tremblant, désespérant d'être remarqué par la vieille dame, 
prit le parti de se tenir à peu de distance, comme en extase, 
devant le plat colorié. Un motif de tulipes rouges tranchait 
sur un fond jaune où volaient des oiseaux bleu ciel. Il fixa 
là ses yeux et ne bougea plus. Nulle réponse. 11 persista ; il 
connut bientôt chaque touche de pinceau, chaque détail, 
chaque défaut ; mais peu à peu la crudité des couleurs se 
faisait moins laide. Daniel ne trouvait plus le plat sans 
agrément. Il voulait l'acheter, ce plat. 11 admirait toujours: 
quoi? pas une parole, pas un geste pour le lui offrir; la 
pauvre dame l'avait-elle seulement remarqué? — Et puis, 
qu'en ferait-il? Il se vit ridicule, chargé pour tout le jour 
de cet embarrassant objet. Et résolu, il quitta Tabri des ar- 
cades, presque d'un saut, et sous son parapluie s'élança 
parles rues n'importe dans quelle direction. 

'.'ers cinq heures du soir — fut-ce hasard, instinct, vo- 
lonté, le savait-il? — il se surprit à traverser la même 
place. Il songea à la vieille. Il lui sembla qu'il n'avait point 
cessé d'y songer toute la journée. 

— Elle est peut-être là encore. 

Il la chercha, mais ne la trouva pas. 

— Elle aura vendu son assiette, se dit-il. 
Et il en fut tout consolé. 

Après dîner, comme il bâillait, au fond bruyant d'une 
taverne, l'image de Lagarde lui vint au cerveau. 

— Le malheureux! Mais je ne lui ai pas répondu encore. 

Il rentra au galop, comme ravi de cette obligation et com- 
posa une lettre affectueuse, ma foi sincère, qu'il relut sans 
la regretter. Il n'y parlait point de retour. 



I ''• :..\ H.v:\\:i-: \v,.\\ciif. 



11 fut au Palais-Royal dès neuf heures. Il ne supportait 
décidément plus le fracas; et n'était-ce pas sa calme pro- 
vince qu'il venait retrouxer ici, à son insu?^ Le monsieur à 
la charcuterie ne reparut pas. Au fond de sa boutique se 
tenait toujours impassible le marchand de boutons. La 
conversation plaintive dun mélancolique garçon anima le 
repas modeste, à prix fixe, que s'offrit Daniel. A une heure, 
le portique du Théâtre-Français n'abritait encore personne. 
Mais un quart d'heure après s'y retrouvait plantée la vieille 
dame au plat : et Daniel rayonnait. 11 avait gelé la nuit der- 
nière, soudain, l'n vent glacial et coupant soufflait ; il 
fut tout réchauffé par cette seule vue. 11 approcha : hélas 1 
tulipes, oiseaux bleus, le plat peint n'avait pas changé; et 
non un double, bien le même; Daniel avait remarqué la 
veille ce petit trait de pinceau maladroit qui dépassait le 
bord d'une aile. Elle lavait tristement remporté, elle le 
rapportait, pour le remporter encore, peut-être. 

Le manège recommençait. A chaque passant, la vénéra- 
ble vieille offrait le plat dun mouvement imperceptible. 
On regardait parfois, on n'achetait jamais ; certains riaient. 
Par deux fois elle pinça les lèvres. 

— Tiens! encore là, la vieille! 

— Klle V couche, probable. 

Daniel fut indigné. A tout prix il lui parlerait, il saurait, 
il... consolerait — dût-il pour cela acheter le plat. 11 ras- 
sembla ses forces intimes, balança le pied, et les premiers 
pas faits ne sut plus reculer. Son exclamation lui sembla 
bien factice. 

— Ah ! le joli plat. 

La vieille dame ne put dissimuler sa joie. 

— Monsieur voudrait... 

Elle n'achevait pas : la moindre avance lui coûtait. Daniel 
se reprit. 

— L'acheter... parfaitement... si ce n'est pas trop cher... 

— Oh ! monsieur le paiera ce qu'il voudra, dit-elle. 

— .\h ! mais... je ne sais pas... \^3us devez mieuxen con- 
naître quemoi la réelle valeur... 



LE CONSOLATEUR i'^; 

Ils se regardaient, indécis ; il n'était pas plus fait pour 
acheter qu'elle pour vendre. Elle n'osait prononcer un chif- 
fre par délicatesse, honte, crainte. Daniel risqua : 

— 11 vaut bien quinze francs... 

— Oh ! monsieur... 

11 crut avoir offert trop peu. 

— Vingt francs... alors... j'y mettrai bien vingt francs... 

— Ce n'est point ce que je voulais dire, ^'ous ne m'avez 
pas comprise. 

— Si, si ! il vaut bien vingt francs... Il me plait. 

Prise entre l'humiliation et la reconnaissance, la ^■ieille 
balbutiait et ne protestait plus. Mais, fouillant son gousset, 
d'une voix tremblée : 

— Charmant... charmant... Ces oiseaux... ces tleurs... 
C'est vous qui... les peignez... sans doute... madame... 

— Non. monsieur, c'est ma fille... 

Elle faillit pleurer, mais contracta, d'orgueil, ses traits. 
Daniel, prolongeant sa recherche, se sentait démonté par 
la brièveté de la réponse. 11 dit encore : 

— Ah! mademoiselle votre fille a un remarquable ta- 
lent... 

Il avait remis les vingt francs discrètement à la vieille 
dame, prenait le plat, le plaçait sous son bras, ne voulait 
pas sitôt partir. 

— Mais ça doit très bien se vendre? 

— Assez bien, dit-elle polie. 

Et comme elle s'inclinait, il comprit, sourit et salua. 

— Adieu et merci, madame. 

Elle n'eut pas le cœur de le remercier : il se montrait 
trop charitable. 

Elle rentrait : Daniel songea à la suivre: puis y renonça. 
Sa dernière parole l'habitait : 

— Assez bien 1 

O pauvre mensonge î Assez bien 1 Et elle était revenue au- 
jourd'hui avec le plat de la veille, et elle viendrait tout à 
l'heure avec un nouveau plat qu'elle mettrait des jours à 
vendre, tandis que sa fille à la maison s'acharnerait à son 
« art d'agrément // comme à la plus douloureuse besogne. 
Daniel les voyait toutes deux, dans leur triste et petite 



\2H LA UEVUE BLANCHE 

chambre, le soir, et il oubliait que lui-même s'en allait au 
hasard, parce vent froid de fin octobre, le plat colorié sous 
le bras, dans une précipitation grotesque et sans raison. 

Il se retira dans un square vide, derrière un bosquet de 
fusains, sur un banc. 11 posa le plat surses genoux, ses mains 
sur le plat, et rêva longtemps. Le froid Ten chassa. Il rentra 
tout droit à l'hôtel et n'en sortit point, même pour dîner. 
Il commençait à oser comprendre la transformation qui s'o- 
pérait en lui. Il tira les rideaux, mit la flamme au foyer, al- 
luma la lampe et reprit la première lettre de sa mère. Le 
souvenir de certains passages l'en tourmentait, 11 la voulait 
relire, préciser, méditer. Il ne se suffisait pas à lui-même : 
quelle autre pensée lui serait soutien? 

-r Tu as appris qu'il n'y a pas seulement du bonheur en 
« ce monde,., oui... oui... La consolation est un noble em- 
'< ploi, le plus noble qu'on puisse faire de son existence... 
« Oui, en effet... // 

Il revenait surtout à ces deux phrases Sa faiblesse les ré- 
pétait, les apprenait, s'y soumettait. Il rêva qu'il consolait 

la vieille dame. 

* 
* .♦ 

Le lendemain était jour de Toussaint : Daniel pour- 
tant espéra la revoira son poste. La ville se vidait aux ci- 
' metières et aux églises. Les boutiques restaient fermées 
aux rues désertes. Quatre heures sonnaient que la vieille 
dame n'était pas là. Las d'attente et de déception, Daniel 
se rappela trop tard qu'il avait promis sa visite à Mlle Da- 
gnet pour le jour même. Elle l'attendait, elle l'avait attendu, 
car le temps de s'y rendre et elle ne recevrait déjà plus. Il 
sentitdoubler sa détresse. 11 aurait peut-être eu à la conso- 
ler, elleaussi. Risqucrait-il un vovage inutile?^ Il chercha 
un cocher, n'en trouva pas, et prit enfin le parti de rentrer 
avant la nuit, comme la veille. Il jugea sa journée perdue; 
il ne vit point de quoi occuper sa soirée, et avant de sim- 
plement se coucher, il s'employa à emballer son plat dans 
une caisse convenable parmi un doux chevelu de copeaux; 
il avait eu soudain l'idée de l'envoyer à Mme Mellis. 

— Ça lui fera plaisir sans doute... Surtout quand elle 
saura de qui je le tiens. 



LE CONSOLATEUR ' 129 

Et il faillit rédiger une lettre rien que pourfaire ce récit. 

Au saut du lit il songea aux Morts. Chaque année, à cette 
occasion, il accompagnait sa mère au cimetière, unique tri- 
but de piété qu'il eût coutume d'apporter au souvenir ef- 
facé de M. Mellis. Mais l'habitude lui était si bien devenue 
un devoir, que, sans lutte, sans transition d'aucune sorte, 
il se sentit tout prêt à rentrer à Argentières, pour cela seul. 
Dans son âme déshabitée le moindre écho avait le retentis- 
sement le plus formidable. 

— Qu'est-ce qui me retient à Paris? 

Il savait quoi. Il -'< devait >/ repasser aujourd'hui encore 
sous le portique du Théâtre-Français. Ce 'K devoir// le pas- 
sionnait davantage ; il resterait. 

Tours et détours, stations, allées et venues : elle n'arri- 
vait pas. 

— On va me prendre pour un espion, bien sûr. 
Puis : 

— Mais que ferai-je au juste? Qu'est-ce que je lui veux? 
Nous verrons bien... 

Elle parut, portant un nouveau plat où des guêpes en or 
volaient sur des pêches en sucre, et Daniel se trouva encore 
plus dépourvu. Il se tint d'abord à distance, s'agita, fit 
quelques pas, rebroussa chemin avant d'être arrivé jusqu'à 
elle, revint et, plus hardi, passa : elle ne l'avait pas vu. Lui 
faudrait-il aussi acheter l'autre plat? La belle avance ! Et 
vraiment la peinture ne justifiait point empressement sem- 
blable. Il se contenta de passer encore, les yeux fixés sur le 
noble et pauvre visage, pour une sympathique provocation. 
Cette fois elle le vit, elle le reconnut, esquissa un salut 
correct que Daniel d'un grand coup de chapeau prévint, — 
mais ne répondit pas au sourire. 

Il était indécent d'insister : il partit. Sa tête alors s'em- 
plit d'un brouillard vague, ses yeux mouraient; fuyant, il 
s'arrêta. Pourquoi tendre encore cette jambe? Vers quoi? 
Toute raison d'agir n'était-elle perdue? Il fallut le rire 
étonné d'un passant et la menace d'une voiture pour qu'il ne 
restât pas au milieu de la rue, sur place, ainsi que foudroyé. 

Le souvenir des ivresses passées dora un instant sa mé- 
moire. 



I i*> LA REVUE BLANC HE 

— Mais jai aimé ce bruit, ce mouvement, ces feux !... 

11 ne les aimait plus, voilà tout. Par simple acquit de 
conscience, il regagna les lieux de ses plus clairs enthou- 
siasmes. La moue ne quittapoint sa bouche ; son front garda 
le même pli. Bien pire, au plus gai de la ville, au plusépais 
de la foule, au plus brûlant de la vie factice du soir, il eut 
un grand frisson de solitude, 11 en revint les dents claquantes, 
tout courant, pour ne trouver comme refuge que sa cham- 
bre d'hôtel apparue soudain misérable. 11 vit Tusure du ta- 
pis, le crin sortant des meubles ; sous lui les ressorts fati- 
gués du vieux fauteuil crièrent. 11 eût pleuré, comme un 
enfant qui veut, sans savoir quoi. 

11 répétait. 
„ — Que me faut-il? Quoi... qui me manque? Cette vieille? 
Mais... mais... elle ne veut pas que... Tout m'échappe... 
Tout... tout m'échappe 1 

Il tendait des mains suppliantes — vers rien. De qui es- 
pérait-il donc son salut? 

Mais un nom lui venait aux lèvres, amer et doux. 11 n'o- 
sait pas le prononcer comme s'il en eût craint le timbre. — 
On frappait : il ouvrit; une lettre. 11 savait quelle; il l'at- 
tendait ; celle-ci apportait encore le nom que différait sa voix 
craintive: Lagarde. 

Daniel Mellis ne pouvait plus feindre de lignorer. Cela 
seul lui manquait : la vie à deux, la confidence quotidienne, 
la douleur compatie,/c7 consolation. Si pénibles, si rechignes 
qu'eussent paru les cinq longs mois de tête à tête avec La- 
garde, ils n'en avaient pas moins créé comme une atmos- 
phère morale où respirait journellement Daniel, Et si dé- 
cidé quil s'en retirât, par un simple besoin vital, il y devait 
nécessairement revenir, il revenait. 

Tout d'abord, cet obscur désir de retour s'était, au hasard 
des rencontres, émietté en mille petites actions, dispersé 
sur cent petites détresses — sans cependant s'en être satis- 
fait. L aventure de la vieille dame avait pu quelques jours 
abuser Daniel sur lui-même. Il surgissait dès lors impérieux 
et net. 

Daniel devait revoir Lagarde. L'habitude était prise, le 
lien tissé, qui pouvait s'allonger sans doute, non se rompre, 



LE CONSOLATEUR lii 

et se rétracterait comme le fer après les chaleurs de l'été. 

Daniel devait revoir Lagarde. Lagarde faisait partie de sa 
vie comme jadis la maison, le jardin, la prairie, les champs. 

Daniel devait revoir Lagarde simplement. 

La lettre lue ne fut pour rien dans une décision déjà prise. 
11 parcourut sa chambre, affaire, sans se sentir faire, réunit 
ses habits, en bourra sa valise, se mit au lit et dormit 
vite. 

Il se réveilla tôt; le silence emplissait Thôtel. 11 surprit 
le garçon de nuit en lui venant demanderThoraire des trains. 
Le premier ne partait qu'à huit heures et demie. 11 se pré- 
para cependant. Puis sortit, agacé d'attente. Blême et lent 
se levait le jour entre de' charbonneux nuages : les rues 
semblaient plus sales ; des camions roulaient : il rentra et 
se tint au fond de sa chambre sur un coin de chaise, tout 
prêt au départ, sa valise à ses pieds, son chapeau sur la 
tête, et dans sa main son parapluie — ainsi deux heures. 
Quand il gravit Tescalier de la gare, il ne se retourna même 
pas. Et le train l'emporta, comme la destinée. 



11 n'y fut plus quune chair somnolente. A peine chaque 
arrêt rou\^rait-il sa paupière. Les noms de stations ne lui 
rappelaient rien ; ils lui semblaient criés en rêve.Etle ron- 
flement complice du train aidait à son engourdissement 
assoupi. — Pourtant, un mot clamé lui fit dresser l'oreille. 
Il reconnut le lieu, s'étonna d'y passer. D'oij venait-il? Oii 
allait-il?'' De Paris?... A Argentières? Quel songe avait 
ainsi troublé sa conscience? Voilà qu'il ne s'expliquait 
plus pourquoi il était venu à Paris, comment surtout il 
avait pu quitter Argentières... 11 souriait, bêtement in- 
trigué... 

Comment? il demandait comm.ent'r Un éclair de logique 
éblouit sa pensée. Il revit tout le drame présent, vivant, 
vécu, tout le tragique enchaînement des faits : l'agonie, la 
mort et la fuite... Et il reprit du coup sa plainte ter- 
rifiée... 

— Je l'ai tuée... tuée... 

Il bondit. 



l'i'^ LA IlEVUE BLANCHE 

— Et c'est lui... que je vais retrouvera Argentières ? 
Un désespoir pareil le soulevait. 

— Mais je suis fou... je suis fou... 

Assez de folie... Il descendrait à la prochaine station 
pour repartir. Ce fut une tempête " d'épouvante comme il 
n'en avait point connu depuis le jour de sa première fuite. 
11 haletait, pleurait, se battait la poitrine, se raidissait pour 
mieux vouloir, et déjà étreignait la poignée de la porte, 
guettant l'arrêt. 

L'arrêt fut trop long à venir : le nouveau Daniel avait 
repris posture en face de l'ancien, fort de son inertie, et la 
lutte déjà n'était plus que discussion. 

Celui-ci s'écriait, dun ton de mélodrame : 

— \'a revoir ta victime! va! xal qu'elle te reproche ta 
honte, ta compassion, tes conseils... Ça ne l'empêchera pas 
de t'en demander d'autres, sois tranquille... Et une fois re- 
pris, elle ne te lâchera plus. Ah ! tu n'as pas épuisé le tour- 
ment! Retourne! retourne! 

Mais celui-là, simplement : 

— Eh! je le sais bien... et que je vais souffrir encore une 
vie de monotone affliction... Ou plutôt je ne sais rien de 
cela, rien. ^^ 11 >/ me manque, voilà tout, et je reviens. 

Curieuse facilité de ce départ : c'avait été comme une 
chose naturelle, prévue, attendue, entendue. Contre une 
action entreprise avec tant de simplicité, nulle récrimina- 
tion qui vaille. Daniel Mellis était à bout de forces : il ne 
se révolterait plus... — A un moment il se vit triste : et 
certes, Lagarde ne comblerait le vide de sonexistencequ'en 
y Versant de la douleur; il voulut aimer sa tristesse; le 
spectacle de la campagne désolée retint longtemps sa con- 
templation. 

.. Argentières approchait. 11 était temps de rentrer dans 
la précision de la vie. Daniel allait reparaître devant La- 
garde et devant Mme Mellis. Que ferait-il? Que dirait-il? 
Il se trouverait honteux de cette fugue mal déguisée, et il 
craignait... Oh ! peu du veuf, sans doute; les lettres échan- 
gées le renseignaient assez sur Tindulgence du pauvre 
homme : les rapports quotidiens reprendraient tels qu'a- 
vant. Mais de sa mère davantage : Daniel l'avait quittée 



LE CONSOLATEUR I ^^ 

ignorante de « tout .v; il Ten retrouvait instruite. 11 l'évo- 
qua à travers l'homélie chrétienne qu'avaient dictées les 
inattendues révélations du consolé : plus belle, plus digne 
de respect, investie d'une haute autorité morale dont elle 
allait le dominer. 11 trembla, se courba, ses yeux se mouil- 
lèrent ; il viendrait à elle simple et sans mensonge, dans 
une simple effusion. 

— Et je lui dirai tout, sanglota-t-il. 

Tout? tout? bien sûr? Et aussi sa haine? et sa lâcheté? et 
son égoïsme? Dirait-il encore la puissance détestée de l'ha- 
bitude qui seule l'avait pu réduire? 

Elle croyait savoir? — si elle eût su le vrai! Il voulait 
être franc ? — il mentait à toute heure. Donnerait-il les rai- 
sons de sa fuite en outre? Ahl ah! des ricanements l'in- 
sultaient. 11 décida : . 

— Je dirai tout quand même. 

Il forgerait, il apprendrait par cœur la phrase où serait 
condensé l'aveu, pour la réciter d'une haleine... Plu 
ferme, il en cherchait déjà les premiers mots ; mais sou 
dain... 

— Moi? non ! non ! Avouer devant elle... Je n'osera 
Jamais... Non 1 non ! 

Son extrêmefaiblessele faisait tout petitgarçon, pâlissant, 
rougissant, les yeux pleins de larmes. Alors, de sa soumis 
sion la plus humiliée, il balbutia : 

-Je viendrai tel qu'elle me souhaite... tel qu'elle me 
crtut... avec toute la bonté, toute l'abnégation qu'elle me 
suppose. Je serai le consolateur... 

En vérité, retournait-il pour autre chose que consoler 
Lagarde ?I1 s'apparut sincère. 

— Oui, je serai, je suis le consolateur, murmura-t-il, le 
consolateur... 

11 posa son front au carreau glacé qui voilait le fuyant 
paysage d'automne, et dans l'inconscient laissa défaillir sa 
pensée : tout était accompli. 

...Faute d'avoir annoncé son retour, il ne trouva pour le 
ramener de la gare que la voiture publique. Il se plaça sur 
le siège près du cocher : il évitait ainsi la compagnie des 
bonnes gens d'Argentières ; leurs salutations l'avaient déjà 



lî^ LA REVUE BLANCHE 

gêné. L air \'\i\ du moins, emporta beaucoup des paroles 
qu'il eut cependant à subir. A peine parmi d'intarissables 
potins de petite ville, perçut-il quelque maligne allusion — 
peut-être à tort. Le pays le ressaisissait de sa détresse plate 
et sèche. 11 y reconnaissait toute chose : tel platane dépas- 
sant du faîte les autres, tel tournant de chemin, tel bou- 
quet de roseaux, et cela même qu'il n'avait Jamais vu, sans 
doute. Il ne cessait de favoriser son émotion. Il jouait au 
plus naturel le retour de l'enfant prodigue.Le pont trembla: 
le bourg découvert montra ses toits de tuiles et son clocher 
d'ardoises, et la pente pavée de la rue de la Gendarmerie en 
perspective. Et cette fois Daniel ne dut de pouvoir conte- 
nir ses larmes qu'à la crainte d'avoir à traverser le bourg- 
sous la curiosité attentive de ses ironiques concitoyens. 11 
se tint, salua, aussi grave qu'il sut,. le boulanger au maillot 
bleu, le cordonnier à la face glabre, l'épicier à la blouse 
trop neuve et au nez trop long, presque sans reprendre son 
souffle. Il ne respira qu'au faubourg. Mais déjà Tétreignait 
une pire angoisse. N'importe, il se hâtait vers la inaison. 
Sous sa main chanta la e^i'iUe ; comme en rêve il entendit la 
vieille Félicie crier : 

— Madame.' c'est M. Daniel ! 

Il s'avança vers le perron, la tête basse et se retrouva 
sanglotant dans les bras de Mme Mellis. 



f A suivre.) Henri Ghéon 



L'Histoire de 

la Guerre an§:lo=boer 

■ \ 

H existe un sentiment africain, très net et revêtant déjà, en outre 
d'un certain orgueil continental, une forme politique et économique 
chez les Afrikanders et \n\ peu chez les Algériens, — plus vague et plutôt 
poétique, mais aussi moral et social chez les créoles des autres colonies 
européennes de l'Afrique et parmi les missionnaires religieux ou laïques 
qui la parcourent en tous sens et ne retournent en Europe que pour y 
prendre la santé nécessaire à de nouveaux et passionnés voyages. 
L'Afrique, pays du plus grand Inconnu, leur apparaît comme une im- 
mense et magnifique patrie de rêve mystérieux, de forêts vierges et de 
splendides alluvions, la terre des vallées merveilleuses — Niger. Con- 
go, Nil et Zambèse,— et la Région des Grands Lacs, pour quoi ils res- 
sentent une sorte de patriotisme d'explorateur, et qui les attire vertigi- 
neusement par toute sa prodigieuse barbarie à connaître, à féconder 
et à éduquer. 

Africain, on me permettra de signaler tout d'abord dans l'ouvrage 
admirable qui vient de paraître (i) une compréhension délicate et vive 
de ce sentiment. J.-IL Rosny en a très ingénieusement senti l'impor- 
tance capitale dans la guerre anglo-boer : il a fort nettement montré 
qu elle était une lutte d'Kuropéens contre Africains, bien plus, la lutte 
d'une naissante civilisation africaine supcrienre contre la vieille civili- 
sation européenne. Au contraire des Anglais, dont la seule force est 
l'argument souverain et qui en couvre toutes les iniquités par la ruse et 
l'hyp.'crisie, devenues aussi nécessaires à l'Empire britannique qu'elles 
le fureîit aux vieux empires asiatiques, « les hommes que délèguent les 
a Afrikanders sont tous pacifiques, tous parlent au nom d'un idéal de 
« bonté, de justice, de vérité. C'est qu'ils représentent un peuple nou- 
« veau dont l'avenir apparaît immense, qui, après avoir péniblement 
« conquis sa place au soleil, voit l'heure venue d'une admirable évolu- 
« tion économique et sociale, supérieure à l'évolution européenne. C'est 
w le cas des Germains devant Home, mais avec toutes les nuances im- 



1) J.-H. KosNY : Im Guerre anglo-hoer, histoire et récits, d'après des documents officiels. 
Ouvrage illustré de nombreux dessins, photographies, plans, cartes, et de gravures sur bois 
et en couleurs, d'après les compositions originales de Daxiel Yïerge. — Vierge montra 
bien ce qui est d'espagnol dans le décor et la vie boers : les terres maigres et rases, les 
montagnes nues et ardentes souvent dentelées en sierras, les attelages de bœufs et de mules 
gravissant monts et traversant rivières, et l'élégance désinvolte du Boer débraillé comme 
un bandit espagnol, le fusil en bandoulière, le feutre vaste et cavalier renversé au bord de 
la tête : silhouettes aragonaises en parades aventureuses; et, comme il est juste, au milieu 
d'elles l'Anglais figure Don Quichotte. (Éditions de Lu revue blanche, 1 vol. in-l» de 710 pp. 
15 fr.i 



I ^<» LA REVUE BLANCHE 

« posées par un autre Age; car les Boers ne sont plus des barbares, ce 
« sont danciens civilisés retournés à la nature et revenus à travers 
« mille obstacles, à la civilisation. » Lisez à ce sujet, pour plus de 
détail, le très beau chapitre sur ÏAnie des Boers, où, comprenant que 
l'histoire d'une telle guerre doit être faite avant tout avec de la psycho- 
logie ethnique et de la philosophie. Rosny établit les profondes dilfé- 
rences de race, u Lq Boer n'est nullement réfractaire h la civilisation, 
« il a seulement désire avec justice (pie cette civilisation fût imprégnée 
« du génie de la terre africaine qu'il incarnait; il voulait ne point lu\ter 
« l'épanouissement de sa race, ne point perdre tant de grandes et belles 
« qualités en les jetant dans le moule trop étroit dune civilisalion 
« vieillie comme la civilisation anglaise... autoritaire et impatiente, » 

Cette constatation de la diversité d'Africain à Européen se poursuit 
jusque dans l'examen de la stratégie. Celle des Boers a été critiquée 
par les spécialistes européens qui se trouvèrent parmi eux, mais Rosny 
s'attache intelligemment à montrer qu'elle était parfaitement conforme 
à leur génie, et que leur souplesse et leur rapidité ne pouvaient exister 
sans leur désordre et leur indiscipline. Le grief qu'on leur a fait le plus 
fréquemment est réparpiliement. et rien pourtant ne prouve davantage 
leur génie ni n'en fut plus caractéristique : la nature du pays et sa 
connaissance parfaite nécessitaient la guérilla: leur petit nombre la 
leur imposait encore puisfju'elle était la meilleure iililisation de l'unité, 
ainsi multipliée par la facilité à se déplacer. D'ailleurs, c'est en bloc 
qu'il faut juger, et on ne peut qu'admirer une stratégie qui tint si long- 
temps échec à 38o.ooo hommes avec 'io.ooo. 

Quand on considère de ces données la guerre anglo-boer, elle appa- 
raît plus pathéli(pn^ encore ; elle prend la beauté vertigineuse des 
antiques guerres des épopées ; et on comprend que c'était bien logique- 
ment à l'auteur de Vninireh et d'Ef/ri/nah, de faire valoir les qualités 
extraordinaires du peu|)lc rustique défendant avec son ind(''pendance 
primitive ses grands herbages et ses troupeaux. 11 en a dressé une psy- 
chologie parfaite, le suivant dans ses trekken, consultant avec lui le sol 
mamelonné et pierreux, les savanes du ciel austral, l'avenir aussi incer 
tain que la récolte au pays nouveau, péné'trant son ànie religieuse, 
admirant sa gravité, sa patience, son héroïsme candide. Il a pris le ton 
convaincu, simjde et grand qui était di'-cent. Et voici que ce n'est plus 
seulement une épopée, c'est déjà une manière de Nouvelle Bible, 

Presque une Bibh; selon Rousseau. Ce qu'il y a de particulièrement 
remar(piable dans ce peuple et aussi dans la guerre (\ni\ a soutenue 
c'est le retour à l'état de nature, à une certaine animalité. Cela peut pa- 
raître d'abftrd étrange chez ces mystiques si l'on ne songe qu'il y a 
avant tout la force sacrée et mystérieuse de l'instinct dans la mysticité. 
A suivre les opérations com[)lexes et minutieuses de cette guerre, à 
regarder les nombreux dessins et ph(»tographies qui complètent fort 
heureusement le texte, on est frappé de voir à quel point, liiUant contn^ 
le plus '< vieux » peuple civilisé, « old l^^ngland /-, et pour en triompher. 



l'histoire de la C.UERBE ANGLO-BOER i37 



y 



les Boers doivent redevenir des animaux, éparpillés dans l'herbe rousse 
et sèche du Veld comme des insectes, couchés sur la terre et presque 
en prenant la couleur comme des caméléons, tendant dans les champs 
des toiles d'araignée en fil-de-fer, creusant des g-aleries souterraines, 
se servant de trous comme des fourmi-lions, tirant avec seulement la 
tète hors de la terre et prêts à la rentrer aussitôt, plus mobiles au guet 
que des cervidés, mettant tout le succès dans la rapidité, la souplesse, 
l'adresse, et aussi dans la fiiite^ dans la facilité à se disperser pour se 
retrouver à un endroit donné. Facultés si loin intégrées qu'elles ne 
leur servent pas seulement en pays de montagnes, mais en plaine, ainsi 
qu'en la bataille de Modder-River, « une des plus extraordinaires que 
l'humanité ait connues » , et oîi les Anglais furent surpris par la mort 
venant invisiblement du sol à une courte distance comme à un tremble- 
ment de terre. Vraiment, àètre transportée dans les continents nouveaux 
la guerre se transforme ; et quand on considère les immenses succès des 
B')ers, quand on se rappelle la supériorité manifeste de l'infanterie de 
marine pendant la guerre de 1870. c'est à se demander si aux pro- 
chains conlUts il ne faudra pas introduire en Europe les procédés de 
campagne coloniale, remarquables notamment en ce que, selon une 
« justice » de la nature qui veut conserver le plus grand nombre pos- 
sible de ses espèces, la supériorité y est acquise à celui qui se défend. 
Kt il apparaît encore, à lire le récit de cette guerre, que le plus grand 
avantage tiré des entreprises coloniales aura été d'indiquer à l'Européen 
corrompu par les civilisations urbaines la nécessité du retour à la nature 
et à la souplesse et à l'endurance animales. 

On admire ce livre d histoire, ce récit de guerre, écrit par un roman- 
cier altruiste qui se trouve d'autre part un naturaliste et un sociologue, 
d'olVrir l'histoire militaire sous une forme nouvelle : sociologique et 
humaine. Entendons <c humaine « en ce que cela est écrit d'un point de 
VU' d'éternité et par quelqu'un qui observe et en un certain sens juge 
cett'^' guerre contemporaine en la comparant aux diverses manières de 
guerre que l'iiunianité a connues depuis les origines : ce qui est d'une 
grande beauté philosophique et supériorité scientifique. Alors seule- 
ment voit-on ce qu'il y a d'intimement mesquin dans les plus splendides 
guerres d'Europe. Et l'intérêt sociologique est de découvrir en quoi une 
telle guerre est inférieure à ce que devraient être les guerres contem- 
poraines, en quoi l'emploi de procédés aussi démodés et routiniers que 
l'expédition anglaise ne peut amener qu'à la ruine la nation qui les em- 
ploie. Non seulement les Anglais (i) ont dépensé 3()o.ooo hommes et des 
milliards, mais ils se sont ruinés dans l'Afrique du Sud au moment où 
ils avaient le plus de chance d'y assimiler les Boers ; c'était folie à eux 



(1) Pratiquement c'est un devoir pour les Français d'Europe que de se défier de l'anglo- 
phobie : mais il n'en est pas moins intéressant au point de vue philosophique de trouver en 
cet ouvrage le jugement sur la race anglaise d'une haute mentalité contemporaine et de le 
rapprocher de celui de Michelet prononcé un demi-siècle plus tôt (à propos de la Guerre 
de Cent ans}. 



1 i8 LA REVUE BLANCHE 

de vouloir exterminer les Boers. la seule race capable à leur aveu d'ex- 
ploiter le pays, ccunme c'est folie aux auti-es nations européennes de ne 
])as protéger dans leurs colonies les indigènes, unique maind œuvre ; 
ils n'ont même pu arriver au résultat visé, ils n'ont fait que rendre le 
Boer plus dur et plus souple aux épreuves, l'armer d'une connaissance 
nouvelle de l'Européen — la seule chose qui ait empêché sa victoire en 
cette gi:erre — et le fermer à jamais à toute idée de fusion dans 1 Em- 
pire. Voici la conclusion de J. -H. llosny :« Une nouvelle ère va com- 
« mencer pour les Burghers. Cette longue épreuve où un peuple de 
« 280.000 habitants a tenu victorieusement deux ans et demi contre le 
« plus vaste et le plus riche empire du monde, est un sûr garant de 
« l'énergie avec laquelle les Boers défendront, sur un autre terrain, 
« l'originalité de leur race. Un empire sud-africain sera constitué par 
« la force des choses : il ne sera anglais qu'au degré où la Grande- 
« Bretagne sera capable de se l'assimiler commercialement et indtis- 
« triellement : tout est donc remis au même point qu'avant l'ouverture 
(' des hostilités : la guerre, preuve manifeste d'impuissance ethnique 
« de la part du Royaume-Uni. n'a été qu'une longue série d'humilia- 
« lions pour les armes anglaises, une abdication philosophique, un 
« abaissement dans l'estime du monde, l^lle a été pour les Boers une 
u douloureuse épreuve, une de ces elTroyables calamités où se trempe à 
« jamais le caractère des peuples. » (Voir aussi chapitre xix). 

Par cela il se dégage de cette œuvre, compte-rendu d'une guerre 
souvent atroce, une étonnante impression morale dans le genre de celles 
qui vous ocnipentaprès une lecture récapitulative d'j'lmersonou de Mae- 
terlinck et, (] autre part, d'Ibsen. Possédé d'émotions à la fois dramati- 
ques et sereines, on se sent imposer l'admiration d'un certain ordre 
mécanique de la nature, une confiance en la vie ou pour mieux dire une 
acceptation de la vie. Nul événement contemporain n'a prêté davantage 
h une méditation de la nature et de l'humanité et aussi à un bilan de la 
civilisation. Alors, ce qu'il faut y voir surtout c'est la faiblesse de /a ci- 
vilisation militariste de l'Europe, incapable de vaincre des ennemis qui 
avaient déjà contre eux une excessive générosité et l'absence de tout 
instinct ollensif 'Cf. V. à xxxi). On a été en général porté à remarquer 
l'inutilité de la Conférence de la Haye, et la guerre anglo-boer a semblé 
marquer l'entrée de l'humanité dans une nouvelle période de règne 
exclusif de la force. Eoin de s'abattre, il faut se relever par l'exemple de 
cette lutte. Bien plus que la stérile conférence de diplomates, elle 
prouve que la fin des guerres de conquête yocv// être proche si onle i'eut. 
Aussi bien qu'au xiv siècle, une Suisse, de mœurs rustiques analogues 
à celle de ces Africains et de conscience plus avisée de l'ennemi, peut 
défendre son ind(''pendance contre un ennemi dix fois plus puissant; et 
la défensive, seule forme de guerre digne de lui, tend à devenir très 
facile pour un peuple endurant et opiniâtre. A en juger par les pré- 
cieuses notes, c'est la pensée de Hosny. C est la grande le(;on qu'aura 

dormée a llùirope la jeune Afrique. 

Mahils-Arv Lehloxd 



Félibrige et Nationalisme 



Les félibres sont tout à la joie ; hier, à Béziers, ils célébraient les 
fêtes de la Santo-Eatello, aujourdhui à Orange, « le Bayreuth fran- 
çais », ils assistent aux représentations du théâtre antique. Et partout, 
le Félibrigt' triomplie, comme d'ailleurs cliaque année à pareille épo- 
que. 

Ce sont des acclamations enthousiastes : Vwe Pfovence! Ou bien 
c'est le cri subversif : La re^'cinche de Muret ! 

Qu'est-ce donc que le Félibrige? 

Ce mot évoque tout simplement chez le profane quelque cliose de 
riant, d'alerte, une sorte de kermesse au pays provençal. Une telle repré- 
sentation n'est point tout à fait fausse, mais il ne faut pas oublier que le 
Félibrige, au dire de ses théoriciens, a renoué la tradition romane des 
xr et xii^ siècles. Avec lui s'est affirmé l'esprit provincial vis-à-vis d'une 
centralisation menaçante pour les tempéraments et les caractères régio- 
naux. D'aucuns vont même jusqu'à voir dans le Félibrige une véritable 
Renaissance littéraire qu'ils ne craignent pas de comparer à la grande 
Renaissance du xvi" siècle. 

C'est donc un mouvement dont l'importance s'impose à l'attention du 
pays tout entier, dont le retentissement ébranle toute la vie fran- 
çaise ? 

Point du tout. Si l'on en parle en dehors de sa région d'origine, c'est 
plutôt pour en rire... Mais généralement on l'ignore. 

Le Félibrige cependant, encore qu'il soit loin de marquer une ère 
nou velle dans la littérature ou danslart, rnérite d'être mieux connu, et j'en 
voudiais étudier ici l'origine et l'histttire pour en fixer ensuite les ten- 
dances. J'ajouterai cette remarque, à savoir qu'un très grand nombre de 
félibres sont fort peu renseignés sur le Félibrige et que ceux qui préten- 
dent diriger le mouvement vers un but défini sont une infime, minorité . 
Les premiers sont les plus connus, car ils font du bruit pour faire du 
bruit; ils chantent, ils inaugurent sans cesse; ils manifestent à Sceaux, 
à Oransfp et en maints autres lieux suivant l'occurrence. Les autres 
théorisent et professent en général un certain mépris pour leurs frères 
trop légers et trop occupés des extériorités. , 

Le spectacle de ces divisions peut. )« pense, présenter quelque intérêt. 
Mais, avant de l'otTrir aux yeux du lecteur, il importe de savoir ce qu'est, 
dans sa for/ne, le Félibrige. 

Et tout d'abord, que signifie le mot? Il parait que le vocable /<?//^/t' 
se trouve pour la première fois dans une poésie légendaire du moyen âge 
où il est question des sept félibres de la loi (li set félibre de la lei). Ce 
mot signifierait docteur de la loi. 11 fut choisi pour désigner les parti- 



i.',() LA REVUE BLANCHE 

sans de la lenlalivc de rénovation ([u'inaugurèrenl le -j.i mai iS")') sept 
jeunes poètes jirovençaux. 

Joseph Uoumanille fut le vrai |)romoteur de ce mouvement; Paul 
Arène l'appelle le « chef du départ ». Il voulait instaurer une Renais- 
sance provençale par l'épuration et la réforme de la langue, qui tendait 
avant lui à nètre plus rpTun patois, et par le choix de sujets plus nojtlcs 
quf ceux des poètes populaires locaux. 

Les six aulres poètes ([ui peuvent, avec lioumanille, èlre reo-ardés 
comme les fondateurs du Félibrig-e sont Frédéric Mistral et Anselme 
Mathieu qui lurent ses élèves au Collège d'Avignon; Théodore Aubanel, 
l'auteur de la Mioitgrano enUeduherio , « intermezzo ensoleillé dun 
llejne qui sérail bon «.a dit Paul Arène: Alphonse Tavan qui lit ce beau 
livre Amour et Floiir: .lean Brunet d'Avignon et Paul Giéra chez qui la 
réunion se tint le 21 mai au château de Fontségugnc près d'Avignon. 

Les Proin'ença/o, œuvre collective de ces ])oètes, sont d'ordinaire 
considérées, bien que publiées en l'SV.*, comme le manifeste de la nou- 
velle Ecole. Son organe officiel ïuiVArniano prouvencau. et c'est dans 
cette publication, dirigée ])ar Roumanille, que les Mathieu, les Aubanel, 
les Mistral s'essayèrent à versifier en provençal, qu'ils prirent peu à peu 
une pleine conscience de leur talent de troubadours. 

Mais la langue doc était encore pour eux vui simple objet de curiosité ; 
et c'est en la cullivant avec amour, avec patience qu'ils coiUiurent les 
premiers émois à\i paysan, de celui qui appartient à la terre méridio- 
nale. 

I*'r(''déric Mistral jura de ne jam.ais abandonner son pays, et, dans sa 
solitude de Maillane, il songea à ex]>rinier ses sentimenis, ses sensations 
dans une belle œuvre. 11 écrivit Mireille. Au bout de sept ans d'une vie 
studieuse et contemjilative devant les nu'nies horizons, le g-rand poème 
idyllique parut (iSjg;. 

Lamartine proclama Mireille un chef-d'œuvre incompaiiihle. Mistral 
avait crmquis la célébrité. Et. du mèr.ie coup, le h'<''lil)rige sortit de 
l'obscurité. Il apj)arut bien à celte éporpie, comme la renaissance d'une 
lang-ue que Ion croyait morte, (pii aurait été vaincue au temps de la 
guerre des Albigeois et qui serait tombée peu à j)cu à l'état de patois. 
Aussi ce réveil des pays méridionaux intéressa-t-il tous les lettrés, tous 
les savants. 

Mistral aperçut vile toute l'étendue de sa mission : il ne suffisait pas 
de composer de belles épopées, il fallait encore étudier le génie de la 
langue provençale, puis la fixer dc'linilivemeiit cnmme un idiome orga- 
nise'' et distinct du provençal vulgaire. Le poète sut faire place au philo- 
logue. Mistral écrivit sou Trésor du Félihrige^ véritable monument 
scientifique, fait d'érudition i)atiente et de génie poétique. 

Désormais, grâce au vieil idiome retrouve- et réhabilité, la Provence et 
les autres pays du Midi pouvaient secouer le joug des conquérants, du 
Nord, de la France. Aussi la secemde génération des félibres, avec l''élix 
Gras, avec Arnavielle, eut-elle pour souci de revendiquer les libertés 



FÉUBRICiE ET NATIONALISME i4i 

des pays d'oc, au nom de la ]{ace dont l'àme est toujours vivante et tou- 
jours insoumise. 

Félix Gras écrit Toloza (Toulouse), geste en douze chants sur la croi- 
sade de Simon de Montfort, sur cette fameuse guerre albigeoise qui est 
le tri(uni)he des Franchiniands, des barbares habitants du Nord sur la 
riche civilisation méridionale : 

« Toloza^ Proi>en'{a: cela voulait dire : Lumière, Liberté, contre les 
cris de : Montfort, Mont/'ort, qui voulaient dire : Enfer. Esclavage. » 

La revanche du Midi, Félix Gras la réclame à grands cris, mais il la 
veut pacifique ; elle sera accomplie le jour où la langue doc, la grande 
vaincue, aura le droit de se développer enfin librement au soleil. 

On voit donc très bien que Félix Gras par sa Toloza entraîne le Féli- 
brige vers des buts nouveaux. Les œuvres de Mistral, lues et relues, et 
mieux comprises, font surgir en chacun le sentiment de la race, tou- 
jours plus ardent. Les cités libres des x" et xi® siècles sont honorées 
comme des martyres, comme de grandes héroïnes. Déjà des félibres 
parlent d'ouvrir, toutes grandes, les portes de l'école du paysan à la 
lano-ne d'oc, de créer dans les Universités des chaires où les maîtres 
félibréens enseigneraient le Fèlibrige intégral. 

Et c'est au milieu de ces nouvelles pensées qu'apparaît la troisième 
génération. « A elle, a-t-on dit, incombent désormais toutes les respon- 
sabilités. » Elle la si bien compris que le i 3 août 1894, à Avignon, 
M. Jean Carrère annonce que les nouveaux félibres ont décidé d'agir 
sur le peuple et de provoquer ainsi tout un vaste monument régiona- 
liste. 

Ainsi donc les félibres d'aujourd'hui se disent hommes d'action; ils 
ont à sauver et à faire triompher « l'àme méridionale ». 

Mais il semble que leurs aînés ont pressenti les destinées sociales du 
Fèlibrige. Dès i 876 ils ont, en effet, créé une grande association, divisée 
en qu 'tre organisations autonomes appelées maintenances : les mainte- 
nanccb de Provence, de Languedoc, d'Aquitaine et de Limousin. A la 
tète de ces maintenances se trouvent un syndic, des vice-syndics et un 
secrétaire. Chacun de ces groupes se subdivise en plusieurs groupe- 
ments particuliers; ce sont les Écoles. Enfin une sorte de comité géné- 
ral, le Consistoire fêlibréen, réunissant les plus hautes personnalités 
félibréennes, les majoranx et le capoulié, prend les décisions impor- 
tantes, tout en ayant soin de ne pas entreprendre sur l'autonomie des 
maintenances. 

Voilà l'organisation félibréenne créée par les poètes des deux pre- 
mières générations, qui, avec les agitateurs d'à présent, tend à devenir 
un véritable « instrument de lutte ». 

Cependant, malgré cette organisation d'apparence politique, les féli- 
bres sont avant tout des littérateurs. Ces groupements, quels que soient 
leurs noms et leurs titres, comprennent surtout des hommes qui se sont 
donnés le devoir de veiller sur la langue de leurs pères, de la parler avec 
ferveur, avec dévotion. 



i42 LA REVUE BLANCHE 

Est-ce que le Félibrige a pu atteindre son but premier : sauver de 
l'oubli le parler provençal? Le Félibrige de lioumanille. de Mistral a-t-il 
connu une victoire ou une défaite? 

Répondre serait manifester une hâte maladroite . Ce qu'il est permis 
de constater, c'est que le Félilu-io^e a réuni de nombreux partisans qui, à 
peu près tous, ont eu à cœur de produire au moins un volume de vers à 
la louange de la « petite patrie )>. Mais, s'il a groupé des lettrés, il n'a 
jamais agi sur le peuple provençal, sur les paysans ; il a toujours été, au 
contraire, une cliapelle fermée. 

Des jeunes gens' voudraient aujourd'hui que la constitution féli- 
bréenne soit utilisée en vue de fins sociales ; mais voilà bien précisé- 
ment le projet que je me propose maintenant de ruiner en montrant ce 
que sont les tentatives. d'agitation félibréenne. 

L'hiver de 1899, j'habitais Aix-en-Provence. De jeune félibres 
m'avaient accaparé. Ils étaient fougueux et monotones. C'était le temps 
où les jeunes bramaient d'amour après des fantômes: ils réclamaient 
« la vie intégrale «. Je brûlai d'agir, naturellement, d'aller au peuple 
provençal, comme ils disaient. Mes dispositions sentimentales étaient 
donc excellentes et l'occasion de combattre ne pouvait pas tarder à 
naître. Un ami, rencontré un soir sur le cours Mirabeau, mapprit en 
elTet que l'heure était grave pour la Provence bien-aimée ; ses paroles 
étaient chuchotées; elles m'annonçaient qu'une grande œuvre était à 
accomplir tout de suite. Le coucher du soleil ensanglantait le cours ; la 
froidure fustigeait nos membres. Nous pressions le pas. Je crus voir du 
péril tout autour de nous; j'étais heureux. Mon ami me montrait des 
passants : « C'est X..., un ennemi », et de temps à autre : « Tais-toi, 
doucement..., dis nous entendraient. » Puis, brusquement, il lâcha mon 
bras : « Adieu ! et tiens-toi bien portant pour la bataille. » (1) 

Je rentrai chez moi, tout frémissant. J avais donne' ma parole : j'irais 
au banquet d'Avignon, le i5 janvier, afin de mettre Mistral au pied du 
mur : « Reconnaît-il oui ou non le Félibrige social comme la consé- 
quence dernière de son œuvre poétique? » 

Le grand jour arrivé, avec huit fclibres d'action, j'ai quitté Aix. A la 
gare, on m'avait présenté à un jeune garçon mafflu qui fait de l'élevage 
en Camargue. C'est un des chéris de Mistral, (^'est lui qui allait brandir 
l'éleridard de la révolte : on parlait mysléi'ieusement d'un long et 
robuste discours. Mais, durant tout le voyage, ce fut le silence fébrile 
qui précède les actes décisifs; peut-être allions-nous pour toujours dire 
adieu à un Mistral timoré; mais plutôt cette séparation que le piétine- 



(ly .le n'exagtre pas. Voici la lettre que peu après, le jeune chef en question adressait à 
l'un de hes soldats : 

« Mon cher B., il faut absoUiment «lUc M. et toi soyez à P. le H, D. et moi vous y con- 
vions, ainsi que ceux de tes amis qui sont absolument fins. Jl sera rendu compte de ce qui 
s'est fait pour la Cause depuis notre réunion d'Avignon. A ijieutnt donc, frcrc. Je t'aime 
et t'emhrasse. — J. G. 

,( P.-S. — Tu comprends bien l'importance de cette réunion. .Je ne t'écrip pus ])ln8 lon- 
guement sûr, de te voir bientôt. N'amené que des gens prêta à marcber jusqu'au bout. » 



FÉLIBRIGE ET NATIONALISME l Vi 

ment sur place, qu'un félibrige stérile; pure àmusette, jeu de dandys et 
de snobs, passe-temps de vieillards. Ah ! nous étions de grands 
révoltés... 

Je dois reconnaître que cette journée à Avignon glaça mon enthou- 
siasme ; mais elle m'ouvrit les yeux. Je reproduis ici textuellement mes 
noies. 

Au café, à Avignon ; tous les félibres sont là. Il y a des vieux qui ont 
l'air très éveillé ; ils vont, viennent, entrent, sortent : ils attendent 
Mistral et sont anxieux. Mais ces quelques jeunes hommes, huit, dix 
tout au plus, massés en un coin de la salle, muets, mornes, maudissant 
les anciens qui ne sapeçoivent pas de leur présence. Le petit garçon de 
la Camargue crée seul une certaine agitation. 11 rabâche, sans cesse et 
à voix haute pour que les antagonistes l'entendent, des mots haineux ; 
puis, tout à coup, fiévreusement et sur un ton très bas, pour la centième 
fois il dresse devant ses partisans, trop mous à son gré, les lignes gé- 
nérales du plan de bataille. Le café s'emplit davantage ; les félibres 
sociaux sont toujours plus seuls. Mais dès qu'un nouveau personnage 
apparaît, en quelques phrases sèches, son bilan moral est vite établi : 
« Voici M., un parfait gâteux; il fait chaque année sa chanson, puis 
c'est fini; imbécile!... Voilà B., très bien avec Mistral; ennemi redou- 
table, je vous le dis ; il faut le balayer, sinon... « 

Les jeunes s'échauffaient: ils disaient : « Ce jour sera héroïque; nous 
ne sommes pas nombreux, mais nous sommes les artisans d'une nouvelle 
société la Société Félibréenne ! Nous allons aiguiller le Félibrige vers 
de ffrands buts: nous le renouvelons, nous le transformons en lui don- 
nant une direction sociale... » « De l'intransigeance ! » criait une voix. 
« Glorieuse date que celle d'aujourd'hui... » susurrait une autre voix. 
Des regards rayonnaient de joie comme dans l'attente d'un dieu. 

L'arrivée de Mistral est annoncée. Tous sortent pour aller à sa ren- 
contre. Les jeunes répètent: « En résumé, s'//.<f ne veulent pas nous 
suivre, nous agirons seuls. >> Mais, brusquement, les voici qui s'élancent 
avec de grandes exclamations, vers un homme de quarante ans, au 
masque énergique : « Nous nous désespérions ; vous êtes le chef ; sans 
vous...» — «Silence, répond l'homme; j'ai des ennuis, mais j'agirai, il le 
faut. » Des regards méfiants s'attachent aux Félibres sociaicv. On 
s'écartait d'eux. Mais eux sont dans le ravissement; ils encadraient le 
chef, Ihomme farouche qui apportait dans ce milieu le prestige des 
allures et des gestes militaires ; c'est un capitaine de génie ; mais il 
réclame l'application intégrale des « doctrines félibréennes », Ce mili- 
taire ipromu depuis à la plus haute dignité du Félibrige), incarne par- 
faitement le fclibre d'action. L'habitant de la Camargue lui presse les 
mains : « Capitaine, nous ne reculerons pas. » — « Jamais, dit celui-ci, 
mais de l'habileté, voici Mistral, avançons vers lui les premiers. » 

Le petit groupe s'ébranle sur la place de IHorloge. Mistral arrive, 
accompagné de Félix Gras. Peu de paroles sont dites. Une telle froideur 
étonne. Les félibres ne sont pas gais. Mistral est comme gêné par tous 



I',', LA REVUE BLANCHE 

ses amis silencieux et gelés. Lui-m«'me donne alors le signal du départ : 
(' Allez à la Barthelasse: il fait froid ici. » Il tient son pardessus sur le 
bras; sa marche est allègre. Derrière ses pas quelques félibres juvéniles 
se disputent méchamment; c'est à qui coudoiera le maître. Il y a une 
bousculade: tout fiers, deux ou trois jeunes hommes s'emparent enfin 
du grand poète; ils hii murmurent des mots pressés; Mistral hoche la 
tête : « Mais non, mais non, mes amis; laissez Félix Gras tranquille; 
pourquoi chagriner cet homme ? C^est un bon félibre comme moi... » 
« Un traître, clama celui qui cultivait je ne sais quoi de son moi dans 
les plaines revèches et rudes de la Camargue; nous le condamnerons ; 
c'est un crime pour nous que la traduction en français de ses Rouges 
du Midi. » l'élix Gras n'entendait pas ce furieux langage, car il che- 
minait tout lentement, très loin de la tète du cortège (i). 

Ah ! elle est plaisante cette marche vers l'île de la Barthelasse où va 
se livrer le grand combat. Sur la place de l'Horloge, des enfants, puis 
de bons bourgeois ne sachant où flâner, et des filles en cheveux accourent 
bien vite pour voir les félibres. 

— Quest-ce que c'est que ces hommes ? 

— Ils parlent tous en patois. 

Cette marque d'étonnement naïf est surprenante; les félibres ne sont- 
ils donc pas plus intimement liés à la vie de ce peuple provençal qu'ils 
prétendent guider? Et le lendemain pourtant les félibres contaient l'en- 
thousiasme que leur passage soulevait parmi la population d'Avignon. 

A table, Mistral préside; et il préside réellement. Il a pénétré le 
passé; il en est la splendide incarnation. La Provence vit en lui seul. 
Il est un dieu, disent certains de ses admirateurs ; il est un superhomme, 
car qui pourrait vivre de cette vie idéale? On comprend, quand il s'agit 
de lui et de son œuvre, toutes les hyperboles. Il est un monument beau 
à Contempler'. Barrés le visite souvent et il se sert de ce grand nom. 
Mais Mistral n'est que beau ; ses œuvres ne sont que belles. H 
mourra, il ne mourra pas tout entier sans doute; mais les ellorts des 
rélibres sont frappés d'impuissance. 

Au dessert, quelques félibres de Montpellier font leur entrée, A. en 
tète -i). Quelques v(»ix essayent d'entonner le chant de la Coupe, 
l'hymne félibréen ; peu d'éclios. De la tristesse i)èse lourdement. A 
peine si une petite agitation est perçue tout là-bas, au bout de la table : 
quelques amis pressent le solitaire de la Camargue de dire son discours. 
Il hésite; un mot est dit à Mistral qui, se levant, prononce : « D. vou- 
drait nous lire quelque chose. » Alors D. lut son élucubration. Puis ce 
fut un long et douloureux silence. Personne — à part ses amis — ne 



(1) Le pauvre homme est mort depuis. On me contait l'autre jour à Avignon ([u'il avait 
voulu des obsèques civiles. Mai» sa famille tenait k ce que la présence de Mistral honorât 
\f cortège funubre; et Mistral refusait de paraître si la cérémonie se pas<sait de l'assistâmes 
du clergé. Félix Gras fut donc, contre son gré, enterré religieusement, ot l'on juit voir au 
premier rang des a-ssistants la douleur fratenielle de Mistral. 

(3) C'est cet A., royaliste uiilitant, qui, dans une féllbri'jade, a poussé la haine i\\i fran- 
ciman jusqu'au souhait de porter lui-même le feu dans Paris. 



FÉUBRIGE ET NATIONALISME i V> 

pouvait comprendre ce que le malheureux garçon avait voulu démontren 
Une gène s'emparait de tous les convives qui ne savaient où poser leurs 
regards, où placer leurs mains. Mistral enfin dénoua lentement sa ser- 
viette et, debout, sappuyant au dossier de sa chaise : « Je vais vous 
chanter la Comtesse. » Et il chanta ; le refrain était repris en chœur (i). 

Celte Comtesse était un péché déjeunasse de Mistral; c'était le chant 
révolutionnaire des sépai-atistes, l'iiymne des « revendications proven- 
çales ». Depuis longtemps Mistral ne l'avait chanté et l'on chuchotait 
même qu'il le regrettait. 

Ainsi, point de réponse directe aux jeunes ; Mistral voulut leur laisser 
croire qu'il les approuvait. Entre le oui et le non il prit une liabile 
échappatoire. Kt tandis que les vieux félibres ne virent que du feu puis- 
que la question : f Approuvez-vous le Fêlibrige social ? « ne fut pas for- 
mulée en toute netteté, les jeunes crièrent : « Victoire ! le maître est 
avec nous. » 

Ah! le poète provençal est beau, d'une beauté olympienne, l'on a dit, 
mais un poids l'accable; son regard lointain semble découvrir de pro- 
fondes trislesses ; il porte un deuil, un grand deuil, le deuil de son pays. 
Mais cet homme était un être moral^ il aurait dû dire : 

« Ah! jeunes, vous me parlez de l'action, de l'action félibréenne, mais 
ne savez-vous pas que mon œuvre est simplement une œuvre de beauté, 
et que moi seul ai su. par de puissants ellorts, en une admirable syn- 
thèse, réaliser en moi le passé? L'action? mais je n'y ai jamais cru; je 
suis un poète. La langue? Oui, grâce à des travaux pénibles, je l'ai fait 
évoluer depuis l'époque où le Nord, dans sa haine, la cloua vaincue 
dans la cité provençale. Je l'ai prise: j'aimais ses traits primitifs, har- 
monieux en leur dureté, en leur violence, et son accoutrement, et son 
accent naïf; et, sur cette face de morte, j'ai imprimé les traces des 



(1) .Te regrette dç ne pas pouvoir citer ici, faute de place, tout le morceau. Il s'agit d'une 
jeui '• comtesse .riclie, belle, puissante, gracieuse (la Provrence), que sa sœur, sa mauvaise 
sivur (la France) enferma dans un cloître pour hériter de son bien. Chaque strophe est suivi 
par ce refrain significatif : ' 

(( Ah! se me sabien entcnilre! — Ah! se me v mlien segui ! » 

(« Ah ! si l'on savait m'eutendre! — .^h ! si l'on voulait me suivre 1 ») 

Et, enfin, le chant tout entier d'un grand souffle po Jtique, se termine par ces quatre 
strophes que je veux citer : 

a Ceux qui ont la mémoire — Ceux qui ont le cœur haut placé — Ceux <iui dans leur 
chaumière — Sentent souffler le mistral — Ceux qui aiment la gloire — Les vaillants, les 
majoraux. — Ah 1 s'ils voulaient m'entendre ! etc.. 

« En criant : riusl sus! — Zou 1 Tous vieux et jeunes — Nous partirions en bande — 
Bannière déployée — Nous partirions comme un ouragan — Démolir le grand couvent. — 
Ah! s'ils voulaient..., etc. 

a Et nous démolirions le cloître — Où joar et nuit pleure — Où jour et nuit se désole 
— .La nonne aux beaux yeux — En dépit de la mauvaise sœur — Nous mettions tout à 
feu et à sang. — Ah 1 s'ils voulaient.. , etc. 

M Nous pendrions ensuite l'abbesse — Aux buissons d'alentour — Et nous dirions à la 
comtesse — Reparais ! ô resplendeur ! Loin de noui, loin la tristesse. — Vive, vive le bon- 
heur ! — Ah ! si l'on savait..., etc. » 
{Les Iles d'Or, 1866.) 

10 



" l'i LA REVUE BLANCHE 

siècles postérieurs el je vous ai oITei-t le beau visage de cire qu'avec 
amour j ai modeli". ('.outemplez-lc aime/.-le simplement pour sa beauté, 
mais diles-lo-vous, il est de cire, il n'a que le rellet de la vie. ^) 

Mistral n'a pas dit ces paroles: il laisse de jeunes hommes s'exalter 
sur son oMivre. il les laisse prendre des i-outes de mensonge et, quand 
on vient lui demander : « Maître. «;nrnmt>s-iions dans le vrai? " 11 clianle 
un chant, de révolte!... ' H 

Je n'ai donc point été surpris en lisant, huit jours après, la comédie 
de la Barthclasse, dans une de ces éphémères feuilles lélibréennes qui 
se lèvent chaque printemps : 

« Ces] la langue, comme la magnillquement exprimé Mistral, qui 
brisera les chaînes. Aimons notre langue, parlons-la. C'est là le pre- 
mier point, l'essentiel de la révolution morale que nous voulons tenter. 
Sans elle, rien n'est possible. Tout serait vain, .l'ai bien senti cela, 
l'autre jour, à Avignon, lorsqu'après toute une journée de combat et de 
• ète. Mistral, de sa voix plus qu'humaine, nous a chanté la Comtesse 
\\n est pour nous comme un Credo, la proclamation d un idéal Empe- 
reur à son armée de patriotes et de fils... » 

Pour moi, tout au contraire, j'avais vu de quels éléments réactionnai- 
res, est constitué ce mouvement. L'événement l'a prouvé ensuite, car 
les fclihres sociaux, après la défaite d'Avignon, se tournèrent vers le 
nationalisme naissant et, ainsi, ils obéirent à P.listral qui ensuite adhé- 
rait à la Ligue de lu Patrie françciisr , 

.le crois qu'il était facile de déduire celte conclusion de l'examen des 
faits. Sur quoi, en elfet, repose le Félibrige d'action ? sur quelles théo- 
ries générales échafaude-t-il le monument de son ignorance? Ce féli- 
brige met à son origines les grandes idées de race et de tradition. Ces 
mots reviennent dans tous les discours de ces puérils théoriciens. Faire 
refleurir la beautt- de la race, travaillera l'épanouissement de la race, 
voilà les expressions les plus simjjles (car ils sont d'ordinaires plus 
emphatiques; qui leur viennent sans cesse à la jjouche. L'un d'eux écrit : 
" Les traditions nous intéressent davantage que les romances.... le féli- 
brige est une action sociale. » 

Baser une action sociale sur ces entités, race, traditions, quelle folie 
n'est-ce pas? Mais il est bon de remarquer que c'est une folio toute l'éac- 



(Ij 11 il semblé, l'an demiei', que Mi.stral ait voulu timidement dénoncer l'eiTeur de coux 
"ini.de son œuvre poétique, s'emploiont '.\ tirer une doctrine sociale. Il répondit, en effet^ 
à l'eii' Ça//i« sur la ilùceiitralii«:ition : ({.T'ai, en employant la lanj^ue de 

Provi : - ■ toute ma vie et quelques-uns ont fait et poursuivent la campagne 

avec moi. Mais je n'ai pQ8 de conseils à donner; jai suivi mon instinct de race et mon 
:iuiour de la terre. (),nn cliacun aille liVireineut. J>f hp tiens pun à réf/cnfer ut) iHat sorial 
ij>iflcijn'/iie. Ln force des rhotc» eirt pUm jmimantc que lef t/tèories. n 

Et pour mettre mieux en évidence le désaccord qui 8éj)are Mistral de ses prétendus dis- 
ciple.'», plaf'ons en reyard de cette derniiTC phrase l.i (larole de M. Demolins, daas la Ilvrae 
/'//<>'<>*ini' (octobre 1 «'.•'.») : a... Et voici que par la .«eule force de cette volonté persistante 
(la volonté do Mistral) leB èvi:nem«ntii fc plient selon la pensée du poète... Une jeune géné- 
ration iLrmiidit, imiiréjrnéc de la pen.aée du poète, et le Félibrif/e d'action se trouve prêt à 
rérili>fr i<'îti- iniiiév d:in» le domaine de.s faits .sociau.x. » 



FELlIiUKiE ET NATIONALISME i 17 

tionnaire. Agir dans le sens de pai-eils principes, c'est réagir, cestrétro- 
jj;rader. c'est, pour pénétrer dans la vie réelle, prendre un point d'appui 
sur dos choses mortes. Je me souviens qu'un félibre social disait avec 
un étonnement non joué à l'un de ses am.is : « Comment ? tu lis Karl 
Marx '^ Quelle idée saugrenue ! » Ils sont tous ignorants comme des 
carpes des éléments de la science économique; bien plus, ils méprisent 
toute science réelle du haut de leur petite taille. Ils se disent x évolu- 
tionnistes », « réalistes », « scientifiques », mais ces expressions sont 
pour eux vides de tout contenu réel. Ils se réclament de Le Play et, à 
la suite de Barrés, d'IIippolyte Taine ; les plus érudits d'entre eux 
croient, en leur dogmatisme étroit, sur la foi de ces auteurs, à une so- 
ciologie immobile, an lieu de chercher les lois économiques qui régissent 
le développement social : ils parlent d'histoire, mais, en réalité, ils ne 
coui^-oivent, à la fatxm de M. Thiers par exemple, qu'une histoire qui tire 
des laits une morale enfantine ou qui les dénature suivant des intérêts 
immédiats. Ils riraient — mais la connaissent-ils seulement? — delà 
conception matérialiste de l'histoire qui donne à l'évolution des socié- 
tés une raison d'être réelle au lieu de principes métaphysiques. 

Et. par ces traits, ne ressemblent-ils pas aux théoriciens du nationa- 
lisme y Est-ce que les écrivains de V Action française, jaloux de fonder 
philosophiquement leur misérable doctrine purement politique, ne re- 
gardent pas les idées de race et de tradition comme le suhstratiun du 
nationalisme et du monarchisme ? 

Ils s'emlîallent, — il n'est pas de mot plus propre — sur un terrain 
aussi peu solide avec une ardeur imbécile. Et Mistral lui-même, leur 
grand Mistral, qui professe aussi le respect des traditions et le culte de 
la race — et comment ne le ferait-il pas sans être en contradiction avec 
toute son œuvre poétique ? — Mistral, avec sa prudence -de rural, se 
garde bien de suivre ses disciples jusqu'au bout de leurs dangereuses 
acrobiiiies. Je me rappelle ici un fait à noter : lorsque Jean Carrère — 
il n'était pas alors le journaliste d'aujourd hui — luisait sa tournée de 
conférejices pour ressusciter les traditions anciennes, pour combattre 
la centralisa tio n à outrance sous laquelle les vieilles provinces agoni- 
sent, etc., sa grande préoccupation — et celle de ses amis — était de ne 
pas dépasser dans ses revendications d'honnêtes limites, car il craignait 
d'être désavoué par Mistral. Le « délégué de la Fédération des Cités du 
Midi » j'ai lu ce titre sur ses cartes de visite) se tenait dans ses généra- 
lités vagues où son talent, réel cependant, se complait, d'ordinaire, et 
se contentait de déclamer des lieux communs (i;. 

En citant Jean Carrère, j'oubliais que beaucoup de vrais fèlibres 
haussent les épaules à l'énoncé de son nom ; mais il est à coup sûr tout 
aussi sérieux qu ils peuvent l'être. 

Il ne m'appartient pas de refaire ici le procès du racisme et du tra- 



(1) Voici iine de ses bonnes phrases d'apôtre ; « Cherchons la liberté dans les lois de la 
nature et le génie de notre race : aimons la nature où s'est manifestée notre race pour y 
trouver la liberté. » 



I '|8 LA REVUE BLANCHE 

dititinnalisme. Je veux simplement dire que le Félibrige social, prenant 
de tels principes d'action, est condamné à Fimpuissance comme tout 
mouvement qui n'a pas de point d appui dans la réalité. 

l.a même inconsistance se retrouve dans leur manière de concevoir 
un article important de leur proo^ramme. 11 est étrange, pour un esprit 
simplement positif, de voir comment ils entendent le fédéralisme, car ils 
se disent fédéralistes. On a déjà vu sous quelle emphase verbale ils ca- 
olient leur pénurie d'idées ; écoutons comment l'un d'eux définit ce qu'il 
appelle la décenlralisalion intég-pale : « C'est la libération des esprits de 
toute domination étrangère, lointaine ou proche; l'autonomie rendue 
aux groupes conscients d'eux-mêmes; l'initiative exaltée chez les indi- 
vidus. Dételle sorte que, des plus riches cités aux plus calmes villages, 
puisse un jour se réaliser notre formule : là où naît, grandit et se mani- 
feste un homme libre, là est pour lui le centre du monde. » 

Ils font de petits projets d'organisation provinciale, ils s'amusent à 
combiner les plans delà société qu'ils rêvent, mais — car ils sont consé- 
quent dans leur illogisme — ils se gardent toujours de tenir compte des 
faits économiques qui, mieux que la volonté de quelques-uns, dirigent 
les destinées du monde. Je ne suis certes pas opposé au fédéralisme, à 
im ré'gionalisme qui se fonderait sur des dilTérences réelles de tempéra- 
ments dues aux circonstances dilTérentes du développement moral et 
matériel des individus. Mais donner au fédéralisme des bases métaphy- 
siques ! 



Les fêlihres sociaux rient des vieux félibres; ils tournent en ridi- 
culeleurs fêtes et toutes leurs manies. Mais ces vieux i'élibres ont aiu 
moins l'excuse de s'amuser; et s'ils sont inoltensifs, ils le savent. On en 
peut rire certes, car les gestes qu'ils font sont excessifs. !Mais combien 
plus ridicules Honl lea fé/ibres d'action (|ui se révoltent contre les faits 
acquis ; et n'est-il pas souverainement comique de les voir partir en 
guerre pour restaurer un régime déchu (i), brandissant des armes inu- 
tiles et ])oussant des cris de (Canaques? En vérité, ils sont impuissants 
comme le nationalisme au sein du(piel ils se soni fondus. 

Albeut Ma V bon 



(I Dejmi.H quelques temps le nationalisme intégral de certains félibres a pris une direc- 
tion bien définie. Ils ne se contentent p'is de remonter aux d'Orléans mais poussent leur 
marcl)e rétro^a<le jusqu'aux Bourbons eux-mêmes. Non qu'ils soient cirlh^et, ce qui serait 
déjà suffi<arament bouffon, ils sont tout s'uiplement et tout fièrement naundor/ittei '. 
(Voir certaine numéros du Pat/t de France^. 



La Quinzaine 



RLDOLPII VillCHOW {1821-100-2) 

C'est une lâche assez in^i^rate que de proposer à l'admiration du grand 
public un homme dont les travaux ont planté, sur la route de la science, 
un jalon provisoire ; il y a un mois à peine, on célébrait l'immortel 
Bichat, et presque personne, en dehors des gens du métier, n'a pu se 
rendre compte des raisons pour lesquelles son nom a été placé parmi 
les plus illustres. 

Yirchow est précisément le continuateur de Bichat ; c'est Bichat armé 
de microscope et utilisant les découvertes de l'histologie, introduisant 
dans la pathologie la lumière de la théorie cellulaire; mais c'est 
aussi le pathologiste venu avant Pasteur, privé par conséquent des plus 
grandes ressources de la science moderne; il eût été plus facile de faire 
son panégyrique en 18G0; aujourd'hui les lauriers sont coupés! Il serait 
injuste cependant de ne pas lui rendre les hommages qui lui sont dus et 
les fêtes brillantes données l'année dernière à l'occasion de son jubilé 
ont prouvé que les hommes de science savent honorer, comme il convient, 
les grands précurseurs. 

Pour se rendre compte de la grandeur de l'œuvre de Yirchow, il 
faudrait pouvoir se reporter à l'état de la pathologie il y a quatre-vingts 
ans, et cela est bien difficile. On n'était pas encore très loin des méde- 
cins de Molière et, dans beaucoup de cas, l'opinion des plus savants 
docteurs rappelait celle des bons rebouteurs de Basse-Bretagne qui, 
après une longue observation, déclarent le malade atteint du signe de 
saint Kadok et conseillent un pèlerinage à la chapelle dudit saint. A oie 
comment un célèbre pathologiste français. Grisolle, résumait, il y a 
quarante ans, les progrès récents de la science naissante : « La chimie, 
à l'aide de méliiodes plus sûres, phis parfaites, a fait découvrir, pendant 
la vie comme après la mort, une foule d'altérations inconnues ou mal 
définies jusqu'alors; elle a non seulement puissamment éclairé le dia- 
gnostic, mais dirigé en outre la thérapeutique dans des voies nouvelles. 
Celte application des méthodes exactes à la recherche des maladies a 
fait disparaître, condamner sans retour une foule d idées aùslrailes, 
systématiques, qui ont longtemps obscurci le diagnostic, fait dévier la 
thérapeutique, et qui, dopnant à la médecine rair d'un roman plutôt 
que d'une science exacte, avaient ainsi contribué à la discréditer. » i) 

Evidemment la médecine a encore bien des progrès à faire, mais on 
reste étonné quand on pense au chemin parcouru en un siècle ; et l'on 
criera encore à la banqueroute de la science! 



(1) Grisolle. Traité de pathologie in^e?'n<?. Avant-propos. 



l'„) LA. REVUE BLANCHE 

L"hommo étant composL' de cellules qui, tout eu coo[)erant par leur 
activité synergique au fonctionnement général du corps, conserva)it 
néanmoins une certaine autonomie, ^'ircho^v a pensé que Ion devait 
chercher dans la maladie de la cellule, la cause des maladies de 
l'homme; l'étude des altérations microscopiques de la cellule du foie, 
par exemple, donnait des renseignements précieux sur les maladies de 
cet organe, ^'il•cho^v a, en un mot, fondé la pathologie cellulaire^ qui a 
rendu des services indiscutables à la médecine. Cela a été son œuvre 
principale; c'est le fondateur de la pathologie cellulaire que l'on a fêté 
Tannée dernière à Berlin. 

Aujourd'hui on va plus loin; on admet tovijours que les altérations des 
cellules produisent les sympti'imes si)éciaux à chaque maladie, mais on 
recherche la cause même de l'altération de ces cellules et on la trouve 
soit dans un micro-organisme parasite qui élit domicile dans tel ou tel 
tissu, soit dans un poison d'origine microbienne ou autre qui attaque 
plus particulièrement tel ou tel élément anatomique. Il est évident que. 
pour la thérapeutique, ces indications sont plus précieuses que celles de 
l'anatomie pathologi([ue; cependant dans le cas des tumeurs cancé- 
reuses, par exemple, on en est toujours à l'histologie; on ne connaît pas 
l'agent pathogène; on le cherche beaucoup, mais on ne l'a pas encore 
trouvé ; peut-êtjre est-ce le tissu lui-même qui est la cause de la maladie, 
et ce serait un triomphe pour Virchow. 

Virchow ne s'est pas cantonné dans l'étude microscopique des tissus 
malades ; il a porté ses investigations dans un très grand nombre de 
voies et a obtenu force résultats importants. Va\ particulier, dès 
i8^)o, avant les travaux de Pasteur sur les maladies parasitaires, il a 
mis en évidence le fait, très curieux à ce moment, dune maladie mor- 
telle, la trichinose, qu'aucun symptôme extérieur ne peut faire connaître, 
sinon l'examen microscopique de la chair musculaire; somme toute, 
c'était bien de la pathologie cellulaire, mais on voyait au milieu des 
muscles malades, l'agent parasitaire de la maladie. L'auteur allemand a 
pul)lié à ce sujet, dans les comptes rendus de l'Académie des sciences, 
quelques recommandations d'hygiène dune précision et dune concision 
très remarquables : , 

l/ingestion de viande do porc fraîche ou mal apprêtée, renfermant des li-i- 
chines, expose aux plus grands dangers et peut agir connue cause prociiaine 
de la mort. 

Les Iricliines conservent leurs propriétés vitales dans la viande décomposée, 
ils .résistent à une immersion dans l'eau pendant des semaines; enkystés, ou 
peut, sans nuire ;'i leur vitalité, les plonj^'er dans une solution assez étendue 
d'acide chroinique. au moins pendant dix jours. Au contraire, ils périssent 
et perdent toute inllnence nuisible dans le jambon bien fumé et conserAc- 
assez longtemps avani d'être consommé. 

Hien des gourmands seront plus reconnaissant à Virchow de ces 
conseils que de ses éludes danatomie pathologique ; mais il ne faut pas 
oublier que, pour le grand public. Pasteur est surtout le Monsieur ([in 
guérit de la rage. 



nunoLPii viRCnow ui 

Le l'ondateur de la palhologie cellulaire a élé aussi un j^rand hygié- 
niste : il a même fait de l'antliropologie sans réussir, plus que les autres, 
à obtenir, dans cet ordre d idées, un seul résultat vraiment scientifique. 

\ irchow est surtout connu du public français par sa conduite peu 
pliilosupliique au moment delà guerre franco-allemande. On savait que 
c était un gronil homme sans d'ailleurs se douter peut-être de ses 
titres à cette dénomination . on savait aussi quil avait lutté contn, 
l'intluence ecclésiastique: on savait enfin qu'il avait été naguère par- 
tisan de la paix universelle et du désarmement.., et l'on s'étonna avec 
raison de le voir brusquement devenir enragé; mais qui de nous n'a 
pas éprouvé une surprise douloureuse en voyant récemment Tauteur du 
« Livre de la Jungle » prendre rang parmi les plus farouches partisans 

de l'impérialisme anglais? 

Félix Le Dantec 

NOTES POLITIQUES ET SOCLALES 

Question d'équilibre. — L'action du colonialisme et des grands 
armements terrestres et maritimes s^exerce de plus en plus sur la poli- 
tique internationale. Lorsqu'au lendemain de la crise de guerres et de 
remaniements qui s'étendit de i8j', à if^7i, les Etats européens se do 
tèrent de systèmes militaires nouveaux et de tlottes renforcées, ils décla- 
rèrent que leur unique objectif était la défense de leurs frontières. 
Lorsque, suivant la France, l'Angleterre, la Russie, la plupart des 
puissances se livrèrent, après 1880, à la course aux conquêtes exotiques, 
elles affirmèrent vouloir chercher des débouchés à leur surproduction 
et à une surpopulation tantôt réelle, tantôt fictive. 

Les conceptions se sont nécessairement modifiées avec le temps. Dans 
la paix vacillante, mais néanmoins jjresque continue, qui a marqué le 
dernier quart de siècle, les organismes militaires ont risqué de se dété- 
riorer : il ne serait même pas impossible que beaucoup d'entre eux, faute 
d'exercice, fassent, le cas échéant, très inférieurs à leur tâche. Les 
chancelleries ont trouvé un remède à celte inaction, daiigereuse pour la 
solidité des armées, non moins périlleuse pour le statut intérieur, dans 
l'expansion asiatique et africaine. Le militarisme a été ainsi détourné de 
sonbut primitif; le colonialismeà sontourenest devenula suite logique. 
L'un et l'autre se coordonnent aujourd'hui pour poser des questions 
neuves et que le passé n avait même pas entrevues. 

Qui eût jamais dit que la fièvre d'appétits coloniaux de telle puissance, 
le développement naval de telle autre, sise dans le Pacifique, compro- 
mettraient l'équilibre de notre continent? Et pourtant les intérêts des 
régions les plus distantes lune de l'autre, sur le globe terrestre, sont si 
étroitement liés que la croissance du Japon et son pacte avec l'Angle- 
terre imposent presque à la Hollande le choix d'une alliance. 

Ce petit Eiat se demande en efl'et, à l'heure actuelle, ce que sera son 
avenir, .lusqaici il s'était maintenu dans une stricte indépendance à 
l'égard de ses voisins. Il navaitjamais eu a envisager l'éventualité d une 
entente, qui, selon toute probabilité, eût été ruineuse pour son autonomie. 



iji I.A HEVUK BI.ANCHE 

11 a fallu 1 expansion de l'empire du Mikado, le ra|jprochenient qu'il a 
obtenu du Royaume-Uni à la suitc^ du premier partage de la Chine, 
rinsta!lali(Hi des Américains aux IMiilippines pour que les Néerlandais 
fussent entraînés à discuter les chances de tel ou tel pacte, suscitant du 
même coup le plus passionnant des problèmes d'équilibre. 

Les Pays-Bas possèdent sur les confins de l'Asie et de l'Océanie, cette 
région (pion appelle l'insulinde dont les grandes iles sont Java, Suma- 
tra, Horneo et qui leur a jadis valu de superbes bénclices. Depuis que 
les indigènes n"y travaillent [)lus pour le compte d'un Etat oppresseur, 
ces colonies ne suffisent plus à combler les déhcits budgétaires de la 
métropole. Loin de lui rapporter annuellement des centaines de millions, 
elles s'inscrivent en excédents de dépenses. Mais le sol n'en est pas 
moins admirablement fertile ; la population assouplie par une longue 
période de discipline inexorable et d'asservissement, égale presque celle 
de la France. On conçoit qu'elle tente les puissances conquérantes, celles 
qui sont trop tard venues dans la carrière coloniale, ou celles qui, y 
étant entrées de bonne heure, estiment (pi'elles doivent, sous peine de 
déchéance, accroître toujoursJeur domaine. 

Ce n'est un secret pour personne que le Japon avait visé dans les der- 
nières années de l'occupation espagnole, l'annexion des Philipjiines. 
Prévenu par l'Amérique, il essaya en vain de lui susciter des dil'licultés. 
Aujourd'hui, il regarde vers l'insulinde, comptant bien que ses 
armements éprouvés dans la guerre de Chine seraient supérieursà ceux 
des Hollandais. 

Ces derniers ne redoutent pas seulement le Japon, mais encore la 
Grande-Bretagne, qui a d(''jà écrasé leurs frères de race chez l'Afrique 
Australe, <'t que 1 impérialisme continue à dominer. Ils en sont donc 
venus à rechercher le moyen de sauvegarder leur avenir. Car pas un 
instant ils ne peuvent s'accoutumer à l'idée de perdre un champ d'opé- 
rations qui a été si fructueux et dont le commerce vaut encore d'être 
conservé. 

S'allieront-ils à l'Angleterre ? Peut-être est-ce suffisant pour arrêter 
(piel((ues années les entreprises du Japon. Mais celui-ci, avec la con- 
fiance et 1 élan des peuples jeunes, ne tardera pas à briser un pacte qui 
enraye son action. De plus, se jeter dans les bras de M. Chamberlain, 
c'est irriter et inquiéter l'Allemagne qui alimente les ports de Rotter- 
dam et d'Amsterdam et f|ui considère la Néerlande presque comme une 
annexe morale. 

Signera-t-on un accord défensif avec ILuqiire germaiii(pie ? C'est 
s'assurer le concours de forces redoutables, mais en même temps intro- 
duire l'ennemi dans la place, convertir une simple dépendance écono- 
mique en vasselage politirpic,. et s'astreindre à participer à tous les 
conflits continentaux. D'ailleurs, cpie dira le Royaume-Uni, pour qui 
Rotterdam deviendra aussi menatant que fut .Vnvcrs au début du siècle? 
Kt de toutes façons, avec l'alliance anglaise et l'alliance allemande, 
l'équilibre européen se rompt. L'ensemble des puissances ont inléi'èt au 
maintien de l'autonomie liollandaise, comme à la conservation de l'indé- 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES i53 

pendance des Bclg-es et des Suisses. Une Angleterre prenant pied sur la 
terre ferme, une Allemagne poussant au delà du Zuiderzée, deviennent 
prépondérantes et consacrent une intolérable hégémonie. L'une et l'autre 
solution doivent être repoussées. 

11 en est une troisième qui ne vaut guère mieux, l'appel à la France et 
à la Russie, — que du reste fort peu d hommes politiques de Hollande 
préconisent. 

Il en est une quatrième que le bon sens et l'humanité recommandent : 
c'est la neutralisation de la Néerlande et de ses colonies. Que les Pays- 
Bas réclament cette transformation de leur statut international et ils 
auront donné un utile exemple auquel le tribunal arbitral de la Haye ne 
saurait qu'applaudir. 

Paul Louis 

La Défense du soldat. — S'il est du devoir de chacun de faire res- 
pecter en toutes circonstances la personnalité humaine, il semble qu'on 
ait négligé de s'occuper, d'une façon pratique, de la sauvegarde de cette 
personnalité alors qu'elle est le plus menacée, c'est-à-dire quand, aux 
prises avec la règle militaire, le jeune homme est livré aux aléas de la 
discipline. Certes, parfois, des cris de protestation s'élèvent, éloquents ; 
par la voix de la presse nous parviennent de temps à autre les échos 
de faits dont s'indignent ceux-là seuls qui savent. Mais,pourla moyenne 
des esprits, ces faits — trop réels, pourtant — paraissent invraisem- 
blables, incompatibles avec notre époque, truqués pour les besoins du 
sentimentalisme des lecteurs, inventés même — : armes forgées à 
plaisir pour les besoins dune cause. Et, alors, les pitiés se lassent ; les 
eiïorts des protestataires demeurent isolés et se brisent contre l'in- 
dilTérence ou le scepticisme du public — même du public faisant pro- 
fession d'idées libérales. 

C'est pourquoi, nulle amélioration sensible aux cruautés dénoncées, 
nulle réforme efficace n'avaient été obtenues jusqu'ici. 

Une besogne s'i'mposait, immédiate. 

Sans vouloir épiloguer sur les solutions du futur et devant l'impossi- 
bilité de joindre tout de suite des idéals encore lointains, tous les libres 
esprits pouvaient s'entendre sur les nécessités du présent. 

Il ne s'agissait pas d'attendre du hasard la révélation de faits contre 
lesquels il était insuffisant de protester, mais contre lesquels il fallait, 
définitivementet sur l'heure, réagir. Un groupement solide pouvait seul 
mener à bien une telle œuvre. C'est cette œuvre qu'a entreprise la. Ligne 
pour la défense du soldai. 

Tout récemment organisée, la nouvelle Ligue a rapidement groupé 
autour d'elle un grand nombre de citoyens ; des sections se sont for- 
mées dans les arrondissements de Paris et en province, et tout porte à 
croire que bientôt, fortement constituée, la Ligue pour la Défense du 
Soldat sera redoutable suffisamment pour engager d'utiles campagnes 
et arriver à d'efficaces résultats. 

Mais comme d'incessantes clameurs de protestation contre les faits 



l54 LA REVUE BLANCHE 

dénonces doivent guider l'aelion engagée , comme il l'aut surloiit qne 
nul alnis. nul attentat commis contre ce qui reste de droits à riionime- 
soidat ne puisse être élouiïé dans r///-/>«6e de la caserne, responsable 
vis-à-vis de nous de ceux qu'elle nous prend, la Ligue a l'ait appel à 
tous, et notamment aux pères et mères cle famille qui ont conlié leurs 
enlants à l'armée, et elle les a priés d'être ses correspondants dans leur 
arrondissement ou leur localité, de se grouper au jjesoin. dans chacune 
de ces localités, en sections succursales, d'être pour la section centrale 
de Paris, qui doit être tenue au courant de tous les faits quelle a assumé 
la mission de refréner ou de combattre : l'œil incessamment ouvert. 

Elle a prié encore tous ceux (|ui s'intén^esseraient à son O'uvre d'en- 
voyer leurs noms, profession et adresse au comité central, à titre de 
simple adhésion. 

Ces adhésions n'entraînent aucun débours d'argent, et c'est un appui 
moral, seul, que la Ligne recherche en s'ellorçant de réunir autour 
d'elle le plus grand nombre de protestataires, afin de pouvoir engagci- 
d'utiles campagnes. Malgré la nécessité de créer un fonds commim pour 
subvenir à ses déj)enses, la Ligue n'a pas cru devoir fixer un chilîre de 
cotisation, laissant à ceux qui le peuvent le soin d'agir selon leur con- 
science et selon leurs moyens. Elle s'est contentée de fixer à 9. fr. "><) 
le prix annuel d'abonnement /rtr/<//r/ ///'au Journal dit Soldat. 

Car. outre les journaux amis de Paris et delà province quiiîe mettent 
à la disposition de la Ligue pour l'aider dans la tâche entreprise et pu- 
blier les faits que leur communique la Section centrale, la Ligue pour 
la Défense du Soldat relate, dans son organe bi-mensuel le Jonrmil du 
Soldat, le compte rendu de tous les travaux des sections succursah'S, et 
signale tous les actes révoltants <pii lui auront été signalés ; elle pulilie 
en même temps un compte rendu des verdicts prononcés par les con- 
seils de guerre de la métropole et des colonies pendant la quinzaine, 
avec les appréciations des assistants délégués aux séances de ces tri- 
bunaux d'exception. 

In exemplaire du Journal du Soldat est adresse aux membres du 
;:()uvernement et des Chamlires, en même temps (|u'aux adhéicnts 
abonnés. 

(ji/vriLKs Vali.ikr 

Les adhésions sont reçues au siège provisoire du Comité central, :!7, rue 
de r'^)uest, Paris (XIV*" arrondissement), ou à mon adresse : « Charles Val- 
lier, :j, rue \''er(ing'étorix, ;i Paris. » 

GAZETTE D'A HT 

Masques Japonais. — On peut voir a l'exposition temporaire 
organise au pavillun de ALirsan par l'Union centrale des Arts déco- 
ratds une série de bir-n nihuirables masques japoruii^. appartenant à 
la collection Gillol. 

Il y en a de tous les temps : depuis le ww^ siècle jusqu'au xviri», 
époque où tombe en désuétude lusage des masques, au théâtre. Mas- 



GAZETTE d'art i^^ 

ques de dieux, masques de diables, masques de bonté ou de vice, de jeu- 
nesse ou de décrépitude. Noirs, rouo-es, verts, or, lorsiiiiil s'agit de 
masques de dieux, de génies ou de diables, ils simulent avec délica- 
tesse la couleur naturelle lorsqu'il s'agit d'êtres Inimains. Et alors, quelle 
vérité dans les traits! Quelle douceur, quelle soullrance aussi, — plus 
souvent. L'épiderme se tend, se ride ou se boursoulle selon les ca- 
ractères, les émotions. 

11 en est un dune noblesse extrême. 11 repose sur un foulard de soie. 
La peau est mate, de couleur vieil ivoire, les yeux presque clos s'accu- 
sent en une ligne sinueuse, la bouche est entr'ouverte vaguement. Ainsi 
présenté, il impose l'idée d'un être génial, d'une sorte de Beethoven 
qui aurait note pour des instruments inconnus de l'Europe Iharmonie 
éparse aux grands jardins qui enveloppent les temples du Nippon. 

Un autre : mas([ue de déesse ou de pinncesse dont le visage doré 
s'encadre de lourds cheveux noirs. Une douleur infinie s'épand de ce 
visage paisible qui semble, malgré révolutions, viols, vols et voyages, 
continuer le sommeil enchanté que nous croyions seulement possible 
aux images de pierre endormies dans la paix des cathédrales. 

Un autre encore : sadique. C'est un vieillard dont le visage se sil- 
lonne dérides concentriques. Les yeux sont chassieux et les crins de la 
barbe, mi-hargne'use, mi-burlesque, s'éploient par séries, en éventail. 
Bref, il semble qu'on retrouve là, mais avec tout limprévu d'une 
autre race, tous les jeux de physionomie que fixa jadis, dans un album 
heureusement conservé à la bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts, 
ce grand méconnu que fut le docteur Duchenne, de BouiOgne-sur-Mer. 
Mais d'autres observations requièrent. C'est, par exemple, le déve- 
loppement parallèlement inconscient de l'art extrême-oriental et de 
l'art occidental. De lart, et aussi de l'esprit : car il semble qu'en de 
mêmes siècles, des races très éloignées vécurent, sous des noms et des 
accidents différents, les mêmes poèmes mystiques, héro'iques, burlesques 
ou naturalistes. 

Voici deux masques du viii'' siècle : l'un représente une sorte de 
démon a lêt(^de narval, le nez et la bouche se mêlant dans une unique 
et hideuse proéminence : l'autre, non moins inquiétant, a cependant 
tout l'extérieur d'un polichinelle avecson nezbusqué,seslèvresobscènes. 
Ils pourraient être confondus avec telles figures taillées dans la pierre 
par les artistes barbares de l'Occident, vers cette même période. Il y en 
a l'équivalent, par exemple, à la crypte de l'église de Jouarre. Voici 
d'autres masques, du ix* et du x^ siècles. Ils sont moins barbares ; ils 
correspondent assez aux ligures apocalyptiques qui décorent ce qui 
reste des constructions édifiées en Europe vers Tan mil. 

Non moins effrayants sont les masques du xir siècle. Mais ils sont 
atroces avec art : leur rictus est féroce, comme celui des diables de 
Vézelay, et leurs yeux, maquillés par un artiste habile, luisent d'un 
éclat vert et or. 

N'étaient les yeux retroussés, le masque de jeune fille signalé plus 
haut pourrait reposer sur une pierre tombale dans une des églises 



«J(» LA REVUE BLANCHE 

abbatiales de Bourg-Oiji-no ou de Touraine. C'est l'art d'avant la Renais- 
sance. Michel Colombe n'eut pas de plus gracieux modèles. 

Peut-être quebjue archéologue, surjiris comme nous de ces coïnci- 
dences, voudra-t-il les rendre plus sensibles en placjant près de ces 
beaux masques, des figures empruntées à nos (alhèdrales. Ah! si Louis 
Courajod était encore de ce monde! A son défaut. M. Eulart, — dites? 

ClIAHLES SaCMER 

GESTES 

Le Siècle de George Bro-wn — Le roi, honoraire du moins, de 
France est mort en sa résidence de Mantes-lez-Meulan. Peu de per- 
sonnes avaient pris garde à son règne, tant ce monarque l'ut débonnaire 
et ennemi du faste. Sagement et à l'exemple de Louis XI et de Sanclio 
Pança, qui ne désirèrent attacher à leur personne d'autre ministre 
qu'un barbier, S. ^L George Brown ne souflrit jamais d'autre suite que 
son fidèle Grave, lequel cumulait — Maître Jacques ou mieux Fleurant- 
Froissart — les délicates fonctions de pharmacien-historiographe. Plus 
sensé que ses devanciers, quoique illustres, S. M. George Brown pré- 
féra à une vaine coquetterie une profitable hygiène. Ainsi doima-t-il 
l'exemple de celte magnanime clémence, rare chez une tète couronnée ^ 
n'étendre point son despotisme à tout le corps qu'elle domine; en un 
mot, laisser libre son ventre et en léguer les preuves à la postérité. 
Ainsi encore se concilièrent chez le souverain le prestige du pouvoir 
absolu et la médecine. N'est-ce pas une allusion exquise à un parfait 
équilibre entre l'autocrate et son peuple, que le premier puisse gouver- 
ner à son caprice et l'autre faire — sous lui — ce (pi'il lui plait V Quant 
à la gloire militaire, disons, afin de ne l'éclabousser point de ces tri- 
viales allégories, que c'est affaire à l'historiographe. Alexandre et 
Napoléon ne durent s'exténuer à conquérir que pour suppléer à la 
pénurie d'imagination de leurs chroniqueurs ; Racine s'improvisa histo- 
riographe du roi pour bénéficier de la protection, octroyée à quelques 
spectacles de tréteaux, de ce roi dit Soleil, le type du mylhe solaire. 

George Brown fut plus rt'el. Incessamment on en jugera, quand 
paraîtra l'i-rudit livre de jNL Grave : le Siècle de George Broivn. Le 
complément en est en préparation, sous la forme dramati(iue, afin d'en 
quintupler l'attrait: George Brown et sa Cotir. 

Nous ne voulons jtas. pr.r un résumé hàlif, déllorcr lellet de cette 
publication sensationnelle. Qu on sache seulement que toute l'histoire 
contemporaine, depuis les quelques années qui ont suivi iSo"), date de 
la naissance de George Brown, n'est, telle qu'elle nous est présentée 
actuellement, tpi'un inextricable fouillis d'erreurs. Invisible et présent, 
le regrelt<' souverain se j)laisait, par ses exphuLs occultes, à remanier 
sans cesse et discrètement la cai'lc de 1 Lurope, afin de distrain; ses 
loisirs en sa bonne petite ville de Mantes. Ce facteur rétabli, toutes les 
perplexités des historiens s'élucident. Pour ne mentionner que les évé- 
nements les plus récents, ne cachons plus que ce furent les subsides et 
les contingents fournis par Sa Majesté qui assurèreni le triomphe des 



GESTES 15; 

Aii'i'lais au Transvaal : il était naturel que Sa Majesté fût favoraljle à son 
pays d'origine. C'est son appui moral qui permit à la résistance de 
s'organiser en Bretagne, après les dernières lois ; enfm on sait qu'à ses 
moments perdus le roi s'occupait de serrurerie, de cosmographie et de 
sisniograpliie : très vraisoml)lal)lem jnt, c'est aux aptitudes scientifiques 
de Sa Majesté que doit être attribué le châtiment foudroyant, par des 
voie si souterraines qu'elles sont de droit divin, des rebelles de la 
Martinique. 

En attendant la gloire de l'histoire, S. M. George Brown a joui d'une 
notoriété plus immédiate parmi ses concitoyens de Manies. Au milieu 
de ces gens chez qui, hors les titres officiels, ne fulguraient d'autres 
distinctions que « membre de la Société des Pécheurs à la ligne », 
« membre de la Ligue pour la prophylaxie (ou pour la propagation) de 
la syphilis » ou Pompier honoraire », toutes charges vénales, d'ailleurs, 
et à bas prix; au milieu de ces gens la mention sur une carte de visite 
de l'emploi » Roy de France (honoraire) » était singulière et enviable. 11 
n'y a pas d'exemple, en effet, d' « Association des anciens rois de 
France morts pour la patrie » ou d'autres sociétés similaires. Peu s'en 
faut même qu'une fonction si isolée et individuelle ne fasse taxer son 
titulaire d'originalité ou, ce qui est la même chose, de démence. 

Nous croyons néanmoins être agréable à quelques lecteurs, inacces- 
sibles à la crainte des envieux, en indiquant ici une petite recette, facile 
et applicable dans les plus modestes ménages, pour être roi de France. 

Remarquons avant tout que le législateur, en sa sagesse tant de fois 
par nous célébrée. à quasi banni du territoire français tout roi de France 
légitime et autochtone. 

Donc le jeune homme désireux de briguer cet emploi devra tout 
d'abord s'assurer d'une nationalité ou d'une naturalisation étrangère, 
fil convient que le roi soit d'autre race que son peuple), à l'instar de 
S. M. Georges Brown, de qui on disait : Mr George Broi\'n,el à qui on 
sus -rivait des lettres: George Brown, Esq. Remarquons en passant que 
le titre de roi de France est sans conséquence et ne peut attirer d'ennuis 
à l'étranger, de même que chez nous certains ordres exotiques. 

D'aucuns ajouteront que, de nos temps, c'est là une condamnable 
sinécure. 

En outre, S. M. George Brown avait judicieusement adopté le nom 
de Brown comme le plus banal et le plus proche de l'anonymat. Nous 
avons tous traduit en notre enfance Tom Brown's school daijs. Cï. le 
vocable Durand. 

Par une erreur toutefois de jugement qui stupéfie chez une intelli- 
gence si rare, S. M. George Brown avait l'imprudence d'être issu du 
sang légitime des rois de France... La plupart des contribuables, par 
un heureux don naturel, sont exempts de cet inconvénient. Ils laissent 
aux m.édecins, qui ont étudie pour, à guérir les écrouelles... 

Maintenant, ils n'échappent pas toujours au devoir de présider à la 
République. 

Alfred Jarry 



,3.S LA RKVUE lîLANCHK 

LES LlVHi:S 

Francis J.vm.mks : Le Triomphe de la Vie Meivure, in-i8 de 
■j.'i'x pp.. ) l'r. JO'. — C^cst j. aller bien tard dune œuvre qui n'est déjà 
plus que ravant-dernière de M. Francis .lamnies, puisqu'il vient de 
publier dans le ^^ Mercure de h^-ance » celte admirable et naïve fresque 
lûut émue dailes sérapliiques : « Le Roman du Lièvre ». Cependant, 
nous dirons que c'est la même pureté d'âme qui apparaît dans le 
Tridniphe de la \'ie, quoique le sujet soit bien diiîérenl. L'Idylle y 
revoit le jour avec le poème de Jean de JVoarrien, plus frais qu'une 
source vive parmi la sécheresse des littératures ambiantes, et voici une 
seconde partie inlitub-e Existences. Il nous semble que c'est pour la 
première fois que nous est ainsi livrée, telle quelle, la composition mul- 
tiple des instants de la vie, non pas seulement humaine mais générale, 
depuis les moindres habitants d'une petite ville jusqu'aux pierres des 
maisons et aux objets que contiennent ces maisons, depuis les grands 
arbres et les menus brins des environs et des jardins, jusqu'aux bêtes 
de toutes tailles qui y respirent. C'est ainsi qu'au milieu de disputes 
cocasses entre bonnes et patrons ou parmi de grossiers potins de four- 
nisseurs, à travers tout ce coin de pauvre humanité, mille petites voix 
d'animaux et de choses chuchotent, exquises à nous mettre les larmes 
aux yeux. La caille crie dans les champs, le chasseur y cause avec le 
facteur, les champs se mettent à parler dans la nature, le chien du chas- 
seur, vautre dans la mare, manifeste son contentement, les têtards do 
la mare bougonnent contre l'intrus... Et tout le livre est fait de celte 
curieuse orchestration, où la moindre note, douce ou rauque, a le droit 
d'être écoutée. Un alexandrin, entièrement constitué par le « Mol )- avec 
l)eaucoup d'.M, sera suivi des vers les plus adorables qu'oui ait mur- 
murés sur la nuit. Au milieu dune soirée d'indji'-ciles, la ft^sselle qui est 
sur la joue d'une niaise fillelte dira tout à coup sa petite jihrase fraîche 
et jolie. Puis de nouvelles histoires courront la ville, cependant qu'un 
])arc élèvera sa voix de verdure et d'ombre et renq)lira le soir de sa 
douceur. 

Mais c est le Poète seul qui entend ou devine tout cela, et c'est lui seul 
qui jKHivait nous le répéter, sachant bien que nous ne souririons jamais, 
parce (pie nous avons compris tout ce qu'il y a d'indulgence én)ue et de 
vraie justice dans ce livre qui laisse chaque être et chaque chose vivre 
selon son àuie iimée, et qui, loin des faciles grandiloipiences, ne veut 
qup désagréger parcelle par parcelle, en vérité et en bonté, tout ce que 
renferme sa significative épigraphe : « Ft c'est ça qui s'appelle la vie. » 

Lucie Delarie-Mardrls 

Adoli'HK |{i;ttk : Fontainebleau Ciuidesd'Arl de La /*/////<e,in-8de 
poihe, ill., 160 pj)., I fr. Jo). — \'érité d axiome que loule (euvre où 
s adonne un poète, pourvu qu'avec amour — sérieusement disent les 
sots — il l'ait entreprise, il y léussil mieux que tout autre, nécessai- 
rement. Ce guide qui ravira les poètes, car il est écrit selon leur cœur 



LES LIVRES 139 

(et ils se réjouiront entre autres d"y relire sur la Fontaine Belle-eau des 
vers fameux (?) de Tristan l'Hermile et dont le dernierest des plus beaux 
qui furent. faits jamais: 

— '( Auprès de cette g-rotte sombre — *0ù 1 on respire un air si doux, 
— Londe lutte avec les cailloux — Et la lumière àvecque l'ombre... — 
L'ombre de celte fleur vermeille — Kt celle de ces joncs pendants — 
Paraissent être là-dedans — Les songes de l'eau qui sommeille. » 

Ce guide réalise pratiquement le modèle du genre ; il renseigne 
aussi bien le touriste pressé, le villégiateur de loisir, l'indigène ou 
Térudil ou l'artiste, qu'il intéresse l'oisif ou le curieux; rien n'y manque 
qu'une carte . La vérification se montre dans l'empressement qu'on voit 
que les commerçants locaux, geat d ordinaire timorée, ont mis. avec 
leur tlair professionnel, à compléter de leurs annonces, utiles aussi 
dans l'espèce, ce premier volume d'une série à qui, débutant ainsi, ne 
peut faillir le succès. 

Fagus 

Deux ans chez les anthropophages et les sultans du centre 
africain, par R. Colu.vt di: MoxTnoziKn, membre de la mission Bon- 
nel de Mézières Plon-Nourrit. in- 18 de 3aG pp., 24 gravures et i carte, 
'» fr. . — Il y est à peine question des antbropophages. L'on apprend 
seulement que, quelque part en Belgique, un abbé tient une institution 
pour jeunes antbropophages. D'autre part, l'auteur constate à plusieurs 
reprises que. de toutes les peuplades de l'Afrique Centrale, les anthro- 
pophages témoignent le plus de perfectibilité, le plus grand esprit 
d'assimilation, que les Niams-Niams ont fait vers la civilisation des pas 
immenses depuis que les Européens ont pénétré chez eux. On sait qu'au 
Conijo comme à Madagascar les sauvasses croient s'assimiler les vertus 
physiques et morales de l'animal dont ils se nourrissent. Les Xiams- 
Xiams auraient depuis longtemps dévoré de notre civilisation sous l'es- 
pèce .ombreuse d'explorateurs. — M. C. de Montrozier raconte de 
vibrani'S chasses aux bœufs, à la panthère, à l'hippopotame et à l'élé- 
phant. 11 se vante de n'avoir point tué d'homme, ce qui excuse l'ardeur 
• 'Utliousiasle qu il porte au meurtre des bêles. Mais il a pour l'éléphant 
une alleclion aimable et on lui doit être reconnaissant de signaler qu'il 
disparaît de plus en plus. Si l'on ne constitue pas des territoires réservés 
aux éléphants comme on a fait en .Vmérique pour les Indiens, la race 
risque presque d'être supprimée, tant la menacent la cupidité euro- 
péenne et la \oracité dos natifs. FA c'est même à cause des chasses 
immodérées que le Congo français n'est plus la « terre d'ivoire » qu'on 
'élèbre encore mensongèrement, mais un pays de sable et de marécages. 
— M. de Montrozier mangea de la trompe d'éléphant, but des bouillons 
de perroquets, s'entretint de fromages préparés à l'urine qui remplace 
le sel dans la préparation des mets chez les Djenkès. Ils s'en friction- 
nent aussi la chevelure qui en prend une coloration fauve. — A noter 
l'étrangeté de cette coiffure de femme : les cheveux allongés au moyen 
de cordelettes de fibres de palmier qui tombent jusqu'à terre ; la saveur 



iGo LA REVUE BLANCHE 

de col ancien costume féminin cliez les A'Zandès : l'emploi de dessins 
peints sur le corps avec le suc d'un gardénia... ; les femmes variaient 
les dessins et ne se montraient jamais sous la même couche de peinture. 

INlAitius-AnY Leblond 

Pau. Maun : Kreuzfahrtglossen an den Rand eines Lebens 

(Berlin, Fontane, .5 M.). — C'est 1 histoire d'une âme moderne. La vie a 
graduellement rogné les ailes avec lesquelles le héros rêvait de s'élancer 
vers l'Idéal, il ne faut pas lui demander trop, à la Vie, il faut se conten- 
ter de ce qu'elle nous apporte : « Le bonheur, c'est d'être consolé. » 
Mais celui qui aura la sagesse de se résigner sera dédommagé : il ren- 
contrera la vérité dans l'Amour et vivra par lui de la vie éternelle. 

G. Francke. ScHiEVELBEix : Der Gottûber'wiader Berlin, Fontane, 
3 M. 50). — Le héros est un disciole de Nietzsche: il proclame la mort des 
dieuxet révangiledelajouissance. L'auteur a voulunousmontrer lescon- 
séquenccs de celte morale quant au mariage : quelle loi surannéeprelen- 
drait enchaîner à jamais la vie de notre savant à celle de sa femme. mala- 
dive depuis près de vingt ans? Le héros va chercher une nouvelle 
jeunesse auprès d'une nouvelle épouse. Le malheur, c'est que * Tel père, 
tel fds » — et (juo la conformité, cette fois, s'étend jusqu'au goût qu'ont 
les deux hommes jiour la jolie fille. Le fils, ([ui, comme son père, « a 
vaincu les dieux », ne pouvant satisfaire son désir de jouissi^nce, se tue. 
Sa pauvre mère ne lui survit pas. Il semble, dès lors, qu'aucun obstacle 
ne s oppose plus au bonlieur de notre héros? Cependant, n'oublions pas 
qu'il est Allemand, el, comme tel, très enclin à la « grubelsucht » : les 
doutes, les scrupules vont désormais le torturer et il va mourir, élevant 
son âme vers « Un Père, une Cause première, un Dieu! » — Et la vie 
qu'il n'a pu vivre, la vie conforme à l'idéal moral de la tradition, elle va 
triompher des dangereuses tendances modernes chez les descendants du 
héros, dans le ménage de sa fille mariée à un savant qui, lui, ne prétend 
point « avoir vaincu Dieu. » 

(".KonG Fi{Eiui;nit vo.\ Ompteda : Das schonere Geschlecht iBer- 
liii. b'ontane. .5 M.). — Ompleda est un des bons romanciers de rAlle' 
magne, il est l'auteur d'un chef-d'œuvre , Syh'esler von Geyer. une 
étude sur la noblesse de 1900. L'auteur nous avait donné déjà des 
recueils de nouvelles : Lnter uns Jnni^<resclk'n,-])ms Unser Régiment-, 
mais eo volume-ci révèle en lui un maître. Il contient des nouvelles 
d'une psychologii' à la fois très fine et très forte, quuhiues-uiies d'un 
réalisme poignant et d'une qualité d'ironie qui ra])pelle parfois Mau- 
passant. 

C. Bos 



Li- (jcranl: P. Descua.mi's. 
Paria. — imprimerie C. LAilY, 121, M. de La Chapelle. 15102 



Question de forme 



On pouvait croire que les philosophes Pancrace et Marphu- 
rius avaient épuisé le sujet; il n'en est rien; la notion de forme 
doit être généralisée, étendue à des cas auxquels Aristote n'avait 
pas pensé. 

Avez-vous observe le fonctionnement d'un phonographe? 
Vous prononcez une phrase devant 1 appareil, avec le timbre 
de voix et les intonations qui vous sont propres. Cela ébranle 
l'air atmosphérique et les vibrations de ce milieu élastique met- 
tent en mouvement, d'une certaine manière, une plaque mince 
qui porte un stylet. L'agitation du stylet est donc une consé- 
quence de la phrase prononcée par vous. Jusqu'ici, rien d éton- 
nant. Mais, devant le stylet et contre sa pointe, tourne avec une 
certaine vitesse un cylindre enregistreur recouvert d'une subs- 
tance que le stylet peut rayer; de sorte que, quand vous avez 
fini de parler, le stylet a tracé sur le cylindre une ligne 
sinueuse, et cette ligne sinueuse est la transcription fidèle de 
ce que vous avez dit ; c'est là qu'est la merveille. Si vous répé- 
tez la même phrase, avec les mêmes intonations et la même 
intensité devant le même appareil tournant avec la même 
vitt^sse, le stylet tracera une ligne sinueuse identique à la pre- 
mière. Si, au contraire, une autre personne que vous parle 
devant le cornet avec un timbre et des intonations différant des 
vôtres, la ligne sinueuse sera différente. Elle le sera encore plus 
si la phrase prononcée n'est pas la môme. A une phrase pro- 
noncée d'une manière donnée, devant un appareil donné, corres- 
pond rigoureusement une certaine rainure sinueuse qui en est la 
représentation graphique; et la réversibilité de l'appareil prouve 
que cette représentation est parfaitement précise. Sauf des 
imjferfections de mécanisme, qui d'ailleurs n'existent plus dans 
le phonographe électro-magnétique de Poulscn, il suffit en effet 
de forcer le stylet à suivre la rainure tracée, pour restituer à 
l'air atmosphérique la phrase prononcée avec toutes ses par- 
ticularités. 

Qu'est-ce que cela prouve? Tout simplement que le son a une 
forme! mais n'allons pas trop vite. Xous avons, au moyen du 
phonographe, tracé une courbe qui est liée à une phrase donnée 

11 



ir.> LA REVUE J5LANCHE 

do loUe inanicre que, dune pari, celle phrase seule, avec toutes 
SCS parliciilantcs phonétiques, es! capable de produire celte 
courlic, que d'aulre part celte courbe, lorsqu'elle est suivie 
par \c slybH, donne à la phupu' une série de mouvements resli- 
luant la phrase. Nous avons donc établi une correspondance 
entre un phénomène qui arrive à notre connaissance par le 
secours de noli'e oreille, la phrase prononcée, et un autre phé- 
nomène qui arrive à notre connaissance par le secours de notre 
œil, la course du stylet sur le cylindre. Et cette correspondance 
est d'une précision parfaite. 

Aujourd'hui, nous • sommes (roj) habitués à ce mécanisme 
pour nous en étonnei-, mais il n'en a pas toujours été de même, 
parce que rhomine a une tendance invincible à juger de la 
forme d'un objel par l'intermédiaire de la vue ou, à la rigueur, 
ilu lad. 1'oul phénomène qui échappe à ces deux sens ])arli- 
culiers ne saurait se présenter à nous avec une tiguration cpiel- 
conque, et l'on rirait d'entendre parler de la l'orme d'une odeur 
ou d'un goût. Il faut que nous nous fassions une image visuelle 
de quelque chose pour lui a<'Corder une forme. 

Pour le son, qui résulte d'un mouvement, nous n'éprouvons 
pas tro|) de peine à généraliser la notion de forme; quoique nous 
ne puissions pas nous faire une représentation visuelle des mou- 
vements viltratoiiTs de l'air, nous concevons que ces mouve- 
ments moléculaires puissent déterminer dans une plaque des 
mouvemenls visii)les ou tout au moins enres»isl râbles sous une 
forme visible. Mais le fait seul d'avoir eni-egislré, c'est-à-dire, en 
réalilé, d'avoir lixé le tenq)s sur un papier, nous donne une 
imj)ression très dilTérenle de celle que nous aui'ions si nous pou- 
vions effectivement voir les mouvemenls moléculaires de l'air; 
en elTel, nous voyons sur le cylindre, lout à la fois, l'ensemble 
des positions qu'a occupées le stylet d.ins l'espace pendant toute 
la durée de l'expérience, tandis qu'en réalité il n'a occupé c«'S 
positions que successivement, l.a forme de notre ligne n'a jamais 
existé dans l'espace; elle n'a existé, si j ose ainsi dire, qu'en 
fonction du temps, el à chacpie instant le stylet occupait une 
position cl une seule. Av;uit donc que les apjiareils enregis- 
treurs eussent (''\r iuNcnlés. il était impossible de parler de la 
foi-nie d'un son. 

Aussi, tout ce (pie je viens de dii'c n'aurait pas le moindre 
intérêt, n'était une conception vraiment géniale du mécanisme 
de notre audition, conception trop neuve pour avoir été adop- 
tée (a-t-el|e él<' bien comprise?), mais cpie Pierre Bonnier a 
exposée il y a sept ans déjà et déveloj)pée l'année dernière en 



QUESTION DE FORME l6i 

Iciilourant de oonsidrraiioiis qui no laisscul aucun douLe sur sa 
légitimité. La strucluie de notre oreille est telle que, des ondes 
sonores arrivant à l'orilice externe, il v a transmission vers le 
limacjon et que. en définitive, lempreinte de l'ondulation, c'esl- 
à-dire la forme de réJjranlement s^étale sur une grande surface 
sensorielle. Quoique cette surface sensorielle ne conserve pas 
l'empreinte comme l'enregistreur du phonographe lixe la trace 
du stylet, on ne peut nier que la forme de l'éhranlement ne soit 
pour ainsi dire dessinée dessus, par des pressions, comme on 
dessinerait du doigt, sur une table, une ligne sinueuse... 

Il n'y a pas enregisti-ement, en réalité, pas plus qu'il n'y aurait 
enregistrement si le stylet du phonographe ne mordait pas dans 
la surface du cylindre, et, même avec un microscope et dans les 
conditions les j)lus favoral)les, l'œil ne pourrait pas voir, sur la 
surface sensorielle de l'oreille, la ligne sinueuse qui traduit la 
phrase entendue. 

Mais cette surface est sensorielle, c'est-à-dire semée de termi- 
naisons nerveuses d'une sensibilité spéciale, et chacune de ces 
terminaisons transmet au cerveau l'impression qu'elle reç^'oit. 
De telle manière que- le cerveau ///. au fur et à mesure qu'il se 
produit, le dessin fugitif tracé dans le limaçon; c'est cette lec- 
ture qui est l'audition. Elle ne nous montre pas, comme le ferait 
un organe visuel, la forme de l'ondulation; elle nous traduit 
cette forme dans un langage différent, mais également précis, 
puisque à une forme donnée correspond une impression audi- 
tive donnée et réciproquement. Et c'est cette impression auditive 
qui e^t le son. En dehors d'elle il n'y a que des mouvements 
vibratoires se transmettant dans l'atmosphère. Le son, c'est la 
lecture faite, au moyen de notre organe auditif, de la forme d'une 
ondulation aérienne. 

Ainsi donc, si un perroquet crie sur son perchoir ; As-tu 
déjeuné, Jacquot? il se produit un mouvement vibratoire de 
l'air. Ce mouvement vibratoire de l'air a une forme que nous 
pouvons connoîlre de deux manières ; 1" au moyen de notre 
organe visuel, si ce mouvement s'enregistre sur un phono- 
graphe; 2" au moyen de notre organe auditif, si ce mouvement 
se dessine dans notre oreille et nous fait entendre la phrase : 
As-tu déjeuné, Jacquot ? 

Avant l'invention des cylindres enregistreurs, nous n'avions 
qu une manière de connaître la forme du mouvement produit 
par le perroquet, la manière auditive. Et cette connaissance 
était plus directe et aussi précise que celle c(ui nous vient par les 
yeux avec l'intermédiniro du phonographe, mais nous n'aurions 



iG/, LA IIEVUE BLANCHE 

jamais songé à dire ((uc notre sens auditif nous faisait connaître 
des formes, parce que nous n'avons pas riial)ilude d'appeler 
forme quelque chose dont nous ne nous faisons pas une image 
visuelle. Le langage courant diffère en cela du langage mathé- 
matique. La forme d'une surface est définie algébriquement par 
une équation qui suflit à préciser entièrement la nature de la sur- 
face sans que nous ayons besoin de nous en faire une représen- 
tation optique. « As-tu déjeuné, Jacquot? » définit la forme d'un 
mouvement aérien exactement au même titre f(ue l'équation de 
la ligne sinueuse inscrite sur le phonographe; mais il est pro- 
bable que, sans le phonographe, nous n'aurions jamais su 
expliciter, au ])oinl de vue visuel, le seul qui nous paraisse suf- 
fisant, la forme de ce mouvement. 



Toutes ces considérations, un peu longues, ont pour but 
d'amener à une conclusion que je crois de première importance 
au point de vue biologique, c'est que l'homme et les animaux 
peuNent, au moyen de certains sens, avoir une connaissance 
précise de formes qu'ils ignorent au point de vue visuel. S'il ne 
s'agissait que de l'homme, cela n'aurait pas grand intérêt, mais il 
nous arrive souvent de nous demander avec étonnement com- 
ment quelques animaux peuvent accomplir certains actes, et 
nous nous étonnerions moins si nous n'attachions pas une atten- 
tion aussi exclusive à l'emploi des méthodes optiques. 

Le retour des pigeons voyageurs ne nous jiaraîtra plus aussi 
prodigieux si nous songeons qu'un organe spécial peut leur 
fournir fsous quelle forme subjective, nous l'ignorons) l'équiva- 
lent de l'équation du chemin parcouru. Les fourmis savent recon- 
naître une piste suivie j)ar leurs congénères et distinguent même 
dans (juel sens la piste a été suivie; cette particularité attribuée 
par Forel à un « odorat to|)ochimi(pje » nous paraît incroyabir 
parce qu'aucun organe ne nous |»ermet de ronnallre ce que 
connaisseni les fourmis. Les chiens aussi savent suivre une 
piste dans le sens convenable, mais ils savent également recon- 
naître leur maiire à l'odeur, et c'est là une chose non moins 
reniru-quable. 

Mon chien iin; reconnaît à traxeis une j>ujie; il me leconnaît 
sous n'importe quel déguisement, tandis qu'il ne prendrait pas 
])oui' moi une statue de cire me ressemblant parfaitement. C'est. 
donc «{u'il se trouve bien mieux renseigné sur ma personnalité 
par son nez que par ses yeux. Peut-être se fait-il de moi, si j'ose 



OUESTION DE FORME l65 

m'exprimer ainsi, une image olfactive plutôt qu'une image 
visuelle. Cela nous paraît impossible parce que notre odorat est 
trop obtus et nous permet à, grandpeine de distinguer Vespèce 
d'un animal que nous ne voyons pas, un rat musqué par exem- 
ple ou un cancrelas. Les fourmis se laissent aussi tromper par 
l'odeur; il suffit do tromper une fourmi étrangère dans le jus 
obtenu en écrasant des individus d'une fourmillière donnée, pour 
que les autres habitants de la fourmillière considèrent cette 
étrangère comme leur S(pur; mon chien est, à cet égard, supé- 
rieur aux fourmis, car, s'il peut être trompé un instant sur la per- 
sonnalité d'un individu revêtu de vêtements imprégnés de mon 
odeur, il ne tarde pas à reconnaître le subterfuge. 

S'il attache d'ailleurs une importance plus grande aux rensei- 
gnements olfactifs, le chien ne méprise pas pour cela les docu- 
ments fournis parles yeux ou les oreilles. Un dogue appartenant 
à un officier courait après tous les pantalons rouges; les chiens 
de régiment connaissent la sonnerie spéciale de leur corps et le 
rejoignent toujours pendant les manœuvres; tous les animaux de 
cette espèce viennent à la voix ou au sifflet de leur maître... 

Mais nous-mêmes, nous reconnaissons nos amis autrement 
qu'en les voyant: nous pouvons être renseignés sur leur approche 
par leur voix, par le bruit de leurs pas; au sanatorium d'tlaute- 
ville nous nous reconnaissions à notre toux. En résumé, nous 
connaissons les individus à une particularité quelconque, mais 
suffisamment précise, de leur constitution; c'est par l'œil que 
nous, hommes, recueillons le plus de documents précis; nous 
•en recevons cependant aussi par l'oreille ; seulement, nous 
l'avons vu, l'oreille nous fait seulement connaître la forme des 
sons émis par nos congénères; ces sons différent suivant les 
paroles prononcées; mais il y a, dans la forme très complexe des 
ondes de notre voix, un ensemble d'éléments qui nous sont pro- 
pres et qui se retrouvent dans toutes nos phrases; ces éléments 
(timbre, intonation) renseignent celui qui nous écoute sur la 
structure de notre organe phonateur: non pas que cela donne à 
notre voisin une image visuelle de notre larynx, mais cela lui 
fournit une image auditive qui est d'une précision admirable; si 
admirable même qu'aucun autre détail isolé de notre structure 
anatomique, étudiée avec le seul secours de la vue, ne permet- 
trait de nous reconnaître avec autant de certitude; et cela nous 
amène à cette nouvelle conclusion que ce qui fait pour nous la 
supériorité de l'organe visuel, c'est le grand nombre de docu- 
ments qu'il nous permet de recueillir à la fois, bien plus que la 
précision même de chaque document; autrement dit, l'étude 



ifi'i LA REVUE BLANCHE 

optique d'im être est celle ((iii nous donne, de cet être, la con- 
naissance In ])lus syndiélique; c'est- pour cela que, quand nous 
parlons de la forme d'un individu, nous entendons qu'il s'agit de 
sa forme pour notre œil. Quand nous reconnaissons un de nos 
amis à sa voix, nous évoquons immédiatement son image 
visuelle; peut-être, quand un chien reconnail son maître à sa 
voix, évoque-t-il en lui même son imaf/e olfaclivc... 



Cette expression (f image olfactive » nous choque profondé- 
ment parce que notre odorat est extrêmement obtus; pour en 
comprendre la signification nous devons sortir de notre nature 
dhomme et nous reporter à ce qui se passe chez les chiens et les 
fourmis. Et d'ailleurs est-il bien légitime d'appeler du même 
nom, odorat, le sens localisé dans le nez du quadrupède ci dans 
l'antenne de l'hyménoplère? Au fond, qu'est-ce que l'olfaction? 
Nous ne pouvons pas encore le dire d'une manière précise. On 
a aftrilmé la sensation particulière que nous appelons ainsi à 
l'action, sur nos terminaisons nerveuses intranasales, de parti- 
cules matérielles très ténues diffusées dans l'atmosphère autour 
des corps odoriférants, mais tout le monde n'est pas d'accord. 
On connaît la célèbre expérience dans laquelle un morceau de 
musc, abandonné pendant des mois sur le plateau d'une balance 
de précision dans une atmosphère renouvelée et ayant em[)esté 
des milliers de mètres cubes d'air, n'avait pas subli de perle de 
■poids appréciable. 11 y a là un mystère analogue à celui du 
radium élernellemenl ravonnant... 

La seule chose que nous puissions afiirmer relativement à lol- 
faclion, c'est que, contrairement à la vue et à l'ouïe, qui nous 
renseignent uniquement sur l'état physique des corps, le sens 
localisé dans notre nez nous renseigne (ainsi d'ailleurs que le 
gorti) sur la nature chimique des substances odorantes. Et dans 
certains cas il est bien évident (|ii(> <e document est plus pré- 
cieux que la simple image visuelle. Combien de liquides ont 
l'aspecl de l'eau, que l'odeur ou le gofd nous permettent de dis- 
tinguer malgré leur siinililude oj)lique! Dans ce cas, la connais- 
sance chimi(|ue est tout, le document fourni par l'œil est abso- 
lument insiiflisanl. .Vu contraire, si nous avons à étudier, par 
exemple. r;uchileclure du Louvre, peu nous imjK)rtc d'être 
renseignés sur l;i nature chimique des pierres et des ardoises 
qui ont été employées pendant sa consfruclion; avec les mêmes 
pierres et les mêmes ardoises on eùl pu consiruire tout autre 



yUKSTlON DE FOUMl-: •<>- 

cliose. Il n'en est déjà plus tout à fail do nièuR- quand il sugit 
de Tétude d'uncrislal: là, le renseiuiirmml chimique j)eut nous 
Inii-e préjuger de la forme architecturale du corps; en léchant, 
h's yeux fermés, un cristal d'alun, nous pouvons deviner son 
aspect visuel. Il est vrai que nous pouvons nous tronijier; l'alun 
peut ne pas être cristallisé: mais l'étude visuelle peut aussi nous 
lromj)er en sens inverse ; on peut avoir coulé une substance 
fusible dans un moule ressemblant à un cristal d'alun, et, à l'œil, 
nous prendrons pour de l'alun ce qui n'en sera qu'une pseudo- 
morphose. 

Cette remanjue nous amène à étudier la possibilité d'un 
parallèle entre les divers renseignements que nous recueillons 
sur un corps donné au moyen de nos dilîérents organes des 
sens. 



Quand le corps à étudier est un corps brut, sauf le cas 
spécial de l'état cristallin, sa forme visuelle est sans relation 
aucune avec sa nature chimique ; on peut tailler un morceau de 
sucre comme l'on veut. 11 n'en est plus de même lorsqu'il s'agit 
d'un corps vivant : quand nous voyons un chou ou une carotte, 
nous savons que la substance qui les constitue est de la subs- 
lance de chou ou de la substance de carotte; réciproquement, 
un botaniste exercé peut, dans l'obscurité, reconnaître une plante 
à son g-oùt et. par conséquent, prévoir sa forme visuelle. 

Bestreignons-nous au cas oi^i l'objet à observer estnn homme. 
Nous savons le reconnaître en le regardant ou en l'entendant 
parler; le chien en le sentant; tel autre animal, par tel autre 
organe des sens que nous ne possédons pas et dont nous igno- 
rons le fonctionnement. Si un observateur a trois moyens essen- 
tiellement différents de reconnaître un individu, il est indispen- 
sable que ces trois moyens ne lui fournissent pas des rensei- 
gnements contradictoires. Dans le cas général aucun*' contradic- 
tion n'est possible; nous prenons connaissance d'un homme en 
le voyant, puis nous l'entendons parler et nous associons dans 
notre mémoire le souvenir de la forme visuelle de son corps au 
souvenir de la forme auditive de sa voix; ensuite, comme la 
voix et la forme d'un homun^ adulte ne changent guère, quand 
nous reconnaîtrons un individu à l'un de ces deux caractères, 
nous pourrons prévoir le second sans nous tromper. Mais nous- 
aurons établi ainsi un lien factice entre les deux diagnoses de 
l'individu. Tout à l'heure, au contraire, quand nous avons 
reconnu, dans une phrase parlée, d'une part une forme auditive) 



r(;8 l'A IU:VUK ULANCHK 

d'autre part, au moyen de lenreij^istreur, une forme visuelle, il 
V avait entre ces deux formes un lien naturel et fatal; il était 
t-ertain ((ue la forme visuelle de l'enregistreur, actionnant le 
stylet d un phonographe, redonnerait à notre oreille l'impres- 
sion auditive déjà j)er(;uc; l'une des deux formes étant connue, 
l'autre ne pouvait pas èt?-e ditTérente de ce qu'elle est; il n'y 
avait là qu'une forme Irndaile de deux manières, 

l'^n est-il de même pour la forme visuelle de l'homme et la 
forme auditive de sa voix? Nous prévoyons immédiatement une 
différence, parce que la voix de Thomnie est une manifestation, 
non pas de sa structure totale, mais de la structure d'une petite 
partie de son corps, savoir, l'appareil phonateur. D'autre part, 
ce que nous savons de la corrélation qui existe entre les diverses 
parties d'un individu nous pousse à croire qu'il y a un lien 
entre la structui'e de l'organe phonateur et la forme du corps. 
Ne vous est-il pas arrivé d'être stu])éfail en entendant sortir une 
Toix grêle du cor])s d'un géant ou une voix ,de stentor du gosier 
d'un pauvre être chétif? Aucun physiologiste n'est capable, dans 
l'état actuel de la .science, de prévoir la forme d'un homme à la 
simple audition de sa voix, ou réciproquement, de j)révoir sa 
voix en connaissant seulement son corps. Mais endn, chaque 
homme a une voix qui lui est propre et toute la biologie tend 
à nous faire penser qu'un individu est délini entièrement dans 
une partie quelconque de son être... 

Pour l'odeur, les probabilités sont encore plus grandes; 
l'odeur nous renseigne sur la nature cliimi<iu(' des corps 
vivants et, d'autre part, il est établi que la nature chimique <les 
corps vivants dirige leur morphologie. H jiaraît donc indéniable 
que la forme olfactive d'un individu est absolument liée à sa 
forme nisnclle, sauf les mutilations qui peuvent hausformer 1<> 
corps, le rendre manchot tm boiteux, par exemple, le balafrer 
et le rendn^ méconnaissable, sans changer son odeur, caracté- 
ristique de sa composition chimique. Et ceci tendrait à prouver 
que l'on est mieux renseigné sur un individu quand on con- 
naît liien son odeur que quand on connaît sa forme extérieure, 
lacjuf'lle ('>t susceptible de se moditier sous rinlluence des acci- 
dents extérieurs. (Jiiand Ulysse rcvinl \ Ithaque, sa forme 
visuelle avait tellement changé (ju'il fui luf'connu des siens, 
mais il fut reconnu j)ar un chien qui avait conserve'; le souvenir 
de .sa forme olfactive. Si donc les chiens se font réellement de 
nous une imar/e olfactive, ils nous connaissent mieux que ceux 
qui ont seidenient fixé dans leur mémoire notre forme visuelle. 

Maintenant une question se j)ose; s'il y a un lien indissoluble 



QUESTION DE FORME l6<> 

«nlrc la forme visuelle d'un être et sa forme olfactive, ou la 
forme auditive de sa voix, un observateur qui ne connaît qu'une 
•de ces formes peut-il évoquer l'une des autres? Comment un 
chien aveugle s'imagine-t-il son maitre? S'il s'en fait une image 
visuelle, quelle est cette image? Il me paraît peu probalde, étant 
donnée la manière dont s'est produite l'évolution des êtres, qu'il 
existe, entre les centres nerveux d'un animal, une liaison capable 
de lui permettre d'évoquer la forme qui correspond à une odeur 
déterminée; car la relation entre la composition chimique cause 
•de l'odeur et la forme visuelle du corps qui en est doué, existe 
dans le corps observé et non dans lobservatenr. Et cependant, il 
est possible qu'une habitude héréditaire pendant un grand 
nombre de générations fixe, dans une espèce, une liaison entre 
la forme olfactive et la forme visuelle d'un animal souvent ren- 
contré. Peut-être un jeune chien de chasse, d'une bonne race, 
évoque-t-il la forme visuelle d'une perdrix la première fois qu'il 
en sent une et la reconnaît-il quand elle se lève? Il y a là beau- 
coup à penser. Mais le plus souvent, s'il s'établit entre nos 
divers centres nerveux, des relations de cet ordre, elles sont 
purement pathologiques et ne nous donnent pas de renseigne- 
ments valables. 

Les images olfactives sont de l'hébreu pour nous, hommes, 
qui avons un odorat détestable, mais peut-être pouvons-nous 
mieux concevoir les images auditives. Les habitants de l'Afrique 
australe désignent la mouche tsé-tsé par le bruit de son bour- 
donnement. Ils la connaissent mieux par cette image auditive 
<jue par sa forme visuelle peu différente de celle des autres 
mouches. . 

r^omment les aveugles-nés s'imaginent-ils leurs proches? Ils 
n'ont guère pour les connaître que des images auditives ; évo- 
quent-ils des formes visuelles! Il est bien difficile de le savoir! 
Je connais un mendiant qui n'a jamais vu clair et qui se tient 
tous les jours au même endroit, loin de tout village, sur la 
route de Lannion à Pleumeur-Bodou. Sa spécialité est de dire 
l'heure aux passants, pour avoir deux sous. A cet effet, il écoute, 
n'ayant rien de mieux à faire, toutes les cloches des paroisses 
environnantes; il les connaît à leur timbre et il remarque immé- 
diatement si Brélevenez est en retard surServel. Je l'ai interrogé 
une fois, alors qu'aucune cloche ne sonnait, et il m'a montré de 
la main, sans hésitation et sans erreur, un clocher distant d'en- 
viron deux kilomètres; or il n'est pas immobile, il marciie de long 
en large sur la route. Cela m'a beaucoup impressionné... 

Nous ne savons donc pas tout ce que l'homme peut faire avec 



I7'> ^A UKVUE BLANCHE 

cliMCTin (le. ses sons tjuaiul il est privé (le?j autres; nous iiinorons 
encore l»ien plus le parti que peuveni lirer certains animaux de 
sens que nous ne possédons pas. Ouelle forme de mouvement 
les poissons distinguent-ils au moyen de leur liiiiie lalérnle? La 
conclusion de tout cela, nous pmivons réiu)ncer en paraphra- 
sant Shakespeare; il y a bien plus de manières de ronrutitre que 
n'en rêve notre philosophie anlhropomorphique. Nous avons 
restreint la signification du mol l'orme (1) à la Ibrme visuelle; il 
y a probablement une forme auditive, une forme olfactive... etc. 
Il y a l)ien aussi, disent les scholastiques, la forme substantielle 
du corps, qui est Tàme, mais nous n'en parlerons pas puisqu'elle 
a la pi'opriété de iie pas se manifester aux organes des sens. 



Fki.ix Ij- Daxtec 



(1) Le tiirtionn.iire L:iroii.-^o (|ictit<- «(iitioiij (Ji.iinii j'uriii' « (;oniij:iinÉ;ion des corps ; 
apparence •<. ÎjC clictionnaire de Littréct Bcaujeiin donne an contraire la rlélinition : i< forme 
l'cnsetnhle de* fjnalilf^ d'on être », ce qui n»« parait bien plus philoRophiqiie. 



Des spécialistes 



Encore un livre sur Victor Hugo ? 11 contient sans doute des 
lettres, des papiers inconnus, des Fragments inédits, des va- 
riantes nouvelles, des corrections autographes ? — Rien de tout 
cela. — On y trouve alors des révélations biographiques, des 
dates ctal>lies. des indiscrétions savoureuses? — Xon. C'est de 
la critique esthétique. — En ce cas, Tauteur compétent aura si- 
gnalé les mauvais passages et les pages excellentes il aura dit : 
ceci est un efTet vulgaire et facile à obtenir, tandis que cela est 
mystérieusement noble, et voièi pourquoi, voici comment? — 
L'ouvrage ne renferme pas un seul jugement précis. — L'auteur 
s'est donc moqué de nous s'il a écrit tout un in-octavo pour ne 
nous rien apprendre? — L'auteur est agrégé es lettres. 

Mais pourquoi faut-il que les professeurs de lettres se croient 
forcés de faire des livres? Ce n'est pas leur métier. Ouils s'oc- 
cupent donc uniquement d'enseigner avec adresse et esprit les 
littératures anciennes à leurs élèves : voilà une tâche bien assez 
noble et belle, et Ion pourra dire qu'ils auront grandement mé- 
rité des Muses quand ils auront formé des générations qui, au 
rebours des précédentes, sauront le français. 

Ou bien, s'ils veulent à tout prix mettre au jour des volumes, 
qu'ils travaillent alors et fassent œuvre d'érudil. Qu'est-ce en 
elTet que tout cet amas de considérations générales, ces vagues 
«t copieux Essais où il est parlé de l'àme d'un siècle ou d'un 
pays, ces dissertations molles, rondes et couronnées par l'Aca- 
démie, dans lesquelles on vous dit que la lienaissance a pré- 
paré la Hévolutionou que César annonçait Napoléon, ces lourds 
et impertinents travaux philosophiques, ces bas traités de mo- 
rale ou ces thèses de métaphysique qui sont la honte de notre 
Université? Ce que c'est que toul cela? De la paresse, tout sim- 
plement aggravée d'un désir allemand de s'entendre appeler : 
« Herr Professor ». 

Ah, parlez au contraire à ces messieurs de se spécialiser, et 
des longues années d'énergie, comme de la logique exquise, du 
tact et de l'art qu'il faut enfin pour mener à bien des recherches 
d'érudition pure; conseillez-leur, s'ils veulent servir aux belles- 
lettres, de devenir paléographes, linguistes et archéologues, 
d'aider aux fouilles d Asie-Mineure ou d'Afrique, de concourir 



\yi LA REVUE BLANCHE 

^u bon classemcnl de nos musées — li donc! Ce sont lu des 
« questions de détail ». Ils vous répondront, comme des barba- 
res, qu'ils nourrissent de plus vastes pensées, et vous devrez 
entendre qu'ils tiennent pour plus noble de dél)iter des discours 
fades u de omni re scibili » que de consacrer toute une harmo- 
nieuse vie d'humaniste, par exemple, à comparer des manuscrits, 
à corri^rer les textes sacrés des poètes et à restituer pieusement 
les traces, éparses ou ensevelies de la beauté perdue. 

Et pourtant, ces vains agrégés et ces lettrés parasites — si 
l'on veut supposer un instant qu'abandonnant leurs polygraphies, 
ils se soient mis à des besognes utiles — ne devraient-ils pas se 
considérer comme grandement heureux de préparer les matériaux 
])urs et parfaits avec lesquels un Anatole France, pour ne citer 
que celui-là, construira ensuite des merveilles? Comment, ils 
pourraient être ainsi les bons ouvriers qui extraient l'or et le 
marbre, les religieux gardiens de la tradition, les secrétaires in- 
dispensables sans lesquels un auteur ne travaillera point s'il a 
du goùl — et non contents de ce rôle presque divin, ils veulent 
écrire eux-mêmes? Mais ils ne savent point. A chacun son mé- 
tier : un érudit est un pécheur de perles ; un écrivain est un ou- 
vrier d'art: un polygrapbe est un monsieur qui bavardf'. Qu'il 
s'en aille, s'il ne sert à jien. 

Voyez plutôt l'ouvrage j)Osthume |>aru naguère de M. 
Edouard l^uel, professeur « de littérature générale » à l'Ecole 
des Beaux-Arts, et causeur ardent. Ce livre, intitulé JJu .senti- 
mcnl arlhlique dans la Morale de Montaigne, témoigne 
de l'esprit le plus imprécis, partant le ])lus inutile. Désireux 
d'expliquer que les Kssais sont une (cuvre d'art, l'auteur 
finit par tirer parti de la similitude (piil trouve entre cer- 
tains chapitres et une symphonie de Beethoven. 

Montaigne va passaiit d'un sujel à l'autre, sans doute, en re- 
prenant parfois son idée. M. Buel juge cette Ihhierie symphoni- 
que et ordonnée : cela lui i>lait à dire. D'ailleurs, dés qu'on parle 
musique, on donne des raisons de sentiment, et c'est le plus lan- 
goureux comnif le plus agaçant des radotages. Laissons donc 
la musique aux musiciens. Que si iM. lUiel, cependant, tenait à 
coniparer les rêveries de Beethoven avec celles de Montaigne, il 
où! pu le faire en dix pages tout aussi bien : il y en a quatre 
cent vingt-six pour en venir là. A quoi bon? 

Tel est du reste le clnUimentde ces importuns qui ne voulu- 
rent point devenir spécialistes : ils n'entendent pas le meilleur, 
ils ne voient pas le fin du fin. Pour parler nel, on a même droit 
de dire qu'ils de voient rien du tout. Le grand Montaigne lui- 



DES SPÉCIALISTES. i7î 

même en sera l'exemple, si seulement on veut lire le Journal du^ 
voyage qu'il lit en Italie pendant les années 1580 et 1581. AL 
Alessandro d'Ancona en a donur une édition excellente (Cas- 
tello, 1895) avec des notes, des tables et une bibliographie. Oid 
y constate que ce Montaigne si instruit, quiavaitconnu le plan du' 
Capilole avant celui du Louvre,cet humaniste au regret de ne point 
retrouver Tancienne Rome, cet artiste enfin, ajouterait M. Ruel, 
ne voit rien. Il aime et révère l'antiquité, pourtant. Mais quoi liai 
première statue qui semble l'avoir frappé est une image du triste 
Aristide au \ alican. Et que choisit-il encore, parmi les « rares- 
antiquailles »? Les bustes de Zenon, de Possidonius, d'Euri- 
pide et de (^arnéade (p. 331). Pas une fois, dans tout son jour- 
nal, il ne s'arrête devant une Vénus, un Apollon. A peine a-t-il 
signalé u les statues enfermées aux niches du Belvédère », eu 
celles qu'on lui montra dans Tivoli. Il n'entendit même pas les 
cloches à Rome ;p. '235), ces cloches de l'u isle sonnante », avait 
dit Rabelais. Et ce n'est qu'à la fin de son voyage qu'il com- 
mençait de s'échaufîer un peu, qu'il daignait applaudir à une 
course de chars, en mémoire des anciens hippodromes, déclarait 
que Florence mérite son glorieux renom, qu'on peut à la rigueur 
admirer la Chartreuse de Pavie, et (p. 471) qu'il n'est même pas 
déplaisant de rencontrer partout des gueux jouant du luth et ré- 
citant l'Arioste. 

De goût pour les toiles peintes, les paysages, les palais, pas 
davantage naturellement. Montaigne ne s'attache qu'à certaines 
mœurs et à ses songeries raisonnables. 11 erra peut-être dans 
iiome et par les champs aux noms illustres avec son gros Plu- 
tarque-Amyot sous le bras, ce livre dont il écrivait : « Nous^ 
aultres ignorants étions perdus s'il ne nous eût relevés du bour- 
bier. » Devant les plus augustes sites, j'imagine qu'il l'ouvrait 
et se mettait à feuilleter. « Je regarde dedans moy, dit notre 
moraliste. » C'est bien vrai, et l'on pense en le lisant à ce pytha- 
goricien d'Ausone : 

Judex ipse sui, totuin se explorât ad ungueni. 

ortoque a vespere cuncta revolvens, 

Offensas pravis, dat pahnam et prœmia rectis. 

En réalité, Montaigne ne savait pas la beauté. Il n'avait point 
appris à la voir. Ses yeux étaient inhabiles et frustes. Il n'y a point 
de safaute. Aucun humaniste de la Renaissance n'avait le regard 
délicat : un Du Bellay lui même, si sensible aux grâces antiques, 
ne s'attardait guère devant les belles formes, et eût bien mieux 



ij'i LA UKVL'E l{I.Aè.(;iIE 

ji,oùlé qiiok[ii<' mol hcxa'inèlre ou do grandioses sonlcncos la- 
tines que le plus divin marbre. Cela seeonç;oil. 11 l'aul avoir com- 
paié l'original et la eopie pour éprouver le charme souverain et 
comme lyranniqne du premier. Comment Teût-on fait quand 
rarchéologie n'rlail pas née? Qu'on ne s'y tronq)e point : les ar- 
cliéologiies seuls ont vraiment aimé les déesses. C'est pour M. 
Collignon, c'est pour M. Ilelbig- quAphi'odite aujourd'hui pa- 
raîtrait sur la iHci- et quArlémis entrerail au l»ain. 

Les journalistes, les essayistes, les joueurs de guitare n'ont 
pas le désintéressement des archéologues : quand ceux-là chan- 
tent la lieauté, mais s'en font gloire, ceux-ci la prennent au sé- 
rieux, la diagnostiquent, la soigneid, la conservent, s'y dévouent 
parfois corps et biens, sans un doute comme sans un sourire. 
Ne sont-ils pas de meilleurs amants ? Ecoulez Jacob Burckhardt, 
l'un des plus gravement épris : « L aisance et en même temps 
le calme de son attitude sont indicibles, déclare-t-il en parlant 
de la \'énus de Cnide: elle semble <'lre venue en planant. » Pour 
la Vénus de Milo : « Sur son visage, fait-il, régnent une indéj)en- 
dance et une lierté divines, dont nous ne saurions; sup|»orter 
l'expression s'il était vivant. » Ne sentez-vous pas que les Cha- 
rités l'ont touché ? Et est-ce un poète encore qui nous apprend 
indiscrètement que la même Vénus de .Milo porta des bijoux et 
(piflle a les oreilles })ercées ? Non, c'est un philologue. (i) 

Ah, n'en douions pas, les érudits sont dans le secret des dieux. 
' .lai, |)réleiidail (luido Heni, deux cents manières de faire regar- 
dri- le ciel j)ar deux beaux yeux. » Ils n'en ont pas moins, ces 
barbons, jiour détournei- vers eux toutes les conlidences et tous 
les soui'ires du clair Olyuqje. Mais ji'attendez pas après cela 
(|u ils s'en vanleni . IMulcM diraient-ils jalousement, comme l'af- 
freux personnage d'un roman coidenq)orain : « Nous valons 
mieux que les plus discrets : nous sommes ceux que l'on ne croi- 
rait pas. ). 

Marckl lioi lkm.i.i'. 



{\) .Salumoii lleiiiacii, J/unui de pli lioioffic, 1, pp. 70-77 



Poèmes de la Forêt 

LES DANSES DU VENT 

.4 M. F. Herbet. 



Parmi les pins du JDOrnage 
Le soleil entrouvre un œil — 
Le vent dans les hauts feuillages 
Danse comme un écureuil. 

La rosée, en larges gouttes, 
Ruisselle des frais bouleaux — 
Le vent se pose, il écoute 
Pépier les loriots. 

Puis il repart et gambade 
A travers les alisiers, 
Puis sonne une vive aubade 
Aux vieux chênes renfrognés. 

Et les chênes, que dérident 
Ses trilles fous et ses bonds, 
Laissent le chanteur rapide 
Jouer dans leurs frondaisons. 

(Jr le vent capricieux 
\n plus loin cueillir des faines 
Ou poursuit, à perdre haleine. 
Les corneilles et les freux. 

Un cerf morose, quolTensent 
Tant de joyeuses cadences, 
Tourne son bois menaçant 
\ ers le rieur agaçant. 

Mais le vent qui n'en a cure 
Entortille à sa ramure 
Une guirlande de lierre 
Puis s'enfuit dans les fousrères. 



I 



/ 



■G LA REVUE BLANCHE 

Un clocher Unie midi, 
L'air pèse, le soleil hrùle : 
Le vent lassé s'assoupit, 
Pour jusques au crépuscule. 
Dans un lit dont les courtines 
Sont de houx et d'auhépines. 



LA FORÊT AMOUREUSE 
\ — AU BORD DUIVE MARE AU CRÉPUSCULE 

A F. C. C. 

L'eau dort... Dans les halliers qui frémissent autour 
Le vent du soir passe et repasse en murmurant — 
Relie, je veux chanter comme lui : mon amour 
T'enveloppe, pareil à ses souflles errants. 

LVau rellète en songeant les Icuilhiges sans nomhre 
(Ju'un calme crépuscule imprègne de clarté — 
Ainsi, dans tes chers yeux, pleins de lumière et d'omhrc^ 
Je mire ta tristesse ou ta douce gaieté. 

r 

Car si j)arl"ois, semhlahle à l'eau qui s'obscurcit 
Ouand pèsent sur ses Ilots d'orageuses nuées. 
Ton Ame en ton regard se charge de soucis 
Et de noires pensées, 

r;irl"ois aussi le rire éclalo v\\ les jtruurllcs 
Rour rien, poui- un lézard qui traverse la sente, 
Et c'est alors comme un envol de tourterelles 
Suri onde chatoyante. 

Jr l'aime, enlace-moi comme l'eau fait aux joncs, 
(ioninn- le lierre fait aux arhres de la rive, 
RicndN-moi. je le prendrai j)armi les hois profonds 
( >ù le pollen jaillit des bruyères lascives. 

\ Ous, fougères, genêts étoiles d'or, grands chênes, 
liélres, genévriers aux rameaux odorants, 
Et toi qui vas monter dans les cieux, nuit sereine, 
Epandez dans nos cœurs l'ivresse du printemps. 



1 
POÈMES I)K I-A FORÊT 177 j 



H. — NOCTURNE 

L'ombre et le clair de lune assoupis sur la mousse 
Révent d'amour au plus profond de la forêt, 
Avril chante tout bas parmi les jeunes pousses 
Et fait tinter les grelots des muguets. 

Soupirs, vagues rumeurs, frôlements, voix confuses 
Les feuillag':'s naissants se bercent en cadence 
Et l'on dirait le bruit de Teau dans une écluse — 
Puis soudain c'est le grand silence. 



Viens, suivons ce sentier sinueux qui se glisse 
Sous les halliers touffus où le Grand Pan repose 
Le dieu va s'éveiller et, si c'est ton caprice, 
Il t'offrira des anémones demi-closes. 



Arrélons-nous : voici la calme clairière 
Où flotte en longs replis une brume argentée, 
Un faune, sur un lit de prêle et de bruyère, 
Y tient une dryade entre ses bras pressée. 



Un rossignol blotti dans la vaste ténèbre 

Qu'un chêne antique éploie au-dessus de nos fronts 

Enfle passionnément sa voix pure, et célèbre 

La sève qui palpite au cœur des frondaisons. 

Viens plus loin — pénétrons dans cette combe obscure 
Où s'ouvre, sous les pins, un antre de mystère : 
Assis au seuil, nous entendrons le frais murmure 

Oui descend des ramures. 
Et nous respirerons l'arôme de la terre 

La nuit autour de nous sème des fleurs d'or sombre ; 
Restons ici jusqu'au matin : je veux mêler 
Notre rêve amoureux aux caresses de l'ombre 
Et la douceur du clair de lune à nos baisers. 



12 



1-iS LA BEVUE BLAXCHE 



m. — LLWC/IAXTEMEA'r DE L'AUBE 



Le ciel laiteux où tremble une étoile dernière 
Se colore au levant dune vaurue lumière 
Oui se coule et s'étale à travers les taillis ; 
Le petit jour frileux entr'ouvre ses yeux gris, 
Sétire, bâille el souille des vapeurs 
Sur les buissons d'aubépines en Heurs. 

Vu })(u de rose, un peu dor paie, un peu de mauve 

?suancent les volutes de la brume; 
Dans le ravin où sont rangés des bois en grume 

On entend s'ébrouer les fauves. 

Par l'aube qui grandit, voici se déplisser 

Les collerettes des pervenches, 
Mais les pins paresseux ont peine à secouer 
Les pans de nuit (jue retiennent leurs branches. 

Enfin de larges feux embrasent l'horizon. 
L'air irais tiédit, les hautes frondaisons 

Plient au réveil jaseur des merles, 
El le malin, semaul partout d humides per](\s, 

Pare les toiles d'araignées 

Dune résille de rosée. 

Premiers rais du soleil parmi la sylve heureuse. 
Fourrés tout enivrés de parfums véhéments, 
(^hceiu' des ramiers dans les ramures onduleuses. 
Emprise ardenle du printemps! 

Chère, soyons pareils à la vign<*sauvage 

Et au lierre amoureux «pii l;i tient en ses bras : 

L'herbo jeune frémit où se posent tes pas. 

Tes baisers ont le goût des Heurs et des feuillages. 

Et la montée impétueuse de la sève 

l nil ]\(y'^ cœurs, nos ('or|)s, nos regards el nos l'éves. 

AnoLiMiF. PiiTTr: 



Le Consolateur 



(I) 



CHAPITRE VIII 

LE VRAI BONHEUR SE CACHE AU FOYER DOMESTIQUE 

Malgré l'équivoque troublante qu'avaient entre eux créée 
de réticentes lettres, Mme Mellis était venue à la rencon- 
tre de son fils dans un élan de simplicité toute maternelle. 
Un sourire ingénu dissimulait son doute; elle se réservait; 
il lui serait aisé, sitôt jugé de l'attitude de Daniel, d'}^ con- 
former la sienne. Il tombait dans ses bras, pleurant : elle 
comprit. A quoi attribuer cette conduite étrange, absence 
immotivée, gauches restrictions, départ subit et retour 
brusque — sinon à quelque lâche défaillance qui eût. le 
temps d'une semaine, interrompu désespérément Daniel 
dans sa tâche ardue de consolation? Le voici qui rentrait, 
la crise dénouée, repentant, et tel que naguère, tel que le- 
veuf l'avait révélé, célébré! La chrétienne Mme Mellis avait 
donc f( retrouvé » son fils ! 

Raidie d'allégresse orgueilleuse, elle gardait dans son 
étreinte ce grand garçon barbu, comme un enfant qui dort. 
Lui s'abandonnait, fondait, ruisselait de sentimentale dé- 
tresse, bercé par le murmure de sa voix : 

— Vovons, mon Daniel, voyons, ne pleure plus... ]W 
deviné, va... Calme-toi... Du moment que tu nous re- 
viens... 

A deux mains douces, lentement, elle lui relevait la tête. 
La vieille Félicie, émue, dans sa cuisine s'eifaçait. Tandis 
que Daniel, docile, se laissait mettre droit, reprenait pied 
sur la ferme terre natale et se ravait les joues de larmes en 
les voulant sécher : il n'avait pas-un mot à dire. 

La salle à manger se rouvrait, pleine de tiédeur et~Kie 
demi-jour. Depuis la terrible gelée du 30 octobre on y fai- 



(1) Voir La revue blanche des P"" et 15 août, 1^'' et 15 septembre 1903, 



j8o la uevue blanche 

sait du feu. La faïence et le cuivre de la cheminée reflé- 
taient la flamme du bois, rouge et bleue ; un rayon touchait 
la muraille; les pieds de la table et des chaises semblaient 
brûler. Rien ne manquait pour le repas. Sur la toile cirée 
plus sombre, point même le couvert de Daniel, déjà posé. 
On entendait à travers la porte battre les œufs pour l'ome- 
lette. Il faisait triste, intime et bon. On s'assit. 

— Bien le bonjour, monsieur Daniel. 

— Ah ! bonjour, Félicie. 

— Comme ça, vous voilà revenu... Vous avez fait un bon 
voyage?... 

— Mais oui... merci... 

— Allons, tant mieux... Ça fait plaisir de vous voir là... 
la maison était comme vide... 

Balbutiant, Daniel regardait son assiette : une larme y 
tinta ; il l'essuya, furtif, avec le coin de sa serviette... 

Quand sortit Félicie, un silence pesa, lourd et grave de 
confidences. On se servit ; on mangea peu. On eût voulu 
parler : il ne venait aux lèvres que des phrases banales... 
Enfin, la première, comme à continuer une conversation 
suspendue, Mme Mellis : 

— Je savais bien que tu nous reviendrais, mon cher 
Daniel... 

Arrêt ; attente. 

— ...Mais je n'espérais pas que ce serait si tôt... 

Il hésita quelques secondes, puis, tremblant de la voix, 
par à coups : 

— 11 faut dire... que mes lettres... ne le faisaient guère... 
prévoir... 

Il éclatait. 

— Ne te désole pas... je t'en prie... J'ai oublié... 

11 tenait à s'humilier; il était pris d'une maladive pitié 
qu'il reportait sur sa pauvre mère; soudain il prononça: 

— Tu as eu... beau... beaucoup de peine à cause de moi, 
n'est-ce pas? 

Mme Mellis ne put feindre. 

— Ah ! autant que de joie à te revoir ici ! 
Ce cri déchira Daniel... Il sanglota, soupira : 

— Non... ah I non... je ne me pardonnerai jamais... 



LE CONSOLATEUR i8t 

— Puisque ta mère te pardonne... 

La vieille bonne entrait. 11 y eut une trêve. De nouveau 
seuls : 

— Aussi, pourquoi n'avoir pas répondu un mot à ma 
première lettre... au sujet de... ce que tu sais?... Pourquoi 
n'avoir pas avoué tout de suite... Tu n'as pas osé?... N'as- 
tu plus confiance en moi?... 

Daniel sentait venir l'orage... Il se faisaitpetit, petit. Elle 
reprenait simplement : 

— C'est comme ce départ... 

Daniel blêmit. Question redoutée entre toutes. Essaierait- 
il seulement d"v répondre? 

— Ne pouvais-tu au moins attendre que je fusse ren- 
trée?... Le temps de m'embrasser... Qu'est-ce qui te pressait 
tant?... 

Daniel, traqué, balbutia des mots sans suite, inintelligi- 
bles, incohérents. Une sueur garnit son front. Il ne sut re- 
garder en face. Son trouble eût éclairé moins ps}xhologue 
que Mme Mellis. Posément et crûment elle formula alors 
un soupçon déjà devenu certitude : 

— Lorsque tu es parti... ignorais-tu vraiment la mort de 
Mme Lagarde? 

Il n'avoua, ni ne nia. 

— Non? n'est-ce pas? J'ai bien compris... 

Mais Daniel déjà avait plongé sa face dans sa serviette 
ramassée; il en voilait sa honte , bâillonnait ses san- 
glots ; jamais il n'eût pensé qu'il eût tant de pleurs à ré- 
pandre. 

Elle le voulut apaiser: 

— C'est mal... évidemment... très mal... 

— Oui... très mal... très... très m^rl, répétait-il, pantelant 
de remords, à voix sourde. 

— ...Abandonner ce malheureux dans une pareille cir- 
constance..., continuait-elle. 

— Très mal, ponctuait-il. 

— Mais la faiblesse est chose humaine... Ne te désespère 
pas, mon Daniel, pour une défaillance passagère. Les plus 
grands saints de l'Église en ont eu... Voyons... vo3"ons... 
mon cher enfant... 



l8-i LA REVUE BLANCHE 

11 écoutait; il acceptait, tout comme le remords, l'excuse; 
l'accent des phrases, à mesure, orientait son émotion. Il 
écoutait. 

— Même, telles défailhmces ont leur utilité, leur né- 
cessité... Combien d'âmes sV sont trempées... Mais songe 
donc 1 s'il ne fallait lutter pour pratiquer le bien, où serait 
le mérite? Une seule chose importe : qu'on en sorte vain- 
cjueur... Et, mon Daniel, tu nous reviens... 

Le dessert lut servi à la bonne minute. Il alluma sousles 
derniers pleurs, un sourire. Le feu chantait. Daniel con- 
sentit à sucer grain à grain un blond raisin gercé. 

— Allons, conclut sa mère, ne songeons plus à tout cela... 
Que seulement l'exemple te serve... Désormais, j'ensuis 
sûre, tu ne te laisseras plus entraîner à rien de sembla- 
ble. . . Tu nous rapportes du courage, beaucoup de courage.. . 
mon grand fils... Ta mère t'aidera. Ah ! je suis fière... va! 
très fière. 

Elle l'enveloppait de regards longs et tendres; une émo- 
tion bienheureuse la rosissait, et Daniel, les bras .sur la 
table, songeur et las, se laissait faire. 

Vive, elle se leva; il demeurait; un mot dissipa sa 
torpeur. 

— Tu n'oublies pas qu il y a près d'ici un malheureux 
qui te réclame? 

11 comprit, approuva de la tête et gagna la porte. 

Déjà! C'en était donc fini de cette entrevue redoutée? 
Libre? à courir les rues? 11 débarquait à peine! Et quitte à 
si bon compte? — Au fond, il s'avoua déçu... Craignant 
plus, il espérait pire... Piètre humiliation cà telle humilité... 
Il restait en deçà des vengeances prévues... Cependant, en 
dépit de ces réflexions maussades, il sentait rayonner en 
lui comme une joie nouvelle, ou plutôt retrouvée. Si loin 
que flottât sa pensée, il. savait vers quoi, mieux, vers qui 
un instinct dirigeait sa marche. Là était le bonheur. 11 se 
l'était trop dit pour déjà cesser de le croire. Ah ! d'autres 
liens l'unissaient à ce cher ami qu'à une vieille dame de 
rencontre. Il le reverrait donc. A l'approche du but il pre- 
nait plus puissante conscience de '< vivre //... Il suivait le 
faubourg sans honte; son allure franche, redressée éton- 



LE CONSOLATEUR '^^ 

naitles enfants qui depuis quelques mois singeaient derrière 
son dos ses manières piteuses; il eut plaisir à saluer et à 
sourire; ces braves gens lui devenaient très sympathiques: 
il allait de ce pas chez Lagarde. 

Comme il sonnait, il se surprit tellement rayonnant qu'il 
jugea plus décent de modérer sa joie. Il précisait à temps 
ce qu'il venait au juste faire... Sur le champ, il se rem- 
brunit et offrit au veuf stupéfait un visage de circons- 
tance, 

— Vous? Daniel! Comment? 

L'employé suffoquait : le coup l'avait pétrifié sur place : 
Daniel lui épargna deux pas. Ils s'étreignirent. Lagarde 
pleurait et riait tout ensemble. 

. — Ah! la bonne surprise... la bonne surprise... répétait- 
il comme étourdi... Mais... mais... on ne ma rien fait 
dire... Vous aviez prévenu? 

— Non... non... Je suis parti si précipitamment... J'ar- 
rive à peine.., 

— Vrai?.., Ah! la bonne surprise,,, ce... ce cher Da- 
niel,,, 

Il le considérait d'un œil mouillé, luisant, complaisant, 
attardé : avant de lui parler, même avant de l'entendre, il 
fallait bien le voir un peu, le-r. reconnaître >/.,, Daniel exa- 
miné examinait Lagarde, suivant pareille spiipathie... Le 
malheureux, il le trouvait maigre, affaissé, un peu vieilli 
<ncore, peut-être bien à cause d'une barbe piquante q«i 
n'avait pas été rasée de quelques jours, d'un linge douteux, 
d'un vêtement semé de taches : le veuf se négligeait... Mais 
ce visage où les rides, les plis, cet œil exorbité révé- 
laient autant de souffrances. Daniel l'avait-il jamais re- 
gardé? Il s'étonnait, découvrait, commentait,,. Sa curio- 
sité pitoj-able se réveillait. Ah! que le veuf parlât.., La soif 
d'une immédiate confidence dévorait le consolateur long- 
temps sevré. 

Un violent courant d'air balaya le couloir, 

— Entrez vite! il fait froid dehors. 

Et l'employé poussa son grand ami dans la petite pièce 
de gauche, salle à manger-salon, sans nul emploi, Onl'avait 
débla3^ée en entassant des sièges contre le mur au fond, La 



1.54 LA revup: blanche 

table avait été tirée vers la fenêtre; et sur un coin, parmi 
des miettes, traînaient une miche de pain, un \crre épais, 
une carafe et des assiettes sales. 

— Excusez... je dessers... Je mange ici maintenant... 
Ses gestes étaient gauches et risibles; pour chaque objet 

il faisait un voyage de la table au buffet d'où s'exhalait 
gênante une odeur de fromage... Daniel eut froid ; le ta- 
blier fermait la cheminée sans feu... Puis, dans le jour de 
cave tombant de la fenêtre, en face l'un de l'autre ils s'as- 
sirent. 

— Y a-t-il longtemps que vous n'êtes venu ici ! 

— Oui... je... j'aurais voulu... 

— Ça n'est pas un reproche... Moi... vous reprocher 
quelque chose... mon bon ami ?... Non... non... Je sais... 
Vous aviez des affaires... Elles se sont arrangées, au 
moins?... 

Daniel rougit devant candeur si confiante. 

— Oh!... aussi bien que possible... je suis content... 

— Et moi pour vous... Alors... vous êtes tout à moi, main- 
tenant... \'ous ne repartez pas?... 

Il redoutait déjà une nouvelle solitude. 

— Non... pas dici longtemps, mon bon Lagarde... 

— Oh! Daniel... X^ous êtes mon unique ami... Laissez 
encore que je vous voie... que je vous parle... J'ai tant... 
tant à vous dire... Ma pauvre tête... Je ne sais par quoi com- 
mencer... 

— Cela s'explique... De tels événements !.. 

— Songez-vous? Ici même... Sous ce toit... 
Le cadre ajoutait au récit. 

Il fut long, long comme la lettre où pour l'ami lointain 
le veuf l'avait transcrit. Daniel reconnaissait les phrases; 
des mêmes dont il avait dû rire, par repentir il tâchait de 
pleurer. Mais tout l'y disposait et la pénitence était douce. 
L'arôme des confidences regrettées fleurait encore, fine- 
ment fade, comme d'un vieux tiroir rouvert. Il l'aspirait, 
il le humait à deux narines. Tandis que Lagarde, pantin, 
d'un cri, d'un geste, d'un silence, reproduisant les heures 
tragiques de sa vie, '" jouait // la mort d'Hélène, haletait, 
pantelait, éperdu, raidi, se dressait pour retomber tout 



LE CONSOLATEUR i8'> 

d une masse — comme s'il eût en vérité rendu le dernier 
souffle <^ pour elle >/. La réaliste atrocité de ce spectacle en- 
voûtait Daniel. 

— ...Alors... on Ta habillée... recouchée... Elle était là... 
à côté... toute blanche sur son lit blanc... On avait mis un 
cierge... dereaubénite...Lachambre est restée telle quelle... 
On ny a pas touché depuis... 

Daniel eut un regard oblique. Le veuf devança son 
désir. 

— Si vous voulez lavoir?... 

lisse levèrent. Lagarde continuait : 

— Je ne devrais jamais y entrer... Ah ! je le sais bien... Ça 
me plonge dans des états... Mais... c'est plus fort que moi... 
quand je passe devant la porte... 

Et déjà il ouvrait ; oh ! avec des précautions infinies, la 
respiration retenue f/<la> croyait-il endormie là ?); déjà 
sur eux refermait vite( si elle prenait froid!)... A sa douce 
mémoire il montrait autant de sollicitude qu a elle... 

Le silence ici s'imposait. Lagarde désignait le sommier nu, 
la table, la cire à demi-consumée d'un flambeau, les floles 
sirupeuses encore à moitié pleines. Une odeur de phénol 
habitait les rideaux... Mais Daniel, à cette confrontation 
macabre, n'eut pasmêmel'idée d'un remords. Toute crainte 
était apaisée. Il laissait sa curiosité sentimentale se repaî- 
tre, et la douleur de son ami Lagarde le gagner, qui accoté 
au bois de lit, la tête lourde s'attardait dans la nauséeuse 
atmosphère à pleurer... Le temps passait, l'air devenait ir- 
respirable... Daniel toucha l'épaule de Lagarde. 

— Mon pauvre ami... ne restez pas ici, je vous en prie... 
Vous vous faites mal à plaisir... Allons... venez... 

Sans quoi le veuf sV fût oublié jusqu'au soir. 

— Si nous sortions un peu... aux promenades... l'airvous 
remonterait... peut-être... 

— Oui... c'est ça... 

Sur son dos il jeta un collet roussi, et ils furent dehors. 
Daniel le soutenait. 

— J'y reste des pleines journées, expliquait l'employé... 
A d autres au contraire... je ne peux plus voir la maison... 
Je m'en sauve... Les premiers temps surtout... j'allais... 



l86 LA REVUE BLANCHE 

devant moi... n'importe où... Je partais au matin... je ren- 
trais dans la nuit... Je mangeais... juste pour ne pas mourir 
de faim... en marchant... J'aurais mieux fait de ne pasman- 
ger du tout... ma parole... je n'y serais plus... 

— Voyons, Lagarde... il ne faut pas dire des choses comme 
ça... vous me peinez... 

Daniel était sincère. 

— Oh! pardon, Daniel. ..je ne le pense pas... Réfléchissez 
aussi... que je n'avais personne... personne... pour... pour... 
Mais maintenant vous êtes là... Je veux... je dois revivre... 
Je ne le dirai ]>lus... non... 

Paroles touchantes, caressantes, sucrées ! N'était-il point 
délicieux de se savoir indispensable au bonheur, à la vie 
d'un homme... Et la reconnaissance n'avait-elle son prix... 
Du squelette tordu des marronniers antiques où tournoyait 
l'air sec et pur, avec le battement d'un vol de tourterelles, 
sur Daniel Mellis tombait l'apaisement... 11 écoutait ses 
pas se fondre aux pas du petit emplové, et sur ce bruit 
traîné chanter à son oreille la familière voix; ces yeux 
cherchaient ses yeux, ce bras chauffait son bras... 11 retrou- 
vait son habitude de naguère comme enrichie de tout ce 
qu'il lui savait découvrir. Et ils allaient. 

— Votre mère a été bien bonne pour moi... Elle est venue 
souvent... elle a dûvous ledire...Ah ! elle vous a remplacé... 
autant qu'on le pût... Ma foi... en l'entendant. . je croyais 
un peu vous entendre... 

Au fleuve, l'.iir était glacial, ils remontèrent... De nou- 
veau, obsédé par la pauvre défunte, Lagarde l'évoquait... 
Ses paroles traduisaient un attachement admirable et que 
la mort n'avait pu rompre. Et ingénu : 

— Croyez-vous... crovez-vous... que je ne l'ai jamais 
trompée... 

• Qu'allait offrir Daniel en échange? Il fit un effort sur 
lui-même... Il répéta, comme de lui. tel aphorisme évan- 
gélique de sa mère... Il s'entraîna aune effective consola- 
tion... Tout, tout ce que, d'un geste, la vieille dame au 
plat lui avait refusé de compassion, il le répandit sur La- 
garde... Ils firent vingt fois le tour du bourg, sans ennui et 
sans lassitude. Ils oubliaient le froid. Lagarde lamentait. 



LE CONSOLATEUR 1^7 

Daniel compatissait. Le soir de novembre, prompt à des- 
cendre, les sépara trop tôt. 

Sous rabat-jour vert de la lampe, Mme Mellis atten- 
dait le dîner, occupée à sa broderie. Les mûrs restaient 
obscurs; au foyer mourait une bûche. Daniel jugea sa vie 
complète. 

— Tu las vu ? 

Sa mère l'interpellait au passage., 

— Oui... je... le quitte... 

Il avait hâte de revoir sa petite chambre de garçon: tout 
à Lagarde, il ne s"v était même pas encore lavé les mains. 
11 retrouva le papier de tenture pâle, la toilette étroite au 
blanc pot à eau, à la cuvette rayée d'une fêlure, le lit de fer 
et le couvre-pieds à fleurs bleues... Dans l'atmosphère 
surannée, volaient de doux, de tristes souvenirs : il les 
accueillait tous d'humeur égale... Sa mère n'étant plus 
dans la salle à manger, malgré la nuit encore sans lune 
il descendit vers le jardin... Il devina les massifs, tâta les 
arbres, au son du sable sous ses pas reconnut les allées et 
se perdit quand même... La lueur jaune de la cuisine guida 
son retour... 11 riait. — On ne tarda pas à se mettre à table; 
la vie végétative reprenait le dessus ; il avala tout son po- 
tage sans mot dire. 

— Eh bien î comment las-tu trouvé? 

— Qui ça? 

— Mais... mais M. Lagarde! tu n')- es plus?... 

— Ah! pardon!... oui... Lagarde... Bien triste, hélas! 
bien triste... 

Daniel n'avait encore l'habitude ni de s'entendre ques- 
tionner, ni de répondre... Il la prendrait. Mme Mellis in- 
sistait. 

— Rien d'étonnant après de pareilles épreuves!... — et 
vous êtes restés ensemble toute l'après-midi?... 

— Oui. 

La bûche s'effondrait, brasillante. Cela ne suffit point 
à faire diversion. Rassasié de son Lagarde, Daniel se fût 
contenté à cette heure de nourritures plus spécialement 
matérielles!... Enfin! 



l88 , LA REVUE BLANCHE 

— Sans doute... il aura repris son histoire... depuis Té- 
vénenient? 

— En effet... 

Mot par mot, et phrase par phrase, Mme Mellis arracha 
le récit de cette nouvelle entrevue à son fils inhabile et las. 
Il ne savait guère redire, encore moins narrer. 11 devait 
secouer une naturelle paresse de langage et d'esprit. Se »ou- 
venait-il seulement ? A Témotion dût être attribuée cette 
maladresse, et lui-même à la fin le crut. Comme entrait 
Félicie, il se tut, puis continua devant elle; la tendresse 
admirante de ce regard la disait assez renseignée. — La 
soirée se prolongea tard... Mme Mellis. en réponse, raconta: 
ses visites au pauvre Lagarde. Le frémissement de sa voix. 
fit honte à Daniel... Et elle mit dans son baiser tant d'in- 
tentions louangeuses qu'il regretta l'amer reproche du 
matin... 

Devrait-il, chaque soir, revivre sa journée? Mais il ne 
voulut poit gâter de maussades réflexions le bonheur qu'il 
s'était promis. Et le sommeil lui vint, comme une résigna- 
tion déjà prête lui murmurait tout bas qu'il s'y ferait^ 
ainsi qu'au reste. 

Il se leva, ni gai, ni triste, traversa le jardin, si)rtit sans- 
but. Un cache-nez gris l'entourait, des sabots lui pesaient 
aux pieds. Dans son allure régulière, il n'y avait ni hâte, 
ni désœuvrement. Et il se retrouva surpris, devant la 
porte de Lagarde. Il admira la puissante de l'habitude et 
réveilla son optimisme ensommeillé. La vigne dégarnie 
n'était plus qu'un sarment tortueux au mur; les géranium"», 
n'encombraient plus l'appui de la fenêtre. Comme na- 
guère, il frappa deux coups discrets ^t son rôle le pos- 
séda... 

Lagarde allait sortir. 

— Àh ! Daniel! c'estgentil de venir ce matin... \'ous- 
n'êtes pas pressé?... 

— Non! pourquoi? 

— Je vais au cimetière... Vous m'accompagneriez... 

— Certainement, mon cher ami... 

Il aurait presque dit : ^^ Avec plaisir! // 

De ce côté le bourg finissait en une rue de fermes, de- 



I.E CONSOLATEUR 189 

petits clos et de maisons de pauvres, espacés. Entre deux 
trottoirs de gazon elle devenait route et montait droit, sans 
arbres, pénible et caillouteuse, vers un mur long et bas 
•qui bornait l'horizon, à peine dépassé par quelques croix 
et quelques cîmes. Les deux amis occupés à vaincrele vent 
et la pente n'avaient pas le loisir d'un mot ; ils ne se te- 
naient plus, chacun se recueillait. Daniel songea à la céré- 
monie funèbre. Le noir des sapinsprécisé autour des blêmes 
monuments commençait à l'impressionner. En passant la 
porte ils se découvrirent: le vent faisait voler de petits 
•cheveux fins sur le crâne nu de Lagarde sans que Daniel 
sourît. Pierres couchées, dressées, grilles de fer limitant de 
petits jardins, chrysanthèmes saufs de la gelée, d'un blanc 
rosé un peu roussi au bord, fusains luisants, tuyas dente- 
lés, cyprès en fuseaux, manteaux de lierre, couronnes dé- 
fraîchies... Celle-ci, jaune, serin déposée sur la tombe de 
M. Mellis, le jour des Morts sans doute, arrêta Daniel : le 
veuf continuait... Il dut le rattraper au fond du cimetière 
dans le sinistre coin des fosses neuves... L'humus formait 
des tas; l'herbe couvrait le sol. 

— C'est là, dit simplement Lagarde. 

Il montrait un rectangle couvert de mousse et de touffes 
■de pâquerettes sans fleurs; au chevet, une croix rouillée 
soutenait des bouquets fanés et une couronne de fer blanc 
et de faïence peinte où on lisait : A ma chère femme. 

Le veuf était tombé sur les genoux à même la terre, comme 
saisi par le vertige de savoir, sentir son Hélène, ici, pro- 
fondément, sous lui! Hébété, il fixait la « place >/; il voyait 
jusque là peut-être. Et dans son ignorance de toute prière, 
il en faisait cependant les gestes, d'instinct. Son compa- 
gnon, un peu à l'écart, contemplait, bouleversé parce spec- 
tacle pathétique. Il attendit la fin de cette triste extase sans 
songer à intervenir. Enfin, Lagarde se relevait, et presque 
à reculons, buttant aux tombes, ne quittant plus des yeux la 
« sienne », s'éloignait... Quand elle fut hors de sa vue, il 
pressa le pas et s'enfuit... 

Surla route, ils respirèrent. . . Leurs regards se cherchaient. 
Le. silence fut lourd. 

— Vous y venez souvent? 



ipo :.A REtUE BLANCHE 

I.agarde déborda : 

— Ah î presque tous les jours!... Ça me manquerait de ne 
pas avoir vu sa tombe... C'est une visite que je lui fais, à 
la pauvre chère défunte... Elle sait que je suis là... — Croi- 
riez-vous que je n'étais jamais entré au cimetière... aupara- 
vant... lia fallu ce malheur! 

Il s'échauffait : la présence de Daniel le rendait terrible- 
ment loquace : d'ordinaire, il revenait seul... Il dittousses 
pèlerinages, le premier — le pire — et les autres. Puis il 
réentreprit l'éloge de la morte : il en regrettait même les 
défauts... Ils promenèrent. Midi sonnait qu'il lamentait 
encore. 

" — Et me revoici dans ma maison vide, conclut-il comme 
son ami le quittait à sa porte. 

Daniel levait les bras au ciel; au fond, il en avait assez 
entendu pour l'instant... Mais soudain, imaginant le ridi- 
cule tête à tête que lui réservait le repas vers lequel il sen 
retournait, il reprit la main de Lagarde : 

— Mais venez donc... plutôt... 

— Où?... 

— Déjeuner avec. nous... 

Le veuf y songeait, sans y croire: il trembla de plaisir... 

— Oh ! vous êtes trop aimable... je ne voudrais... 

— Mais si... 

— Et Mme Mellis?... 

— Elle sera ravie... 

Et Lagarde accepta : pour un jour il ne ferait pas sa cui- 
sine lui-même. 

D'abord intimidé, l'accueil excellent qu'il reçut lui rendit 
toute sa hardiesse. Ce fut lui qui parla, entre les bons mor- 
ceaux dont Mme Mellis emplissait son assiette. Daniel, 
déchargé de la plus lourde tâche, le regardait; il le voyait 
avec plaisir à la table familiale; même il se permettait de 
prêter moins d'attention à des confidences déjà connues ; ce 
n'était plus qu'une lointaine mélodie, doucement triste : la 
gravité de Mme Mellis s'illuminait. Il eut l'illusion de la 
félicité rêvée, à trois, dans ce milieu de facile douleur. — 
Une pluie fine et froide retint Lagarde fort avant dans Ta- 
piv'i-n-iidi : Icfoyer les groupait: le feu rougissait les vi- 



LE CONSOLATEUR if)! 

sages. Le dîner qui de nouveau mit en présence la mère et 
le fils fut charmant. Elle n'avait plus à questionner, et lui 
n'avait plus à répondre. Une commune sympathie pour rem- 
ployé les accordait. On commenta, à hâtons rompus, la 
iournée. On se crut revenu au temps de naturelle entente. 
On se coucha. 

Daniel cogna de trop bonne heure à la maison des pro- 
menades. Lagarde ouvrit en pantalon et en chemise, les 
yeux gonflés, la poitrine nue, un linge mouillé à la main — 
et sitôt disparut, criant : 

— Entrez... entrez... Je suis à vous de suite.,. Je finis 
ma toilette... 

Daniel arpenta le couloir. La petite, cour s'offrait vide. Le 
sorbier d'un jardin voisin, passant le mur, la couvrait d'un 
froid corail rouge... Au poulailler sans poules le chat s'é- 
tait blotti. 

— Me voilà!... patience... 

La voix sortait de la cuisine. Daniel insinua un indiscret 
regard dans Tentrebâillement de la fenêtre. 11 vit le veuf, 
penché au-dessus de l'évier, qui se lavait les mains à Teau 
glacée. Sur le fourneau aux bouches closes, un réchaud à 
esprit de vin chauffait une casserole posée. Il s'écarta, mais 
entendit souffler une flamme, verser dans une tasse, avaler 
précipitamment ce qui devait être une soupe — et Lagarde 
parut. La découverte avait satisfait Daniel. Et longtemps, 
dans la salle obscure, le veuf évoqua le passé, tirant exprès, 
de la poussière, d'anciennes lettres à l'encre pâle et de 
vieilles photographies effacées : tout le roman des fian- 
çailles de jadis. Daniel eut de quoi s'émouvoir. 

Mais ce roman, il le fallut, hélas! redire à Mme Mellis ; 
une heure il y peina... Et pour qu'au moins cela servît à 
quelque chose, il ajouta : 

— Nous avons fait une bonne œuvre en l'invitant hier... 
Je l'ai trouvé plutôt moins triste ce matin... C'est qu'il n'a 
plus de femme de ménage... Il doit être gêné... 

— Pauvre homme... Mais il faut l'amener de temps en 
temps !... 

— Sans doute... 



Hjl LA REVUE BLANCHE 

Il se le tint pour dit : il voyait déjà Temployé à cette 
table le soir même. 

Mais le soir venu, il n'osa : ''< de temps en temps » ne si- 
gnifiait '< tous les jours /> ; et ne risquait-il pas d'humilier 
Lagarde d'une trop évidente charité? Donc le dîner lui fut 
pénible une fois de plus. 

Une idée ravit son réveil : moins il en entendrait, moins 
-il en aurait à redire. Il arriva tard chez Lagarde : il n'aurait 
su nv pas aller. 

Impossible, Daniel, je vais chez mon notaire... Des 

difficultés pour la succession... des parents éloignés qui 
protestent... ils parlent d'attaquer... Je vous conterai çà en 
détail... A tantôt! 

Ainsi donc, rien [à entendre ! rien à redire ! un déjeu- 
ner en paixl 11 n'espérait point tant. Mais il fut seul... 
Il s'en aperçut vite... Désoeuvré et désemparé, il ne pro- 
menait pas, il ne flânait pas, même : il errait. Le veuf 
n'avait point rempli sa pensée, et l'ennui l'habitait. Com- 
bien de joie perdue, pour un petit souci de moins! 

Enfin, il s'attabla sans crainte et exposa en deux phrases 
le cas. 

— Des affaires de famille !... il ne lui manquait plus que 
ça... 

— Il n'a pas de chance, osa dire Daniel. 

Oh ! non ! — Tu sais au juste sa situation de fortune? 

— Nullement. ..C'cstlaseule chose dont il ne m'ait jamais 
soufflé mot. 

Et Daniel tout bas concluait : 

— Donc, taisons-nous pour aujourd'hui. 

Elle l'entendait d'autre manière; habile à mener le dia- 
logue, elle s'exclama : 

— II te dit tout à toi !... Tu le sauras comme le reste... 
T'aime-t-il assez, le brave homme !... 

— Oh!... 

— Tu le mérites... Quand on a fait tout ce que tu as fait 
pour lui î 

Il protestait, se garait, pressentait le pire... Elle reprit : 

— Eh ! c'est la juste récompense de ceux qui pratiquent 



LI-: CONSOLATEUR ig3> 

le bien... la plus réelle et la plus précieuse... après — sans 
doute — le contentement intérieur... 

Il pâlissait, tremblait : où en voulait venir sa mère? 

— Hein ? continua-t-elle, insinuante et attendrie, hein ! 
quand tu as prononcé ta première parole de compassion... 

— Quand... je...? 

— Tu te souviens... 

Il voyait surgir des lantômes... Tout le passé liquidé, 
t-nterré, avec rages, douleurs, mensonges, allait-il renaître 
soudain? L'image s'imposa, précise : 

— C'était sur un banc des promenades, à ce qu'il ma 
dit... un dimanche... n'est-ce pas? 

11 mâcha sa réponse. 

— - La providence aime à ressembler au hasard I celui-là 
doit compter qui t'a révélé à toi-même... 

Mais il n'entendait plus... Aux suppositions touchantes de 
Mme Mellis, il ne savait que glousser la même syllabe in- 
distincte, peut-être un '< non />, plutôt un « oui >/, du moins 
ainsi le prit sa mère... La contredirait-il? Du passé renais- 
sant l'avenir s'obscurcit... Tout son bonheur s'écroula en 
une heure... 

Mieux valait raconter, évoquer une journée pleine, La- 
garde et ses tics et ses cris! intarissablement! de Voix 
tremblée, mouillée! Certes! Mieux s'attarder, mieux se 
complaire à chanter chaque heure l'heure qui suivrait! 
Apprendre à écouter, à retenir et à redire... Tout, plutôt 
que... 

Le veuf parlait. 11 recueillait chaque parole, guettait cha- 
que pli, notait chaque accent. Et comme il s'agissait de 
l'héritage, répétait à part soi les termes de métier que le 
veuf prêtait au notaire. Le testament restait légal, inatta- 
quable en droit, en fait : donc, rien à craindre. Pour le re- 
dire, Daniel emplova la presque totalité du dîner, à force 
de longueurs — il savait être long — , d'hésitations et de 
minuties. On servait le fromage : ilen avait fini. Sauvé! 
11 laissa paraître sa joie. 

— Ce que j'admire en toi, mon Daniel, c'est tant d'ardeur 
persévérante! Tout ce qui touche ce malheureux te pas- 

i;3 



içf', LA REVUE BLANCHE 

sionne aiijourd"luii comme au premier jour... Et voici long- 
temps que ça dure!... De quand, au juste?... 

Il dut '< savoir //. et balbutier sourdement : 

■ — Du mois de mai.. . je pense... 

— Déjà six mois !... 

Et sur ce ton continua la causerie, longtemps, hélas! 

Ah ! que Lagarde rompît ce bi-quotidien tête à tête 1 Dé- 
sormais, en dépit de la complaisance que mettait Daniel à 
parler du présent, d'ailleurs quelque peu monotone , 
Mme Mellis réussissait toujours à glisser quelque question 
sur cet obscur passé qu'il lui cachait encore. Un jour, pressé 
de préciser, par deux fois il mentit : quand sur ses lèvres 
il sentait la vérité nue ! Le lendemain : 

— Mon bon Lagarde, vous savez que vous déjeunez avec 



nous ! 



11 y aurait donc quelque joie pour l'employé, en ce di- 
manche résonnant oi^i les marchandes de marrons au 
coin des places activaient le feu sous la poêle à trous. Et 
Lagarde parla — en compensation — plus dune heure. Ce 
l'ut la trêve. 

— On pourrait bien le recevoir deux fois la semaine. Le 
dimanche... et le jeudi... par exemple... 

— Comme tu voudras... 

L'attente deces jours bénis atténua pour Daniel Lindis- 
crétion naïve des questions et Tironie involontaire des 
louanges qui revenaient, fatales, à l'heure de la faim, nia- 
lin et soir, dans le plus maternel sourire. 

Ce jeudi-là, vraiment, lemployé débordait d émotion 
reconnaissante. Ses lamentations, aidées d'un peu de vin, 
parurent plus lyriques, et ainsi, encore plus sincères, 
.'îme Mellis s'écria : 

— Comme vous avez dû souffrir, monsieur Lagarde. de- 
puis un an... 

— Plus qu'on ne peut l'imaginer, madamel Mais qu'eût- 
cc été sans lui ! 

Lui ! c'était Daniel! il tomba de son rêve... Eh quoi? 
Son ami, au lieu de le protéger, l'accablait. La trahison 
l'indigna. 



LE CONSOLATEUR if)J 

— Croiriez-vous, madame, coiilinuait le veuf, qu'à la 
fin il me donnait toutes ses journées. 

Et tourné de toute sa personne, corps et àme, du côté de 
son bienfaiteur : 

— \'rai. Daniel... il va des heures... où je... je pleure- 
rais... rien qu'à songer à... ce... que vous avez été pour 
moi... 

Un geste effaré l'arrêtait, qui semblait dire : 

— Ça n'a pas d'importance... n'en parlons plus... 

Mais lui, entre deux hoquets sanglotants, trouvait la 
force de gémir encore : 

— Ah! mon cher Mellis !... Ah!... 

A bout de souffle et de paroles, il se penchait, éten- 
dait par dessus la table son maigre bras, et couvrait de 
sa main pressée la main de Daniel comme un moineau 
surpris. Lui pâlissait de douleur, rougissait de honte, se 
voulait dégager, n'osait... Sa mère admirait, orgueilleuse. 
N'en dut-il pas aussi subir l'étreinte ardente, quand fut 
parti Lagarde... Les élans du veuf la gagnaient. Etelle répé- 
tait ainsi que lui, sans plus : 

— Ah ! mon cher Daniel ! 

Il eut un rêve. Au beau milieu d'un repas semblable, il 
se levait, et dans l'attitude voulue d'un acteur spéciale- 
ment chargé du grand coup de théâtre, il dévoilait le vrai 
passé: -'< Quoi? pas possible? — C'est comme ça!... Et 
ça... et ça... et ça! // 11 démasquait son âme double. 11 l'é- 
talait.D'un mot, il rompait tout, comme il eut pu casser... 
ce verre. Et il buvait joyeusement à l'existence sincère — 
cvnique, qu'il comptait mener désormais. Le feu mou- 
rait. Mme Mellis, près de la fenêtre, versait des larmes. 
Lagarde. à quatre pattes, implorait. Daniel restait de roc, 
dans une apothéose. 

Au réveil, il pleura de n'en pouvoir rien accomplir. 

Et cependant sa vie se satisferait-elle à tojat jamais d'une 
habitude monotone dont sépuisaient chaque jour les res- 
sources d'intérêt et d'émotion? S'il avait paru doux de la 
reprendre, serait-il doux de la perpétuer? De la froide pe- 
tite salle à la chambre de la défunte, du cours au cimetière 
et du cimetière au faubourg pourquoi ballotter sa misère? 



i\)l> LA REVUE BLANCHE 

11 savnit son Lagarde par cœur, il n'en apprendrait rien de 
plus. . . Alors?... 

Alors, tout en songeant, il allait chez Lagarde, par le 
faubourg et puis les promenades. 11 comprenait quelle dif- 
ficulté il eût eu seulement à suivre une autre route, fût-ce 
vers le même but. Et il ne doutait point que d'une phrase 
ressassée, d'une simagrée familière, avant une heure Tem- 
plové Teût ''' touché /> déjà : car 'voici qu'il avait la larme 
facile. Seul le regret lui demeura d'avoir fait inviter son 
ami deux fois la semaine. 

Manger? Pourquoi manger? Quand il n'avait même pas 
faim? — Médiocrité? soit. Mais souffrance? 

/•' A table! // ou '^ Monsieur est servi ! // 

11 traduisait : i" écouter : 2" répondre ; 3'' s'entendre à faux 
louer •,4" devoir à faux sourire: =," bien pire, commenter ^7 
faux ses actions passées, et b" dresser sa pauvre faible ima- 
gination.; contre une toute puissante ménioire. Daniel n'a- 
vait pas honte, mais. peine à mentir. Le cerveau lui brûlait. 
Il ne rougissait plus: il s'irritait en dedans de ce rôle qu'on 
Lavait contraint d'assumer. Avant le premier plat il détes- 
tait sa mère. Lagarde et Félicie. II cherchait un dérivatif à 
sa rage dans les gestes brusques et secs dont il rompait son 
pain et coupaitsa viande. Un Jour, suivant une habitude 
chère, le veuf se jeta si étourdiment sur sa main posée, qu'à 
la pointe de son couteau, il se blessa. Le sang coulait. 
Daniel l'eût tari de ses lèvres. 11 lamentait: 

— Pardon... pardon... Je suis un misérable... 

On le calma : l'avait-il fait exprès? 

— Oh I presque..., s'avouait-il tout bas. 

Le repentir dépassait fort l'intention : il dura plus que la 
blessure. 

•Car Daniel, dece jour, s'appliqua à noyer le grain de rébel- 
lion qui germinait encore au fond de sa faiblesse. Quoiqu'on 
lui prêtât, il y souscrirait. Encore qu'informulé, le dessein 
le tenait d'anéantir mémoire et conscience. Il \i\rait. il 
'/ aurait vécu // ainsi que le croyaient les siens... — Dès 
lors, il accueillit d'une attention religieuse le moindre mot 
de Mme Mellis: il fit à chacun place en lui — et non sans 
bataille. Combien de fois essaya-t-il. tiaqué, de détourner 



LE CONSOLATEUR' ^ i;)7 

Je son chemin ce passé factice et féroce I Combien d'après- 
midi préféra-t-il subir dans la glaciale maison des pro- 
menades, devant le maigre feu que le veuf feignait dallu- 
mer depuis de terribles gelées. — plutôt que de transporter 
au faubourg le lieu quotidien de rencontre? Le froid avait 
espacé les visites au cimetière ; on n'y alla bientôt plus que 
le dimanche, battant de la semelle un sol durci, givré, plai- 
gnant les pierres. Lagarde en revenait le nez bleu, les lè- 
vres coupées, ratatiné, Daniel suivant. Le sourire de 
Mme Mellis le recevait. Le couvert était mis. La tiède ha- 
leine de la sa^le le surprenait délicieusement. 

— Ah ! il fait bon ici... 
Il soupirait. 

— Votre maison doit être humide, monsieur Lagàrde, et 
se chauffer très mal, quoi qu'en dise mon fils?... 

— Peut-être... oui... Elle n'est pas bâtie sur cave... 

— Pourquoi ne pas vous voir chez nous?... 

— Oh!... trop» aimable... je ne voudrais... vraiment 
pas... 

— A moins qu'il ne vous coûte de faire le chemin?... 

— Oh! pour cela... c'est toujours lui qui se dérange. .• 
chacun son tour... 

Daniel toussait. Mme Mellis le rassura. 

— Et ne crains rien, je ne troublerai pas vos causeries... 
Je me tiendrai dans mon coin, comme à l'habitude — on ne 
m'entendra point... 

Le lendemain Lagarde sonnait à- la porte, serré dans son 
pardessus vert — et encore le surlendemain, et chaque 
jour... Tous ses radotages émus se réchauffèrent devant la 
cheminée où. les pieds à la flamme, les deux amis se cour- 
baient l'un vers l'autre, frileusement. Ils surveillaient le 
feu, l'entretenaient, le taquinaient... Ils ramassaient les 
braises... Ils remuaient les cendres... Le cliquetis de la pin- 
cette et le pétillement du bois accompagnaient leurs voix 
discrètes... Mme Mellis dans la fenêtre reprisait. Et le seul 
fait de sa présence tenait Daniel attentif, appliqué, souffrant. 
Sans avoir l'air, elle entendait... Son allégresse pour écla- 
ter attendaitles repas. Elle précisait, complétait l'histoire de 
la stupéfiante liaison, et ne manquait point, au fromage,' de 



i<>s - , LA up:vuk hlanche 

célébrer les vertus chrétiennes en général. Z//^ laissait sa 
main à Lagarde. molle, morte: il redoutait de se servir de 
son couteau : le wniC en abusa. Félicie elle-même, en ser- 
vant, dit son mol sur le -'< dévouement de Monsieur >/,tière 
dun tel maître. N'allait-il pas bientôt accepter cet orgueil, 
haut le Iront et la tète vide? 

Déccmhre s'aggrava. La neige couvrit le jardin, charge. 
les branches, plàti'a les troncs du côté d"où souTtlait le \ent. 
L'atmosphère de la salle close devint de plus en plus dési- 
rable, et donc désirée. Et Daniel s'abandonna mieux aux 
influences là tlottant. Quotidiennement, une page de sa vie 
était lue par Lagarde. puis commentée de telle sorte qu à 
chaque sentiment réel dont il tlairait au fond de lui latracea 
le veuf substituait un autre sentiment, plus conforme en 
effet à la saine logique et plus idéalement humain... — 
Quelle était cette fable — et de qui ce portrait ? Hn dépit de 
sa complaisance, longtemps Daniel ne s'y reconn.ut pas. 11 
souffrit. Son être écorché, dépouillé lambeau par lambeau, 
se vêtait dune peau factice qui avivait comme une inces- 
sante cuisson. Un miroir déformait ses gcstcsetses mines. 
Il avait peur de cet autre lui-même qu"'^ il n'était pourtant 
pas 1 // 

Ht le froid persistait, et persistaient le \euf et la mère et 
la vieille bonne, parlant toujours et admirant. Ht les mots 
pénétraient ce crâne, le balayaient. '^ y déposaient y/. Et les 
mots \'i\'aient plus que la l'éalité ! — Lâches répétitions ! 
Cruelles insistances î Entre la fiction et l'histoire. Daniel 
ne distinguerait bientôt plus... Il\'écut un long temps dans 
la confusion la plus étrange, ne sachant où douter, où 
croire, — à la perpétuelle recherche de '-' soi //. Derrière 
lui un passé neuf achevait brique à brique de se construire, 
masquant le \rai passé. Quand il se retourna, il dut le re- 
connaître comme s'il l'eiît connu. 

— Ta patience, ta persévérance mélonnent à toulc^ lu'ure. 
mon cher enfant... 

Daniel, déjà, s'en étonnait moins que sa mère. 

— Au cours de sept longs mois, tu n'auras fait défaut 
qu'une ft)is à ti lourde tâche. 

Hn effet. 



LE CONSOLATEUR 199 

— Et, sans plainte-, tu vas devant toi jusqu'au bout... 
Mais pourquoi se plaindre? 

— Tu étais désigné pour consoler Lagarde... Tu tes trouvé 
sur son chemin... et ne t'en es plus écarté. C'est une belle 
destinée, et rare, mon lils, d'être un de ces hommes qui 
naissent pour aider les autres à vivre... 

De ceux-là. Daniel se sentait digne d'être... Il prenait 
goût aux flatteries... 11 souriait... Il ne se lassait pas du 
geste dont Mme Mellis acompagnait ses mots, comme pour 
ajouter : 

— Suis ta route. Accompagne ce malheureux à travers 
l'existence morne... et jouis en paix de ton renoncement... 

Daniel renonçait-il à quelque chose? Il avait oublié la 
contemplation puérile des campagnes ? Il contemplait La- 
garde... II y concentrait ses désirs... Il l'eût voulu plus 
malheureux pour le consoler davantage. 

La Seine débordée sur la prairie avait envahi le jardin: 
elle baignait la haie, les buissons de cassis et les troncs 
des pruniers. En janvier elle prit ; la glace bleue s'étendit à 
perte de vue par dessus l'herbe et le fleuve, sous les pla- 
tanes. Des oiseaux malades criaient dans le vent, en tour- 
noyant autour des cîmes... Mais Daniel, dans la pénombre 
attiédie de la salle, passait sa vie de facile devoir, à partager 
avec Lagarde des douleurs monotones et toujours ra- 
jeunies. 

CHAPITRE IX 

DANIEL PERD UN AMI ET EN RETROUVE DIX. 

L'hiver sembla ne point devoir finir — quand Ion était 
à la mi-février à peine. Mais les amis le traversaient d'un 
petit pas si monotone de vieillard ! — l'un sur l'autre 
appuyés 1 l'un pour l'autre vivant de si invariable vie! Les 
confidences ronronnaient au coin du feu. Nul événement 
neuf ne les venant alimenter, elles se mouraient de dé- 
faillance. Pour passer le temps, l'ancien employé s'achar- 
nait à l'évocation désuète de malheurs si lointains que l'in- 
térêt lui en échappait à lui-même. Daniel, tout à son rôle. 



•20(> LA REVUE BLANCHE 

pensant le soulager récoutait avec complaisance: eh! tout 
cela, sa propre bouche l'eût pu dire! — il aimait qu'on le 
répétât. Sa mère ne le sut prendre en faute. 

Le premier, le veut' se lassa de toujours radoter. Ces gé- 
missements et ces larmes, à quels intimes sentiments corres- 
pondaient-ils désormais ? 11 s'aperçut qu'il ne serait déjà 
plus question de son veuvage, si Mme Mellis et son fils n'en 
avaient comme entretenu le souvenir. En somme, sous 
prétexte de consolation, ils n'avaient fait que perpétuer sa 
détresse. La neige allait fondre bientôt ; en lui se préparait 
un chaud réveil de sève ; il regagnait de la santé : il eut 
plaisir à se sourire dans la glace comme un peu de rose 
refleurissait à ses joues... — Cependant, pour tant de jours 
de consolation effective, il gardait à Daniel tant de recon- 
naissance, qu'il n'osait lui retirer tout brusquement la quo- 
tidenne occasion de compatir et '^ d'être triste /, : Daniel, 
il le sentait, l'était irrémédiablement. 

Hélène! toujours Hélène! En vain tàchait-il d'élargir le 
cercle de la conversation: Ses histoires de ministère furent 
poliment accueillies. Ses saillies détonèrent : dès lors, il 
s'en abstint. Par une après-midi de neige, il proposa de 
jouer aux cartes, apprit l'écarté à Mellis : mais celui-ci n'y 
prit point goût et, d'autant qu'il perdait toujours, renonça 
vite... L'employé commença à souhaiter d'autres relations. 
Sans le feu, et le grog bouillant dont on lui faisait parfois 
la surprise, il eût moins fréquenté cette maison morose... 
Ah ! que vînt le printemps! Le veuf ne se se figurait pas 
offenser sa défunte femme à désirer de temps en temps 
entendre parler d'autre chose que de sa maladie et de sa 
mort, vraiment. Il avait versé tant de larmesi 

Daniel restait candide et presque sans soupçon. Eh I peut- 
être y a\'ait-il un peu moins deilusion dans ces paroles et 
de sanglots dans cette xoix? Peut-être aussi, hagarde 
avait-il mieux mimé '•'cette scène // naguère? 

— Je m'y habitue, songeait-il. 

Mais que signifiait pourtant la soudaine coquetterie du 
petit employé, si peu soigneux d'ordinaire de sa personne? 
l! collait sur son crâne lisse les quelques cheveux fous qui 
s y dressaient encore. Il peignait sa moustache ; se rasait 



LE CONSOLATEUR '^O I 

plus souvent. Durant tout un déjeunerde famille, il ne cessa 
de s'inquiéter d'une tache de sauce dont il venait de souiller 
son veston : il répétait tourné vers Mme Mellis : 

— Alors... vous croyez que ça s'en ira avec de la ben- 
zine?... 

Enfin, il s'avisa de remplacer la cravate noire large 
d'up doigt qu'il avait dû porter toute sa vie, par un nœud 
tout fait, noir aussi, mais flottant, bouffant, étalé... 

— Il n'en aura pas trouvé d'autre... 

Et Daniel l'excusa : du moment qu'il continuait à faire 
au cimetière son hebdomadaire visite, avec une touchante 
régularité, par tous les temps. 

Or. ce dimanche matin, l'allant chercher aux prome- 
nades, il manqua se casser le cou sur un verglas glissant 
comme une huile durcie. 

— Mon bon Lagarde... une mauvaise nouvelle... 

— Quoi ? 

— 11 serait imprudent d'aller voir votre pauvre femme... 
je vous assure... c'est à ne pas se tenir debout... 

— A ce point?... Vous n'êtes pas tombé au moins?... 

— Non... non... Mais... j'aurais pu... 11 faut vous rési- 
gner... 

— Que voulez-vous... ce sera pour l'autre dimanche... 
Et pour pallier l'effet fâcheux de cette phrase, il ajouta 

moins détaché. 

- La pauvre femme ne peut pas m'en vouloir... c'est la 
première fois que je manque : et il y a raison majeure... 

Malgré cela. Daniel perçut un certain soulagement dans 
ses manières. Et Mme Mellis dès le soir constatait : 

— Lagarde m'a semblé moins triste... tu t'en es aperçu.. 

— Non... tu crois?... 

— Il reprend. La douleur ne peut être éternelle à son âge... 
Tant mieux pour lui. cet homme î il a assez souffert. 

Mais Daniel ne voyait pas là de quoi se réjouir. 11 ne 
comprenait plus... Sa destinée était de consoler Lagarde et 
Lagarde bientôt n'aurait plus besoin d'être consolé... 
Mme Mellis se trompait : il s'aveugla en une sécurité vo- 
lontaire, mais provisoire, hélas! 

Vers le milieu de la semaine, le vent tourna... La tem- 



•înl LA REVIJK BLANCHE 

pérature adoucie au seuil des maisons surprit moins... La 
glace et la neige fondirent : les rues furent fangeuses, et le 
fleuve monta dun mètre dans le jardin : les arbres de nou- 
veau s'y réfléchirent ; on re\it de la terre et de l'herbe plus 
fraîches ; l'hiver céda. Le veuf ne cacha pas assez sa joie : 
son sang clapotait, juxénile : Daniel dut feindre d'admirer 
avec lui le réveil des choses... Et l'on monta au cimetière 
dans un clair rayon de soleil... Pourtant.- devant la tombe 
de sa femme, Lagarde manifesta, comme naguère, la 
plus sincère émotion ; la griserie des champs l'v disposait 
peut-être même. Et r(~)n redescendit la côte, silencieux. 
Dans un noyer chantait un oiseau à tue-tête. Sur une pierre 
plate et blanche coulait une limace. La gaîté précédait les 
feuilles. 11 faisait bon. — Pénétré, Lagarde « oubliait >/... 
Ratatiné sur soi. Daniel attendait une plainte... Elle ne 
venait point : de quelles profondeurs tragiques Jaillirait- 
elle, entui 1 

— Un vrai temps de printemps, s'exclama tout d'un 
coup Lagarde... C'est à s'en aller pêcher à la ligne toute 
l'après-midi... n'est-ce pas? 

Daniel, frappé au cœur, ne sut que tard répondre : 

— La pêche est fermée... 

— P^h 1 ... c'est vrai... 

Ht ils se turent. Mme Mellis ignora ce dialogue : sa saine 
charité souhaitait sans nul doute le bonheur de Lagarde 
même aux dépens de celui de son fils. 

Ilélas/l mars emplit de frissons la terre, vivitia le bourg, 
réchauffa la petite maison de briques. Aux foyers le feu de- 
vint moins nécessaire et les portes s'ou\rirent. 

— Par un soleil pareil, nous n'allons pas nous enlenrier, 
chanta Lagarde. 

Et il substitua aux conversations recluses de libres pro- 
menades, et non plus limitées aux mêmes allées du même 
cours dont il connaissait tous les arbres. Il avait trop long- 
temps tourné autour d'Argenticres ainsi qu'un cheval de 
manège. 11 décou\ rirait la campagne : Daniel l'y suivit. Ils 
battirent les grandes routes, se risquèrent aux chemins de 
traverse, explorèrent les sentes sous bois. Lorsque la 
Seine fut rentrée dans son lit. en amont, en aval ils en par- 



LK CONSOLATEUR " '■'O'y 

courureMil les berges : ils s'arrêtaient aux petites plages de 
sable lin, au moulin, au pont, aux chantiers, ou n'importe 
où, dans les roseaux. Et marchant plus, ils parlaient moins. 
Le veuf se montrait curieux des plantes, des insectes et des 
cailloux. Il admirait les paysages. Daniel ne les savait plus 
voir. Pour aiguiller la causerie il usait d'ingénus men- 
songes : 

— N'est-ce pas là que \ous êtes venu vous promener avec 
votre femme, la veille de sa rechute... si je me souviens 
bien...? 

— Pas du tout... C'était à... 

Et l'explicalion vibrait doux, comme une parole inespé- 
rée de sympathie, dans l'hostile rumeur des champs. 

Le beau temps persistait : le veuf varia ses plaisirs ; il se 
fit mener aux Carrières, visita les granges et les étables, 
s'initia aux travaux du printemps. LTn jour de pluie il en- 
traîna son compagnon aux noirs bâtiments de la sucrerie : 
de salle en salle, de hall en hall, fourneaux, cuves, chau- 
dières, tout leur fut expliqué. Le lendemain ils se réfu- 
gièrent à l'usine à gaz, pour d'analogues démonstrations. 
FiiUait-il que Daniel Mellis aimât Lagarde pour l'accom- 
pagner en ces lieux 1 Ne devinait-il pas la transformation 
totale qui s'opérait au fond de ce cœur infidèle? N'importe. 
La destinée, qui l'y avait fixé malgré lui-même, l'y cram- 
ponnait comme à l'unique raison d'existence qui lui restât 
encore. 11 fût allé plus loin... 

Un dimanche matin, il trouva porte doser sur le bois 
peint en blanc, le soleil cru tapait. Le veuf avait dû pré- 
céder Daniel au cimetière. Daniel pressa le pas pour 1 y 
rattraper au plus tôt. Les allées semblaient vides: il crut 
surprendre son triste ami à même la terre, prosterné. Point. 
11 remarqua seulement l'état misérable dans lequel on lais- 
sait l'étroit rectangle de jardin veillé par une croix. On 
avait repiqué un peu partout des fleurs nouvelles, des pen- 
sées ou des primevères; mais là de ternes feuillages d'hiver 
s'éternisaient, sans plus... 11 attendit à la porte du champ 
funèbre. Il s'étonna de voir tant pleurer une \'euve... Et 
puis il regagna le bourg. Une voisine lui apprit que 
Lagarde était sorti dès huit heures, tout habillé. Il s'installa 



2(1 ', LA REVUE BLANCHE 

sur le banc près du seuil et se contraignit à la patience. A 
midi moins le quart le veuf parut ilambant, coiffé d'un cha- 
peau de feutre nouveau dont le crêpe dépassait le ruban à 
peiné, les chaussures grises de poussière et le teint frais. 

— Ah! vous voilà?... comment ça va-t-il?^... WiUs m'at- 
tendiez?"... Je rentre dune énorme court;ie... Excusez-moi. 
je me suis levé de bonne heure — et suis parti sans vous... 

11 riait. 

— Je vous ai cherché jusqu'au cimetière, répondit Daniel, 
mais sans doute trop tard, si vous y êtes passé en sortant... 

— Au ci m... Eh! c'est dimanche... Je ne sais ce que j'ai 
en tête : j'ai complètement oublié... Ah! je suis désolé, 
mon cher, devons avoir dérangé pour rien... \^ous ne m'en 
voulez pas?... 

Et rentrant : 

— Rien qu'une minute... je me brosse et je viens... Nous 
serons chez vous juste à temps... 

Comme ils se dirigeaient d'un pas tranquille vers le 
déjeuner traditionnel, Daniel revint à la charge et glissa : 

— Nous pourrions '< y // aller tantôt... 

— Où ça ?... 

— Au... cimetière... je suis à votre disposition... vous 
savez... 

Mais à ce moment ils croisaient une jeune personne du 
pays, de réputation fort douteuse, que Lagarde avait recon- 
nue de loin à ses cheveux '' filasse // volontairement ébou- 
riffés — et l'employé n'écoutait plus... Elle passa. Il lui 
fallut un grand effort pour ne se point retourner : mais 
Daniel veillait, grave. 

— Que disiez-vous, Mellis, demanda-t-il alors pour lui 
dissimuler son trouble. 

— Rien... 

Il ne lut plus question de- la visite à la défunte ; bien 
mieux, dès le café, le mari prit congé : une entrevue le 
réclam.iit, mystérieuse, dont dépendait son avenir. 

— Qucl^ avenir? gémit Daniel solitaire; est-ce qu il 
compte encore sur l'avenir? 

Devant la grille passaient des gens endimanchés: les 
bourgeons menaçaient d'éclore ; les sucs au creux des tiges 



LE CONSOLATEUR uo > 

fermentaient: lui, sentait son âme figée et sa vie inca- 
pable de refleurir. Il n'enviait aucune joie ; faute dv rien 
comprendre, il l'eût plainte plutôt. \^ers le soir, désœuvré, 
il poussa jusqu'aux promenades pour apercevoir son ami 
se glisser hors de sa maison et enfiler une étroite ruelle où 
il n'osa le suivre. 

Rien cependant ne fut changé dans leurs rapports quoti- 
diens. C'était, de temps en temps, sous un prétexte ou sous 
un autre, un rendez-vous écourté — ou manqué. Mais en 
dépit d'un antagonisme profond l'habitude demeurait sauve. 
Les deux amis ne se faisaient illusion : ils avaient cessé de 
f se correspondre /, I Quand Lagarde s'abandonnait à son 
naturel enjouement, Mellis le considérait d'un œil de 
reproche. Quand Mellis rappelait le tragique passé, Lagarde 
détournait la tête dans une gêne... Lagarde renonçait à 
faire partager ses joies à ce « bonnet de nuit u... Mellis à 
s'expliquer si incompréhensible renaissance : la mort d'Hé- 
lène aurait donc soulagé le veuf? — Ah ! pour son bienfai- 
teur lamentable, il eût bien pu continuera être malheu- 
reux... — Pourtant, tous deux se ménageaient, dans l'es- 
poir ou la crainte d'un dénouement prochain. 

11 faudrait rompre. 

En vain Daniel se tournait vers sa mère. Voici que, par 
délicatesse, déjà, elle ne parlait plus de la morte devant 
Lagarde — et peu devant son fils. Elle considérait sans 
doute sa mission comme terminée. Mais après?... quoi? 
Daniel pleurait du soir à l'aube, sans espoir. Il s'était aisé- 
ment plié à la tristesse : la force lui manquait pour réap- 
prendre la gaîté. Le bruit des rives, le frémissement des 
prairies et la franchise du soleil insultaient à la modestie 
du bonheur accepté, possédé, échappé où pensait s'engour- 
dir sa vie. Lagarde était là, oui! — il n'en entendait rien 
de ce qu'il en voulait entendre : il finirait par préférer la 
solitude 1 

Hélas! le veuf lui en donnait souvent l'occasion; sa con- 
duite se fit étrange; il disparaissait des demi-journées; en 
plein récit fuyait soudain, et semblait préoccupé à toute 
heure. Daniel ne l'interrogea pas et subit l'abandon ainsi 
qu'une agonie. Lagarde absent, la vie pour Daniel s'arrê- 



2«)^> , LA REVUE BLAN<:Ml!; 

tait. Soit! il se contenlerait donc de su pri'sc'inw dût rem- 
ployé chanter et rire incessamment. Il toléra la liberté de 
ses manières, ses cachoteries. ses gaîtés, — mais n y sut 
répondre jamais. Le timbre de sa voix était trop bas de 
quelques tons. 

Le second dimanche d'avril il ne le \it de la '(Uirnée, ni 
aux promenades, ni au cimetière, ni au faubourg. Il san- 
i>lota seul sur la tombe. Lagarde était parti la veille pour 
Paris, sans le prévenir. 

— n doit nous cacher quelque chose, avança Mme Mellis. 

— Peut-être bien... 

Et Daniel eut cette pensée : 

— Il est parti... s'il ne revenait pas 1 

Il le renia tour à tour et le désira. Sans cet intérieur 
combat, à quoi eût-il employé sa Journée? 
Au saut du lit, il se précipita au cours : 

— Eh bien... vous voilà de retour... 

— Oui... j'arrive. 

— Que diable étes-vous allé faire? 

■■ — Ah ! vous ne le savez pas — c'est vrai... 

— Quoi ? 

— l'ai ma place... 

— Quelle place ! 

— Ne vous ai-je pas dit que je cherchais un emploi de 
caissier, dans une maison de commerce?... 

— Comment?... 

— Ah?... J'aurai oublié... Enllnl c'est fait. 
Prostré, Daniel recevait sa sentence. 

— Oui... poursuivait Lagarde : deux mille cinq cent^... 
net... chez un grand quincailler. .. 

La Joie de reprendre la vie laN'euglait sur le désespoir de 
son compagnon. 11 avait hâte de fuir Argentières et ^a 
provinciale existence d'économie et de monotonie. 

— J'entre en fonctions d'auiourd'luii en quinze... J'ai 



signe. 



Daniel le vit dans une bruiue. réjoui, se frotter les 
mains. 11 tâchait de ne pas comprendre. Il susurra malgré 
lui : 

— Alors... \()us parte/? 



LE CONSOLATEUR -'o; 

— Naturellement... 

Daniel eut la sensation du vide brusque dans son corps 
et dans son cerveau — et ce fut tout. 

Ayant prétexté un malaise, il revenait vers sa maison 
annihilé. Du passé sur lequel reposait son destin il ne lui 
restait qu'une image vivante, familière et malgré tout 
chérie: on la lui enlevait ; elle se retirait d'elle-même, sans 
ménagement, sans regret. Daniel se jugea capable de haine. ^ 
Mme Mellis s'écriait : 

— Ah ! ce bon Lagarde, tant mieux pour lui ! 
Les yeux gros de pleurs, il fixa sa mère. 

— Mon pauvre enfant! cela te peine de le quitter... je le 
comprends... Mais pouvait-il demeurer éternellement dans 
notre province. La vie n'est pas finie à trente -six ans... 

Il faillit répliquer, tragique : 

— Je n'ai que trente-deux ans, moi? La mienne... com- 
ment la poursuivrai-je encore? 

Deux jours il tempêta contre l'employé en silence, et 
puérilement le bouda : 

— 11 n'a plus besoin de moi, maintenant... il me laisse... 
joli monsieur... je l'ai trop consolé aussi... 

Mais, se souvenant qu'il partait le lundi de l'autre se- 
maine, pour choisir son appartement et s'installer, une émo- 
tion si violente le saisit qu'il courut se jeter dans les bras 
de l'ingrat ami. Il voulait profiter du peu de temps de reste... 
Il ie prit avec lui. l'accapara, l'assit à chaque repas à sa 
table, ne le quitta que tard dans la soirée, au lit. Ses yeux 
habitaient ce visage ; ses mains gardaient ces chères mains; 
il prodigua l'étreinte; il osa la caresse : Lagarde resterait à 
tout jamais en lui. Le veuf, brave homme, accepta la ten- 
dresse, présage de sa prochaine liberté. 

(A suivre.) Henri Ghéon 



Trois Histoires de chati= 
ments divins. 



LE G/TOA 

Le iiommô Louis Gian, lils d'nn petit marchand d'iiuiles à 
yu:e, ne manifesta jamais la moindre piété au contraire des 
auti-es enfants qui. au moins à l'époque de leur première com- 
numion, font preuve d'une dévotion touchante. 

Le vicaire hoileux de Sainte-Réparate lui avait dit un jour 
pendant le catéchisme en essuyant ses lunettes avec sa soutane 
sale : « Toi, Louis! il t'arj-ivera malheur, parce que tu es 
faux. A te voir, on te prendrait pour un ange. La vérité? tu es 
plal comme une jiunaise à genoux. Tu le mo([ues de moi. Je le 
sais et tu le p. eux. .Mais on ne se rit pas de Dieu. D'ailleurs, tu 
ra{)prendras, trop tôt à hjii souhait. » 

Louis Gian avait écouté dehoul el les veux baissés Tadmo- 
nestation du vicaiie. Mais dès que celui-ci eut le dos tourné, 
limpie singea sa marche chancelante et chantonna : « Cinq et 
trois font huit. Cinq et trois font huit. » 

Le jeune Nissard ne s'amenda pas. Jusqu'à quatorze ans il 
fré(pienla peu lécole, m;iis paillarda sous les ponts du Paillon 
el au (ihàteau, d'ahord avec les garçons de son Age, ensui-te 
avec les petites (illcs. 

A quatorze ans, il fut placé chez un chemisier et «piitta le 
vieux Nice aux jiarfums de fruits et d'aromates mêlés aux odeurs 
de chair vive, de pAte aigre, de morue et <le latrines, pour une 
houti<|u<' dans la ville neuve. Dès les premiers jours il fut 
remarqué j)ar le patron et la patronne qui, en bons Nissards, ne 
lireiil chômer l'apprenti ni le jour, ni la nuit. 

La patronne était rousse comme une orange, mais le ))atron 
sentait le |»issala. Louis Cian se fit enlever en temps de carna- 
val par un Russe quinquagénaire et méticuleux (ju'il fallait ap- 
j)eler : « Mon général 1 » et qui appelait : « Cianymède 1 » Ayant 
reconnu que le Russe était exigeant et avace, il le vola et le 
«juilia. Lnsuile il se pi-odigna à un Tiire hiutal el gourmand. 



TROIS HISTOIRKS DE riIATIMENTS DIVINS ioç) 

Le Turc, sétant décavé à Monte-Carlo, fui remplacé par un 
Américain. Louis Gian avait compris que sa condition fructueuse 
le vouait, comme une mappemonde, à toutes les nationalités. 
Pourtant il ne sut pas dans la fortune garder cette sérénité qui 
est le privilège des vertueux. Il méprisa ses compagnons d'au- 
trefois et passait près d'eux sans paraître les voir. Ceux-ci lui 
rendirentdaltord mépris pourmépris. Ils ne manquaient pas. lors- 
qu'ils le rencontraient de faire le geste qui consiste à placer le 
bras gauche à la jointure du droit plié et à agiter le poing droit 
fermé. Ou bien encore, ils mimaient, à son passage, la lettre Z 
d'un alphabet muet qu'emploient volontiers les Nissards. les 
.Monégasques, les Turbiasques et les Mentonasques. 

A la lin, l'inconduite de Louis Gian fut en horreur au ciel, 
comme elle l'était à ses anciens camarades. Celui qui pisse 
contre le vent se mouille la chemise: il |)lut à Dieu de unir 
parla peine du talion les péchés du giton. 

Louis Cian insulta un ami d'autrefois qui l'avait apostrophé 
11 y eut querelle, bataille et promesse de vengeance. 

Quatre jeunes gens, qui ne valaient en somme pas mieux que 
Louis G an, l'attendirent un soir qu'il était allé seul au théâtre. 
Ils se saoulèrent de ce vin de Corse liien tombé de la réputation 
qu'il eut au xvi^ siècle, i)uis guettèrent en face de la villa où 
l'encroupé vivait avec un Autrichien morbide. 

Lorsque Louis Gian arriva après minuit, ils se précipitèrent 
sur lui, le b:'iillonnèrent et, l'avant hissé sur la urille de la villa, ils 
remj)alèrent et se sauvèrent en se donnant des tapes. 

L'empalé mourut, avec voluj)té peut-être. Il était beau comme 
Attys. Les lucioles luisaient autour de lui. 

LA /)A\SE['SE 

J'ai lu jadis dans un vieil auteur ce récit authentique ou lés^en- 
daire de la mort de Salomé. Je n'ai point orné le conte de mots 
hébreux, de descriptions exactes de costumes et de palais ; 
sophisteries qui eussent donné au récit cette couleur locale tant 
cherchée aujourd'hui. A la vérité, je ne l'eusse point pu, par 
ignorance, et j'ai même conservé à mes personnages les noms 
qu'ils portent dans nos évangiles. 

Ceux qui avaient fait mourir saint Jean-Daptiste furent châ- 
tiés. Hérodiade avait été férue de la maii^reur rajoutante du 
pénitent <|ui invitait les hommes à prendre des bains. Je crois 
que, bien qu'ayant agi comme Joseph chez Putiphar, le mangeur 
de sauterelles, étant humain, avait é|»rouvé des désirs charnels, 

14 



■M" LA REVUE BLANCHE 

lot ropriinés. pour collo qui lo voulait. LorsquHérodiadc, inces- 
tueuse selon In loi des Juifs, eut épousr son Itenu-frère llérode 
Anlipas, il se ni«'la un peu de jalousie aux reproches faits parle 
baplisfe. Salomé. enjolivée, attifée, diaprée, fardée, dansa devant 
le roi et. excitant un vouloir doublement incestueux, ohlinl la 
léte du saint refusée à sa mère. 

Ici on peut se demander pourquoi le i»apliste sui»it un sup- 
plice réputé noble en son époque, tandis que le christ mourut 
lie façon infamante, et il me parait juste de rendre hommage à 
l'esprit de notre temps qui, bien que n'étant pas encore entière- 
ment tourné vers Injustice, n'admet pourtant plus de dilTérence 
entre les condamnés à mort <'t. ])ar l'article douze du code pénal, 
les voue tous à la décollation. Ilérodindo reçut dans un vaisseau 
dor la tétc chevelue à face barbue. 

Sa j)assion se réveillant soudain, elle baisa ardemment les 
lèvres violàtres du baptiste décollé. Mais son ressentiment fut 
fort. Elle le satistit en j^eirant à coups d'épingle la langue, les 
yeux et toutes les ])arties du chef sanglant. Le sacrijège cessa 
parla mortd'tlérodiade. (|ui, jouant encore avec la tète précieuse, 
succond>a suivant toute vraisemblance à une rupture d'ané- 
vrisme. Cette femme orgueilleuse ne demeura j>oint e.i enfer. 
Elle fait partie de ces hordes d'esprits qui peuplent les airs et que, 
lorsqu'ils sont bons, j'aime fort à appeler des dieux. Bien entendu, 
j'entends par dieu ce sur quoi l'homme n'a nul pouvoir et non 
pas cette àme du monde ([ue Speusippe d'Atliènes a le premier 
cru gouverner l'univers, sans eidendement. Les nuits dorage, 
Hérodiade, annoncée par les ululements des hiboux et l'effroi 
(les animaux, mène une chasse fantastique qui passe à la hau- 
teur de ])lus hautes cimes des arbres de nos forets. 

llérode Anti|ias, roi de .ludéc. dont le pouvoir équivalait ;'i 
celui du bey de Tunis de nos jours, fut exilé pîtr Tilière ri nioiiiiil 
malheureux à Lvon. 

Salomé. dont la belle danse avait sillé les yeux du l'oi, péril eu 
dansant: morl <li'aiige (ju en\ irroiil les ballerines. 

Cette dame ayaid dansé nue lois |ieudiiid une fête sur la tei- 
rasse de maibre incrusté de i*erp«Miliuc d'un proconsul, celui-ci 
remmena, lorsipiil (piitla la .fiidée pour une j)rovince barbare 
au bord du I )anube. 

Il ;uriva (pie. s'étant un jour d hiver égarée seule au bord du 
Meuve gelé, elle fut séduite j»ar la glace bleuâtre et s'élança 
dessus en dansant . Elle était comme toujouis richemeid accou- 
trée et dorc'e de ces chaînes à mailles minuscules pareilles à 
celles (pic tirent dejiuis les joailliers V(''nitiens <pie ce travail 



TROIS HISTOIRES DE CHATIMENTS DIVINS 2ii 

rendait aveugles vers l'Age de trente ans. Elle dansa longtemps, 
mimant l'amour, la mort et la folie. Et, devrai, il paraissait qu'il 
y eût un peu de tblour dans sa grâce et sa joliesse. Selon les 
attitudes de son corps inel, ses mains gesticulaient en chiro- 
nomie. Nostalgiquemenl elle mima encore les mouvements lents 
des oliveu.ses ganlrcset accroupies en Judée quand choient les 
olives mûres. 

Puis, les yeux mi-clos, elle essaya des j)as presque oubliés : 
cette danse damiia}3le qui lui avait valu jadis la tète du baptiste. 
Soudain, la glace se brisa sous elle qui s'enfonça dans le 
Danube, mais de telle façon que, le corps étant baigné, la tête 
resta au dessus des glaces rapprochées et ressoudées. Quelques 
cris terribles et désespérés effrayèrent de grands oiseaux au vol 
lourd, et, lorsque la malheureuse se tut, sa tête semblait tranchée 
et posée sur un plal d'argent. 

La nuit vint, claire et froide. Les constellations luisaient. Des 
bêtes sauvages venaient llairer la mourante qui les regardait 
encore avec terreur, Entin, en un dernier effort, elle détourna 
ses yeux des ourses de la terre pour les reporter vers les ourses 
du ciel et expira. 

( iomme une gemme terne, la tête demeura longtemps au 

. dessus des glaces lisses autour d elle. Les oiseaux rapaces et 

les l)ètes sauvages la respectèrent. Et l'hiver passa. Puis au 

soleil de Pâques, ce fut la débâcle et le corps paré, incrusté de 

joyaux, jeté sur une rive pour les pourritures fatales. 

C.ertains rabbins pensent que Tàme d'Adam anima aussi Moïse 
et David. Je ne s.uis pas éloigné de croire que celle de Salomé 
avait empli la fille de Jephté et que, n'ayant jamais chômé de- 
puis, elle survit en Espagne, en Turquie ou peut-être aux pro- 
vinces danui»iennes dans le corps d'une danseuse de kolo, cette, 
ronde obscène qu'on peut appeler : la danse de la croupe. 

D'UN MOXSTRE A LYON OU V ENVIE 

11 y eut une fois, à Lyon, un soyeux nommé Gorène auquel 
ses parents, fort pieux, avaient donné le prénom de Gaétan parce 
qu'il était né le jour de la fuite du pape à Gaète. 

Gaétan Gorène était devenu un bon catholique. 11 hérita de la 
grande fortune de son père et, lui ayant succédé, il prit pour 
femme une Mlle de sa condition. 

Ses biens s'augmentaient ; il était heureux en ménage, mais 
sa félicité n'était pas complète. Après trois ans de mariage, il 
n'avait pas encore d'enfant. 



il/ LA REVUK BLANCHE 

Dans l'espoir d'en obtenir un, il lit suivre à sa femme les pres- 
•riptions des plus gi'ands médecins. Il la men;i en vain aux sour- 
^'QS rrputées merveilleuses contre la stérilité. 

Iinlin, connaissant que les ressorts Immains étaient impuis- 
sants, d'accord avec sa l'emme il eut recours à la religion. Il 
écouta les conseils du confesseur de son épouse. Mais la vertu 
des pèlerinages les plus fameux fut trouvée en défaut et les 
prières les plus fervenles furent dites inutilement. 

Le fabricant lyonnais gagna un nombre incalculable de jours 
d'indulgence, mais son épouse resta bréhaigne comme avant. 11 
blasphéma contre le ciel, douta des vérités religieuses et linale- 
ment j)erdit In foi de ses pères. Cet homme présomptueux ne 
})Ouvait supporter que la Divinité n'eût point fait de miracle en sa 
faveur. Il ne se confessa plus, ne communia plus, n'alla plus 
aux offices religieux et cessa de donner aux (cuvres pieuses qu'il 
avait soutenues jusque là. 

11 relut riiistoire de Napoléon et délibéra même de répudier 
une épouse stérile et demeurée pieuse malgré son mari. 11 se 
trouva, alors un médecin sans renom, mais de haute science, qui, 
ayant ajipris la détresse du riche soyeux entreprit la cur'î et de 
façon ou d'autre rendit propre à être ensemencée la terre infé- 
conde. 

Gaétan (iorène pensa étoutl'er de joie lorsque sa femme lui an- 
nonça un jour fiue,]iartl i vers signes irrécusables,el le avait reconnu 
être enceinte et qu'elle espérait jnème ne pas demeurer primi- 
pare si cette grossesse avait une heureuse issue. Le fabricant fut 
ainsi confirmé dans son impiété et s'ouvrit sur ce sujet à sa 
femme pour la détourner d<'S praticjuesdévotieuses. 

La dame en bonne chrétienne ne man(jua pas de tout raconter 
à son confesseur. 

(]elui-ci était un jirétrc robuste, dans la foive <le l'âge, têtu 
dans sa foi et j)ensanl que tout est permis jtour <pie le règne de 
Dieu arrive. Il avait appiis avec douleur le scandale causé par 
l'irréligion du l'al)ricant et avait ét('' froissé du résultat obtenu pa;* 
«•euxqui avaient .suivi sesconseilssincères. Comprenant qu'àcause 
delà grossessede la dame, Satan avait été le plus tort, le prêtre 
entreprit de ramener au bercail la brebis <''gai'(''e. 

\ raiment le ciel tira une éclatante vengeance de limpi»'-!*" de 
(iaétan Gorcne. l ne nuit de jirières insjiira an religieux un 
tour qui réussit pleinement. 

Un jour d'été, sachant que le mari était à Lyon pour ses af- 
faires et la femme à la campagne, le prêtre, abandonnant la sou- 
tane, se vêtit du plus mal <ju'il )>ut, simulant un vagabond, coL 



TIUUS HISTOIRES DK CHATIMENTS DIVINS u 1 3 

porteur, guoux, mendiant, bélître, fainéant ou clicniineau comme 
on en voit sur toutes les routes. 

Ainsi accoutré, il alla h la ville où la dame enceinte, sen- 
nuyant seule, regardait par la lenêlre. C'était un jour violent 
d'été, à Iheure de midi dont Pan, caché dans les moissons, 
symbolise«le rut elïrayant. Le faux vagabond s'approcha de la 
muraille, sous la fenêtre de la dame qui s'ennuyait. Il accomplit 
un acte naturel qu'il est inutile de nommer et exposait un pilon 
à mortier, un l)Aton pastoral, une flûte à Robin et, mieux, un 
rossignol tel que beaucoup de dames l'eussent voulu entendre 
chanter Kyrie eleison. Celle-ci, malgré sa dévotion, ne fut pas 
indifférente et eut envie d'être le mortier du pilon, la cage du 
rossignol. .Mais, étant honnête, elle ne pouvait satisfaire son 
vouloir. Néanmoins, il est certain qu'éprouvant des démangeai- 
sons, elle se gratta. 

Bien que les phénomènes relatifs aux envies des femmes 
grosses soient contestés par plusieurs savants, il me parait cer- 
tain aussi que la dame était enceinte dune fille. Car, quelques 
mois après, elle accoucha, et lorsque le mari, haletant d'émo- 
tion, voulut savoir de quel sexe était l'enfant, la sage-femme 
leva les bras au ciel en disant : « C'est un monstre ! », et le mé- 
decin qui l'assistait dit : « C'est un hermaphrodite 1 » 

A la suite de cette horreur, le riche soyeux faillit devenir fou 
de douleur. Reconnaissant que tout arrive par la main .de Dieu, 
il se résigna, devint dévot, donna de grandes sommes aux 
œuvres et édida tout le monde par sa piété. 

Le prêtre, apprenant ce qui était arrivé, rit à éclater, se roula, 
sauta, toussa, et linalement alla à confesse. Mais le curé lui re-' 
fusa l'absolution et il dul l'implorer chez larchevêque. 

L'androgyne mourut bientôt. Gaétan, redevenu pieux, vécut 
heureux avec sa femme et ils eurent beaucoup d'enfants 

Gi n.L.\LME Apollinairk 



Exposition des Primitifs fla- 
mands, à Brugfes. 



11 y a quelques années déjà. Amsterdam offrait aux amateurs d'art 
une extraordinaire réunion d'œuvres de Rembrandt; avec non moins de 
succès, Anvers faisait de même, à l'occasion du centenaire de van 
Dyck. Cette fois, on a soui^é à o-jorifier les primitifs flamands. Le rendez- 
vous d'abord choisi était Bruxelles. Le rêve promettait d'être grandiose: 
le polyptyque de TAgneau ^Mystique, des frères van Eyck, serait rétabli 
dans son intégrité et les musées d'Europe mis à contribution. A plus 
forte raison ceux des villes belges. Mêlas ! le particularisme de chacun 
fit échouer ce beau projet. Si Berlin se refusait à se séparer des panneaux 
de l'Agneau Mystique, rhù])ital de Bruges, non moins cgo'iste, déclarait 
ne pouvoir prêter p<">ur quelques semaines ses MemliuL!': de même, 
les autres villes. 

Où Bruxelles a échoué, Bruges a réussi, en partie. Notre musée de 
Rouen a envoyé son admirable Gérard David. — et il a eu cent fois 
raison — . le Musée de Glasgow, I Institut royal de Liverpool, quelques 
gymnases allemands ont fait d'antres prêts, enlin les collectionneurs 
ouvrirent largement leurs galeries. Joint aux trésors d'art des iinisées et 
cathédrales de Belgique, aux prêts de lliôpital Saint-Jean, cette fois 
trop intéressé dans la réussite pour refuser sa participation, cela a 
permis une exposition d un intérêt réel. Mais il convient d'ajouter aus- 
sitôt que Ton se tromperait si, après avoir vu la réunion temporaire de 
Brugt^s. on s imaginait connaître l'art primitif llamand et ses plus glo- 
rieux maitres. 

Les van Eyck sont fort incomplètement représentés; leur bonne 
renommée est, de plus, compromise par la présence d'ceuvres repeintes, 
défigurées même, dont la vue est une tristesse. Quinten Metsys n'est 
pas, non plus, présent avec des œuvres essentielles. Ce qui est impar- 
d<mnaj>le puisfpie le musé-e de 13ruxelles et celui d Anvers pouvaient 
j)rêter, l'un, la \'ie de Sainte Anne, laulre, le célèbre lônsevelissement 
du Cjjrist. 

Mais, ceci dit, cette réunion d'œuvres d'une même ('cole ou à peu 
près, rellélant les aspirations d'une ntême race, reste d un haut intérêt. 
A ceux qui ont déjà beaucoup vu. elle permet des raj)prochements, des 
comf>araisons et plus d'un faijlfau tilorilic d un état civil bizarre sortira 
df ht -'ive<- des par<'Iiemins moins pompeux, mais plus véridiques l . H 



(1) Par exemple, je note le." n»"!!! et 1.3.}. Ils sont évidemment, de la même main. Même 
tonalité claire, mt-me caractéristique dessin dew nez et des yeux. L'un es-t donno ù Memliiig, 
l'autre à Gérard David. 



EXPOSITION DES PRIMITIKS FLAMANDS, A BRUGES ' i ". 

y aura aussi quelques mécomptes. Les panneaux, au reste nn'dioeres 
de couleur, attribués à Marguerite van Mvck, ne sont que des copies 
enluminées d'estampes de Martin Schongaueret de Lucas de Leyde. 

Ceux qui ont visité les musées et é^-lises de Belgique ne trouveront, 
ici, rien de nouveau en ce ({ui concerne les van Eycic. Adam et Lve. du 
musée de Bruxelles, la Vierge et l'I^nfant Jésus adorés par le chanoine 
van Paele. le portrait de la femme de Jean van Lyck, du musée de 
Bruges, la Sainte Barbe, du nmsée d'Anvers, restent les pièces princi- 
pales au double [)oint de vue de l'authenticité et de la conservation. 
Parmi les autres (vuvres, le Saint Thomas de Cantorbéry a été entiè- 
rement repeint vers la fin du XV' siècle : les Trois Maries au Sépulcre ne' 
sont attribuées à Hubert van Eyck que parceque l'ordonnance générale 
— le pré fleuri " — rapjiellc le panneau principal de l'Agneau Mystique : 
enfin, le grand triptyque provenant de Saint-Martin d'Vpres, et appar- 
tenant à M. Jlelleputte, semble devoir être rayé de la liste des œuvres 
d art. Restauré maladroitement par un de ses précédents propriétaires, 
il est maintenant méconnaissable. De cette œuvre dont on connaît lo- 
rigineet les possesseurs successifs, rien ne reste. 

Roger van der ^^'eyden n'est pas non plus représenté comme on le 
souhaiterait. Le musée de Bruxelles a envoyé le panneau provenant 
de la galerie Pallavicini-Grimaldi. de Gènes, le Christ pleure par 
sa mère, saint Jean et sainte Madeleine, et les collections privées, 
deux merveilles : la parfaite Vierge avec ILnfant Jésus, appartenant à 
M. Matthys de Bruxelle*;, et le portrait de Pierre Bladelin, chambellan 
de Charles le Téméraire et trésorier de la Toison d'Or, appartenant à 
M. von Kauli'mann. de Berlin. On retrouve ici, et complètement, le 
caractéristique portraitiste que l'ut Roger. Le Mariage de la Vierge, 
envoyé par la cathédrale d'Anvers, est une exquise peinture, nourrie et 
chaude, mais elle semble définitivement devoir être attribuée à un autre 
artiste. 

Si les van Eyck, si Roger van dw V\"eyden n'apparaissent pas aussi 
triomphants que dans certaines galeries qui ])0ssèdent d'eux des chefs- 
d'œuvre, Memling, lui, s'aflirme dans toute sa gloire. Mais Bruges 
n'est-ellc pas sa ville, la cité élue ofi il a produit ses merveilles, oii elles 
se sont à jamais fixées? L'h('»pital n a eu qu'à ouvrir ses portes pour 
rendre possible l'apothéose du peintre qui fait sa richesse : l'Adoration 
des Mages, la Vierge et Jésus avec Sainte Catherine et Sainte Barbe, 
la Châsse de Sainte Ursule, les; admirables portraits de donateurs. 
Joints au Saint Christophe, du musée comnmnal, font un ensemble 
inoubh'able. Et, cependant, si grande fut l'activité de Memling. si 
fécond son génie, que tl'autres musé-es, des collections particulières 
peuvent encore contribuer à grandir sa gloire. On peut voir par exemple 
«[uelques pièces d'un haut intérêt comme le portrait de Nicolas 
Spinelli, au musée d'Anvers, le portrait d'inconnu, à M. Salting. 
ceux de Thomas et de Marie Portunari, à M. Goldschmidt, la Viergeaux 
donateurs, au duc de Devonshire. enfin le merveilleux portrait que le 
baron Oppenheim, de Cologne, a placé côte à côte avec une effigie due à 



9. ii; LA l'.EVUE BLANCHE 

Thioi-ry lîouls ot un portrait de vieillard, attribué à van l'iyck, et qui est. 
quel que soit son auteur réel, un cliei'-d'œuvre. 

Les deux admirables panneaux sur lesquels Thierry Bouts a relaté, 
piiui- l'éducation des ma<jistrals de son temps, l'inique Sentence de 
l'F.mpereur Othon. ne sont pas venus de Bruxelles à Bruges. Ce sont 
pourtant les chel's-d'ieuvre de Bouts. En revanche on voit à la présente 
exposition le Christ chez Simon, à M. Tluem, enfin la Scène et le Sup- 
plice de Saint Hrasme. prêtés par l'église Saint-Pierre de Louvain. 
œuvres capilablesqui caracti'rist'ntbien le talent vigoureux mais mélan- 
colique de Thierry Bouts. Consultez la Sentence de 1 l^mpereur Othon, 
la Scène, même ce Martyre de Saint Erasme oii Thierry Bouts relate 
un supplice cruel : ses personnages, actifs ou [jassiCs, ont comme le 
regret de tant de cruauté. 

Gérard David, qui est si abondamment représenté à l'exposition de 
Bruges, et qui joint parfois la grâce italienne au caracti-risme llamand, 
prend plus gaimcnt les choses, et lui, si délicat dans la Vierge au raisin, 
prét(''e par le musée de Rouen, si souple dans la Prédication de Saint 
Jean-Baptiste et le Baptême du Christ, du musée communal de Bruges, 
— semble vraiment se complaii-e à la soull'rance dans les deux magni- 
fiques et ci-uelles compositions où il a peint le supplice infligé par Cam- 
byse au juge prévaricateur. 

Néanmoins, (|uel délicieux peintre qm- ce Gérard David ! comme il a k; 
sentiment de l'expression, du modelé et de la couleur! avec quel bon- 
heur il tire partie des architectures, sait faire rutiler une (HolTe de bro- 
cart, une cr('pine tissées de soie et d'or! Après lui il y aura (^uinten 
Mctsys, si incom[)lètemenl représenté à l'exposition de l^ruges. — 
encore que la Sainte Vierge et l'Enfanl, au baron Oppenheim, et la 
Di'-posilion. il M. Xovak. soient des œuvres remarquables. (^)uentin 
Metsys mort, la série des grands peintres « d'histoire » de la période 
primitive sera close. 

Mais avant d'en linir avec ces vi-rilables primitifs, parallèlement à 
eux. à côté d'eux il ennvient d<' louer certains artistes excpiis, Iroj) sou- 
vent isolés dans les musées et qui. groupés par le hasard des envois, ap- 
])araissent comuic dignes d'attention. Tel. par exenq)le, ce .leau IVe- 
vosl. représenté ici par trois Jugement Dernier. Il y a déjà en lui du 
Jérôme Bosch et du Callot. mais sa fantaisie conserve une certaine gra- 
vité. ICl [)uis. il aime les couleiii-s claires, modelant telle lignr-e en lu- 
mière avec des tnnaliles blondes d un charnu' extrême, (pie 1 ou retrouve 
à Eéydedans les leuvres de Eucas et de son maîlri- Engelbrechis. 

Henri Blés a. lui ;iiissi. un diptyque d'un grand charme, riche en cou- 
leur. J'aime surtout le panneau oii .Saint Joseph est désigne, grâce à sa 
verge fleurie, comme époux de la Sainte Vierge. 

Les maîtres primitifs cilés jusqu'ici ont souvent traité le paysage, 
mais toujours dune faf;on accessoire. C'est ordinairement, chez Jean 
van Kyck, une campagne accidenlc-e -— les rives de la Meuse où il est 
né — vue à travers une arcade; chez Memling, dans ses portraits, ce 
Sfinf aussi d'exfpiises campagnes, mais Irop veridifjues et pré-cises : elles 



EXPOSITION DES PRIMITIFS FLAMANDS, A BRUGES •> i 7 

semblent vues dans une i-hambre claire ; Gérard David, se plait aux 
architectures de villes, aux perspectives de palais, préparant ainsi les 
décors où excellera Mabuse, enlin Thie4'ry lîouts. qui a un sentiment 
très réel de la nature, encore quMl la iK-risse de chàteaux-l'orts et de 
murs crénelés. Avec Henri Blés, Gérard de Harlem et surtout Joachim 
Palenir, la nature va avoir tous les honneurs. 

Le Louvre a récemment acquis un Gérard de Harlem. Les fonds sont 
intéressants, et caractéristiques les visages.^mais les mains des person- 
nages» — peut-être repeintes — sont d'une faiblesse extrême. Or il y a 
ici un chef-d'œuvre du même Gérard et tout y est excellemment traité. 
Dans un gai paysage borné au loin par une ville et un massif monta- 
gneux, et agrémenté de bouquets darbres, saint Jean Baptiste, assis 
sur un monticule de gazon parsemé de fleurs, médite, la tête doucement 
appuyée sur la main droite. Vn agneau est couché à ses côtés, plus loin, 
des lapins, des daims, un perroquet, une pie, un héron et des faisans 
prennent leurs ébats. La figure du Précurseur est belle, les mains sont 
admirables et cependant il y a peut-être plus damour encore dans le 
paysage. 

Avec Joachim Patenir. le rôledelanature s'accentue encore. La iigure. 
qui est tout pour les van Eyck, ^lemling, Pioger van der Weyden, de- 
vient presque un accessoire, si on ose employer ce mot à l'occasion 
d'œuvres oii tout est exécute avec la même conscience, le même amour. 
Mais cette tigure est si bien à sa place, tout est tellement bien conçu en 
vue de donner un maximum dhonnêt€ effet, que dans les sujets chéris 
de Patenir. — le Repos en Egypte, la Pêche miraculeuse. Saint Jé- 
rôme. — le jtaysage vrai, si joliment indiqué, éclairé et accentué, se 
présente, non comme une spécialité, mais comme un échantillon du 
faire d'un peintre habile aussi bien dans la présentation des person- 
nages que dans celle des ciels, des arbres, des fleurs et des bêtes. 

Grâce au baron Oppenheim, de Cologne, dont la collection de primi- 
tifs est aussi belle que variée, on peut encore pleinement admirer un 
merveilleux artiste, Pierre Christus. qui fut presque un contemporain 
de van l*>yck et qui créa la peinture de genre en exécutant du coup des 
chefs-d'teuvre d'observation, d'expression et de goût. La Légende de 
Sainte Godeberte — deux jeunes gens présentant un anneau à saint 
Kloi assis à son établi d'orfèvre — dénote un savoir, une ingéniosité 
qui ne seront pas dépassés par Quinten Metsys dans ses Banquiers et 
par Marinus dans des sujets analogues. Bien mieux, la scène peinte 
par Pierre Christus a une saveur qui se perdra à mesure que les peintres 
observeront moins et composeront davantage. 

Heureux temps, dignes artistes! « Alors un peintre, dit M. James 
Weale dans sa préface du catalogue, ne s« considérait jamais, et n était 
jamais considéré par le public, comme étant supérieur à un homme d'un 
autre métier. Ce ne fut que lorsque l'art commença à dégénérer que 
les peintres se donnèrent un air de supériorité. >> 

A cet âge dor appartiennent encore Hugo van der Goes, Jérôme 
Bosch et l'énigmatique maître de Flémalle, dont on connaît des œuvres 



-'i8 LA REVUE 15LANCIIE 

et point le noin. — au moins ne peut-on que lidentifiei-, par induction, à 
ce Jac(|ues Daret. qui l'ut, comme Roger van der Weyden, élève de 
Robert (lampin. M. Henry Ilynjans lui attribue une bien intéressante 
Messe de Saint Grégoire <|ui a do lexpression et dénote un individua- 
lisme prononcé. Je ne connais les (ouvres authentiques de Hugo van 
der Goes que par des photographies et des gravures. Je sais qu'il a été 
en Italie. Cependant l'impression que j'ai toujours eue est qu'il appar- 
tenait encore à la grande lamillo des peintres autochtones du xv'' siècle. 
Or, la Mort de la Vierge, que l'on donne à Bruges comme de lui, 
n'a, dessin, couleur ot composition, nul caractère ingénu. îl me 
semble plutôt voir là une couvre d'un de ces romanistes cherchant 
rageusement à faire oublier leurs belles qualités natives. De plus. Hugo 
van der Goes est mort en i4.S2. et les peintres italiens de cette époque 
n'étaient pas encore descendus aussi bas dans le genre froid et com- 
passé. L Adoration des Mages, qui lui est attribuée, est infiniment 
meilleure. ^lais est-elle de lui? Ceux qui ont été à Florence et qui ont 
vu le retalde Portinai-i ne disent rien 

La Renaissance approche. Les hommes prient moins et sourient 
davantage. Déjà, Jean Prévost, dans un de ses Jugement Dernier, avait 
introduit parmi les réprouvés cjuelques ecclésiastiques notables. Le 
rire va s accentuer avec le Itizarre Jérôme Bosch et le malicieux Pierre 
Breughel. 

Tous deux sont admirablement re])résentés. Leurs o-uvres sont peu 
iKmibreuses, mais caractéristiques. M. C. L. Cardon a envoyé une Dia- 
blerie qui est bien la chose la plus folle, la plus imprévue, lapins ingé- 
nieuse qui soit. 

Mais ce n'est qu'un desciHésdu talent de Jérôme Bosch. Il faut aussi 
examiner le .lésiis devant Pilate prêté par.\L L. Maeterlinck. Dans cette 
dramati(jue toile il alaissé là sa fantaisie coutumière,poursynthéliseren 
quelques types tout ce que Thumanité a de bestial et de cruel. Le pau- 
vre Messie est là, sanglant, bafoué par un vilain gnome (jui s'accroche 
haineusement à son manteau. Ln bas, c'est la foule hurlante, ignoble. 
Des êtres aux physionomies vicieuses brandissent des piques, des 
bâtons, des instrumentsde supplice: un porte-falot sendde prêt à appli- 
quer sur les chairs du Christ le fer r(»uge du brasier ambidanl <|u il 
brandit. Ajoute/ à cela une réelle entente de l'elfet, mi sentiment visi- 
ble des lois du clair-obscur et vous aurez, avec près de deux siècles 
d'avance, une vision rembranesqtu*. Jén'tmc Bosch n'est au reste pas le 
seul chez lequel se constate la volonté du clair-ubscur. On peut voir 
une .Sainte l*"aniille, au comte d( )ullremont. qui fait |)Cnser a Pieter de 
Ilooghe. 

Avec le vieux Breii^'-hel l'humanité n a plus l'àpre r<'rocilé, l'excentri- 
que hystérie de Bosch. Certes, il a j)eint, lui aussi, des tueries, le Mas- 
sacre des Innocents, par exenq)le. mais il a mis ilans ses petits acteurs 
une bonhomie qui laisse au spectateur la sensation dune chose qui 
n'est pas arriv'-e. Entre autres o'uvres. il y a à Bruges un tableau char- 
mant du fin pliiIosi»plie des Aveugh-^. C'ev;| le Pay- '''• f '..cim ne. Su?- 



EXPOSITION DES PRIMITIFS FLAMANDS, A BRUGES '->.i<; 

une terrasse gazonnée et bornée par des barrières de saucissons etd'an- 
douilles, sous un arbre où pendent maintes savoureuses victuailles, 
un haut personnage, un soldat, un escholier couch<'- sur un manuscrit, 
un simple homme de la glèbe auprès duquel est pose le tléau que tout à 
Iheure il maniait, dorment. Et c'est assurément le sens de leur rêve que 
nous traduitPierre Breughel. Comme il est savoureux, ce rêve! Unpoulet 
tout rôti se pose sur un plat : un beau petit cochon de lait fumé à point, 
un couteau planté dans Féchine, accourt vers les dormeurs: le toit de 
la masure oii s abrite le haut personnage est fait de galettes savoureu- 
ses ; ailleurs un nuage de crème se présente et un homme en hâte y 
plonge la tète et les mains.Toul cela, d'un dessin nerveux et de cette cou- 
leur gaie, claire et puissante à laquelle nous ont habitués les délicieux 
petits culs-de-jatte légués au Louvre par Paul Mantz. Mais le drolati- 
que peintre tenait à faire son salut tout comme un autre. Aussi a-t-il 
travaillé dans le Bon Dieu, et on trouve de lui une jolie Adoration des 
Mages, prêtée par le comte Harrach, de \'ienne. 

Pierre Breugheî est avec le vieux Pourbus. le dernier représentant de 
l'art des Pays-Bas, tel que l'avaient compris et voulu le artistes fidèles 
au sol natal. Dès lors, l'émigration vers Tltalie va être de règle. Pour 
un Mabuse. pour un Rubens. que de maladroits prétentieux vont appa- 
raître! Elle élait pourtant bien belle, pleine de saveur, cette école locale! 
et combien attrayante encore à l'époque où travaillait Pierre Pourbus ! 
On ne peut regarder sans émotion les portraits qu'il a laissés de Jean 
Fernagantet de sa femme Adrienne de Buuk. Les types, sobrement pré- 
sentés, sont tous d'une vérité saisissante, et combien ils s'allient à leur 
milieu, à leur ville que l'on entrevoit par la fenêtre largement ouverte! 

Ne demandez pas cette sobriété, cette vérité à Mabuse. 11 a vu 
l'Italie, les belles architectures, de beaux types de femme. Et lorsqu'il 
revient dans son pays, qu'il peigne une Vierge, une grande dame ou une 
bourgeoise, sa vision d'outre-monts subsiste, se juxtaposée l'impression 
réelle. Mais avec quel art, quel goût, quelle richesse flamande dans 
l'exécution! De Mabuse. les merveilles abondent. Mais, parmi ces belles 
vierges, ces riches patriciennes, c'est encore un tableau où ses origines 
flamandes restent sensibles qui émeut le plus. 11 y a là un Saint Fran- 
çois d'Assise renonçant au monde qui est une œuvre admirable et digne 
d'un Bouts. Le père de saint François ramassant la robe du saint est un 
type llaniand accompli, résumé dans une synthèse de geste qu'on ne 
croirait possible que chez le vieux Breugheî ou quelque autre artiste 
aussi admirablement véridique. 

Mais si l'on réfléchit que ce (|ui est à Bruges n'est qu'une minime 
partie de l'œuvre de Mabuse, si l'on tient compte du fini extrême et de 
la cooaplexité des inventions du peintre, on arrive à penser que tout ce 
qui lui est attribué ne lui appartient pas : son nom illustre absorbe 
nombre d'artistes moins célèbres, ouljliés et méconnus. On eherche 
actuellement à restituer à la primitive Ecole française nombre d'œuvres 
attribuées jusqu'ici à des peintres flamands, hollandais et allemands. Je 
pense que plus d'une œuvre donnée à Mabuse. à Huo-o van der Goes. à 



■'■2'> LA REVUE BLANCHE 

liien daiUrcs encore, est appelée à retourner à des maîtres français. 
Déjà, amateurs et critiques sont unanimes à restituer à l'Ecole française 
le Cllianoine protégé par un u'uerrier, du musée de Glasg-ow: la Dona- 
trice avec Sainte Madeleine, de la collection Somzée. Une Sainte Cathe- 
rine en manteau ceribc et plastronnée d'iiermino m'a semblé également 
être une O'uvrc française, l^t il y en a d'autres encore. Eu dehors de 
détails de costume, de caractéristiques de types, ces peintures se 
recommandent, en effet, par des «[ualités de clarté, d'arrangement, dos 
préférences de tonalités. habituelles aux maîtres français. 

<)uant au ■Maître des demi-ligures, très en honneur parmi les visi- 
teurs, il semble avoir été créé et mis au monde pour la joie des mar- 
chands. 

Je n'ai guère parlé que d'œuvres d'artistes nommés ou supposés : quo 
d'autres tableaux d'auteurs inconnus seraient à signaler! .le ne puis 
oublier par exemple un petit portrait d'une jeune femme, bien modeste, 
au type plébéien, mais d'im charme extrême. Elle est vêtue d'une 
robe noire, ouverte sur la poitrine, laissant apercevoirime cotte brun 
ilair taillée en carré et un tichu en batiste ; une ceinture à boucle 
dort-e lui serre la taille. Ses cheveux sont mainlejms par une coiffe 
à laquelle un voile est attaché. Cette merveille appartient au duc 
dAnhall. 

La destinée de Mostaert est cuiieuse. Noble, instruit, peintre excel- 
lenl. causeur spirituel choyé- des grands, il semble que ses œuvres 
eussent dû traverser sans encombre b:'s siècles. Cependant, sans Karel 
van Mander, l'historien des peintres llamands. son nom serait oublié. 
Ses œuvres bien authentiques ont disparu. D ingénieuses conjectures de 
MM. Gbick et Benoît ont permis de bii restituer un certain nondire de 
portraits dune distinction extrême >•[. par analogie, de ledonner comme 
l'auteur possible du triptyque dit « tlu Maître d"( )ultremont » prêté par 
le musée de Bruxelles. Les portraits sont un peu secs, la triptycpie l'est 
également: mais tandis que les portraits dénolt-nt un extrême savoir, 
le triptyque a des maladresses, un faux archaïsme qui m'empêchent de 
l'admirer pleinement: la Heur des prin>itifs en est absente t^t l'on li-ouvi; 
d(''jà des tours dr mi'-tier (h- di'cadenl. 

Mais nous voilà e(itr<''S déjà bien avant dans h- xvk siècle. Les l'reres 
van Eyck rt même Koger van der \\'eyden qui avait voyr.gé l'xx Italie 
ne se reconnaîtraient plus parmi ces architectures pseiulo-anti(pies ; ils 
auraient peine à reconnaître ces grands seigmuis cosmopolites si 
éloignes des types sédentaires qui avaient posé- devant eux. Ils ne 
comprendraient pas. dis-je ; ils ne sont plus couqu-is non plus. Durant 
trois cfiits ans on les dédaignera, lueurs œuvres sertmt déligiiré'es; leurs 
noms oubliés. Le repentir est venu, tai-d. bien lard. Tant d'épaves ont 
disparu avec les révolutions et les modes — ]>ires qiu; les ém<'ules! 

• 

(Chaules Saumeiî 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCLXLES 

Les Congrès socialistes étrangers. — Ouali-e grands (Congrès 
socialistes viennent de se réunir successivement à létranger. Les 
Suisses, les Autrichiens, les Italiens, les Allemands ont tenu leurs 
assises annuelles, étapes normales de leur vie et de leur propagande, 
dates périodiques d inventaire financier, de bilan moral et de revision 
du programme. 

Lan prochain, à Amsterdam, s'ouvrira le Clong'rès de llnternationale 
reconstituée, où siégeront les délégués des prolétaires de toute la terre 
et où surgiront les graves questions, à peine ei'tleurées. faute de temps. 
en 1900, de la lutte contre le militarisme, l'impérialisme et le colo- 
nialisme. Il est sans doute regrettable que les assemblées de cette 
année n'aient consacré à ces problèmes de premier (irdre qu'une étude 
brève et que les discussions personnelles y aient pris trop de place, car 
c'est au parti socialiste international et à lui seul qu'incombe le soin de 
paralyser la guerre. Ni les cléricaux, ni les monarchistes, ni la bour- 
geoisie opportuniste et radicale que le nationalisme a touchée un peu 
partout ne sont marqués pour celte tâche, contraire à leurs principes, 
à leurs aspirations, à leurs intérêts et qui s'impose, à l'inverse, avec 
une précision croissante, à la classe ouvrière. 

Quelque restreints qu'aient été les débats de celte année, à Imola comme 
à Munich et ailleurs, les Congrès nationaux n'enont pas moinseuledon 
de passionner la presse des deux mondes. Il est étrange de constater 
av^c quel soin cliez nous le Temps ou les Débats un le Figaro, organes 
de la conservation sociale, et au dehors les gazettes de même tendance 
suivent les controverses même abstraites qui s engagent entre les man- 
dataires des travailleurs. Les joutes entre Kautsky et Bernstein ont été 
et sont encore commentées aussi abondamment qu'une harangue du 
pape ou une allocution de Guillaume 11. Rien ne démontre mieux l'in- 
(juiétude. l'étonnement que suggèrent aux tenants de la vieille écono- 
mie les j)rogrès matériels et intellectuels de ce socialisme scientifique — 
tant décrié par eux ! 

A la vérité, en surveillant ses moindres di-marches, ils lui rendent 
le plus signalé des hommages. Après tout, comment ne seraient-ils 
pas surpris de la vitalité d'un parti qui multiplie ses réunions à travers 
le monde, alors que les catholiques ont tant de peine à s'assembler deux 
fois 1 an en Autriche et en Allemagne, que les radicaux font en France 
seulement une façade de conférence, et que les opportunistes, libéraux, 
conservateurs, ne tentent même pas de se concerter isolément ou simul- 
tanément. 



'JLiJ- LA REVUE BLANCHE 

Les Congrès nationaux de celle année nont point oHert peut-être le 
même intérêt que certains autres, un peu antérieurs en date, où les 
aspirations en lutte s'exprimaient avec violence et dictaient les excom- 
munications et les expulsions. Toutelois. en Suisse commecn Italie, en 
Aulriche comme en Allemagne, deux laits signilicatifs méritent d'être 
relevés, qui peuvent exercer dans lavenir une iniluence essentielle, soit 
qu'ils déterminent des schismes, soit cpiils contribuent à modifier 
Torienlation des idées. 

Tout dabord, aucun pays na réussi à éliminer la grave question 
qui a divisé le socialisme IVant-ais de 1899 à 1901 et finalement provoqué 
la scission, il sagit. comme Ion sait, de l'antagonisme des rél'ormistes 
et des révolutionnaires. A coup sur. ces deux termes ne doivent pas être 
pris en valeur absolue, puisque les rél'ormistes dé-clarent ne pas répudier 
le coup de force comme recours suprême, et qu'en fait les révolution- 
naires n'ont jamais, ni en France ni ailleurs, refusé leurs sulîrages à 
une modification même très limitée du statut économique et social : 
revision du système fiscal, réglementation du travail, institution des 
assurances. etc. Mais ils n'en représentent pas moins des tendances adver- 
ses, qui se sont marquées théoriquement, tant que la masse socialiste 
devait faire iront contredes cabinets de concentration adroite, — qui se 
sont manifestées pratiquement le jour où des ministères, nujins anti- 
pathiques à la démocratie, ont eu besoin pour vivre des sulîrages de 
rexlrême-gauche. 

On se rappelle les événements qui se sont déroulés parmi les socia- 
listes de France durant les trois dernières années et qui ont abouti à la 
formation de deux groupes parlementaires opposés et déj)Ourvus de 
contact. Les mêmes phénomènes, sous une forme i)lus atténuée, se sont 
produits en Autriche, en Italie, en Allemagne. C est même Outre- 
lihin que lantagonisme des réformistes et des révolutionnaires a pris 
son caractère le plus aigu dans le domaine delà doctrine. Les argumen- 
tations de Kaulsky et de Bernstein ont donné à la querelle une ampleur 
qui lui avait fait défaut au temps où elle se développai! scuhunent entre 
les deux leaders polili(|ues : Liebknecht et Yollmar. Le Congrès de 
Munich a encore entendu les échos de cette formidable lutte qui s'est 
• ■{ose par une sorte dr compromis, maisfpii. toujours lalcnle. se réveille 
au moindre prétexte. Ft, à l'heure présente, le révolutionnarisme et le 
réformisme se heurtent tout aussi bien en Italie, où les relations avec 
le cabinet /anardelli ont armé l'un contre l'autre Ferri et Turali. en 
Autriclie où l'évolution devient martpiée vers le réformisme, en Belgi- 
que où. au contraire, la Fédération révohilionnaire boraine se dresse à 
coté du parti ouvrier de \ andeivoide et de Furuémont. 

L'autre trait caractéristique des Congrès de cette aimée, c'est 1 im- 
portance qu'y ont prise les questions de nationalités. A coup sûr, nous 
ne faisons allusion ici ni h la Suisse ni à l'Italie dont l'unité est réalisée, 
mais à lAllemagne et à r.Xutriche-IIongrie, où la dictature prus- 
sienne et le centralisme germanique ou magyar déchaînent de ter- 
i-ibles litiges ethniques. 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES asS 

Au congrès de Munich a surgi subitement le problème polonais que 
le Landtag- de Berlin et Guillaume Jl pr<-lendeut trancher à coups 
de billets de banque el. a défaut, par la violence. 11 parait que les socia- 
listes de Posen ont subordonné leurs revendications de classe à leurs 
aspirations nationales et refusé de valider les candidats présentés par le 
comité directeur. Manifestement, les délégués du prolétariat allemand 
n'ont pas voulu user de mauvais procédés à leur égard, et ils se sont 
bornés à les rappeler à l'ordre en s assotiant à leurs protestations contre 
la [Kjlifique prussienne. 

Le Congrès autrichien, où ne siègent que les Autrichiens de langue 
germanique — il y a en Transleithanie un congrès magyar — et en Cis- 
leithanie un autre congrès, tchèque) s'est prononcé pour la séparation 
totale de l'Autriche et de la Hongrie. Cette décision vaut d'être rappro- 
chée de telle du Congrès de Munich. Elle atteste la conception très 
haute que les socialistes, même dans les pays où les querelles de races 
et de langues sont séculaires et exaspérées, conservent des droits des 
divers éléments ethniques. A ceux qui accusent le prolétariat de vouloir 
forcer la nature, passer sur 1 humanité un rouleau écrasant, froisser 
toutes les traditions, même légitimes, aucune réponse plus catégorique 
ne pouvait être adressée. Peu importe au socialisme qu'un même idiome 
ne s impose pas soudain à tous les hommes, pourvu qu'ils puissent se 
développer librement, dans la justice sociale, avec un égal respect de 
leurs personnalités. Et dans une large mesure, les résolutions des 
Autrichiens et des Allemands hxent le caractère de l'organisme inter- 
national que la classe ouvrière entend installer à la place et au-dessus 
des Etats armés jusqu aux dents de l'étape historique actuelle, 

Paul Louis 

Les Querelles de robins. — Les dernier incidents de Palais à 
Paris et à rsimes, le récent jugement du tribunal correctionnel de la 
Seine ont ému lopinion, mais il ne semble pas qu'on ait donné à ces 
faits leur signification juridique et sociale ; ils sont restés des faits- 
divers. L'ignorance est aussi grande que naguère sur les prérogatives 
des avocats. 

Des incidents analogues se sont déjà produits autrefois. On peut même 
remonter plus haut que la querelle que chercha il y a quelques années 
M. de Fels à un ancien président du Conseil à la suite d'une plaidoirie 
dans une allaire Lebaudy. 

11 y aurait à citer des incartades de paroles plus anciennes et 
peut-être plus curieuses qui ont motivé des jugements: l'un d"eux,tout 
au moins, ne manque pas de la j)énétrante saveur provinciale. 

Dans une ville quelconque de Normandie, un monsieur refusa un 
jour en plein oftice de payer le prix de sa chaise à la préposée de 
M. le curé, sous prétexte que celle-ci manquait trop de tenue morale 
pour qii un honnête homme piU entrer en rapports commerciaux avec 
l'Ile. Ce grincheux fut assigné devant le tribunal correctionnel de la 



■ijl^ T. A REVUE BLANCHE 

ville piiur tapag-e et scandale dans un cdiliee public consacré au mile, 
(^ela se passait en l'année i835. 

Bien entendu, l'avocat défendit son trop délicat client en lappelant et 
en spécitiant les griefs adressés à la loueuse de cJiaises : il lui reprocha 
d'être une mendiante, d'avoir eu des enfants naturels, etc. La malheu- 
reuse femme intervint postérieurement par une instance spéciale. comme 
oétait son droit, et le tribunal accueillit sa plainte. 11 donna tort à 
l'avocat trop zélé. LalTaire viiil en appela Koiien, et larrét donna rai- 
son, encore une fois, à la loueuse en des termes sur lesquels j ap- 
pelle l'attention : ils sont littéraires à l'excès et n'eussent sans doute 
pas déplu au bourgeois rouennais qui écrivit Bou\'(ird cl Pécuchet: 

...(^)u"il paraîtra toutefois étonnant qu'un avocat, qui doit élrr cl honinie 
de bien et homme éclairé, \'ir probus. r//c('«(/i y;»er//«s, ait agi aussi incon- 
sidérément, en n'exifîeant pas la preuve de laits aussi laxatifs; que ces laits 
étaient entièrement étrangers à la cause... 

Considérant que. s'il est vrai que l'avocat doit avoir une certaine latitude... 
il n'en est pas moins vrai aussi qu'il doit se renfermer dans les moyens de 
sa cause, et i/u'H doit se dire, a\'ec le vénérable auteur du Répcrloirc de la 
Jurisprudence. « que rien n'est plus contraire à la dignité du barreau fjiie 
les e/forts continus que l'on /'ail soinent,dans certaines causes, pour é^ai/er 
lin auditoire, parce que les ris sont pour le peuple et le mépris pour l'avo- 
cat. » 

L'honneur de la loueuse ne pouvait être plus doctement xeAgé. 

Dans une autre alTaire, l'avocat fut moins tenace et reconnut galam- 
ment son erreur: si je ne me trompe, il s'agit de ]M= Sénart, un des 
maîtres de l'ancien barreau parisien. A la dillérence dé style des consi- 
dérants, on remarquera la dillérence de culture qui sépare une cour 
souveraine de iS.V) d une autre cour souveraine de iS-n. Il riy a ])lus 
de citations latines. 

Sur l'incident élevé paj' l'inlervenlion de L... : — Cionsiderant que l'avo- 
cat de la Société M... avait rencontré parmi les faits de la cause un marché 
L... qu'il avait à discuter, de même que tous les autres marchés de la (Com- 
pagnie immobilière à Marseille, au point de vue de la gestion fautive et de 
la responsabilité des administrateurs : — que, dans la précipitation de son 
étude du procès faite en (juelipies jours, appelé (|u'il était au dernier mo- 
ment des plaidoiries à suppléer un confrère empêché, il n'avait pu contrô- 
ler les notes de son dossier relatives au marché L... : que, fromp»- par ces 
notes, ou londuit à (pu-lqucs méprises, il avait avancé des faits dont L..., 
intervenant, avait eu, pourle soin de son honneur, légitimement à s'émou- 
voir: considérant que, sur la réclamation de L.... I avoi at de la Société .M... 
s'est loyalement empi-essé, dans une plaidoirie en réplique, de rétracter les 
imputations «prune erreur invohjntaire lui avait fait connaître... (Dalloz. 1870, 
•2. p. 12H.) 

On ne s étonnera ])eul-èlre pas que la verve du j)résident du tribunal 
de Château-Thierry se soit e.vercée également sur ce sujet. 

Un villageois prétendit, un jour, que la commune de sa résidence 
élargissait un chemin aux dépens d'un de ses biens : il intenta une ac- 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 223 

tion possessoire devant le juge de paix, il écrivit plusieurs fois au préfet 
de 1 Aisne. L'une de ces lettres eut un caraclèro nettement diffamatoire : 

Allendu que cette lettre au préfet est une pièce publique..., (pu", par son 
caractère odiciel, elle a passé par les mains des innombrables fonction- 
naires intermédiaires qui pulbdent dans toute administration; etc. 

Au cours desdébalsdevantM.Magnaud et ses assesseurs, lepropriétaire 
irascible et son avocat se laissèrent aller à certaines intempérances de 
langage, l'allés inspirèrent au tribunal les considérants suivants: 

Attendu que. pour soutenir sa prétention. A..., mettant à profit la grande 
publicité d'un débat judiciaire a, non seulement élevé des doutes sur la pro- 
bité administrative de X..., mais lui a encore adressé, à l'audience, au cours 
de son exposé, de blcimables épithètes, notamment : « hypocrite, sournois, 
être malfaisant et nuisible », n'ouvrant la bouche (ô ironie!) que poui- in- 
jurier... 

Que de pareilles violences delang-agv se rattachaient, il est vrai,àdes faits 
d administration muiùcipale... 

Qu'il n'y a jamais nécessité à ce qu'un témoin, ou même un prévenu, soit 
outrageusement malmené à l'audience et qu'il est contraire au bon renom et 
à la dignité de la justice de le tolérer, alors qu'il est si facile, au cas où la 
moralité de l'un ou de l'autre serait douteuse, de le faire ressortir en termes 
pondérés; 

Qu'évidemment celte théorie paraîtra bien surprenante et très primitive à 
ceux qui ont pris l'habitude de transformer le prétoire en une succursale de 
ces feuilles publiques dont l'injure, la dilfamation et le scandale constituent 
les principaux arguments, mais qu'il y a lieu cependant d'espérer qu'on ap- 
préciera avec indulgence la naïveté d'une petite juridiction de province qui 
aime mieux laisser la responsabilité de pareilles mœurs judiciaires à des tri- 
bunaux de plus haute envergure, etc. 

Br^^f. X...est puni moins sévèrement, bénéficiant ainsi, par un de ces 
jeux d'ironie qu'a souligné M. le Président, des injures que lui avait 
immodérément adressées son violent adversaire. 

C'est aux juges qu'est réservée la haute police de l'audience; c'est à 
eux de décider si l'avocat dépasse les limites de la bienséance, s'il plaide 
à coté de la cause, s'il est courtois et de bonne foi. Ils peuvent lui 
adresser une admonestation, une injonction, et, si la réprimande est 
insuflisante. ils peuvent même prononcer la peine très grave de la sus- 
pension. 

Sous celle seule réserve, lavocal a le droit de tout dire — et il use de 
son droit. D'après la doctrine et la jurisprudence, il ne pourrait être 
condamné pour diffamation que dans le cas où il articulerait des faits 
évidemment étrangers à l'affaire. C'est vague. Il n'est mémo point 
responsable des inexactitudes que son client lui a fait dire. « En consé- 
quence, est-il écrit au Dalloz, qui est la loi et les prophètes des praticiens, 
il ne peut sous le prétexte que les faits plaides ou publiés avec l'agré- 
ment du client seraient évidemment faux et calomnieux, être tenu d'une 
réparation personnelle envers la partie qui se dit calomniée .» 

15 



226 LA REVUE BLANCHE 

Mais il est vrai (|uo l'iinportanl reiiieil a le soin d'ajouter avec une 
Imiablo prudence, dont certains termes sont démodés aujourd'hui. 

Le devoir de l'avocat ne consiste pas seulement à respecter, dans ses 
paroles ou dans ses écrits, la charte, les lois du royaume et les autorités 
établies... c'est encore un devoir pour lui de se garder avec soin de l'injure 
et de la diffamation vis-à-vis de la partie adverse. 

Les tribunaux se sont ai'rog-és depuis longtemps un rôle de censeurs 
romains dans notre société contemporaine: dans beaucoup de jugemenls 
ou d'arrêts, le juge ou le conseiller émettent leur avis sur la moralité des 
justiciables, en dehors des textes; ils les blâment ou les louent, 
expriment souvent le regret soit de ne pouvoir tes punir, soit de ne 
pouvoir les récompenser. 

Ce rôle, ils se latlribuent particulièrement à l'égard de l'ordre des 
avocats : celui-ci est de plus en plus sous la dépendance de leur autorité. 

L'antienne Cour de Cassation, sous rinlluence du procureur général 
Dupin, considérait que l'Ordre est maître de son tableau et que le con- 
seil de discipline est omnipotent en ce qui concerne l'inscription ou la 
radiation au tableau. 

La jurisprudence contemporaine est de plus en plus contraire à celte 
manière de voir. Les derniers arrêts " affirment, au profit de lautorile 
jiniiciaire, le contrôle le plus complet sur les décisions port jnt refus 
d'inscription ou radiations ». (Cf. Sirey, 1901-2-109.) 

En permettant aux parties de forcer le tribunal en cas d'inaction 
de sa part, à censurer un avocatlropverveux. la loi n'a donné cette auto- 
risation que dans les conditions les*^ plus avantageuses à l'autorité des 
tribunaux. 

Une procédure inexorable enserre la plainte de la partie ; et c'est à la 
condition de l'avoir respectée que les législateurs donnent carrière à la 
colère des plaideurs malmenés. Il ne semble pas qu'il y ait matière à 
réforme, si l'on songe que les incidents sont peu fréquents au Palais : 
les [)arties laissent toute liberté à leurs avocats ; le tribunal n'intervient 
que très rarement. 

Les magistrats s'appliquent d'ailleurs à eux-mêmes la censure avec 
la même mansuétude. L'espèce indiquée ci-après exprime la doctrine 
«■onrante. 

Se fondant sur l'article I1 de la loi du 29 juillet lî^S*), un sieur \.... 
demanda au tribunal de simple police d'Albi de lui donner acte de 
paroles outrageantes prononcées contre lui. au cours de son récjuisi- 
toire. par leministère public, dans iallaire d une lille .\, ptuirsuivie poui' 
prostitution. La Cour de Cassation considéra que larl. '1 1 ne visait que 
les personnes privées et non le ministère pubb\". estimant : 

... ()iic ces nia^fisirats (ministère public) ont le droit, sous le contrôle des 
autorités sous la surveillance desquelles ils se trouvent placés, de dire ou 
d'i'i-rirc tout ce que, dans leur conscience, ils (•sliment être nécessaire à 
l'accomplissement de la mission dont ils sont charf,a'S. (Sirey, 1-1901. 20'»). 

Le Président de Montesquieu, qui oubliait volontiers avoir écrit les 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES -l'ir 

Lettres persanes, adressait ces exhortations aux avocats dans le dis- 
cours de rentrée du Parlement de Bordeaux en ij^/i : 

Avocats, vous avez du zèle pour vos parties et nous le louons ; mais ci; 
zèle devient (.riminel loisqu'il vous fait oublier ce que vous devex à vos 
adversaires... Apprenez de nous cette maxime, et souveiiez-vous-on toujours : 
ne dites jamais la vérité aux dépens de votre vertu... 

Sous la forme pompeuse qui sied à un président à mortier se cache 
une opinion- assez ironique, que je signale au vidiément adversaire de 
l'Ordre, Jean Ajalbert : ce n'est que par excès de vertu que la vérité 
soulTre parfois au I^alais. 

Maxime Lekoy 

GAZETTE D'ART 

L'Exposition de Dusseldorf. — Faire tenir le Rhin dans un 
verre n'est pas, pour un poète, une besogne difficile, mais dévier son 
cours de cent mètres sur une longueur de quatre kilomètres doit être, 
pour un ingénieur, un travail plus ardu. C'est pourtant ce que Dussel- 
dorf a fait. Il lui manquait des emplacements pour son exposition ac- 
tuelle : elle a réveillé le fleuve, l'a chassé de son lit et y a bâti des palais. 
L'entreprise n'est pas banale, et une telle audace méritait d'être récom- 
pensée. Le vieux Rhin eût bien agi si, voyant sur les terres à lui arra- 
chées, s'élever des architectures odieuses, il eût, d'un beau mouvement, 
reconquis son bien et submergé la laideur d'hier bâtie. Mais, en la cir 
constance, personne ne lui eût donné raison : l'Exposition est foi't belle, 
variée, riche, expressive de la robuste vitalité de ce centre allemand <»ii 
l'industrie double actuellement les villes en dix ans et où les arts pros- 
pèrent à la faveur d'une sorte d'émulation qui fouette tout le monde. 

Dusseldorf est une de ces villes belliqueuses qui s'énervent à voir 
les artistes de Munich représenter, au premier rang, l'idée du progrès, 
de la vie et de la santé, dans les arts allemands. Ces ardentes sou^- 
Athènes réussiront-elles à supplanter leur de\ancière bavaroise ? Du 
moins, le spectateur impassible ne peut que .se réjouir d'une joute dont 
la beauté est le prix et qu'encourager Dusseldorf, et avec elle Dresde, 
Francfort, Karlsruhe, etc., à prolonger un combat où chaque coup 
l^orté fortifie bien plus qu'il ne blesse, 

A Dusseldorf, une bonne étoile brille sur le groupe des trois cejds 
artistes qui y vivent. C'est une étoile d'or qui très souvent détache quel- 
que aérolithe, aussitôt ramassé. En effet, très nomi)reux, les industriels 
d'alentour jouent volontiers les Mécènes, et comme ils sont million- 
nan-es, et comme ils se font des galeries, les peintres et les sculpteurs 
tra\ aillent toujours avec une souriante confiance. \'oilà un pays recom 
mandable ! Outre cela, les municipalités ne veulent pas être en reste 
avec les particuliers. Crefeld, Barmen, Elberfeld, toutes villes où les 
fumées usinières gâtent le joli ciel presque hollandais déjà, ont leui- 
musée. A Hagen, petite cité voisine de Dusseldorf, on voit mieux : un 
industriel a bâti, meublé et offert à la ville un musée que, de ses proprés 
deniers, il enrichit de tout ce que l'art moderne compte, en Allemagne 



o 



2'j.H t.A REVUE BLANCHE 

ot ailleuis, de plus audacieux, de plus avancé. C'est le musée d'avanl- 
Ltardc. 

Dusseldorf fait, celle année, sa première grande exposition des Beaux- 
Arts. En des salles innombrables, quatre-vingts ans de peinture se trou- 
vent réunis. Si Schirmer et Lessing (histoire et paysage) ne sont pas 
là. au moins, rencontre-t-on les deux Achenbach (Andréas et Oswald), 
romantiques et aimables arrangeurs d'une nature toujours composée 
à la manière d'un décor souriant. Par contraste, c'est le réaliste Diickcr, 
qui point rudement la nature âpre des grèves rocheuses, von Boch- 
mann, qu'intéressent les paysans, leurs chevaux et leurs cours de fer- 
me, tous les élèves de Dûckcr, soit Hans Herrmann, Fernberg, Liese- 
gang, blond et doux, H. Hermaims, Wendling (panorama de Caub), 
Clarenbach, qui peint avec de la neige, Karl Becker (marine), Macco. 
Les peintres d'histoire, llcthel, Schadow, Bandemann, sont absents,- et 
c'est regrettable. Mais .Janssen et ses compositions pour IMarburg, pro- 
digieux effort, est là, aux côtés du piétisle von Gébhardt, dont l'œuvre 
considérable est une sévère transposition des actes notoires de la vie 
du Christ, — Scheurenberg, Yolkaidt, Fellmann et Bocholl (batailles). 
Nûttgens, Philippi, le Boilly des petits bourgeois d'Allemagne, Knaus, 
\'autier, Fagerlin, Fnnck qui défendent courageusement celte pein- 
ture de cfenre, celle manirn» d(> fait diveis rf d'anecdote dont le succès 
fut si grand naguère encore outre llhiii. Les [jortraitistes SchuLider-Di- 
dam,*Waller Petersen, Boninger, les paysagistes Fritz von Wille, Lins, 
Mûhlig, Bergmann, Ilcnke et leurs animaux, Claus Meyer, que les 
Xoces de Cana de Gérard l>a\ id font rêver, Fritz Rocbcr, (}ui allégorise, 
en de vastes caissons, la métalluigie. l'agi-ieullui-e et autres thèmes 
connus, dans la cou))ole centrale du grand i>alais de l'industrie, enfin, 
ce probe et bel artiste qu'est Eugène Kampf, peintre de la Flandre, du 
Bas Rhin et de l'Eifel, paysagiste des fins de journées grises, au seuil 
des villages silencieux. 

Au total, un effort énorme, un courage bien décidé à ne pas faiblii", 
le pai'ti bien net de (h'\eiiir. demain, un (hjs ]ireiiiiei's centres de l'Allo- 
magnc artiste. 

Si, chez nous, l'institution du Salon aiuiuel cbl dcxenue presque né- 
faste, il n'en est pas de môme à Dusseldorf, On y est uans une pério(h' 
i\r, lionne fièvre : (ju'on en jinililr. ( Jn'un h'Ik'siIc pas a nii\rir un Salon 
à cliaque mois de mai, (hins l'axenii . II ne fani |.as onlili(M' que les Se- 
erssionnistes berlinois, nnuiiehois ri antres ni- font pas autrement. 
Espacer flavantage ces groupements de la production artistique locale, 
serait ralentir, et peut-être même arrêter un niou\eiuenl dont l'élan a 
élé si heureusement donné. 

Pascal Forthuny 

RESTES 

L'Obéissance active. — Toute personne ayant lant soit peu fré- 

(juente aux maisons publiques revêtue, afin de s'en favoriser le coût, de 

'habit simple encore que vf)yanl de celui qui ne per(;oit par jour qu'un 



GESTES 229 

« sold » 'soliduni, comme on sait), du soldat on un mol, puisqu'il faut 
l'appeler par son nom : toute personne satisfaisant à ces conditions 
bénignes serait malvenue à ignorer qu'en ces demeures closes les habi- 
tantes ont coutume d'exalter par un procédé peu exténuant n'étant que 
verbal, mais infaillible, les charmes physiques du client enles affirmant 
comparables trait pour trait à une seconde espèce de charmes supé- 
rieure, étant ceux du supérieur hiérarchique, l'officier. C'est un antique 
préjugé que l'idéal hiérarchique se trouve quelque part vers le zénith. 
De même, en matière de vèlure, il est patent qu'il existe deux draps, le 
drap de troupe et le drap d'officier. A notre stupéfaction jamais épuisée, 
nous n'avons pu démêler encore à laquelle de ces deux catégories appar- 
tient cette sorte de drap animal cataloguée en un rayon spécial du pre- 
mier étage des magasins du Bon Marché et selon l'orthographe que nous 
reproduisons coni'orme : Draps — Peaux. Nous avons conjecturé qu'il 
s'agissait de l'épiderme de quelque peuplade sauvage, pauvre mais 
guerrière et forcée de parader nue, laquelle s'efforce ingénieusement 
de suppléer audit épiderme clairsemé à la suite de scalps ou autres 
pelades occasionnées par le contact ferrugineux d'autrui, au moyen de 
quelque subterfuge, ainsi que l'on se pare de dents fallacieuses ou de 
cheveux dérobés le plus souvent au ver à soie. 

Quoi qu'il en soit, il appert que l'officier et le soldat sont des spéci- 
mens anatomiques hétérogènes, sinon hétéroclites. Pécuniairement 
parlant, on constate une notable différence dans l'acquisition, chez un 
taxidermiste, d'un individu bien intact de l'une ou l'autre variété, au 
dire unanime des collectionneurs. Cet écart peut s'étendre, par verse- 
ments quotidiens, ainsi qu'en fait foi le budget de la guerre, d'un sou 
à un nombre moins ou plus exorbitant de francs. Leur geste vital étant 
l'obéissance, il est aisé de conclure qu'il doive y avoir deux sortes 
d'obéissance comme il y a deux sortes de sodomie, ainsi qu'on l'observe 
chez les hannetons : — active et passive. 

Cette dernière « fait la force principale des armées «. On doit enten- 
dre : les statisticiens et aliénistes dénombrent davantage d'obéissants 
passifs. L'état actuel de la thérapeutique ne permet pas d'affirmer que 
cette curieuse affection soit de sitôt curable. 

Nous en avons assez dit pour éclairer la religion des chroniqueurs 
affolés — sans en excepter un seul — par l'affaire du lieutenant-colonel 
Gaudin de Saint-Rémy. Leur conclusion ou confusion presque univer- 
selle fut : désormais tout soldat a le droit de n'obtempérer point incon- 
tinent, ni même point du tout, aux ordres supérieurs ; tout au moins de 
prendre le loisir d'une réfiexion mûre, le temps de consulter sa cons- 
cience. D'autres ajoutent : si un militaire professionnel, un officier de 
carrière, ou. pour tout dire, dans le sens immaculé du mot, un « incivil » 
désobéit à certains ordres qui ne lui agréent point, à plus forte raison le 
soldat involontaire, extirpé du civil, peut refuser de faire feu sur ses 
camarades grévistes, etc.. 

Avaat tout, admirons cette candeur, semblable à celle du lys, qui est 
le centre du drapeau français. En second lieu, répondons : le simple 



•2 io LA REVUE BLANCHE 

sdidal MAibéit (ju'ii mit' conscience de civil, ce (jni est absurde, le mili- 
taire qu'il est devenu le décivilisant. Mais Tofficier supérieur qui 
obéit à sa conscience obéit à qnelfiue cbose de supérieur — et d'officier: 
il obéit donc à un oriicier supi'rieur... De plus, désobt'ùssant à un ordre, 
clioisi entre tous, il affirme, par ce choix, qu'un seul ordre entre ces 
Ions ne le rt'jouit pas de tous points, et qu'il s'empresse à l'exécution 
du bloc des autres avec une trépidation jubilatoire. 

Si d'aucuns disent : «. Deux poids et deux mesures », nous observe- 
rons : ce lieutenant-colonel était bien surchargé de cm^ mesures.... ou 
galons. Et s'il eût été général... les étoiles, alors, ça se perd plus haut 
que les nuages. 

Rappelons incidemment, sans faire allusion à Y Affaire, le code mili- 
taire, supérieurement résumé par le nègre Hiassou dans Bug-Jargal.: 
' In cxitii Israël de /Egi/pto. » Traduction « officierle » : « In e.iitu, 
tout soldat : — Israël, qui ne sait pas le latin ; — de ^Eoijpto, ne peut 
être promu officier. '■ 

Les officiers parlent entre eux leur latin, sorte de chilîrocryplo- 
graphie... Or le latin est wnc langue morte. 

Alfred J.vnnY 

Lr:s uvBF.s 

VjywiA-. \v.\\\\\T.\\v.y : Les Forces tumultueuses (Mercure de France. 
in-i8dc i8.S pp., > fr. h) . — Nulles mains n étaient mieux faites <|ue 
celles de notre « très grand et cher » Auguste Rodin pour recevoir le don 
magnifique du dernier livre dlMiiile Verhaeren. les Forces tiimiil- 
t lieuses. Car ce poète et ce statuaire, l'im olfrani, l'autre acceptant, 
réalisent, dressés tout en muscles sur la neurasthénie moderne, le puis- 
sant groupe de deux titans se passant un quartier de montagne pour en 
édifier le monument d'orgueil qui va éventrer l'Inconnu. 

l'Emile Verhaeren nous fait depuis longtemps songer à quelque bar- 
bare roux, têtu et pâle d'énergie, en marche sur la grand'route de la 
vie, vers l'aurore énorme des temps futurs. Dans ces nouveaux poèmes, 
il nous le dit lui-même : 

Un méridien soleil me ravage le cœur, 
.le vais éperdumcnt du côté de la joie ! 

et le souci contemporain est en lui jusqu'au paroxysme. Penché sur sa 
Ij'u-he avec cette Apre conscience septentrionale qui serre les dents et 
ne SMui'itpas, il forge ses vers à grands coups surlenclume fulgurante 
(fe son gi-nie. C'est a peine si [)arfois, à travers l'ouragan de sa pensée, 
il laisse passer un rayon de soleil et chanter ces quelf[ue3 oiseaux 
dori' 

',|iii .scinlillent ainsi que les joyaux sonores 

Car le chaos logique du monde à venir est en lui, et toutes les royautés 
pass-es et présentes s'entrechoquent, — le moine, le capitaine, le tri- 
l»un. le banquier, le tyran, les savants, les femmes — d dansent mons- 
trui'usement sous la fureur de son soufMe. VA voici qu'il lance à la nior 



LES LIVRES 2^1 

de grands vaisseaux clairs, ceux-ci charo'és des bois et des métaux de 
la réalité, ceux-là symljoliques et blancs comme des archanges, sa- 
chant bien que si «ses navires s'en vont ainsi que des pensées «. cest 
vers un but aussi certain que celui des chercheurs de mondes. 
Ne le déclare-t-il pas ? 

Et nous croyons déjà ce que d'autres sauront ! 

s"écrie-t-il. El tout son livre tient dans ce vers, avec ses clameurs, ses 
spasmes, son espoir, son orgueil et sa douleur, pareil à un formidable 
accouchement, avec son besoin acharné de croire, de croire et de croire 
qui nous montre, en somme, que si hmile Verhaeren est une grande 
ligure représentative de ce temps, il l'eût été aussi bien des passés qu'il 
abolit, fût-ce sous le froc sombre du moine, 

Au temps des croix au clair et des crosses debout, 

parce qu'il a en lui la charpente de toutes les hautes statures et qu'il 
est aujourd'hui ce qu'il eût été hier, violemment, magistralement : un 
l'.omme. 

R. ViviEx : Cendres et Poussières (A. Lemerre , in-i8 de 
i5to pp., 3 fr. 5o). — 11 y a longtemps déjà que l'heure a sonné du krach 
de la passion. Notre époque nerveuse, intelligente et si dogmatirjue est 
trop soucieuse d'orgueils nouveaux, d'extrême simplicité ou de rêves 
humanitaires, pour s'attacher aux joies et aux douleurs d'une intime et 
concentrée luxure. Même en amour, elle veut que chacun de ses gestes 
se répercute sur l'avenir : elle est préoccupée que chacune de ses 
paroles soit lourde d'une signification ; elle met un enseignement dans 
chacun de ses cris. 

R. Vivien sera peut-être le seul Poète, parmi toute la jeunesse pré- 
sente, qui se sera complu aux belles frénésies et aux langueurs endolo- 
ries d'un amour sans symboles. Car voici que Cendres et Poussières est 
un recueil des poèmes d'une note et d'une forme presque nouvelles à 
force d'être lointaines, puisque, étant parnassiens, ils sont aussi, exclu- 
sivement. 

Pleins do baisers plus doux (|ue le miel d'hyacinthes. 

Une àm.e artiste, remplie de tristesse et d'exaltation, s y réalise 
toute, sans arrière-pensée, dans un sanglot de plaisir ou dans la génu- 
llexion qui l'abat humblement aux pieds de la bien-aimée. On sent que 
c'est de cette splendide sincérité que palpite toute son existence. La 
l>(turpre passion y jette continuellement son reflet, et chaque chose s'en 
revêt fatalement. 11 n'y a pas, pour cette âme, d'heures platoniques. 
Pour elle, la vie, dans toutes ses manifestations, a pris la forme dune 
femme. C'est ainsi que l'automne devient celte bacchante exaspérée 

D'avoir bu l'amertume etla liaine de vivre 
Dans le flot triomphal des vignes de l'été, 

et que la merestune 'c sirène aux cheveux rouges comme le soir ». Et 



a'îa LA IIKVCE BLANCHE 

si. après que rinsalial)le désira laissé sur le cou blême de l'amante « la 
marque verte et sinistre des doigts >'. une velléité momentanée emporte 
le put'to vers la mer, si tout son être se révolte dans une clameur : — 

Loindes langueurs du li(. de l'ombre et de l'alcôve 
J'aspirerai le sel du vent et l'àcrelé 
Des alp-ues et j'irai vers In profondeur fauve, 
Pâle de solitude, ivre de chaslelé ! 

— c'est que la chasteté ne naît que de la suprême tejitalion, et que, 
mieux que personne, les ascètes des déserts ont dû sentir vivre en eux 
le rpptile inexpugnable dont parle Sapho. 

C'est pourquoi, aussi, le goût de la mort demeure dans cette âme. 
quoique si payennc, si fraternellement unie au rêve grec, et donne à 
tous ses chants ce ton pathétique et sombre qui, involontairement, pro- 
fondément, nous fait songer au sortilège de certains contraltos. 

IlicMii Driiitox : Poèmes de Chevreuse ou les Villanelles à, la 
Vallée, Préface par Stiiari Merrill. ( éditions de la Plume, in-iS 
de I lo pp., 3 fr. . — On ne saurait que répéter ce qu'a dit Stuart Merrill 
dans sa fraîche et charmante préface, au sujet des poèmes de Henri 
Degron. Il nous le montre simple, ému, ingénu, mais non purement 
rustique. « Il est plut(')t bucolique », dit-il, « avec la nuance d'artifice 
(mais non d'artilicialitéi (pie peut compoiter cette épithèle. » Nous 
reconnaissons la justesse de ctMte appréciation dès que nous ouvrons le 
livre qui s offre à nous 

' Avec le don léger de toutes ses corolles, 

comme une touffe de fleurs des champs et des bois un peu distraitenuMit 
cueillies. Les poèmes y sont signt'S de lieux significatifs : « Sous forêt ». 
" Les Granges », « Parc de Mauvières », « Ferme des Trois-Che- 
minées... », estampilles de la sincérité.Et c'est le longdecespromenades, 
le plus souvent automnales et mélancoliques, que le poète nous mène 
vers les oiseaux (jn'ij célèbre un à un. vers les fleurs qu'il distribue aux 
plus [belh.'S comiMc dans his rondes populaires, vers les étangs et les 
( lairières où surgiront tiges et roseaux dtdicats sur lesquels une libellule 
se pose de façon, en efl'el. toute jap<»naise, de même qu'une branche y 
barre la lune levée, ou qu une mtMile de blé y cache le soleil couchant. 
Toute l'Ame du recueil est dans de tels vers, doux et émouvants : 

',|u'iis sont profonds les soirs dans tes parcs recueillis, 
A l'heure où vers son berceau bleu s'en va le cygne, 
l-^t dans les bois troublants et dans tes longs taillis 
Où fraterniillerncnt les chênes se font signe... ! 
Quand sonnent aux lointains les cloches de l'église, 
Et quand les troupeaux ne sont pas rentrés encor, 
Qu'ils sont beaux, tes soirs, vallon dont l'àuie dort 
Kn la majesté blanche d'une lune exquise!... 

11 faul donc, avec M. Stuart Merrill, souhaiter au lecteur d'ouvrir « ce 
pdit livn- (ini t'<<f (•..mine rii<rbier des prés, des champs et des bois si 



LES LIVRES '^33 

peu connus de notre triste nostalgie », afin ({u'eu le fermant il puisse 
sentir après le poète « modeste et fier » des Poèmes de Chevreuse, « le 
désir de sourire et de pleurer bien simplement, comme un homme ». 

Lucie Delarue-Mardrus 

l.iciEN Brav : Du Beau, Essai sur l' origine et l évolution du sen- 
timent esthétique (Alcan, in-8o de 29.1 pp., 5 fr.i. — - Kant, en sa Critique 
du Jugement, et Spencer, en ses Essais s///- le Progrès, s'accordent 
pour regarder l'activité esthétique comme une forme spéciale et com- 
plexe du Jeu; et, depuis les Lettres de .Schiller surrKducation esthétique, 
personne n"a su mieux résumer cette théorie que M. Renouvier, dans son 
livre sur Victor Ilugo^ le Poète. Guyau, le premier, s'avisa de combattre 
Kant et Spencer, en soutenant que la Beauté devait avoir une relation 
plus directe et plus profonde avec la Vie. Nietzsche, qui a lu Guyau, 
estime que la Beauté est avant tout « l'idéal de l'espèce » ; M. Remy de 
Gourmont insiste volontiers sur les rapports entre l'art et l'émotion 
sexuelle. C'est de là même tendance que relève M. Lucien Bray; son 
livre, très net et plein d'informations précieuses, tire le meilleur parti 
des recherclies de Darwin. D'où vier.t la beauté de la plante et de 
l'animal, sinon de la sélection sexuelle? Un être est beau, parce qu'il 
tend à se distinguer de ses semblables pour attirer leur attention. Donc 
« le plaisir du beau est, en principe, celui qui dérive de la perception 
d'une distinction d'origine visuelle ou auditive ». L'auteur ne se dissimule 
pas que nos idées actuelles sur le beau répondent peu ou point à cette 
conception initiale, mais il explif[ue longuement cet écart par l'inter- 
vention progressive d'éléments étrangers, parmi lesquels il range le 
sentiment du jeu. 

Tout le débat porte sur l'importance de ces éléments. L'auteur les 
déclare secondaires; j'incline à les croire essentiels. Lt les deux thèses 
qu'il oppose me paraissant complémentaires, puisqu'aussi bien chacune 
explique un des deux sens du mot Beauté. Le plaisir du beau accom- 
pagne nécessairement la perception de certains objets — telle est 
l'opinion du vulgaire. Ce plaisir résulte d'une certaine forme d'activité 
mentale, qui peut s'appliquer à tous les objets et que certains objets 
simplement favorisent — telle est plutôt l'opinion des artistes. L'une et 
l'autre affirmation renferme une part de vérité. Or, la seconde ne se tire 
point de la première, et pourtant, il faut passer de la première à la 
seconde, dès qu'on veut se faire de la Beauté une notion propre et 
spécifique, et ne plus risquer de la confondre avec les idées voisines 
d'agrément et d'utilité. M. Bray juge absurde cette supposition « que le 
sentiment et l'idée de la beauté n'auraient point la môme origine que la 
beauté elle-même ». Mais d'abord l'exemple des ciels et des cristaux 
montre assez que mainte distinction est évidemment belle, qui ne 
s adresse point au sens génésique. Et le plaisir même que procure la 
forme humaine ne devient proprement esthétique que si la perception, 
au lieu de provoquer directement l'acte sexuel, devient objet d'attention 
pour elle-même. Cette attention détournée de l'acte et dirigée vers 



2H.', I,A HEVUE BLANCHE 

lapparence, est la vraie cause et la vraie origine du plaisir esthétique; 
les distinctions, sexuelles ou autres, n'en sont rien de plus que l'occasion. 
Pour M. Bray. la théorie du Jeu est «un système qui prétend éliminer 
du beau et de l'art nos émotions les plus intimes et les plus profondes ». 
Otte accusation repose sur une méprise naturelle, mais dès lon<itcmps 
dénoncée. Que toutes les émotions puissent concourir au plaisir esthé- 
tique, c'est un lait que nulle théorie n'oserait nier. Mais c'est un fait aussi 
qu'à toutes les émotions une même transformation s'impose, et qu'elles 
ne deviennent esthétiques qu'en devenant désintéressées. Cela ne veut 
point dire quelles doivent se détacher de l'organisme, — car alors elles 
cesseraient d'exister; — ni passer à l'état de purs épiphénomènes, sans 
iniluence sur le mouvement vital. Mais elles doivent pour un temps fixer 
l'esprit, le satisfaire, le distraire de tout but prochain. Elles n'entraînent 
aucun acte immédiat; et pourtant ne cessent point d'être des forces et dos 
causes, puisque, de façon indirecte, elles préparent les actes futurs en 
modiliant l'être effectif. Proclamer que l'art est un jeu, ce n'est donc 
point le taxer de futilité ou le mettre à part de la vie; c'est le situer dans 
la vie à la place qui lui convient. Faul-il répéter le mot de Schiller : 
« L'homme n'est complet que là où il joue » '? 

L. Dt (;.vs : Psychologie du Rire (Alcan, in-i8 de 178 pp., 2 fr. 5o . 

— M. Bergson avait proposé l'an dernier une nouvelle explication du 
Rire. Le dessein de INL Dugas est plus modeste. Il utilise, i litre de 
documents, les diverses théories, dont chacune renferme une part de 
vérité. Il les corrige, les complète les unes par les autres, et les unit 
enfin sous une même idée, qui me paraît fort juste. Il faut poser d'abord 
qu'entre le rire, phénomène physiologique, et le comique, phénomène 
de conscience, le rapport nécessairement demeure obscur ; on ne peut 
qu'inventer des variantes à la thèse de Spencer : que le rire est « la mise 
en liberté d'un excès de force nerveuse », se rapproche en cela du rictus 
et se distingue du sourire. Par analogie du moral au physique, le comi- 
que doit consister en une sorte de détenlc psychologique. Les occasions 
en seront multiples ; on a tour à tour signalé : la contradiction évidente 
ou l'imprévu des idées, — le contraste entre une attente s(''rieuse et le 
fait insigiiiliaut (juilasuit. — leseulinu'ut de ntilr(.' supériorité sur autrui 

— enfin la syu)j)alliie et Tantipatliie qui, sans créer le comique, contri- 
buent à le renforcer. .M. Diigas siil)ordomie tontes ces conditions vai-ia- 
bles à la seule cause constante : l.e lire est un ii:o<le du jeu. « Il est la 
mi.uifesialion et l'épanouissemetil de la santé du rieur, eu j)renant le 
mnt santé dans le sens le plus large... II allesle la l'ésist.inre victorieuse 
(pi'une eonslituliun éinoliomielle <|ueh-onque (»p{)Ose à tout ce qui lui 
répugne ou la lieurte... Il n'est point une r/?/o//Vy//, mais un certain Ion 
émotif, plus ordinaieement jjroduit [liw hi surprise, j)ar la perception 
d'une contradiction... Il exprime la joie d'éciuipper aux autres (ît à soi- 
même, de faire trêve aux pensées sérieuses, (\c.sc dii'ertîr. » Une consé- 
fpienro importante s'ensuit : « Il y aura autant de formes du rire que do 
ppr'<i>nr!.'ilil.'< (|irri''icii|i'< — o\ j,. (|iiai>i volnnliec^ uni, 1. il de rires que de 



LES LIVRES "^^5 

santés. « Le rire est lexijression de riiulividualité. » .le crois qu'en effet 
M. Ber^isoii avait tort de voir, dans le rire surtout, un phénomène 
social. 11 est vrai qu'on rit rarement seid, et que, par la conversation et 
le lliéàtre, ce rire est comme dèpersomudisé. Mais chaque caractère et 
ciia(pie talent original comporte un rire particulier. 

Micni:i, AiiNAULi) 

Jean Lokraix : Le Vice errant (Ollendorir. in- 18 de 366 pp., 3 fr. 5o). 
— « ...A. la férocité des honnêtes gens et à Ihonnêteté des parvenus... 
à tous ceux à qui la prostitution et la morale font des rentes... aux 
détracteurs farouches des vices dont ils ont vécu... je dédie ces pages 
de tristesse et de luxure, la grande luxure dont ils ignorent la détresse 
affreuse et lincurable ennui... chronique navrante d'une effroyable usure 
dame... » L'auteur formule ainsi l'argument d'une œuvre somptueuse 
et désolée, de même caractère que son M. de Phocas. mais non de 
même esprit, et supérieure en cela. M. de Phocas plus exclusivement 
artiste, plus imagé et imaginé, plus chatoyant, plus désintéressé. Celui-ci, 
le gémissement de découragement, de lassitude, d'écœurement et de 
désespoir d'une humanité exténuée de décrépitude et de civilisation. 
Rien d'uniforme, de promptement rassasiant, d'ordinaire, comme la 
peinture du « vice », sinon lui. Car notre esprit dès son premier bond 
se heurte à l'incandescente limite des sensations, tandis que le corps se 
traîne, et scorpion enfermé dans le rétrécissant cercle de braises, ne 
peut que retourner et retourner, délivré par la seule mort : — « A tra- 
vers les déserts, courez comme des loups — crie aux Femmes damnées 
liaudelaire, — Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage — Et votre 
châtiment naîtra de vos i)laisirs... — Faites votre destin, âmes désor- 
données, — Et fuyez l'inlini que vous portez en vous. » Mais l'intérêt 
du livre ici se renouvelle et s'accélère avec une sorte de vertige, parce 
qu'il porte sur la tragédie éternelle de ce corps misérable, et que son 
ressort est la souveraine pitié. 

Jules Clauetie : Profils de Théâtre (Gaultier-Magnier, in-i8 
de ^64 pp.. 1 fr. — Réunion d'alertes, sémillants articles, émus ou 
souriants à tleur de peau, juste selon qu'il convient — , et la pointe de 
philosophie, un rien mélancolique attendue — , pour peindre « tout ce 
qu'il y a de fugitif, de passager, de décevant dans la vie de théâtre » : 
« Quelques lignes dans les volumesdeJanin et Gautier, quelques remer- 
ciements durables dans les préfaces de Victor Hugo, quelques traditions 
dans les coulisses, voilà tout ce qui restera d'un homme t[ui a l'ait pal- 
piter son temps (Frédéric Lemaître). » Mais, comment Claretie qui sait 
tout, ose-t-il écrire : « le Sonnet des Petites Vieilles » ? Un académi- 
cien peut, doit, ne pas avoir lu Baudelaire, mais un journaliste est tenu 
d'être informé : on a des secrétaires, que diable ! 

Francisque Sarcey: Quarante ans de Théâtre. -^ et 8«voL (Biblio- 
thèque des Annales, in-18 de 43o pp. et iio pp., 3 fr. jo). — Bon qu'il 



■2)(i LA HKVUK BLANCHE 

préfère (i) Trois femmes pour un nutri ou Bouhouroehe avix « tran- 
ches de vie » naturalistes dont il montre la vérité toute de décor 
et le convenu, au lyrisme de brocante de Cyrano, au prêche syllo- 
gisto-paralogistique de Dumas fils, ou l'autre prêche, son bâtard, 
le nommé drame social. Un bon vaudeville vaut infiniment mieux que 
n'importe quoi de mauvais : que tout cola, dont il est la synthèse paro- 
dique, avec la morgue en moins, une fantaisie mathématicienne en plus, 
.belle jusqu'à la clounerie : coup de pied du cloune, qui en bondit aux 
étoiles ; c'est Tun des pôles. L'autre pôle, Ariel qui des étoiles 
vers nous descend, évoqué par les symbolistes, il ne la pas voulu com- 
prendre, de commun avec loiite la « grande critique >- ; il en porte 
sa part d'équitable châtiment, et Gourmont, rappelant hi Révolte, peut 
écrire : « Déjà en ces temps on cherchait à ridiculiser du nom de 
jeunes Iqs écrivains qui d_éplaisaient aux chroniqueurs séniles de nais- 
sance, dont le public savoure avec jubilation la bave et le rire... 
Stylé par les éternels Woliï, Sarcey, Tarbé, Fournier, Siraudin, le 
public hui'la et la pièce tomba... malgré les protestations publiques de 
quelques-uns qui se nomment, pour réternité : Richard Wagner, Th. 
de Banville. Tiiéophile Gautier, I.econte de Lisle. N'est-ce point là une 
curieuse page dhistoire littéraire y Supposons lœuvre perdue, notre 
jugement n'en serait pas moins sur,, aujourd'hui comme dans un mil- 
lier d'années : nous n'aurions qu'à choisir entre lés deux phalanges, 
entre Richard Wagner et Sarcey, entre Lecontede Lisle et Albert Wollf. 
Quelle drôlerie et quelle ironie ! La singulière bataille qui arme Lohen- 
grin contre un porc-épic,et Agamemnon contre une grenouille! » Mais 
Sarcey, lui, ne songeait pas à « éteimlre les aurores» ; il fut de bonne 
foi. Ce lui sera compté, à lui seul. 

LAinENT TAii.nAOE : Discours civiques (Stock, in-i8 de iVipp., 
portrait par Vallotlon, J» l'r. "x);. — Le citoyen se dégage qui sous la- 
nanhisfe perçait, et cpie revêt pour son illusion un socialisme tout 
conlingf'nl. Citoyen, c'est-à-dire à l'athénienne, à la romaine : eupa- 
tride ou patricien, aristocrate, comme presque tout anarchiste vrai. Son 
exécration du bourgeois est exécration d'artiste et de gentilhomme : 
d'homme né, qui abomine tout ce qui est bas et laid. Ktdont le don 
d'harmonie veut les choses et les gens à leurs places. D'où le besoin 
d'ordre, le culte de Loi, propre à tout Latin, et raison de cette aristo- 
cratie, de cet anarchisme (jui n'en est (|ue le moyen. Cela semble con- 
tradictoire avec le socialisme, et celui-ci reste en effet un expédient de 
guerre, à son insu peut-être. Il hait d'autre part trop le christianisme, 
religion des faibles, pour acquiescer réellement à un cléricalisme autre 
qui exagère en cela celui-ci avec en moins une beauté, vestige payen. 
C'est en payen qu'il le hait, et son aihéisme qui ne se peut retenir de 
perpétuellement évoquer les dieux d llellas est rien que paganisme. 
Mais le paganisme lui-même était athéisme, c'est-à-dire extension à 



(1) Sur Sarcey: La revue Uanchr, 1" octobre IKOl, 15 mars 1902, Notules bibliogr 



LES LIVHKS 2 »7 

runivecs d<j rortloiiname de la Cité, de la beauté, l'harmonie impi- 
lovahlo. rarislonatif : l'exaltalioii duciloven. de l'homme viril et beau. 

N.-M. BerSabdix : La Gom^idie italienne en France et le 
théâtre de la foire (Kdilions do la Revue Bleue, in-i8 de x/jo pp.. 
ill., i fr. 5o). — Appelées par Callierine de Médicis. en allées, rappe- 
lées par Mazarin, installées sous Louis XIV. cliassées en 1^)97, réinstal- 
lées par le Récent, s'éteignant sous Louis XVI, les troupes italiennes, 
paraUèîement aux Théâtres de la foire qui les absorbent, renouent avec 
la tradition lyrico-comiquc du moyen âge, contre la solennité de la 
Comédie-Française et l'Opéra. Italiens et forains, servis par des auteurs 
tels que Mongin, Gherardi. Palaprat, Régnard, Dufresny, Xolant de 
Fatoaville, Lesage, Marivaux, Piron, Panard, Favart, Sedaine,- de la 
parade turlupine ils s'épanouissent en tous les genres modernes, satire 
de mœurs, pièce à thèse, parodies, marionnettes, opéra ballet, 
opérette, revue de fin d'année , vaudeville , comédie fiabesque , 
féerie, pantomime, opéra-comique finalement. C'est le réel théâtre 
fran(;ais avec sa verve, sa caustique, son à-propos, sa désinvolte, ses 
raffinements et sa crapule. L'auteur, trop chronologue et anecdotier, 
trop avare d'extraits des pièces, d'ailleurs ramasse et déploie de façon 
plaisante, sous quoi l'effort du plus méritoire remuemeni de textes, 
cette énorme et si intéressante matière, si productive à connaître, si peu 
connue. 

AcGL SUN FiLox : La Caricature en Angleterre Hichette. in-i8 
deaKa pp., 8 photogr., '^.^o . La Caricature moderne dilîère du grotes- 
que : lui n'a de but que l'art : elle, elle plaide. Nécessairement démo- 
crate. elle pousse aux Anglais avec la révolution de 1688. Le pesant, bru- 
tal, despotique, féroce, funèbre Hogarth, qui doit à Callot, réaliste et 
par;tbolifiant, sans invention et bardé d'intentions, lui impose ^^ers 1725 
le loi! d une tragi-comédie de caractères qui soit un prêche. \ers 1780, 
Uowlandson.très artiste et venant du xviii'' français St-Aubin...).ladirige 
vers la peinture légère et satirique des mœurs ; et Gillray plus peuple et 
trivial, versla polémique. lapolitique : puis Saxers,Bunbury,Woodward; 
et l'excessif Seymour. Fantaisiste et Imaginative (enfin !) avec l'inépui- 
sable (h'uikshank. Elle était encore estampe originale et de prix élevé : 
œuvre d'art, ou grossièrement populaire. Le xix'= siècle la discrédite, la 
veut sérieuse, décente, pointilleusement photographe, et sans fantaisie, 
A bon marché : doii hâtive, et hâtivement reproduite par des manou- 
vriers. Dickens transportant l'observation humoriste dans la littérature, 
elle s'inféode au livre, devient vignette, et le caricaturiste Thackeray, 
découragé, rédige le Livre des 5/«oZ's que cent ans avant il eiit dessiné. 
Elle s'humilie encore, se fait servante du journalisme populaire : John 
Leech et le Punch; gardant pourtant ses vertus anglaises : l'outrance 
et la franchise. Le souci esthétique, elle ne l'eut jamais ; désire valoir 
non par soi mais par le motif. L'Anglais est trop caricatural pour sentir 
la caricature ; il n'a point le sens du ridicule. Il posséda un seul carica- 



238 LA REVUE BLANCHE 

luriste : le divin Sliakcspeare, et il était Normand. Pour lauteur, il per- 
dit de n'étudier point l'Essence du Rire, de Baudelaire dans ses Curio- 
sités esthétiques. 

Fagis 

Prince IIenui d'Oiu.kans : L'âme du Voyageur. Avant propos, par 
Rugène Dufeuillc : éloge funèbre d'incroyable pauvreté (Pourquoi n'a- 
l-on pas requis au moins M. Paul Bourget?) (Calmann Lévy, in-i8 de 
XXIV- V">8 pp., i fr. "io.) — Le prince llenri-Ph. d'Orléans fut incontes- 
tablement un voyageur, même une âme de voyages : àme ni supé- 
rieure, ni médiocre, d'honorable moyenne intellectuelle, susceptible 
d'émotions de qualité banale mais intenses et d'un certain sentiment 
panthéiste de la nature que son tempérament trop grossier n'affina point 
jusqu'à l'art : les descriptions de cet homme qui a tant voyagé aux 
« berceaux de l'humanité » sont de la ])lus indigente pâleur, jamais 
émues d'une sensation vive, d'un tremblemeut frais d'àme rcfl-ouvant la 
naïve sensibilité des premières races ; elles sont aussi discoordoiinées, 
sans le lien d'aucune idée ni émotion d'ensemble, et les paysages n'ont 
pas d'harmonie, faits de taches qui ne se disposent suivant aucune de 
ces lignes idéales perpétuant dans le moindre paysage les premières 
arabes(|ues de la matière. Henri d'Orléans a ici ramal)ililé de la jeunesse, 
mais c'est bien le descendant du Roi Bourgeois, seulement devt nu colo- 
nial par une opposition (jui marque bien, l'évolution de la bourgeoisie. 
Le seul frisson psychique que nous donne par ce livre sa person- 
nalité, vient de considérer la destinée de ce prétendant qu'un impérieux 
instinct poussa à se reconstituer, dans l'illusion d une errance en des 
pays merveilleux, une sorte de principauté de voyages et une carrière 
de campagnes. Notons que la joie du Voyage n'est pour lui que dans le 
mouvement, l'endurance aux intempéries et le courage décis ; elle n'est 
nullement dans le grand trouble philosophique de sentir sa personnalité 
se distendre et se soumettre à la diversité de la Nature, dans la large 
émotion humaine de retrouver par étapes et de réintégrer en soi les 
diffi'rents étals d'àme de l'espèce que le temps et l'espace échelonnèrent 
sur le globe. 

La partie économique du livre — auquel les caries font trop défaut — 
montre dans le prince un esprit colonial actif, pratique, patient et avisé, 
et une assez remarquable intelligence commerciale. 

IIf.mm Ma(jeh : Le Monde Polynésien (Schicicher, in-i.S de ■>>./,> pp., 
iï fig. et « cartes, v. Ir./. — M. H. Mager. en qui on doit estimer un 
homme qui s est beaucoup déplacé sur la carte, conclut ce livre de vul- 
garisation par une vivante comparaison entre la colonisation anglaise, 
l'allemande et la française dans le Pacifique. Ln outie des statistiques 
commerciales, ceci renseigne de façon suffisante et pittoresque sur la 
colonisation des F'rançais : <' Le rapporteur de la commission du budget 
en i^o;, M. .1. Siegfried, voulant, en iHf;fj, joindre une carte ;i son rap- 
port, pria le ^«Tvice géographique du ministère des Colonies d rn 



LES LIVRES 23<) 

dresser une ; la carte qui l'ut ensuite rennise au rapporteur, et qui a été 
insérée dans son travail, indique comme françaises Monaliiki (Ilum- 
pliroy) et Kakalianga 'ou Reirson; ; il y avait sept ans. en 1896, que ces 
iles nous avaient été soufflées par les Anglais, comme Flint et Caro- 
line! )) M. Mager déplore la perte des îles de Cook dont les habitants se 
plaignent encore que la France ait trahi leurs espérances et enregistre le 
vœu tahitien dune représentation en la métropole. Nulle réalisation ne 
semble plus souhaitable, si Ton songe que limpéritie des bureaux laissa 
perdre un domaine égal à celui que la France occupe aujourd'hui et sur 
lequel elle avait des droits à peine discutables, et que seul un député, 
les portant devant la tribune législative, peut défendre les intérêts des 
populations indigènes. Et nul certes ne mérita plus que M. Mager de 
devoir être le premier député de la Polynésie. 

Mahius-Ary Lebloxd 

MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE 

RoM.ws ET Nouvelles : 

Frédéric Boutct: L'Homme Sa in^agc et Julius Pingouin: Félix Juven, 
iii-;8 de 295 pp., 3 fr. 5o. 

Maurice Trubert : La Mendiante Turque [le (îouff're^ A travers le 
monde, Poèmes d'automne); H. Oudiu, in- 12 de 2^2 pp. 

Léon Tolstoï : Œuvres complètes, traduction J.-W. Bienstock 
(Tome m : les Cosaques, l'Incursion, la Coupe en foret); P.-V. Stock; 
in- 18 de 44; pp-, 3 fr. 5o. 

L. Minart : le Président Chabre; Félix .Tuven, in- 18 de i5i pp., 
2 francs. 

Poèmes : 

F. -T. Marinetli : La Conquête des Etoiles; Éditions do la Plume, 
in- 12 de 191 pp., 3 fr. 5o. 

Albert Friande : Hélène; Société de Mercure de France, in- 18 de 
/»G pp., 2 francs. 

Poèmes arméniens anciens et modernes, traduits par A. Tchobanian 
et précédés d'une étude de Gabriel Mourey sur la Poésie et l'Art armé- 
niens: A. Charles, in- 18 de 10 j pp., 2 francs. 

Pouchkine : Eugène Oniéguine, roman en vers traduit en vers fran- 
çais, par Gaston Pérot. avec une préface d'Emile Ifaumant; J. Tallan- 
dier. in- 18 de 200 pp., '3 fr. 5o. 

Gautron du Coudray : Pochades Morvandelles; Louis Ceyrolle, in-8«> 
carré de 42 pp., i fr. jo. 

Théatije : 

Gaston E. Broche : Horatio Spark, drame d'histoire contemporaine, 
en cinq actes et en prose : Société française d'imprimerie et de librairie, 
in- 18 de 127 pp.. 2 francs. 



2/,u LA REVUE BLANCHE 

l'.TMs, Sociétés, Gouvehnements : 

Li'dii Dug-uit : L'Étal, /es Gaiwernanls et les Agents; Albert Fonle- 
inoiiig, in-8" de 771 pp. 

.loan Deck : Pour la Finlande; Cahieis de la (^)iiii)/.;iinc, iii-r^ de 

l>('i pp., > l'i". ')l>. 

(jiu'rre-Militarismc ; Bibliothèque documentaire des Temps Nou- 
veaux, in-i'^de ^06 pp., 3 fr. 5o. 

Henri-Charles Lea : Histoire de l'Inquisition an 77îoy en <ige, ouvrage 
traduit sur l'exemplaire revu et corrigé de l'auteur, par Salomon Rei- 
nach (Tome 111 : Domaines paiticnliers de Vaelivilé inqnisitoriale); 
Société nouvelle de librairie et d'édition. in-i8 de 889 pp., \ fr. 5n. 

Gustave Michaut: La Comtesse de Bonneval, lettres du xvm^ siècle: 
Alb. Fontemoing', in-iG écu de 100 pp., 2 francs. 

H. de Lacombe : Les Dèbais de la Commission de IS^i'J [Discussion 
parlementaire et loi de iSôO sur V Enseignement)^ nouvelle édition ; 
ancien maison Ch. Douniol (P. Tequi), in- 18 de 3'»i pp.,- -x francs. 

G. Fabius de Champville : La France agricole, industrielle et com- 
merciale'^ F. de Launay, in-i8 de 7I pp., i fr. 25. 

Léon Tolstoï : T^ettres (Il : Sur VEducation et l'Enseignement, Let- 
tres diverses et Fragments du journal l'Art et la Critique], traduction 
.I.-W. Bicnslock et P. Birukov; P.-\'. Stock, in-i8 de nrx pp., i franc. 

Maurire k'aure : l-'our V Université républicaine, Discours çt opinions 
ISOO-lOOl : l''douard Cornély, in-18 de xvi-i83 pp., -2 francs. 

G. Dorys : La Femme turque; Pion Nourrit, in-18 de -xffi pp., 
i fr. "lo. 

Bio(;kaphii; i:t Ciutkile : 

Eugène Grêlé : Jules Barbey dW.urccilly , sa vie et son œuvre, 
d'après sa < orrcspondance inédite et autres documents nouveau. r, — 
la Vie préface de .Iules Fevallois); Caen, L. Jouan, gr.in-8" de V'o pp., 

7 fl". 'xi. 

I.-K. Iluysm.'.ns : L Art moderne, nouvelle édition ; P. -A'. Stock, 
in-i.S de 'Viu pp.. '^ Ir. ')0. 

LlTTÉRATl RES étr A\(;i:iiES : 

Giovani Sarag"at (Toga-Basa' : Lit Ciustizia cke diverte \ jorino- 
]{oma. Casa éditrice nazionale Boux e Viarengo), in-18 de v. lo pp., 
v. fr. "»o. 

CUan Pietro Lucini : La Prima Ora delta Academia ; Milano-Napoli- 
Palermo, Piomo Sandron, in-8° de 3r»i pp., 3 francs. 

Manuel Fgarte : Crâniens del Bulevar (prôlogo de Buben Dario) ; 
Garnier heruianos, in-18 de iao pp., 3 francs. 

Kdoardo Calanrlra : Lt, Falce; Torino-Boma, Boux e A iarengo 
in- 18 de 2t7o pp., / fr. 5o. 

Le Gérant: P. Deschamps. 



Paris. — Tnir.rlrnfric V. T.AMY. 12t, l>d de La Chapelle. liJCl 



Emile Zola 



Oirune vie pleine el multiple el féconde à la fin se ramasse et 
semble tenir toute en un acte suprême et décisif ; que cette sim- 
plification d"une gloire s'accomplisse d'elle-même, avant This- 
toire ou la légende, dans l'esprit des contemporains, — c'estune 
aventure dont il n'y a point d'exemple, hors celui du grand Zola. 
Cet homme était devenu pour nous, simplement, le champion 
de la Justice. Quandla mort absurde qui troptùt l'enlevait nous 
donna le besoin d'aviver son image, nous relûmes tous la lettre 
J'accuse avant de rouvrir iOEuvre ou Germinal. Si nous son- 
geons à sa statue, nous n'imaginons point du tout un Zola de 
pierre ou de bronze assis devant un livre commencé; mais bien 
un Zola debout, le front dressé, la main tendue en un beau 
geste de déli. Heureusement le silence coûte peu, quandlesmots 
nécessaires ont été dits. En se conformant à la justice, « qui 
ordonne de louer ce qui est louable », Anatole France a libéré 
notre conscience avec la sienne. Et les honneurs qui convenaient 
étant rendus à la bonté de Zola comme à son courage civique, 
je ne veux ni ne dois considérer ici que sa carrière d'écrivain. 

On peut la célébrer dignement, sans oublier pour cela les 
doutes et les protestations que soulevèrent à leur heure iVana, 
Pot-Bouille et la Terre,eicest un jeu trop facile que d'opposer, 
aux réprobations de naguère, les admirations d'aujourd'hui. Au 
temps où le naturalisme, non contait d'avoir sa place au soleil, 
menaçait d'étoutTer sous son ombre, et ce qui restait du roman- 
tisme, et le roman psychologique, et le symbolisme naissant, 
les violences de l'attaque expliquaient, justifiaient celles de la 
défense. Mais les adversaires de Zola, ceux qui, de son talent, 
voyaient surtout les tares, n'y pouvaient cependant méconnaître 
une force authentique et neuve. Aujourd'hui son œuvre n'est 
plus présentée comme un modèle de vérité que devraient suivre 
tous les artistes à venir. Elle se dresse, isolée et superbe ; l'hom- 
mage que nous lui rendons, nous ne le dérobons à personne. 
Cette œuvre s'est d'ailleurs agrandie, élargie. On l'a crue in- 
cohérente et brutale ; elle se révèle harmonieuse. La coupole, 
Lien qu'inachevée, transfigure le monument. Il y a vingt ans, 
sansinvraisemblance,on reprochait à Zola de ravaler avec plaisir 

16 



242 LA REVUE BLANCHE 

l'homme nu niveau de la bêle : « Comme il manque de goùl et 
d'cspril, M. Zola manque de sens moral», disail lou( uniment 
M. Brunelière. « Jamais, — reprenait un autre critique, — ja- 
mais homme n'avait lait un pareil efibrt pour avilir Ihumanité, 
insulter à toutes les images de la heauté et de l'amour, nier tout 
tout ce qui est bon et tout ce qui est bien. <> \]n'r^ les Trois 
Villes^ après les (Jiiatre Evangiles, le même critique a le droit 
de déclarer aujourd'hui, sans que sa sincérité soit suspecte: <( Zola 
était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes Ames. 
Il était profondément moral. Son pessimisme apparent, une som- 
bre humenr répandue sur plus d'une de ses pages, cachent mal 
un scepticisme réel, une foi obstinée au progrès de l'inlelligence 
et de la justice... 11 combattit le mal social partout où il le ren- 
contra. Telles lurent ses haines. Dans ses derniers livres, il 
montra tout entier son amour fervent de l'humanité. )> Ainsi parle 
Anatole France ; et nous ne saurions trouver mieux. 

Il plairait sans doute à Zola qu'on employat,pour définir son la- 
lent, une expressionchèrc à son maître Taine. Disons donc que la vo- 
lonté futsa faculté maîtresse. Ce ne ne sera point nieren luilaparl 
des dons naturels. 11 croyait que l'art est « la nature, vueà travers 
un tem})érament »; son tempérament. à lui, était d'une puissance 
siniïulière. Les études du docteur Toulouse nous renseii2:nent sur 
l'acuité de scssens. Si 1 ouïe était en lui moins subtile que l'o- 
dorat, ses yeux, agiles et prompis à saisir un spectacle, ne se 
lassaient point d'en parcourir les détails, puis de les recomposer 
en une vision riche et précise. Ces perceptions fortes laissaient 
après elles des images non moins foi-tes et conformes à leur 
objet, l'émotion n'agissant sur elles (jue pour en é)»aissirla teint»' 
et pour en grossir les contours. Poussée à ce degré, l'iniaginalioii 
concrète lélVene l'imagination émotive, met obstacle à l'abstrac- 
tion, mais donne à l'écrivain nn sûr enij)irc sur tout ce qui se 
voit, sur tout ce qui se touche. Enfin, sans être « un maître de la 
langue », sans posséder, comme llngo. le don de création ver- 
bale. Zola trouvait en sa mémoire un moi ponr iiomniri- chacpie 
chose. Il disposait ainsi de matériaux peu ductiles, mais so- 
lides, tels qu'il les fallait pour une omvre énorme. Et si l'on veut 
expliquer qu<' cette (fuvre énorme soit uneo'uvre grande, c'est 
à .sa volonté que l'on doit revenir. Ee docteur Toulous»^ a raison 
d'insister s«ir ce trait spécial à Zola : son pouvoir d'attention ex- 
clusive et systématique. Zola ne ro// que ce r|u il rrr/dirle, et ne 
regnrde que(;e (pi'il sait d'avance convenir à son dessein. Cette 
forme d'attention est celle du savant: je ne puis accorder à 
M. Toulouse qu'elle doive être celle des artistes futurs. 11 semble 



EMILE ZOLA. "i-Vi 

bien ([u"elle exclue les trouvailles d'esprit, d'ironie et d'humour, 
la divination des analogies, et le hasard heureux des intuitions. 
Mais elle permet mieux qu'aucune autre l'exécution d'un vaste 
ensemhle. Et seule une conception d'ensemble était capable de 
fouetter l'ambition de Zola, d'exaspérer son noble et formidaldc 
orgueil. La pesanteur delà tâche l'excitait, au lieu de le décou- 
rager. Chose rare, il aimait le travail pour lui-même, il aimait 
souffrir et peiner. Il n'enfantait pas dans la joie ; il a décrit avec 
force l'angoisse de la création. Mais étant né pour cette angoisse, 
il s'en faisait une ivresse ; et pour goûter ce sentiment de vie 
que l'homme préfère à tout plaisir, il lui fallait soulever une 
montagne, en être presque écrasé, s'en délivrer lentement par 
un patient et rude effort. 

Ouand Balzac forma le plan de la Comédie humaine, il se con- 
tenta de relier les sujets qui tour à tour, chacun pour soi, l'a- 
vaient conquis. Tout autre est le cas de Zola. Dès ses débuts, 
il sait sa force, et la richesse de l'univers; il cherche un pro- 
gramme, un cadre où tienne l'univers tout entier. Voyez dans 
rOEiivre, le romancier Sandoz, portrait certain de l'auteur : 
« D'abord épris des besognes géantes, il avait eu le projet d'une 
genèse de l'univers, en trois phases : la création, rétablie d'après 
la science: l'histoire de l'humanité, arrivant à son heure jouer 
son rôle, dans la chaîne des êtres ; l'avenir, les êtres se succé- 
dant toujours, achevant de créer le monde, par le travail sans 
lin de la vie. Mais il s'était refroidi devant les hypothèses trop 
hasardeuses de cette troisième phase; et il cherchait un cadre 
plus resserré, plus hu)nain, où il ferait tenir pourtant sa vaste 
ambition.» Or bientôt il trouve ce qu'il demandait : « Oh ! pas 
grand'chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie 
humaine... .levais prendre une famille, et j'en étudierai les mem- 
bres un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réa- 
gissent les uns sur les autres; enfin, une humanité, la feçon dont 
l'humanité pousse et se comporte. D'autre part, je mettrai mes 
bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui 
me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d'his- 
toire. )) Et c'est le plan même des Roiigon-Macquart , « histoire 
naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire ». L'en- 
treprise ne le cède pas en ampleur à celle même de Spencer. 

Dès lors, esclave[de son=plan et forçat de son travail, écrivant 
chaque matin ses C|uatre'pages qu'il livre à l'impriilieur sans les 
avoir relues, Zola suit de livre en livre les destins des Bougon, 
des Lantier, des Mouret, échafaude les vingt volumes qui vont 
de la Fortune deslRougon au Docteur Pascal. Pareil à la mer 



24 'i LA i'.EVUE BLANCHE 

déplaçant ses rives, au lleiive liaussaul son lil, à Teau délilanL 
les roches, il Iravaille toujours el dans le même sens, à la l'aç^-on 
dun élcnient. Du point où il s'est placé, la vie nofïrc plus de 
surprises, l'iiomme n'est pas une énigme, Tindividu compte peu. 
Il lient la fornuile. le drame est tracé, les acteurs ne naissent 
que pour le remplii-. Cliaque O'uvre nouvelle est pour lui l'occa- 
sion d'observer un nouveau milieu, des êtres nouveaux. ÎNlais 
qu'on ne se laisse point prendre à cette apparence d'empirisme : 
c'est a priori qu'il compose, c'est selon ses idées quil observe; 
son cerveau dirige et contraint ses yeux. De plus en plus son 
grand dessein l'obsède; rien ne l'en peut détourner. 11 ne voit 
plus que des eiïets de masse. On a remarqué que sa phrase, qui 
d'abord était parfois ingénieuse et tourmentée, devient à partir 
de Nana, loujours plus simple et plus large : la description 
tourne à la notation, l'œuvre est construite plutôt qu'exécutée. 
Mais le style rudimentaire et monotone, qui de moins en moins 
épouse la forme diverse des choses, en marque par là d'autant 
mieux la convergence et l'unité. Un grand courant de pan- 
théisme emporte tout ; et le réalisme expérimental peu à peu se 
transfigure en lyrisme, en épopée. 

Mais ce qui de Zola (il un poète, ce n'est i)oint tant son 
éducation romantique que sa métaphysique infuse. Comme 
Nietzsche, à sa manière, il dit oniix toutes choses, il adore la ^ie : 
il n'en craint pas les aspects les plus laids, les plus obscurs, les 
plusignoblcs. Etparcequ'il les montre, onlenomme pessimiste, 
comme on a nommé pessimiste ce Byron qui s'écriait : « Don- 
nez-moi le plaisir avec la peine : et de nouveau je veux vivre, je 
veux aimer. » Il me faut bien citer encore une profession de foi 
de Sandoz : «< Ahl que ce serait beau, si l'on donnait son exis- 
tence entière à une œuvre, oi^i l'on tâcherait de mettre les choses, 
les botes, les hommes, toute l'arche immense ! Et pas dans 
l'ordre des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile 
dont notre orgueil se l>erce ; mais en pleine coulée de In vie 
universelle, un monde où nous ne serions (ju'un accident, où le 
chien <pii passe, ol jusqu'à la pierre des chemins, nous complé- 
leraienl, nous expli(pieraienl, enlin le grand tout, sans haut ni 
bas, ni sale ni propre, tel qu'il fonctionne... « Est-ce l>ôte, — 
s"exclame-l-il plus loin, — est-ce l)èle, une âme à chacun de 
nous, (piand il y a cette grande àme ! » 

De donner une àme à chacun de nous, — et ne fût-ce qu'une 
;lme provisoire et fragile, mais distincte de toute autre, et com- 
j)lexe et nuancée, — c'est ce dont Zola s'est le moins soucié ; son 
désir, tout au contraire, était d'assimiler les faits de conscience 



EMILE ZOLA 2/,j 

à ceux du monde matériel : «Hein? étudier l'homme tel qu'il 
est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physio- 
logique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de toits 
ses organes. N'est-ce pas une farce, que cette étude contmue et 
exclusive delà fonction du cerveau, sous prétexte que le cerveau 
est Torgane noble? La pensée, la pensée, eh ! tonnerre de Dieu! 
la pensée est le produit du corps entier. Faites donc penser un 
cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du 
cerveau quand le ventre est malade!... Oui dit psychologue dit 
traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne 
signifie rien ; l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une 
aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme 
totale de ses fonctions. » Voilà par où Zola risquait de s'égarer: 
Encore qu'il connût en son propre exemple l'importance de l'in- 
dividualité, par crainte de tomber aux rêveries spiritualistes, de 
rompre la chaîne du déterminisme, d'isoler l'homme dans la 
nature, il était tenté de réduire l'homme à l'animal et de regar- 
der comme illusoires toute idée, tout sentiment oii l'influence du 
ventre ne se découvre point. Pour un peu, son esprit avide de 
science, mais — oti peut le dire, puisque ce fut sa force, — igno- 
rant de toute culture, allait nier toutes les valeurs supérieures 
et ne plus voir, dans le mouvement de l'humanité, qu'un grouil- 
lement de bas instincts. 

Or, c'est ici tout justement qu'il se relève, et je veux montrer 
pour sa gloire par quelle voie il fut conduit à restaurer les dieux 
qu'il avait renversés. 11 faut, pour le bien comprendre, évoquer 
le souvenir d'Auguste Comte. Comte aussi, par horreur de la 
métaphysique, a nié la psychologie, l'a réduite à n'être rien de 
plus qu'un dernier chapitre de physiologie. 11 a refusé de met- 
tre l'homme à part des êtres, il l'a soumis tout entier aux exi- 
gences de la Science positive. Mais en même temps, il procla- 
mait que la Science même n'existe que par l'homme, et pour 
l'homme. Et suivant le cours de l'histoire, étudiant les rapports 
des hommes entre eux, il était forcé de regarder la société 
comme un monde surorganique, régi par des lois spéciales ; il 
devait enfin, se faisant politique et moraliste, poser l'ordre pour 
base, pour moyen l'altruisme, et le progrès pour tin. Il n'en fut 
pas autrement de Zola. Son Histoire d'une Famille commença 
par être surtout naturelle, — c'est-à-dire physiologique: puis, 
peu à peu, sans qu'il en prît nettement conscience, elle devint 
surtout sociale; et c'est une conception sociale qui fait l'unité 
des Trois Villes. Une vue confuse, mais large, de la réalité, 
jointe à son besoin d'ordre et de synthèse, fit saisir à Zola ce 



'246 LA REVUE BLAxNGHE 

iicn ôe ilépondance muliiolle, qui, sitôt qu'il apparaît bienfai- 
sant ot. drsirable, s'appelle solidarité. Par là son œuvre com- 
plète et, Ton peut dire, illustre celle de Comte; elle perd son 
caractère rétrograde et grossier, pour répondre aux aspirations, 
aux pressentiments dun ail nouveau. Le Vorwaerts loue avec 
raison Zola d'avoir élaboré une conception moderne de la vie, et 
répandu les idées socialistes; qu'on lise « sociales » au -lieu de 
(* socialistes »^ l'éloge n'en sera que plus beau. 

Sans doute, la pensée sociale de Zola reste simplisti; ; 
elle est moins terme, moins précise, moins élevée que celle 
des Rosny; mais à se tenir plus près de terre, elle gagne une 
beauté plus directe et sensible, une plus sûre puissance de 
diirusion. Je disais naguère, à ])ropos de Travail : « L'art d*' 
Zola n'a point cbangé : l'évolution morale de l'auteur n'en a pas 
brisé les cadres, parce qu'elle s'est faite sans brusquerie, sans 
nulle intervention de motifs métapbysiques. Zola reste déter- 
ministe; mais son déterminisme s'est assoupli. 11 accepte les 
lois naturelles, mais il accorde que la })ensée bumaine est 
capable de les diriger. Il ne cesse pas de croire à Tliérédité ; 
mais il croit toujours davantage à l'éducation libératrice. Au 
contact de l'immense désir populaire, sa soif de vie, transligurée 
en amour de la justice, le force d'élargir sa notion du réel, au 
j)oint d'y faire entrer le mieux, le possible, le futur... » .l'ajoute 
que ce progrès n'était j)oint terminé. Depuis longtemps déjà, 
Zola gloriliait le travail des mains, et la science, travail du cer- 
veau, dont il semblait d'ailleurs altendi'c une action presque 
matérielle ; il glorifiait encore la belle santé pbysique, l'amour, 
qui raj)procbe les corps et les multiplie, la généreuse fécondité. 
L'Alfaire l'avait mis en face de la Justice, de cette réalité invi- 
sible, impalpable, impondérable, (jui n'est pas une cbose, qui 
n est pas un mouvement, mais une idée, un rapport, uni; loi. 
Derrière tous les facteurs sociaux, il allait découvrir le plus 
caclié, le plus formel, le plus abstrait : le Droit. 

C'est ce qui nous faisait attendre impatiemment, après l'Evan- 
gile de Vérité, l'Évangile de Justice. Zola ne l'a [)as écrit; et de 
même cpie son dernier acte, sa dernière œuvre deuieure ina- 
chevée. Du m()iii> n'a-t-il pas, en mourant, senti, comme il le 
craignait, « lalfreux doute de la besogne faite ». Ne |)laignons 
pas sa destinée. S'il s'était vu mourir, s'il avait pu jeter un 
dernier eri. c'eût été ce cri passionné qu'il prête à l'un de ses 
héros : « Ah ! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, 
pour que le travail me la vole et pour (pie j'en meure encore! » 

MiClIKL Ap.n \( I.I) 



Le Consolateur'' 

(FIN) 
CHAPITRE IX (Suite) 

DANIEL PERD UN AMI ET EN RETROUVE DIX 

La veille du départ on vendit les vieux meubles de la mai- 
son. Lagarde à Paris n'avait qu'en faire; il louerait en 
garni, la vie de garçon le grisait par avance. Des affiches 
avaient été collées au mur; les meubles réunis dans les 
pièces de devant étaient sortis par la fenêtre et un à un 
mis aux enchères... Le notaire glapissait les chiffres sur le 
murmure de la foule amusée, accourue là comme à une 
partie de plaisir. Lagarde et Daniel erraient de salle en 
salle, le mobilier s'épuisait, autour d'eux la demeure se 
faisait nue : on vendait la chambre de la défunte, comme 
le reste. Le veuf eut un soupçon de remords ; au bout de 
ses cils, il laissa perler une larme, son compagnon pour la 
dernière fois, le consola : il voyait par morceaux vendre 
toute sa vie. 

« Adjugé... » 

Le marteau frappait. Enfin la demeure fut vide. 

Le matin du départ, ils allèrent au cimetière, l'employé 
jugea décent de prononcer quelques vagues paroles au sujet 
de sa pauvre Hélène ; Daniel, dans un sanglot, promit de 
lui continuer ses visites dominicales, et de prendre soin du 
tombeau. La corne de la voiture publique jeta son cri nasil- 
lard de jars en colère pour appeler les voyageurs. On y 
courut. La séparation fut cruelle. Jamais Daniel Mellis ne 
se serait cru attaché à cet homme par d'aussi vivaces liens. 
Longtemps, la face ruisselante, aux côtés de sa mère émue 
qui s'efforçait de l'apaiser, il suivit le petit point noir posé 



(1) Voir La revue blanche des le^ et 15 août, l" et 15 septembre et pr octobre 1902, 



•2.',8 LA REVUE BLANCHE 

sur une impériale en fuite, qu'il savait être son ami. Kt déjà 
Templové dominant la campagne , le feutre luisant sur 
l'oreille, et la cravate à pois flottant, avait retrouvé sur set 
lèvres le sourire d'espoir qui les recolorait. 

Jusqu'à la dernière minute. Daniel avait espéré quelque 
catastrophe insensée qui rejetât le veuf consolé dans ses 
bras. Il se vit seul, et renonça à vivre. Lagarde était perdu ! 
Il Teût bien suivi à Paris; mais il manquait trop de courage, 
même pour tenter le bonheur, — et Paris lui semblait un 
gouffre où l'employé s'allait noyer dans les plaisirs. 11 ne 
quitterait pas la salle à manger ténébreuse et le jardin criard: 
doucement il y languirait, jusqu'à s'éteindre... Aussi bien, 
durant plusieurs jours, demeura-t-il sans parole, sans re- 
gard, comme sans pensée. A peine renouvelait-il l'air dans 
ses poumons d'une aspiration discrète ; à peine portait-il à 
sa bouche de quoi ne pas mourir de faim. Mme Mellis en 
ressentit delà tristesse; elle lui représenta les délices de la 
nature oii s'était baignée son enfance, le secoua, le supplia: 
il hochait la tête, impassible. 

— \^o,yons, mon Daniel, ça n'est pas raisonnable. Tu te 
rendras malade... Remue... occupe-toi! J'admets que tu 
regrettes un si bon ami que Lagarde... Mais il n'est pas uni- 
que au monde, tout de même... Un autre le remplacera 
vite... 

11 s'entêtait à ne plus bouger, — puis bougea. L'idée 
bienfaisante germait, que sa mère au hasard des mots avait 
semée. En quête d'un nouveau Lagarde, Daniel sortit. 

Il chercha peu aux Carrières. Soit défiance, soit mépris, 
les ouvriers le regardaient ou de travers ou trop en face. 
Le métayer, fort de sa science, l'assomma. Il se rabattit sur 
Argenticres. — Il regretta de s'être tenu à l'écart des rela- 
tions de petite ville : il saluait les fonctionnaires, était 
salué de fournisseurs obséquieux, — à fréquenter n'avait 
personne. Il compta sur une rencontre. Un beau matin, 
sans plus de crainte ni de honte, il reparutenpleine Grande- 
Rue et traversa d'un bout à l'autre bout le bourg. Depuis 
bientôt un an, il s'y était montré quatre fois et pas davan- 
tage. Ce fut donc un événement. 

— Il ressuscite, songea chacun. 



LE CONSOLATEUR 249 

Le vannier, qui tressait l'osier devant sa porte, s'inter- 
rompit ; aux glaces de sa devanture, en longue blouse bise, 
Tépicier se dressa ; chez le tailleur, chants et bruits de ci- 
seaux cessèrent; et le barbier, au fond de sa boutique ou- 
verte, un moment tint en l'air son rasoir menaçant. Daniel 
se découvrit, s'inclina, sourit même. De la part de cet 
« ours //, pareilles avances étonnaient. On répondit froide- 
ment ; il ne s'en blessa : pour une première sortie, il lui 
suffisait d'être remarqué, reconnu : — le reste viendrait à 
son heure. 

On le revit le lendemain, puis le surlendemain, et toute 
une semaine. Ces braves gens s'habitueraient à lui. Il vou- 
lait les mettre à leur aise ; forcer leur sympathie; les ame- 
ner un jour à lui tendre la main d'eux-mêmes : car la timidité 
encore le retenait. D'avoir perçu sur son passage le plus 
banal : 

— Bonjour. Monsieur, 

il eut une pleine soirée de joie. 
A répondre : 

— Bonjour, Madame, 

il s'était senti fondre d'émotion. 

Sauf quoi, il trouva partout la même réserve; déjà, nul 
n'était plus surpris de sa venue ; encore un jour et toute 
attention le quitterait. 

Il résolut de s'imposer, coûte que coûte. Audacieux, il 
aborda le boulanger. 

— Comment vont les affaires?... 

— Oh I le blé est bien cher, cette année ! 

— Ah?... 

— Seulement on a élevé la taxe du pain... alors ça se 
balance... Il n'y a guère de risques dans le métier! 

— Et... la santé ?... 

— Bonne... très bonne... 

La boulangère à son comptoir crevait de sang. Daniel 
jugea la conversation oiseuse et, déçu, prit congé. 

Attendait-il des confidences? dès la première phrase? et 
du premier venu ? 

Il persista, entreprit la fruitière, le marchand de char- 
bon, le boulanger encore. Il sut du bourrelier qu'il souf- 



200 LA REVUE ULANCHE 

iViiit dun cor au pied gaucho. Mais rien de plus, d'aucun. 
Au seuil du Café de la République, les rires des joueurs 
Tarrêtèrent,.. Trop d'enfants cgavaient la place, le soir... 
Dans le piaillement des volailles, un matin de marché, tout 
son désespoir lui revint. 

11 n'était pas de cette ville, non plus de ce pays. Bouti- 
quiers, laboureurs, tous les habitants s'y valaient. Fou qui 
en voudrait tirer quelque chose ! Ils disaient — eussent 
dit — ce qu'ils avaient à dire ! S'ils ne confiaient rien, 
c'est qu'ils n'avaient strictement rien à confier! Vanité de 
ces politesses et de ces phrases, quand il rêvait 1' « épan- 
chement » ! 

Pourtant, il traversa Argentières encore, mais s'arrêta 
moins, sourit moins, bientôt sembla fuir. Autant que par 
espoir, il venait par bravade, pour mépriser, haïr le jour 
ses connaissances de la veille, et pour chaque fois se sentir 
plus différent et plus seul, et plus mort. — Une dernière 
tentative! il se l'était promis souvent: ce jeudi, il se le 
jura. 

Des bocaux de la pharmacie aux lauriers roses du cale, le 
père Bontemps arpentait la petite place, les blancs cheveux 
à la brise, les yeux clignés et les deux mains dans sa veste 
de serge noire. Daniel fut réchauffé d'une soudaine S3'm- 
pathie. Que n'avait-il plus tôt songé au vieux cordonnier, 
depuis un demi-siècle dévoué aux Mellis? le seul homme 
du bourg dont la poignée de main lui eût de tout temps 
été douce ! 

— Eh!... Monsieur Daniel?... en l'iK^nneur de quel 
saint?... on ne vous voit jamais... 

— je sors si peu, père Bontemps... 

— je sais... Ça va toujours alors?... et la maman? 

— Bien... je vous remercie... Ktvous? 

— Comme vous voyez ! Soixante-dix ans... et toujours 
gai! 

Daniel, rafraîchi, soupira : 

— Ah !... — vous avez bien de la chance ! 

— Que voulez-vous?... C'est-v la peine de se faire de la 
bile... en ce bas monde?... Quand ça ne sert à rien... 

— Sans doute... mais... 



LE CONSOLATEUR l^n 

Il manqua pleurer; il cessait de reconnaître ce visage; 
il demanda peureusement. 

— Et votre femme?... 

— Ah? la patronne? Dame: elle n'a plus guère sa tête... 

— Vraiment ?... 

— Ça prouve qu'elle était moins solide que la mienne. 
Mon tour viendra... Qui sait?... On est aussi heureux 
comme ça qu'autrement... 

— Oh!... 

— Faut croire... Elle rit tout le temps... 

Daniel frissonna de toute sa peau; mais, philosophe, le 
cordonnier concluait : 

— Monsieur Mellis, il n'y a qu'une manière de prendre la 
vie... comme elle est. Voilà plus de cinquante ans que je 
tape... à pousser des clous dans du cuir... et ça m'amuse 
encore... 

Il sortait son oignon. 

— Une heure! Je remonte. Adieu, jeune homme. A 
Tannée prochaine. Ah ! ah ! ah I 

Alerte, il décampait, dans un éclat de rire. Daniel resta 
devant les chaussures de l'étalage, à songer. — Ils ne se 
plaignaient pas ! — ni la vieille en enfance ! — ni le vieux 
en besogne jusqu'au dernier soupir! — il chantait? son 
refrain descendait de l'échope. — Au plus rapide. Daniel 
gagna le quai. Près du bateau-lavoir, le percepteur, en 
pêche, souleva son chapeau, s'avança... Il le fuit. Que lui 
voulait cet homme à mine rubiconde? Sa mine l'indignait. 
Il cria : 

— Inutile, Monsieur, inutile Vous êtes heureux... 

comme les autres... ça se voit... Ils sont tous heureux!... 
tous !... 

On le crut fou. N'importe. Rejeté du monde, il le 
bafouait dans une dernière colère, avant de s'enterrer — 
seul à plaindre, seul à gémir — sous sa solitaire détresse. 

Il fut dans le jardin comme une pierre et dans la salle 

comme un meuble : on l'eût transporté d'ici là. Il prétendit 

n'être plus homme. Il vécut exclusivement d'habitudes, 

pire! de manies — de moins en moins de souvenirs. Ainsi 

i 1 oublia sa haine, il ne détesta plus l'humanité, il l'ignora. 



•i.-yi LA REVUE BLANCHE 

Un instinct de sauvagerie Técartait de la grille et de la 
fenêtre, de partout où il pût apercevoir " quelqu'un » ; 
les jours durèrent: un autre instinct l'y ramena.' — L'accès 
se résolvait comme une fièvre ; il s'en relevait amoindri, 
mais avide. Le caprice ennuyé de la convalescence le con-^ 
duisit jusqu'à la route à petits pas, et désormais dans l'ou- 
bli de tous les Lagarde d'hier ou de demain, sous le buis- 
son de chèvrefeuille de l'entrée, Daniel se plut à '-', voir 
passer le monde //, ingénument. 

D'abord, de bonne foi, il ne crut connaître personne à 
l'ordinaire défilé. Comme un enfant les eût appris, il re- 
trouva le nom, la fonction, la marque de chaque passant 
familier. Tiens! le facteur rural, col rouge et blouse bleue, 
— dans son cabriolet. M. Grandjean, — le laitier et son 
tintamarre. — tel propriétaire, — telle paysanne, — l'huis- 
sier... Il en osa parler à table. 

— Cet après-midi, disait-il, j'ai vu etc., etc. 

Mme Mellis augura bien de ces paroles. Daniel rentrait 
dans l'existence, à son insu. Le silence des repas levé, on 
mangea mieux, et la route habita la salle, en attendant que 
s'y hasardât Daniel. Un jour de pluie, comme on sonnait, 
il devança Félicie à la porte, d'un bond, — poxir voir quel- 
qu'un. C'était un mendiant qui s'enfuit, la pièce donnée.. 

— Pourquoi se sauve-t-il ? 

Mais pourquoi serait-il resté? Mme Mellis sut l'histoire, 
sourit, — et cacha une tardive lettre de Lagarde que le fac- 
teur lui avait rem.ise pour lui . 

Un dimanche de mai tout rose — Daniel, qui s'attardait 
dans la douceur du soir, à son poste, près de la grille, fut 
secoué de sa torpeur par des éclats de voix tragiques. Ils 
sortaient manifestement de la vieille maison d'en face, qui 
faisait le coin du faubourg et de la ruelle aux Orties. Une 
famille d'ouvriers, nombreuse et pauvre, habitait là, la 
famille Bécot : Daniel se souvenait, il avait vu rentrer le 
père d'un pas raide, sans plus s'en inquiéter que d'un autre, 
lorsque soudain les invectives l'édifièrent. 

— Encore saoul ! 

La silhouette de la femme occupait la fenêtre, en ombre. 



LE CONSOLATEUR 2*3 

La chandelle dansait. Par saccades bougeait la porte, comme 
si l'on s'y fût cramponné, peur de choir. 

— Saoul... moi ? 

— Et tu as encore mangé ta semaine? avoue-le. 

— Ça... ça me regarde. 

— Oui dà ! Ça me regarde-t-il de te tremper la soupe, 
propre à rien? Eh bien, non ! tu me crois trop bête ; je ne 
te nourris plus. 

— Répète... 

— Plus ! et à commencer tout de suite ! 

— Attends voir. 

Un bras se levait, gigantesque ; un corps massif, en tré- 
buchant, passait : le drame se dénouait dans un coin 
sombre. Ce fut un tumulte d'injures, un fracas sec de 
chaise renversée, puis le silence. Son bonnet de travers, 
la femme Bécot s'en vint pousser les volets, et referma... 
— La brise fraîchissait ; des linges se balançaient sur une 
corde ; Daniel rentra frissonnant pour tout raconter. 

Mme Mellis s'étonna moins de cette scène que du récit 
qu'en fit son fils : il fut prolixe. Félicie lamentait. 

— Ah ! ne me parlez pas d'un homme qui boit. Madame. 
Elle songeait à son mari. — Puis on dîna. Daniel sem- 
blait perdu dans ses pensées; subitement, il dit : 

— Il est maçon? 

— Qui ça ? 

— Mais... Bécot... 

— Ah! 

Sa mère souriait. 

— 11 t'intéresse ? 

Daniel rougit, comme honteux ; elle acheva : 

— Oui, maçon... 

Il n'interrogea davantage. Mais le lundi, dès huit heures, 
il se mit au guet. 

La fille aînée gardait la maison vide ; dans la chambre 
de droite elle repassait en chantant. Ses petits frères, deux 
enfants à tignasse blonde, jouaient sous sa fenêtre, — à se 
salir... L'autre salle s'ouvrait au soleil, plus vaste, le seuil 
lavé séchant par places, en ordre, un grand lit bombant 
dans le fond. . . Il attendit. — Des gens passaient, sans doute ; 



•204 LA REVUE BLANCHE 

mais son attention curieuse avait peine à se disperser; quel- 
que chose là l'attirait, le concentrait, l'accaparait... Comme 
les marmots s'avisèrent de piétiner en plein ruisseau, leur 
sœur penchée sans lâcher son fer les gronda ; puis elle 
reprit sa romance ; il l'écouta jusqu'à midi. 

De la table familiale, à travers les rideaux, il vit rentrer 
le père, puis la jeune sœur encore à l'école, la mère enfin : 
ils déjeunaient tranquilles. 11 ne put retenir sa langue : 

— Ça va... en face... 

— Pour une fois... 
11 s'enhardit : 

— Dites-donc, Félicie... combien sont-ils au juste? 

— Qui, Monsieur? 

— Mais, là... 

— Les Bécot? Monsieur le sait bien... 

Et elle dénombra la famille. Avec les père et mère, six 
bouches à nourrir; dès l'aube, la mère à laver au bateau; 
la grande sœur à repasser, sans un répit. 

— Elle se tuera au métier, disait Félicie. 

Daniel s'efforça tout le jour de la trouver plus maigre et 
plus décolorée qu'elle n'était réellement. Mais il avait envers 
les femmes trop de pudeur pour lier conversation. Et la 
pauvre tille sans doute eût désiré non'pas qu'on la plaignît 
mais qu'on l'aimât. Quand la mère passa sous son ballot 
de linge, il se montra aux barreaux de la grille et n'obtint 
qu'un salut dont néanmoins il jouit. Ses voisins l'absor- 
baient. A vivre d'un peu loin leur vie, il -'' revivait //, suivant 
les occupations du ménage, assistant aux disputes, buvant 
les lamentations, prêt à faire quelque chose qu'il ne préci- 
sait pas, à s'approcher, parler peut-être, entrer, — mais 
pour cela trop lent à l'action. Et l'occasion toujours l'eût 
fui, sans une mystérieuse scène dont il fut par hasard 
témoin. 

Les volets des Bécot étaient poussés, la porte close; la 
lumière glissait aux fentes ; Daniel s'allait coucher, quand 
un grand bruit au dehors transpira. On ne percevait aucune 
parole, mais on devinait des jurons ; des voix enfantines 
criaient, des meubles bousculés claquaient sur le carreau, 
on entendait presque tomber les coups.... A un moment la 



LE CONSOLATEUR 255 

lumière s'éteignit... Et ce l'ut tout. Daniel attendit encore, 
puis rentra, pleurant, heureux; il en rêva toute la nuit... 

Mais, de bonne heure il fut sur pied. Devant le seuil de 
la maison voisine, la mère Bécot balayait, avec les ordu- 
res, des tronçons de verre cassé, reste sans doute des vio- 
lences- de la nuit. Puis, vers huit heures, elle chargea son 
linge, referma doucement ; Daniel se trouva dans la rue 
en même temps qu'elle. Les bonjours échangés : 

— Eh bien ! ça ne marche donc pas, chez vous? 
La Bécot s'arrêta, flattée. 

— Vous avez donc entendu, hier au soir! Encore Bécot, 
toujours Bécot, Monsieur Daniel. 11 boit qu'il en perd la 
raison! Doux comme il est, il nous tuera, que je vous dis... 
rapport au boire... 

Elle déposait son paquet pour être plus libre de paroles 
et de mimique, et poursuivit : 

— Hier — (il avait bu sa paie la veille) — , il rentre saoul 
quand même. '< Où que t'as eu l'argent pour te saouler 
comme ça? que je'-lui crie. — Eh! là! dans le tiroir ! qu'il 
répond. Il riait... — Ah ! il ne mentait pas, le misérable! 
Deux pauvres quatre sous ! économisés à sueur ! Mais, c'est 
qu'on s'est battu ! c'est qu'il m'a battu c'est-à-dire : quoi 
donc faire contre un brutal ? 11 jurait, il lançait les chaises 
par la chambre ! Et maintenant qu il cuve son vin. faut tra- 
vailler... Et joindre les deux bouts à la fin de la semaine ! ! 

Geignarde de nature, elle avait de quoi geindre. Son 
linge rechargé, comme elle s'éloignait, Daniel entraîné, 
distancé, la suivait encore dans la petite ruelle de gauche 
et s'étonnait soudain d'être les pieds dans la rigole savon- 
neuse de ce chemin inconnu et singulier... En état de bon 
sens, il avait toujours reculé devant la ruelle aux Orties. 
Cependant, il continua. 

L'eau sale avait creusé son lit entre deux talus inégaux 
que recouvrait uue herbe affreuse, au milieu du sentier en 
contrebas... De loin en loin, des buissons d'orties bleues 
empiétaient encore sur le passage... Des marches taillées 
dans la terre menaient à des maisons lépreuses, à des cours 
où s'étalait un pauvre linge. Les portes, les fenêtres fai- 
saient des'carrés noirs... Il en sortait des cris d'enfant, des 



2J6 LA REVUE BLANCHE 

bruits de balais, des odeursde soupe. Daniel glissait, patau- 
geait, mais n'osait monter. ¥A plus il voyait, plus il voulait 
voir, mais sans être vu. Avait-il jamais soupçonné pareille 
ordure, pareille détresse, à sa porte. Ce lui était comme une 
révélation; il ralentit. Mais une femme qui savonnait de- 
vant sa chaumière, dans un baquet posé sur un tréteau boi- 
teux, le mit en fuite. Et il revint chez lui, par les champs. 

— Mais, n'es-tu pas sorti ce matin, Daniel ? 

— En effet, dit-il. Pourquoi? 

— Tu oublies que cela net'est pas arrivé depuis près d'un 
mois. 

— Ah? dit-il. 

— Tu es allé loin? 

— Au bout delà ruelle... 

— La ruelle aux Orties!... Toujours original?... 

Ce rire le gêna. Mais après un temps de silence il ne put 
s'empêcher d'émettre, de lui-même : 

— 11 y a du nouveau, en face... 

— Quoi donc, grand dieu ! 
Et il conta toute l'histoire. 

— Tu es bien renseigné... 

— Comment donc se fait-il qu'on ne les ;iide pas. les 
les pauvres femmes, hasarda-t-il encore. 

— Je crois qu'elles sont à l'Assistance. 

— Ah ! sans cela... 

Il n'acheva pas sa pensée secrète. Mme Mcllis intriguée 
ne l'y poussa pas. 

L'après-midi, au guet et sans sortie, fut longue et morne 
à Daniel. Il souhaitait soudain plus large horizon à sa vie. 
11 s'endormit tôt, se réveilla tard. Seule chez les Bécot, la 
fille chantait à la fenêtre. Il s'en fut donc, ma foi, faute de 
préférence au même chemin que la veille. La honte ne le 
tint pas longtemps entre les deux talus : il gravit le talus 
de gauche et le longea dans l'herbe usée. Les maisons de 
plein pied surlesjardinset sur les cours étaient à cette heure 
presque toutes vides, laissées d'ailleurs ouvertes: qu'y pou- 
vait-on voler? Daniel en profita pour de temps en temps 
s'avancer sur la pointe des pieds jusqu'à la porte ou pres- 
que — et se retirer vite. Intérieurs blanchis ou enfumés. 



LE CONSOLATEUR 1)'j 

lits de fer ou de sangle, table salie, commode vague, de 
chambre à chambre la seule différence tenait aux soins de 
propreté. Daniel s'enhardissait, abordait maintenant tous 
les seuils, se trouvait — ayant passé la tête par Tentrebâil- 
lement d'une fenêtre — nez à nez avec un vieillard para- 
Ivtique et s'excusait ; à la suite de quoi il osait moins, puis 
davantage et découvrait encore dans un berceau d'osier, 
tout seul au milieu d'une grande pièce, un enfant endormi... 
Faute de rien savoir, il imaginait en pensée les habitants et 
leur histoire, et désormais n'espérait plus qu'une rencontre. 
Nul ne serait-il là pour préciser d'un mot ce qu'il devinait 
et plaignait d'avance? De l'avant dernière maison sortait 
justement une petite fille, il sut plus facilement l'arrêter 
que s'il se fût agi d'une grande personne. 

— Qui habite ici? risqua-t-il. 

— C'est Madame Gras... dit-elle, timide. 
— Ta maman ?... 

— Oui, Monsieur... Si vous voulez la voir, elle ne sera 
pas là avant la nuit... 

— Elle travaille... 

— Oui, Monsieur, chez un fermier de Villeseine... à la 
terre... 

— Et ton papa... 

— Il est mort, Monsieur, l'autre année, d'un coup de 
corne de taureau... 

X chaque phrase elle voulait tirer sa révérence et s'échap- 
per, mais Daniel exultait et de nouvelles questions nais- 
saient sans cesse sur ses lèvres. 

— Et tu es seule à la maison, ma petite fille... 

— Ah 1 non, Monsieur... j'ai mon petit frère à garder... 
Viens vite, Emile, viens dire bonjour au Monsieur... 

Elle se tournait en vain vers la porte, Emile ne parais- 
sait pas. 

— Laisse-le 1... 11 s'appelle Emile... et toi?... 

— Juliette... 

— Mais tu t'ennuies ici ? 

— Non, Monsieur, je fais le ménage... et la soupe... 
j'habille Emile... Et puis... il faut que je surveille le petit 
de Madame Goulet... qu'est au berceau... 



17 



■J.58 I^A REVUE BLANCHE 

— Ah ! c'est lui que J'ai vu dans la maison là-bas... 

— La maison blanche... oui. Monsieur... ■ 

— Quel âge as-lu donc? 

— Douze ans du vingt mars... 

Daniel était ému de ses façons posées de petite femme 
d'intérieur. 11 demanda, gêné : 

— Tu n'as besoin de rien... d'habits... de... de...?... 

— Oh non. Monsieur!... le bureau de bienfaisance nous 
habille... Émileet moi... C'est ma mère plutôt... 

Elle ne tlnit pas. Daniel avait compris. 

— Allons, adieu, je reviendrai te voir, ma petite... voilà 
deux sous pour des bonbons... 

— Merci. Monsieur... 

11 eut regret de la quitter si vite. Mais, au faubourg, il 
croisa la Bécot qui poussait sa brouette: lancé, il l'aborda. 

— Eh bien ! Madame Bécot, et votre homme?... 

— Ah! je suis tranquille à cette heure, il n'a plus de quoi 
se saouler... 

— Et il travaille, alors? 

— Sait-on ? Il est tant " feignant >/ de nature... non seu- 
lement qu'il ne rapporte pas, mais il fait tort. C'est lui qui 
nous empêche d'obtenir des secours... On compte comme 
s'il gagnait, il est valide. Bon Dieu du Paradis, faut-il lais- 
ser des enfants comme ça... 

Elle montrait devant sa porte ses dpux gamins dégue- 
nillés, et aussitôt, prévenant Daniel, quêteuse : 

— Demandez donc à MmeMellissi elle n'aurait pas de 
petites afiaires, de vieilles chaussures, du linge usé, n'im- 
porte quoi... Elle a été si bonne à mes dernières couches... 

— Je lui demanderai... comptez sur moi, dit Daniel. 

Et ce furent les premiers mots qu'il osa prononcer à ta- 
ble. Mme Mellis s'étonna : 

— Des affaires d'enfant, pour qui? 

— Pour les Bécot... Tu sais qu'ils ne sont pas ins- 
crits à l'Assistance. 

— Comme tu t'occupes d eux!... 

Elle prenait cela en riant, comme, une fantaisie. 11 pour- 
suivait : 



LE CONSOLATEUR 239 

— Et puis, on devrait bien aider aussi une autre fa- 
mille... 

— Laquelle? 

— La famille Gras. 

11 donna des renseignements. 

— Mais voilà que tu connais tout le monde! 

Il rougissait, balbutiait; sa mère se moquait donc de lui! 
Elle ajoutait : 

— Tu emploies bien ton temps, à la bonne heure... ♦ 
Mais Félicie, grave et crédule : 

— Allez, Madame, c'est dans le caractère de Monsieur 
d'être bon. Si tout le monde était ainsi, il n'y aurait pas 
tant de malheureux sur cette terre. Et puis ça fait du bien 
à Monsieur, je parie... 

— Tu t'ennuies un peu moins. Daniel. 

— Je ne m'ennuie pas... 

— Tu ne songes pas trop à... ton ami. 

— Lequel?''... 

— Mais... Lagarde... 

— Lagarde... 
Il se reprit : 

— Si ! si 1 

— Oh! pas beaucoup... Tune te rappelles même plus... 

— Je t'assure... 

-- Ne t'en défends pas, Daniel. Il faut que tout passe... 
Et puis, il est heureux, maintenant. Je t'ai caché la seule 
lettre qu'il t'écrivit depuis son départ... J'avais peur qu'elle 
ne ravivât ta peine... Tu peux la lire désormais... 

Daniel la lut. Lagarde ne parlait que de lui-même, de son 
emploi, de sa chambre, de son patron. Il allait parfois au 
théâtre ; mais il n'ajoutait pas s'il avait remplacé sa femme. 
Les mots de regret et d'affection n'arrivaient que tout à la 
fm, en « post-scriptum 2^. 

L'œil sec, Daniel regarda sa mère. 

— Tout passe, que veux-tu ?... dit-elle dans un geste. 

Daniel Mellis laissait passer. Car chaque jour de la pré- 
cédente semaine avait un peu comblé le vide affreux que 
l'exil de Lagarde avait laissé dans sa vie monotone. Il ne 
tentait de s'étourdir, mais instinctivement cherchait l'équi- 



a(io lA REVUE BLANCHE 

valent de cette amitié perdue. Ses voisins allaient rempla- 
cer Lagarde sans même qu'il s'en doutât. 11 venait et se 
sentait repoussé. Meilleur serait l'accueil, et plus empres- 
sée la visite. Il retrouvait comme un emploi près de ces 
humbles dont le souvenir le suivait dans le jardin ou dans 
les champs. Deux minutes de compassion rachetaient pour 
lui une heure inutile ; et à force d'occasions, qui sait si 
tout son temps Daniel ne l'emploierait pas bien? Mais les 
idées de charité, de bienfaisance ne lui venaient guère à 
l'esprit en s'approchant de ces douleurs ; il était simple- 
ment attendri devant elles, par habitude d'attendrissement: 
son cœur réellement se fondait en délices, comme une cire 
auprès de la flamme. Et il fallait des paroles comme celles de 
la vieille Félicie pour ranimer au fond de lui la conscience 
morale et chrétienne que ses actes n'impliquaient pas... 
Lorsque Daniel, portant dans une serviette nouée de vieilles 
petites bottines bleues et deux ou trois petits pantalons 
défraîchis, tout cela repêché au fond du grenier par lui- 
même, s'en vint frapper à l'heure du repas contre la 
porte des Bécot, il sut que cela était bien, qu'il pouvait s'en 
enorgueillir comme naguère de son dévouement envers 
l'employé, et il montra plus d'assurance — non moins de 
joie — à troubler la familiale tablée... On se levait, la mère 
obséquieuse, le père défiant, les enfants étonnés. 

— Ne vous dérangez pas pour moi, dit Daniel. J'apporte 
les petites affaires... vous verrez à vous en servir... 

La mère s'exclamait, le père mâchonnait. 

— On vous remercie de bon cœur, monsieur Mellis... 
Vous vous assolerez bien une minute... 

Daniel s'assit ; c'était de stricte politesse; mais ayant 
obtenu qu'on se remît à table. On parla peu : le mari écou- 
tait. Entre deux phrases, les couteaux tailhiient d'énormes 
bouchées de pain bis qui disparaissaient aussitôt. Daniel 
s'attardait. Il remarquait le lit, le matelas à terre, le four- 
neau bas, l'atmosphère morose. S'il n'avait dû manger 
lui-même il serait resté là volontiers jusqu'au soir... Mais 
il avait perdu sa matinée à guetter le retour de la femme 
Bécot : l'après-midi appartenait à sa petite protégée de la 
ruelle voisine. 



LE CONSOLATEUR ^C' 

Elle était seule encore. Daniel posa les hardes sur une 
chaise; il y joignit aussi une pièce de cinq francs, prise sur 
ses économies; l'enfant béait. 

— C'est pour nous? 

— Pour vous... 

Elle n"v pouvait croire, ne trouvait pas un remerciement, 
rougissait. 

— Lorsque maman saura... 

Daniel rayonnait de sa joie, et lui non plus ne disait 
rien. Gauche, il partit. Mais déjà la petite courait chez la 
voisine, la ramenait : c'étaient des exclamations. 

— Voyez donc. Madame Goulet... 

— Quel genre d'homme est-ce ? 

— Une doit pas être loin. 

— Attends voir... 

La voisine pressait le pas. Daniel la fuit, mais il put lui 
entendre dire : 

— Eh! c'est M. Mellis... 

D'émotion, d'orgueil, ses larmes débordèrent, maisdouces 
ettièdes aux joues, ainsi qu'une averse d'été. 

Le jour suivant, dès le matin, il commença son tour par 
la ruelle. Il n'eut pas dépassé la première maison que déjà 
sa présence était signalée. Une femme tirant de l'eau au 
puits commun le reconnut de loin et prévint sa voisine ; 
la nouvelle gagna : on eût dit un événement. Par la femme 
Goulet, par Juliette Gras, par sa mère, on connaissait de- 
puis la veille l'intervention charitable de Daniel. Qu'un 
homme dans la force de l'âge, de bonne famille, de larges 
rentes, et jusqu'ici complètement indifférent, vînt lui-même 
apporter des secours dans des chaumières, c'est ce qui 
semblait à chacun miraculeux ou ridicule. Tous n'y vou- 
laient point croire, mais tous désiraient cependant voir 
d'un peu près ce phénomène, non sans l'arrière-pensée 
d'en obtenir quelque chose, eux aussi. 

Or, le monsieur paraissait. En moins d'un instant, les 
portes furent toutes garnies. Des femmes prétextaient 
quelque occupation dans leur jardin ou dans leur cour 
pour se trouver sur son passage ; d'autres se plantaient au 
seuil, plus hardies ; beaucoup le saluaient. Sous tant de 



a62 LA REVUE BLANCHE 

regards sympathiques où il ne discernait aucune moquerie, 
il se sentait un peu gêné, mais très flatté. 11 accentuait ses 
saluts, il étudiait son maintien, 11 caressa un vieux roquet 
qui venait lui flairer les jambes ; il sourit à un nourrisson 
exposé dehors tout exprès. Enfin il trouva Juliette, don- 
nant le biberon, maternelle, au petit de Mme Goulet. 11 
s'arrêta : 

— Ta maman n"est toujours pas là? (il fallait dire quel- 
que chose). 

— Non, Monsieur... Mais elle est bien contente, allez! 
elle remercie bien... elle remercie bien... 

— Et alors tu soignes le mioche }■ 

— Mais oui, Monsieur... 
Une femme s'approchait. 

— Et elle s'y entend, je vous jure, mieux qu'une grande 
personne... Je sais ce que c'est, je suis nourrice... 

Daniel s'était tourné vers elle, intéressé ; elle n'espérait 
pas autre chose. 

— Oui, je donne mon lait à un petit Parisien... m encore 
j'étais payée î Les parents sont dans une mauvaise passe, 
pour sûr... Mais pendant ce temps-là, c'est mon petit à moi 
que je prive... Il n'y en a plus pour lui quasiment... tout 
pour l'autre... 

Elle se dandinait. Daniel crut devoir murmurer. 

— Je ne vous oublierai pas, ma brave femme. 

— Oh! merci bien, mon cher Monsieur... Je reste là... 
la femme Bertaut... 

Les voisins chuchotaient d'envie. Elle le mena jusqu'à 
sa porte, voulut le faire entrer, mais il se récusa... Il n'eut 
que le temps de s'enfuir pour ne pas éclater en sanglots 
nerveux devant elle. Voici que le touchait sa propre cha- 
rité, plus que la misère des autres, et qu'il pleurait de se 
voir pleurer, simplement... 

Comme il aurait aimé faire partager a sa mère la joie 
neuve de son triomphe douloureux! Mais qu'avait-clle dit 
à sa dernière confidence? il en craignit aussi un refus de 
secours. Et donc il préféra se taire. Il préleva sur son 
propre argent unepièce qu'il remit en personne à la femme 
Bertaut. Elle geignit longtemps, la gorge nue. un enfant 



LK CONSOLAI £1 11 jAi^ 

sur les bras... Un des jours qui suivirent, il connut la face 
tannée de la \ieille mère de Juliette, la l'enime Gras ; un 
autre, il s'entretint une heure pleine avec la le m me Goulet 
qui ne demanda rien ; il revit les Bécot. Et peu à peu sa 
vie nouvelle se formulait, s'équilibrait, se complétait. 
Quotidiennement il entreprenait sa tournée : trouvait le 
mo3'en chaque jour d'obtenir un bout de causette de cha- 
cun de ses protégés. Puis, il rentrait chez lui. Mais les 
haltes se prolongeaient ; d'autres gens se mêlaient à la 
conversation pour attirer ses bonnes grâces. De vue ou bien 
de nom il connut bientôt toutes les commères; s'il n'en- 
trait pas partout, c'est que les avances manquaient ou qu'il 
n avait pas su les voir. Mais dans ce coin se limitait sa 
bienfaisance, son habitude et ses soucis. La monotonie de 
l'hiver tranquille dans l'été naissant se continuait. Au lieu 
de s'asseoir auprès de Lagarde au coin du feu. à pleurni- 
cher, Daniel Mellis allait déporte en porte quêter une con- 
fidence connue chez la Bécot, la Goulet, la petite Gras, 
tous les jours régulièrement, et pour son esprit oublieux 
c'était presque la même chose. Aux yeux de Mme Mellis, il 
sortait plus, il mangeait mieux, il guérissait: de nouveau 
elle respectait son silence. 



CHAPITRE X 

...DÈS LORS IL CONSOLA LA VILLE... 

— Mais Daniel, c'est une vocation 1... 

— Peut-être bien 1 répondit-il, crédule. 

Mme Mellis n'avait point ignora longtemps la vie publi- 
que de son fils. Ce qui se passait chaque jour dans la pauvre 
ruelle aux Orties semblait trop extraordinaire pour qu'on 
négligeât d'en parler. En plein lavoir, lieu de rendez-vous 
des commères, les faits furent rapportés, commentés, et de 
là semés par la ville. 

— Hé ! la Richard! tu connais bien le fils Mellis... 

— De nom! Mais je ne l'ai jamais vu, ma bonne... 

— Tiens, je le croyais mort! 



2G4 LA REVUE BLANCHE 

— C'est tout comme... il se terre !... il fuit les gens... 

— Un ours! 

— l'n ours? F:uit-il qu'il ait changé ! Voilà qu'il ne quitte 
plus notre ruelle I... 

— Bah!... 

— Pas possible !... 

— Comment ça ?... 

— Quand je vous le dis ! 11 passe son temps a se faire 
conter nos petites affaires 

— Ah! ah!... 

— Il espionne, quoi!... 

— Ne dites donc pas ça... C'est un brave homme... 

— Alors... pourquoi qu'il se mêle de ce qui ne le re- 
garde pas?... 

— Voilà! il tâche à soulager le pauvre monde!... 

— Oh : il dit ça... 

— Et il fait aussi... je vous jure... Demandez donc à la 
mère Goulet de qui elle tient son beau jupon !... 

Les cris redoublèrent. 

— C'est-v qu'il veut gagner ses faveurs? 

— Ah! ah! ah... 

— Il n'y songe guère... Et puis elle n'est pas 1a seule : 
il donne partout oi^i il peut... A la petite Gras... à... 

— M. Mellis ! clamait la Bécot survenue, il m'a déjà 
habillé mes enfants î... 

— Mais qu'est-ce qui lui prend?... 

— Dame, ça le regarde... 

— Il est un brin timbré... 

— Il fait du bien, toujours... 

Les langues décrochées, les bras s'arrêtèrent, on en per- 
dit une journée ; mais le bourg sut. 

On affecta surtout de rire. I^epèrc Bontemps,sur la place, 
prit son parti. 

— 11 a hérité du cœur de sa mère, s'écriait-il. 

— 11 est temps qu'il le montre, répliquait-on. 
Le cafetier nasillait. 

— C'est une maladie qui sort passé trente ans... 

— Faut croire. 
Et le coiffeur : 



LE CONSOLATEUR 2(>^» 

— Un peu tôt pour être gâteux! 

On disputa. De fournisseur à domestique, et de domes- 
tique à bourgeois, la rumeur dépassant la rue, s'infiltra 
dans les plus reclus intérieurs. La maison du faubourg fut 
seule protégée. On crut que Félicie, au courant comme 
aucune, volontairement s'en taisait: on respecta sa retenue. 
Jusque certain matin où elle montra tant de surprise d'un 
mot perçu à la boucherie en entrant, qile patronne, ap- 
prentis et clients s'écrièrent : 

— Vous ne savez pas, vous? 

Et firent qu'elle sut. Chacun lançait son mot, ajoutait son 
détail, renchérissait : elle n'entendait les moqueries. Les 
bras nus, croisés, le garçon riait ; la bonne du notaire sem- 
blait enthousiaste. 

— Tenez, je l'ai vu encore hier au soir, avec le père et la 
mère Henrot, sur leur porte... 

— Et il leur offrait des secours? à des gens plus qu'à 
l'aise?... la femme a une rente... Ah! ah! ah! 

— C'te bêtise ! Y a cent manières de faire du bien. Il a 
passé deux grandes heures à les écouter parler de leur fils, 
le spahi... Il pleurait avec eux, autant qu'eux... — que m'a 
dit la vieille... 

— Il pleure comme il p 

Un promxpt regard de la bouchère arrêta le garçon trop 
tard : M. Mellis était une bonne pratique. ..Mais Félicie en 
pleine extase répétait : 

— Vrai?... Monsieur Daniel?... Pourquoi qu'il cache 
tout ça?... 

— Il est modeste... 

Une vieille hochait la tête : 

— Comment donc que ça l'a pris tout d'un coup... et si 
tard?... 

On ne répondait pas. 

— Il aura fait un vœu, peut-être, souffla la sage-femme ', 
dans nion pays, il y avait comme ça quelqu'un qui pour se 
racheter d'un crime... 

On protesta... Félicie revenait à elle . 

— Dans le fond, ça ne m'étonne point. Ça n'est pas la 
première fois que Monsieur est bon pour le monde... 



•^t>l' LA REVU?: IJLANGUE 

Il a eu un ami. M, Lagarde... — que sa dame est morte ici... 

— Le Parisien !... 

— Si je vous disais qu'il est resté des mois à le consoler, 
ce pauvre homme... et tous les jours î des heures d'affilée... 
il ne faisait plus que ça. 

— Chacun prend son plaisir oii il le trouve, risqua de 
nouveau le garçon. 

— \'ous feriez bien mieux de servir, Auguste, cria la 
bouchère irritée. 

Les poids aux balances sonnèrent, le tranchet frappa, on 
sortit. Et dès le lendemain, à qui voulait l'entendre, grave- 
ment une bonne femme rapportait que M. Daniel Mellis, 
nuit et jour, avait bu les larmes d'un sien ami, pendant 
dix ans consécutifs. 

Félicie revint au galop, négligeant toutes autres courses. 
Mme Mellis l'excusa : à mesure que parlait la vieille ser- 
vante, elle sentait au-dedans de soi entrer, s'étaler, se ré- 
pandre comme un grand fleuve de blancheur. Sa foi chré- 
tienne et sa maternelle tendresse s'exaltaient ensemble, 
fondues, à voir s'incarner le ciel sur la terre. Et en qui? Elle 
défaillait. En son fils ! en son propre fils! Au prie-Dieubas de 
sa chambre sévère, en vérité elle jouit d'une <f autre > Vi- 
sitation. De la maison du Cours aux chaumières voisines, 
elle suivait le chemin de lumière, où, « désigné », Daniel 
marchait. La joie désarmait sa raison jusqu'à lui refuser 
un doute. Elle fut bientôt prosternée, et front, mains, ge- 
noux contre terre, ne sut plus que pleurer vers Dieu sa 
gratitude, intarissablement. 

Midi sonnait. L'entour des yeux rougi, elle s'avança 
dans la salle, toucha sa chaise... Daniel, assis déjà, la 
vit... 11 se tourna vers Félicie. Et hi vieille n'eut qu'une 
phrase : 

— On peut dire que vous êtes un saint. Monsieur Da- 
niel!... 

11 balbutiait, n'osait ramener vers sa mère son pauvre 
regard larmovant. 

— Oh ! Madame sait tout! ajouta Félicie. 

Alors, leurs yeux se rencontrèrent... Ils se sourirent pour 
n'éclater point en sanglots. 



LE CONSOLATEUK ■-:'>7 

— On ne parle quasiment que de ça dans Argentières ! 

— Et je suis la dernière a l'apprendre, Daniel?.,. 

— Pardonne-moi... je... j'avais peur que tu te moques... 

— Me moquer?... Ah ! parce que j'ai ri l'autre fois à pro- 
pos des Bécot?... mon grand fils? — Mais savais-je?... 
pouvais-je deviner...? 

— Monsieur devient célèbre, tout simplement... 

Il l'ignorait encore. On lui raconta donc la scène de la 
boucherie parle menu et sauf les rires. Il écouta. L'orgueil 
flatté lui renaissait qu'il avait un jour senti naître parmi 
ses amis de la ruelle « tous devant leur porte pour lui >. 
A s'apprendre « l'objet de la rumeur publique » il éprou- 
vait une ivresse d'enfant. Les mots allaient. Il ne s'en éton- 
nait plus guère. Dans un encens bleuté s'égarait son esprit. 
Et quand Mme Mellis transportée s'exclama haut : 

— Mais, Daniel, c'est une vocation! 

— Peut-être bien, répondit-il, crédule. 

Comment ne pas s'accommoder de ce qui expliquait si aisé- 
ment ses actions? D'instinct, il avait, sans nul doute, 
obéi à quelque principe supérieur; sa mère le disait, si per- 
suasive : 

— Après tout, tu ne fais que poursuivre ta voie, celle 
où t'engagea Lagarde jadis... Il ne s'agissait point d'une 
affection passagère, particulière : on en peut juger main- 
tenant. Lorsque je songeais, à part moi, au fier souvenir 
dont ce sacrifice embellirait toute ta vie, j'étais bien en 
deçà du vrai! Mais quoi? Allais-je supposer que, sans souci 
de la personne, tu te dévouais pour te dévouer, mon Da- 
niel? — car c'est ainsi... 

Il approuvait. Et Mme Mellis de voix claire : 

— Avoue-le donc ! Tu n'aimais en Lagarde qu'un homme 
malheureux... 

— Ma foi... 

— Tu le sais là-bas consolé, sans peine et sans besoin, 
et sitôt tu l'oublies... — pour spontanément reporter ta 
compassion inutile sur de plus pressantes misères, que tu 
te mets à découvrir jour après jour... 

Un temps, ils s'attardent tous deux à l'agréable vision 
de si lucide destinée, puis de nouveau : 



iGS ' ■ LA REVUE DLANCIH: 

— Un bien vilain quartier que tu as choisi là!... Mais 
que t'importe ! Tu vas. tu viens, te prodigues, te multi- 
plies... c'est merveilleux... Tant de gens se disent charita- 
bles qui donnent à un seul afin d'avoir le droit de refuser 
à tous les autres ! 

Et elle concluait : 

— Je te comprends bien, à présent. 

Mieux certes que Daniel ne s'était jusqu'ici compris lui- 
même : car il évitait désormais de s'examiner, laissant faire 
la vie, l'habitude et le reste. Sa mère avait parlé, il retrou- 
vait la conscience... — Elle se penchait, fascinée par ce 
cher visage qui avait tout perdu delà franchise d'autrefois, 
et dont l'humilité — presque niaiserie — lui semblait le 
signe du ciel. Et elle murmurait : 

— Je n'ai pas assez cru en toi, mon Daniel! ton silence 
m'a bien punie ! promets que tu recommenceras quand 
même à tout me dire... 

On pleura; il promit et sur le champ tint sa promesse... 

— J'ai rencontré le père et la mère Henrot ce matin. Ils 
n'ont encore pas de nouvelles de leur garçon... Ils se dé- 
solent... 

C'était sa dernière aventure, elle lui tenait le plus à 
cœur ; il se complut à la revivre à la salle familiale : il n'au- 
rait plus rien à cacher désprmais... Et donc, ouvertement, 
il regagna sa ruelle aux Orties pour au dîner en dénombrer 
les habitants devant Mme Mellis attentive... La nuit, dans 
un rêve qu'il eut, il se vit ceint d'une auréole, sur une 
foule. 

Mais rien ne fut changé de ses occupations, sinon qu'il y 
vaqua plus grave. 

— Ça va chez vous, Madame Bécot?... 
Puis : 

— Encore seule, ma petite Juliette, où est la maman?'' 
Alors : 

— Bonjour, Madame Goulet... votre petit a donc toujours 
la cholérine?... 

Et pour finir : 

— Une lettre du fils, père Henriot? 

Il faisait sa tournée complète tous les jours, fidèle à ses 



LE CONSOLATEUR 269 

premières sympathies, plus accessible à de nouvelles. Sa 
mère, digne de lui, prêchait : 

— Ah ! mon enfant, ce n'est pas la douleur qui manque 
en ce bas monde... Le plus souvent, elle se cache; il faut 
savoir la découvrir... 

Il cherchait donc. A s'approcher des rares pauvres de la 
ruelle qui ne l'avaient encore sollicité, il mettait moins de 
temps et de délicatesse... 11 savait apporter quelque chose 
d'irrefusable et l'offrait mieux. Il n'attendait plus laparole, 
l'avance, la circonstance qui lui permissent au passage d'en- 
trer en conversation... Un geste, un salut, un regard, l'ex- 
pression d'attente d'un visage, et vite il <'< répondait ».Sapa- 
.role s'adoucissait, il avait des gestes de prêtre ; la foi de 
Mme Mellis le pénétrait à ce point de sa vocation qu'il vi- 
vait dans la crainte perpétuelle d'avoir négligé une invite 
sur son chemin — chemin d'ailleurs toujours le même. Et 
comme grandissaient les jours, comme, sa tournée achevée, 
voici que lui restait une heure de loisir, alors, il ne se put 
résignera perdre cette heure. L'idée le talonna, nouvelle, 
de dépasser le cercle de ses charités. Au lieu de rêver, il 
rôda. Le souvenir confus d'une récente promenade l'éloi- 
gnait encore de la grand'rue; mais il se glissa à l'entour, 
aux ruelles délaissées, aux allées du mail, partout où il ris- 
quait de rencontrer quelqu'un de solitaire à consoler peut- 
être... A la tombée de la nuit, l'œil aux aguets, le cœur 
rapide, il passait seul, silencieux, prêt à s'émouvoir de 
n'importe quoi. Des messieurs saluaient, des mendiants ne 
répondaient pas ; mais rien n'atteignait son courage. Un 
matin, derrière l'école, sa pitié, alors sans emploi, le porta à 
intervenir dans une bataille de gamins oii le plus faible at- 
trapait tout. La troupe s'était dispersée, il voulut consoler 
le petit resté seul, en larmes. Mais celui-ci se redressa, le 
reconnut, et partant *d'un éclat de rire, rejoignit aussitôt 
ses camarades en criant : 

— C'est le toqué ! 

On rit. Aux pieds de Daniel deux cailloux tombèrent. Il 
s'éloigna, bouleversé de l'incident. 

— Des rires, des moqueries, des pierres... à moi... moi... 
le consolateur... 



..7t. LA REVUE BLANCHE 

Les pleurs qu'il répandit lui furent, cette fois, doulou- 
reux, et il eut un doute. Mme Mellis le remonta. 

— De méchants garnements 1 Ah ! tu te heurteras à d'au- 
tres incompréhensions, mon Daniel... et de pires... Celui 
qui pratique le bien doit s'armer de patience, d'indifférence et 
de mépris... 

Ehl Daniel était décidé à souffrir les persécutions comme 
il jouissait des louanges, puisque '< cela » rentrait dans son 
rôle, tout comme <?. ceci >/. Au soir il rôda de plus belle. 
Même il en vint à se souhaiter l'ironie des commerçants sa- 
tifaits de la ville et n'attendit plus qu'une occasion de re- 
paraître devant eux. 

Dans le courant de la semaine, une des pauvresses de la 
ruelle, la femme Gois. entraîna Daniel en plein cœur du 
bourg, chez sa sœur malade. Il feignit d'écouter sa plainte 
ressassée tout le long de la grand' rue oii sa propre venue 
faisait sensation. Il allait rouge et 'gauche, ému, appréhen- 
dant le ridicule et appelant la sympathie. Bientôt, ua feu 
vraiment sacré brûlait en lui, attisé par chaque regard, ac- 
ti.vé par chaque présence ; ces gens étaient des gens simple- 
ment; leur parlerl leur parler! amis ou hostiles 1 Mais il 
fallut tourner. L'impasse du Marais empestait de toutes ses 
portes; il v faisait obscur, on y frôlait des êtres vagues ; et 
non plus remarqué, dévisagé, Daniel haletait de bonne 
épouvante... 11 gravit comme il put un escalier sans rampe, 
il fut dans une alcôve noire. Auprès d'un lit où la sœur de 
la femme Gois poussait de grands soupirs en se tenant le 
ventre. Chacun lançait son mot sur le mal. 

• — Mais... le médecin?... 

— Mon bon Monsieur, il n'est pas pressé daller chez les 
pauvres... On l'a cherché hier au soir... il ne vient pas... 

— J'y vais... j'y vais... Je le ramène, ditDaniel. 

Et il relraversa la grande rue, sans voir... Peu après la 
mort de Mme Lagarde. un médecin plus jeune avait rem- 
placé l'ancien ; coiffé d'un chapeau gris lavé d'averses, dans 
un complet noir étriqué, il accompagna Daniel en silence : 
il venait de rentrer... II palpa, réfléchit, tut son diagnostic, 
ajouta : 

— Diète absolue... 



I.£ CONSOLATEUIl ^71 

— Toute faible comme ça I s'exclamait l'entourage. 

— Il faudrait, si possible. la soutenir avec du Champagne... 
Mais, hélas !.,. 

— Elle en aura, dit Daniel. 

En sortant, le docteur Beau eut un soupir. 

— Cela vous touche, cette misère? hasarda Daniel. 

— En pouvez-vous douter... Ce n'est pas l'habitude pro- 
fessionnelle qui suffit à éteindre la pitié chez quelqu'un de 
cœur... Mais il faut bien vivre... On va d'abord à ceux qui 
pourront vous payer... On vous a mal parlé de moi, Mon- 
sieur Mellis?... 

Daniel le vit lui-même pitoyable, bon mais nécessiteux. 
Comme on se séparait : 

— A l'avenir, docteur, ne faites pas de différence et pré- 
venez-moi... Nous réglerons cela ensemble... Et ainsi vous 
ne perdrez rien... 

M. Beau neut pas le temps de répondre à cette proposi- 
tion singulière. Daniel entrait à la pharmacie dans un nuage: 
il eût offert un million, tout sens lui échappait de la réa- 
lité terrestre. 

Il goijta l'odeur balsamique des plantes qui mêlait à l'air 
renfermé une tiédeur de maladie, s'enquit de l'état sani- 
taire et reçut les médicaments. Il les déposa sans monter et 
revint encore, deux noires bouteilles aux bras, poussié- 
reuses, qu'il avait dénichées dans le fond de sa cave : car 
défunt M. Mellis père autrefois aimait le bon vin. Dans 
cette compagnie il apparut cocasse, mais il avait d'autres 
soucis. Le Champagne versé, il ne put sortir de l'impasse 
sans qu'une commère avisée eût forcé sa compassion. Il 
était tard. D'ici la nuit, aurait-il encore le temps de voir 
ses protégés de la ruelle ? Tiraillé entre deux désirs qu'il 
prenait nécessairement pour deux devoirs, il s'excusait et 
payait largement sa hâte. 

— Voilà une journée complète, s'écriait Mme Mellis. 
Sa fatigue en était la preuve : mais Daniel ne se plaignait 

pas. 

Dès lors, il consola la ville. 

Il venait le matin prendre des nouvelles de sa malade. Il 
assistait l'après-midi à la visite du docteur. D'ordinaire ils 



a-'^ LA REVUE BLANCHE 

sortaient ensemble. Sensible à la douceur de Daniel, 
M. Beau se laissait aller à lui parler quelque peu de sa vie; 
il lui découvrait son dégoût moral, sa gêne matérielle, son 
labeur pénible... Ce fut un protégé de plus auquel il n'eût 
pas manqué d'accorder le quart d'heure de conduite quo- 
tidienne... Et cependant son temps devenait précieux; sui- 
vant une progression fatale, un envahissement qu'il ne 
repoussait pas, ses pauvres augmentaient dans le quartier 
de la malade au point de dépasser bientôt en nombre les 
anciens protégés du faubourg et de la ruelle, qu'il n'eût 
d'abord pour rien abandonnés. Il criait en passant : 

— Rien de neuf?... Adieu ! Je nie sauve ! 

Mais du moins il passait. Les discours de sa mère, les 
rencontres de chaque jour alimentaient une tendance ap- 
paramment naturelle, qui menaçait pourtant de tourner en 
manie et de perdre toute valeur. Un acte en provoquait un 
autre, un mot un mot, un don un don, et sans arrêt. Peu à 
peu il avait comblé les sombres vides de sa vie ; désor- 
mais pleine, il l'encombrait. Comment refusera l'un ce 
qu'il accordait à l'autre? Allait-il donc oser choisir? Mais 
chaque cas était le même à ses yeux sans discernement; le 
désir de se répéter le possédait ; chaque cas déclenchait 
chez lui le même geste. Dans la frénésie des douleurs sa 
charité prenait un aspect frénétique. Au nom de quoi agis- 
sait-il? — plaisir, habitude, devoir? — Il agissait. 

Accoutumés à lui, les marchands de la grand'rue avaient 
été tôt désarmés par sa persistance. Ils l'approuvaient déjà, 
l'estimaient, l'admiraient. Le boulanger Varin donna l'exem- 
ple en descendant ses trois marches d'une enjambée pour 
lui tendre la main. 

— Et cette malade. Monsieur Mêllis?... 
— • Laquelle?... 

Il y en avait maintenant plusieurs. Varin précisait. 

— Pas plus mal... 

D'autres commerçants s'approchaient, des artisans, van- 
nier, cordonnier, serrurier, tous respectueux, polis et sin- 
cères, tous curieux aussi... Mais Daniel parla peu. Sur le 
thème obligé il préféra laisser broder la compagnie. Comme 
il était question des pauvres ; 



LE CONSOLATEUR ^n'i 

— L'argent ne fait pas le bonheur, dit le serrurier, sen- 
tencieux. 

Daniel prêtait Toreille. 

— Tenez, le bijoutier... 

Sa femme l'avait lâché, l'autre semaine : il l'avait crue 
fidèle... 

— Et le marchand de grains... 

Un coup sur le blé le ruinait ou presque. Daniel voulut 
les adresses, les noms, puis il se tut et partit, froid et 
vague. 

— Il est tout de même un peu drôle, hasarda le vannier. 

— Je voudrais vous y voir... avec tant de soucis en 
tête... 

Outre les anciens, c'étaient les soucis neufs, du bijoutier, 
soudain, du grainetier, du faubourg d'Ile, quartier de l'u- 
sine et des mariniers que découvrait seulement Daniel à la 
faveur d'une recherche... Ce long détour l'avait tant retardé 
qu'il dut renoncer à voir les Henrot pour ce soir. ..Le dîner 
était froid : lui, par contre, suait. 

— Ne va pas prendre mal, mon Daniel... 

— Point de danger... 

Y eût-il eu danger, qu'il fût allé de même. 11 ne lui man- 
quait désormais que le souci de santé. 

Le faubourg d'Ile dut encore compliquer sa tâche. Il 
chargea la Bécot de l'excusera la ruelle, et partit dans la 
vision qui primait toutes à cette heure, du quartier char- 
bonneux de misère enfumée bâti à l'occident du bourg. 
D'emblée, en conquérant, il pénétra dans cinq intérieurs, 
sous un prétexte... Il écoutait des plaintes plus cruelles, 
promettait des secours plus gras, répétait le nom en pen- 
sée pour le bien retenir... Et si défaillait sa mémoire!... 
Débordé de subits devoirs, il résolut de se munir dans ses 
tournées d'un crayon, d'un carnet; il en fit dès le soir emr 
plette, et sitôt rentré, triomphant reconstitua la liste impo- 
sante de ses pauvres du jour, inscrivant pour chacun en 
marge la somme qu'il lui destinait. Ses économies person- 
nelles étaient de longtemps épuisées: 

— Voilà encore ce qu'il me faut, dit-il à MmeMellis, sur 
le ton le plus naturel du monde. 

18 



27^ LA REVUE BLANCHE 

Elle réprima mal un geste, mais aussitôt : 

— Bien, Daniel... 

Pourquoi aussi l'avoir encouragé dans cette voie? Elle 
devait donner. Sans doute il prodiguait un peu l'argent. 
Mais on ne mettrait rien de côté cette année dont augmen- 
ter le capital. La bonne ménagère renonçait à cette habi- 
tude non sans un serrement de cœur. Hélas ! elle ne con- 
naissait point encore les notes de médecine et de pharma- 
cie qu'on ne payait qu'au jour de l'An. Et Daniel donnait 
et donnait, ignorant du prix de l'argent, sans prudence... 

Pourtant Mme Mellis s'inquiétait à la longue. De faux 
pauvres devaient se moquer de son fils, abuser de lui par 
des larmes feintes. Elle le préviendrait... Mais au moment 
de la prière elle se repentait de ces sagespensées, suppliant 
Dieu de la faire digne de son fils en amour et en désinté- 
ressement. Un jour elle insinua malgré elle : 

— Tu es sûr que Ton ne te trompe pas?... 

— Me tromper?... Qui ça?... 

— Mais... tes... connaissances?... 

— Comment, ces pauvres gens?... 

Devant la stupidité incrédule de ses yeux grands ouverts, 
elle n'insista point, afin de ne le pas troubler dans sa tâche 
folle et sublime... 

De faubourg à faubourg et d'impasse à ruelle, Daniel 
courait toujours... Dans la ville d'Argentières, qui n'avait 
pas sa peine et son souci ? 11 fréquentait chez le bijoutier dé- 
laissé, au glas rvthmique des horloges, chez le grainetier, 
semant des soupirs, comme des pièces chez les pauvres... 
Où il était entré déjh. il retournait par habitude ; où il n'é- 
tait encore entré, il pénétrait par besoin, et sa famille s'aug- 
mentait de quelques membres. Toutes les sympathies main- 
tenant évidentes des gens notables du pays, il les attribuait 
à quelque mal secret qui avait besoin de son baume. Dans 
le moindre bonjour il percevait 1' ';'. allusion ;/, attendait: 
point de confidence... 

— Ont-ils peur de se confier? songeait-il. A une autre 
fois. 

Mais apprenait-il de l'huissier qu'il partait dans les envi- 
rons pour opérer une saisie, qu'il s'écriait : 



LE CONSOLATEUR ^75 

— Non, restez! je paierai... 

Et Thuissier n'étant guère riche, il le dédommageait en 
outre. Certain midi, il traversait la place quand de l'église 
un convoi funèbre sortit. Un drap blanc recouvrait une 
courte bière portée sur un brancard : suivaient le prêtre, 
un enfant de chœur, la mère en grand deuil, deux vieilles à 
châle. Daniel s'était découvert au passage. Il ne connais- 
sait point le mort, ni ses parents ; quand même, il se sentit 
le devoir d'être ému, et le fut "vite ; sa pensée escortait de 
loin ce triste cortège et voici que ses pas, sans qu'il s'en 
aperçût, à leur tour suivaient sa pensée, lents, puis accélé- 
rés, impatients, fébriles ; il avait rejoint la petite troupe le 
long des tilleuls, avant le détour ; ainsi, derrière les vieilles 
femmes, il monta jusqu'au cimetière religieusement... Eh! 
qu'importait le négligé de son costume : à la sortie, il vit 
couler beaucoup de larmes à travers le crêpe d'un voile et 
prodigua l'effusion. Ce fut le même jour qu'un vieux capi- 
taine en retraite, las d'être abordé par lui sans raison, faillit 
lui chercher une affaire. De quoi Daniel Mellis ne se douta 
jamais... 

11 l'avait laissée loin, la tranquillité attendrie que, faute 
de Lagarde,lui devait naguère assurer la compagnie quoti- 
dienne de cinq ou six pauvres gens... Quel sourd instinct, 
qaelles mystiques influences, quelle faiblesse surtout avait 
pu l'entraîner dans ce tourbillon. Ah! Daniel agissait d'au- 
tant moins qu'il s'agitait plus. Il était poussé, attiré, porté. 
L'idée l'arrachait de son lit dès l'aube, le jetait dans la rue; 
il venait à table en retard, il en partait trop tôt, ne reposait 
un peu que pour fatiguer davantage. La coqueluche sévis- 
sait ; l'Assistance avait refusé cinq pauvres ; la Bécot vou- 
lait divorcer, le bijoutier cocu hésitait à revoir sa femme... 
Et chaque jour plus inconscient, plus sûr de lui, à tout ha- 
sard Daniel donnait, consolait et conseillait même. Mira- 
cle ou volonté! souvent il tombait juste. Sa renommée en 
grandissait et en même temps son ardeur. Le lourd été de 
feu, de sueur et de poussière ne parvenait point à le ra- 
lentir... 

Car le bourg à peine conquis, les champs s'émurent. Le 
nom de Daniel à courir les marchés du bourg se répandit 



2-6 I^A REVUE BLANCHE 



■ / 



dans les hameaux et dans les fermes. Les paysans espéraient 
chaque fois le voir dans la grand'rue ou sur la place, et 
parmi la foule des vendredis, ils le cherchaient curieuse- 
ment. Certains, mendiants de profession ou de nature se 
faisaient désigner la maison du faubourg et allaient sonner 
à la porte. M. Mellis n'était point là. Mais Mme Mellis, en 
son nom, donnait une légère aumône,. , On le sut ; on vint 
davantage, et Félicie exaspérée par cet incessant carillon 
faillit décrocher le battant, sans mot dire... Daniel ignora 
ces visites ; sa mère croyait avoir accompli son devoir en 
accueillant ainsi les pauvres de passage ; et il s'en trouvait 
d'autant allégé... Un soir de marché, il rentra tout som- 
bre... 

— Ma bonne Félicie, vous ne m'avez pas dit qu'on était 
venu pour moi ce matin... 

La vieille servante avait ouvert vingt fois dans la jour- 
née ; sa mauvaise humeur éclata : 

— S'il fallait vous dire tous ceux qui viennent I 
Elle se trahissait. 

— Comment, tous ceux?... 

— Elle exagère, reprit Mme Mellis... Un malheureux de 
temps en temps... que je soulage... Je ne voulais pas t'en 
parler... tu en as tant d'autres... 

— Je veux savoir... Si ! si! je veux savoir, dit-il ; jetrou- 
verai le temps... Prenez leur nom et leur adresse... à l'a- 
venir... Vous m'entendez... 

— Nous t'obéirons, Daniel... 

C'était la volonté de Dieu sans doute. Elle se coucha ré- 
signée, lui soucieux. Jamais elle n'avait mené si triste vie. 
A mesure qu'avait augmenté sa tendresse pour le héros in- 
soupçonné qu'était son fils, elle avait vu ce fils s'écarter 
d'elle, absorbé par les dévouements auxquels elle l'encou- 
rageait... De lui que restait-il pour elle ? Seuls, des repas 
irréguliers ou écourtés les rapprochaient. La voyait-il de 
l'autre côté de la table, qui attendait vainement un regard? 
Elle était bien aussi pitoyable que d'autres ; mais il s'ou- 
vrait à toutes douleurs sauf aux siennes... Elle cultiva sa 
piété, alla plus souvent à l'église, tâcha de chrétiennement 
se réjouir de ce qu'elle eût humainement pleuré. La piété 



LE CONSOLATEUR 277 

l'-aveugla sur la déchéance physique qu'insensiblement su- 
bissait son fils naguère encore si robuste. Et comme il en- 
treprenait de porter sa compassion au-delà des faubourgs 
à travers la campagne, pour un surcroît de fatigues peut- 
être fatal, elle ne songeait dans sa solitude prochaine qu'à 
prier mieux. 

A la femme Pitois, éconduite par Félicie, Daniel en plein 
marché avait promis une visite. Elle habitait aux environs, 
à Villeseine, elle avait deux enfants malades à la fois. 
Donc, dès cinq heures, Daniel était debout, courait aux 
carrières, se faisait atteler la jument grise au tape-cul et 
fouettait... On ne l'attendait point si tôt ; les enfants nulle- 
ment malades jouaient déjà et la mère taillait la soupe lar- 
gement... Heureusement Daniel plaignait de confiance; il 
accepta les boniments, trouva l'intérieur rustique, promit 
des chaussettes et du quinquina. . .Quant il sortit, ils étaient 
vingt groupés autour de la voiture... On comptait donc sur 
lui ici, ailleurs, partout? Mais les devoirs précis du bourg 
le réclamaient... Une autre fois... une autre fois... 11 re- 
tourna... Il dut pourtant dans Argentières accélérer un peu 
le pas pour rattraper le temps perdu. 

A dater de ce jour, Félicie eut de quoi se plaindre... 
M. Mellis était allé à Villeseine : il y reviendrait bien, et 
comme à Villeseine dans d'autres hameaux alentour... On 
vint exprès le demander de là et de plus loin... En raison de 
l'épidémie le bourg l'absorbait trop, il « remettait » tou- 
jours ; tant qu'à la fin de la semaine il fut pris comme de 
vertige devant la liste déjà respectable de ses obligations 
non remplies... Il avait promis, il fallait tenir ! et aux qua- 
tre coins du canton !... Mais quand?. 

— Eh! dimanche... 

— Tu n'y songes pas, Daniel... Ton seul jour de repos... 
Le Créateur lui-même... 

Daniel l'interrompit : il irait. C'en était fini des déjeu- 
ners un peu prolongés du dimanche et du tour de jardin 
que Mme Mellis obtenait plus difficilement chaque se- 
maine. Son fils, en campagne, mangerait à l'auberge ; où? 
n'importe !... Sur la nappe blanche, son couvert à elle fut 



2^8 LA REVUE BLANCHE 

solitaire ; elle venait de la messe, elle irait aux vêpres Ta- 
près-midi. Vers les deux heures, quelqu'un sonna. 

— Encore un pauvre... 

Elle se dérangea pour elle-même ouvrir, et se trouva 
étonnée, émue et flattée en face de M. le doyen qui venait 
lui rendre visite. 

La politique s'en mêlait. Les deux partis qui se dispu- 
taient Argentières, celui des cléricaux et celui des libre-pen- 
seurs, admiraient, jalousaient le crédit populaire de l'indé- 
pendant Daniel. Sa mère était catholique fervente, lui ne 
pratiquait pas : chacun des deux partis pour cette raison 
ou pour l'autre résolut de l'accaparer. L'abbé Guzien, an- 
cien chanoine destitué de la cathédrale de Chartres, homme 
ambitieux et prompt à l'action, s'avança le premier. Il de- 
vait attacher à la cause de la religion ce vrai héros de cha- 
rité chrétienne, pour qu'il parût à tous agir sous l'inspira- 
tion de Dieu. Il parlait bien et le savait ; il parla mieux 
que de coutume, rejetant en arrière d'un geste de la main 
sa noire et lourde chevelure. 

— Votre fils est un saint. Madame, affirmait-il. 

— Oh ! Monsieur le curé... 

— Un saint, je le répète... Quelle âme,, quelle ardeur... 
Tout le bourg en est remué... Et nul doute que son exem- 
ple ne retentisse heureusement en des cœurs satisfaits, en- 
gourdis dans l'indifférence du siècle. 

Mme Mellis, confuse et contristée, ne savait que ré- 
pondre. 

— Oh! Monsieur le curé... 
Enfin il se leva, disant : 

— Excusez-moi... Je tenais seulement, madame, à assurer 
M. Mellis de ma simple admiration... Vous lui en trans- 
mettrez l'hommage en lui disant quel regret j'eus de son 
absence... Mais peut-être puis-je espérer le rencontrer 
un autre jour?... 

— Il sera très heureux, sans doute... Mais toujours en 
chemin, à peine si je le vois moi-même... 

Le ton semblait amer. Le doyen répondit : 

— Notre Seigneur est avec lui, Madame... 
Elle le crut. 



LE CONSOLATEUR ^79 

Cependant, depuis le matin, Daniel Mellis poussait sa 
bête de village en hameau par des chemins d'ornières... 
Un gars de la ferme l'accompagnait, savant des noms, des 
directions et des distances La voiture mal suspendue les 
secouait d'autant plus qu'ils allaient plus vite, et Daniel 
avait hâte... Il descendait d'un bond, remontait aussitôt et 
reprenait les guides... Mais, limité à ses promesses, il lais- 
sait partout des regrets... Un enfant, un vieillard, une 
femme sur leur porte, c'en était trop pour le combler de 
désespoir. 

— Je devrais m'arrêter, songeait-il, ils m'attendent... 

— Voici qu'il est quatre heures, disait le gars, si nous 
voulons revenir par Chaumelles en traversant Blaye, il ne 
faut pas nous amuser... 

— Est-ce si loin?... 

Daniel étourdi par le vent, l'émotion et l'impatience ren- 
dait les guides et tirait son carnet... Ces visites précipitées 
à des gens qu'il voyait pour la première fois, brouillaient 
le peu de notions claires qu'il conservait dans sa pauvre 
tête affaiblie... Il avait beau torturer sa mémoire, il nepar- 
venait pas à faire correspondre les visages avec les noms... 
Des surcharges cachaient ses listes... Qu'avait-il promis 
là? — Quoi ici?... Il appréhendait quelque erreur... A qui 
le jupon? à qui les lunettes? Car ce n'était encore qu'une 
tournée de dons; les campagnards goûtaient peu les « pa- 
roles // nues... 11 eut de grandes inquiétudes... Un arrêt 
chez un 'rJdiot />, le consola. Des lieues, encore des lieues 
de bois, de labours et de betteraves, des traversées de vil- 
lages endimanchés. Ainsi Daniel eût fait en entier le tour 
du canton, avec la même griserie que le tour quotidien du 
bourg. Le soir humide et froid le surprit sur la route et 
toute la nuit il sentit son corps. 

Quand il apprit que le curé était venu — s'il ne venait 
pour rien d'autre que le connaître ! — il dit regretter etn'v 
pensa plus : la pourpre santé de ces deux joues roses lui 
déplaisait assez et il flairait en tout prêtre la concurrence. 
Sa semaine fut très chargée, son dimanche un peu moins; 
ayant visité trois villages il put déjeuner au faubourg ; 
comme il se levait de table, on sonna : le doyen revenait, 



a8o LA REVUE BLANCHE 

sûr de trouver son homme. Daniel se montra poli, distrait, 
neutre ; Téloge le toucha, mais il pensait le mériter. L'abbé 
en moins de cinq minutes eût su le conquérir : dès l'abord 
il l'avait jugé. Cet apôtre n'était qu'un faible ; il n'allait 
point tout seul, point sans qu on le menât : habitude, sug- 
gestion, les deux peut-être. L'abbé Guzien était habile à 
suggérer. 11 prit et garda la parole durant presque tout 
l'entretien; il célébra la charité que même il s'abstint de 
nommer chrétienne, il rappela quelques citations des 
Pères — oh ! sans les leur attribuer, — quelques traits de 
grands Saints — comparaison flatteuse — ; il ditunnioides 
pauvres de l'Église et s'en tint là. 11 laissait Daniel non 
troublé, séduit, plus éclairé qu'avant sur sa destinée mer- 
veilleuse, et bientôt désireux de le retrouver. Huit jours 
après, en pleine rue, Daniel l'abordait le premier. Le con- 
solateur était las : la défaillance de son corps peut-être al- 
lait gagner son âme, et il profitait en passant du nouvel 
appui moral que son inconscient instinct devinait en l'abbé 
Guzien, sûr et ferme. Celui-ci l'interrogea gracieusement 
sur les dernières infortunes allégées, il connaissait l'ouvrier 
de la sucrerie qui s'était calciné la jambe l'autre jour : Da- 
niel avait de meilleures nouvelles. 

— Comptez sur moi. Monsieur Mellis, ce que mon mi- 
nistère m'appellera à découvrir vous sera signalé de suite, 
ajouta le curé, si vous avez du moins le temps de vous oc- 
cuper de mes pauvres... 

— Vos pauvres sont les miens... 
Us promirent de se revoir. 

Mais déjà le bruit courait par la \iUe de leur récente 
amitié ; il y eut des conciliabules, les radicaux s'inquié- 
tèrent ; sur quoi on décida d'en avoir le cœur net. Et le 
matin Daniel trouva devant sa porte, comme fortuitement, 
un membre du conseil délégué par les autres membres 
pour s'enquérir de ce qu'on nommait couramment la con- 
version du héros. Il en tomba des nues... 

— Mais je le vois... comme je vous vois, répétait-il, 
c'est un brave homme, ce curé, c'est un brave homme... 

Le conseiller s'en revint rassuré, mais il ne rassura per- 
sonne. 



LE CONSOLA.TEUR 281 

— Me convertir?... 

Dans sa terreur de l'inconnu, Daniel jura d'éviter le 
doyen à toute rencontre. Au journal le plus « avancé » du 
département il eûtpu lire la semaine suivante sous le titre 
de Un Saint laïque, un article le concernant où Ton usait 
de son exemple pour arrachera la« prêtraille » le monopole 
exclusif de la consolation. Daniel ne lisait point les feuilles 
et ne pouvait s'inquiéter plus d'un quart d'heure de ce qui 
n'était pas sa fonction. Il revit le doyen, il visita le maire 
pour une question d' ^c assistance municipale » assez déli- 
cate à trancher. Ignorant des partis, des rivalités et du rôle 
qu'on voulait lui faire jouer, il fraternisait avec tous, sans 
préférence. Seul, à force d'habileté, l'abbé Guzien progres- 
sait dans sa sympathie. 

Daniel chassant, l'abbé rabattait le gibier ; il venait si- 
gnaler les pauvres ; souvent Mme Mellisle recevait ; il for- 
tifiait sa foi et sa douloureuse patience de quelques mots 
chrétiens; sitôt Daniel rentré, il se taisait sur Dieu et sur 
le dogme. Un soir, craignant de rester seule, elle le retint 
à dîner, mais son fils ne parut ni surpris ni fâché de trou- 
ver le prêtre à sa table. Il venait d'assister à l'agonie tra- 
gique d'un enfant pris de croup, étouffant, violet. Sa dou- 
leur osa s'exalter sous la lampe. 

— Tu n'as rien attrapé, au moins, mon Daniel? 

— Saint Louis secourait les lépreux... faillit-il répon- 
dre , . . 

Une atmosphère plus mystique les enveloppait ce soir-là. 
chaque mot du doyen, chaque mot de la mère, sous-enten- 
daient le nom sacré de Jésus-Christ. Le doyen le prononça, 
même. Et dans l'élan de l'éloquente période, Daniel qui 
l'entendit ne le remarqua pas. A l'idée d'une <k vocation», 
l'idée d'une <5c mission >/ succédait, plus religieuse. Envoyé, 
désigné, Daniel voulait bien l'être, à la condition d'ignorer 
« par qui » cependant, ou du moins de tout seul l'appren- 
dre. Sa foi grandissait imprécise encore — oh ! point en 
Dieu! — en lui-même sans doute, avec les jours, les dé- 
vouements Qt les discours... 

Et l'automne quittait l'été, touchait l'hiver... Et plus 
pressantes, mieux fondées, de la campagne refroidie les 



282 LA REVUE BLANCHE 

plaintes arrivaient au bourg... Et comme sans se lasser, 
sans le lasser, tout Argentiôres avait usé déjà de Daniel, la 
campagne exigeait son tour et l'obtenait vite... Dès quil 
apparaissait, tout ce qui croupissait ou vivotait de misérable 
aux fermes, aux hameaux, se levait devant lui. Il venait 
pour une famille, dix l'assaillaient et l'imprévu de ses ren- 
contres mangeait le temps trop précieux de chaque jour. Il 
affectait à son service le cheval du cabriolet, cédé par le 
métayer des Carrières ; il le lassait tous les deux jours, et 
devait entre temps louer quelque équipage; faute de quoi, 
à l'insu de sa mère, il partait à pied, par les champs. Le 
vent gonflait ses vêtements et faisaittournoyerles feuilles; 
les labours durcissaient, toute sève semblait tarie... N'im- 
porte! il ne déjeunait plus à la maison; quand il s'y mon- 
trait vers midi, c'était pour avaler gloutonnement sans boire, 
ou grignoter du bout des dents un morceau de pâté, de 
viande froide ou' de fromage... Mais il fallait, partir... Le 
soir seulement il rentrait, vers huit heures, à la ténèbre, 
mort de fatigue, froid et sans faim; il se chauffait un quart 
d'heure et gagnait son lit... Que pouvait-il contre sa fré- 
nésie? La vie l'emportait, trépidante ; eût-il donc préféré 
mourir? Non! Si, la nuit, lui échappait un cri d'angoisse, 
une rumeur de peuple aussitôt le couvrait... Il ne s'enten- 
dait passe plaindre; il ne se voyait pas faiblir. Comme il 
bravait le froid, la neige, les miasmes, lui-même se bravait, 
détestant son repos, son sommeil et sa nourriture. A force 
d'être las, il se fût cru sans corps : et rien ne peut lasser 
une « âme //. 

Un soir, Mme Mellis ne le reconnut plus. Elle avait trop 
fermé les yeux dans l'acceptation, la crainte et la prière. 
Etait-ce là son fils, ce pauvre homme vieillot, voûté, dé- 
charné, titubant et flasque? Elle n'y croyait point... Der- 
rière ce front bas, ces yeux sans lueurs que de larmes, ce 
continu sourire, humble, niais et doux, que subsistait-il de . 
pensée? Et ces mots répétés, et ce ton monocorde, et ces 
gestes qui bénissaient tout le monde éternellement, et cette 
fonction machinale incapable de choix et de réflexion... 
Un homme? Plus. Un saint? cela? Pour ses croyances elle 
souhaitait que non... Elle l'écoutait, tragique; elle pesait 



LE CONSOLATEUR a83 

ses mots... Mais Daniel radotait! simplement! comme le 
vieux père dont jadis elle veillait le ramollissement; mais 
Daniel n'avait plus d"âge... 11 toussait... Cette toux retentit 
dans la salle comme l'alarme d'un tocsin. Mme Mellis s'é- 
veillait d'un horrible rêve... On lui prenait son fils... Ah î 
avec quelle joie elle eût laissé s'émietter sa fortune sur les 
fausses et vraies misères du pays... Et comme elle regret- 
tait peu, à cette heure, d'avoir dépassé ses ressources, hy- 
pothéqué des terres et compromis son bel avoir! On lui 
prenait son fils ! Dans un moment de clairvoyance, elle 
comprenait tout. Oîi sa folie chrétienne avait-elle achevé 
de précipiter Daniel? Il fallait l'arrêter maintenant à tout 
prix, et sauver son corps, sinon sa pensée... Quant au salut 
de l'âme, il ne l'inquiétaitplus. 

— Tu ne vas pas sortir par ce froid, cette neige... et en 
pleine nuit... Tues|fou... — Pardon... Mais on peut être 
charitable, sans pour cela se tuer... mon Daniel... 

— Mais... puisque j'ai promis de ramener le médecin... 

— Il ira bien tout seul... 

— Il faut... je dois v être... 

Et il partait par les routes perdues, fonçant dans les or- 
nières et rasant les fossés. Le visage pincé de froid et cin- 
glé de flocons de neige, — pour rien. Cette nuit tout en- 
tière Mme Mellis pleura — mais sans prier. 

Le lendemain, quand M. le curé parut, elle dut se domi- 
ner pour n'être point hostile; et puis elle avait besoin de 
son aide pour modérer l'ardeur de Daniel. A ses inquiétudes 
touchantes au sujet de la santé de son fils, le curé répon- 
dit, sévère : 

— Notre Seigneur est maître de nos destinées ; il n'ap- 
partient pas à ses créatures d'entraver l'accomplissement 
de ses mystérieux desseins. Cependant je veux bien vous 
être utile en quelque chose. Je parlerai'à Daniel... 

Il le fit, mais à contre-cœur, avec le désir de parler en 
vain. A quoi Daniel, toujours, en guise de réplique, trou- 
vait quelque aphorisme humanitaire à murmurer, que sa 
mère reconnaissait pour avoir été prononcé naguère et ré- 
pété et ressassé par le prêtre ou par elle-même. Sans force 
pour se contredire, elle considérait son œuvre avec terreur. 



284 LA REVUE BLANCHE 

Un remords, une certitude l'accusaient du passé, du pré- 
sent et de l'avenir. Où courait Daniel? La fortune épuisée, 
que ferait-il? \'ivrait-il assez seulement? Quelque jour, la 
force nerveuse qui nourrissait sa frénésie céderait tout à 
coup... Au bout de l'horizon, c'était le noir de la mort et 
de la ruine! — Tout le long de ses longues journées soli- 
taires, Mme Mellis attendait le malheur... Pour le temps 
d'une nuit encore la rassurait le tardif retour de son fils... 



CHAPITRE DERNIER 

ou DANIEL EST MALADE, CONVALESCENT, PUIS MORT 

Vers la fin janvier, le soir d'un dimanche, il revint transi, 
secoué de fièvre et du reste sans pardessus. Ses dents cla- 
quaient, il souriait quand même. 

— Dans quel état! Mais tu as la fièvre... tu trembles... 
tu as pris froid!... Où est ton pardessus? 

— Je l'ai donné... 

— Tu l'as donné?... 

— Sur la route... là-bas... Je n'avais plus le sou en 
poche... Un pauvre vieux sur le talus qui grelottait... Alors 
j'ai quitté mon manteau... 

11 faisait ce récit grotesque simplement, avec la béate 
onction du saint Martin de son rêve... On s'empressa : 
Félicie le déshabilla comme un enfant, chauffa les draps 
et mit bouillir de la tisape ; une voisine courait chercher 
le docteur Beau. 

Daniel Mellis ne voulait s'avouer malade ; mais le dia- 
gnostic s'imposait : il faisait une pleurésie — et d'ailleurs s'en 
pourrait tirer. Il était donc contraint de se reposer, enfin ! 
Confiant au médecin de corps, Mme Mellis entreprit de 
guérir son âme. Les premiers jours il délir;i, puis se sentit 
souffrir, puis connut l'inertie et se permit de la goûter. Sa 
mère et Félicie, d'une commune entente, l'entouraient de 
sourires, de soleil et de joie, autant, du moins, que le 
permettait la saison, leur âge et leur grave tristesse. Elles 
consignaient à la porte les plaintes du canton et les démar- 



LE CONSOLATEUR ^85 

ches du curé, pour parler du jardin, du printemps qui vien- 
drait, de fleurs. Daniel se réveillait dans un paradis sans 
misères... 

Il semblait écouter ; mais son esprit fuyait ; il souriait à 
d'autres rêves. Sa première pensée, aussitôt qu'il pensa, fut 
pour les malheureux, pour eux sa première parole. Il se 
dressait : 

— J"ai entendu sonner!... Qui est venu ? 

Une fois, deux fois on le trompait. — point la troisième. 
Alors : 

— Il faut donner à tous ceux qui viendront comme si 
j'étais là... n'est-ce pas Félicie? 

— Oui ! ne t'inquiète pas, Daniel, on donnera... Tu ne 
dois pas songer à tout cela... tu es malade... 

— Je vais mieux, disait-il... 

Ce qui le ranimait ranimait aussi son inquiétude. 

Il refusa la joie d'être convalescent. . . En dépit du docteur, 
trois fois il se leva pour retomber sur son lit, de faiblesse... 
Au moins, s'il fallait rester, qu'on lui tînt un peu compa- 
gnie! Il réclama tant le doyen que l'on satisfit ce caprice. 
Et Mme Mellis, à son chevet assise, efforcée seulement à le 
distraire du passé, dut renoncer pour lui au bénéfice apai- 
sant de la maladie... Le curé prit sa place une heure chaque 
jour dans la chambre aux fleurettes roses où le cher Daniel 
eût pu renaître neuf, enfant peut-être et sans souci. Il lui 
était recommandé de ménager une tête un peu faible. Mais 
il apportait du dehors des nouvelles de la Bécot, de la petits 
Gras, des autres. Daniel en exigea de tous et désormais, la 
détresse du monde entrée dans la maison, leur causerie 
lente et douce n'eut plus qu'un thème. Mme Mellis s'était 
tue ; mieux, elle se retira. Au prix de quel scandale ! elle 
eût chassé l'abbé, comment exorciser son fils? Épuisée 
d inutile effort, elle abandonnait au prêtre sa proie. Daniel 
fut comme mort pour elle, de ce jour... 

L'abbé Guzien disait, une main sur les draps : 

— Mon cher enfant, je vous envie... 

— Oh! soupirait Daniel, de quoi donc? 

— Eh mais! d'être celui que vous êtes, simplement... 
Certes la charité rentre dans notre rôle., à nous autres, 



786 LA REVUE BLANCHE 

ministres de Jésus-Christ. Devoir pour tous — la foi ïïm- 
pose 1 — mais pour combien vocation ? Tenez, tout au début 
de ma carrière, si je vous disais, mon enfant, qu'autant 
prier m'était facile, autant j'avais de mal à compatir : je 
vous étonne... Je ne me sentais pas plus dur qu'un autre 
cependant.... moins fort, peut-être bien... Entendez-moi : 
c'est \ otve forci' que j'envie î... 

Le maigre Daniel tâchait de se raidir afin de se prouver 
sa force : son coude enfonçait l'oreiller, son autre main 
cherchait le mur ; le regard de l'abbé transfigurait sa cons- 
cience. Et l'abbé poursuivait : 

— Je vois dans la prière le naturel recours des faibles... 
comme moi... Prier, c'est s'alléger les charges de la vie... 
compatir, n'est-ce point se charger à nouveau?... Mais, qui 
voudrait à ses douleurs en joindre d'autres! 

Et le geste ajoutait : 

— 11 n'y a que vous pour cela... 

Le curé se penchait, quêtant la confidence, ainsi qu'cà la 
ténèbre du confessionnal : ses lèvres murmuraient : 

— Alors, quand votre main s'approche, votre cœur n'est 
point à l'écart? Savez-vous à ce point vous oublier vous- 
même, dites, mon cher enfant? 

Et dans un cri mouillé : 

— Dieu vous accorde-t-il mystérieusement ce qu'il refuse 
à moi, son serviteur, son prêtre? 

Daniel fut ébloui autant que remué ; il n'eût jamais rêvé 
consoler le doyen ; il balbutia, tout en le relevant d'un 
geste : 

— Il vous l'accordera. Monsieur l'abbé, à vous aussi... 
Le silence se fit ; l'abbé sembla moins triste. 

— Merci, dit-il, avant de quitter Daniel. 

Celui-ci, le jugeant pareil aux autres hommes, l'attendit 
dès lors en consolateur. Mais l'abbé affecta, durant quelques 
visites, de ne plus parler que "' d'affaires >, c'est-à-dire de 
dons transmis, de pauvres nouveaux et d'anciens. Son 
souci, sa douleur — qui sait? se traduisaient. par des 
^ absences >/ qui intriguaient — trop timide — Daniel... 
Un beau soir, comme on se taisait, toutes nouvelles épui- 



LE CONSOLATEUR 287 

sées, alors qu'il ne restait plus qu'à partir, le doyen feignit 
de sortir d'un rêve et tout à coup : 

— Excusez-moi, mon cher enfant, si je m'oublie... Mais 
partout votre vocation m'obsède... où que je sois... Ah! on 
ne sait plus assez à cette heure ce que c'est que de con- 
soler... Je médite un sermon... 

Il n'osait achever, et, plus franc : 

— Me permettrez-vous de prendre pour sujet... vous- 
même?... 

Daniel trembla de surprise et d'émotion. 

— Moi?... vous... 

— Ne craignez rien ! 
Sciemment, l'abbé se reprenait : 

— Je ne veux pas vous compromettre... Je parlerai sinon 
de vous, mon cher enfant, du moins, à propos de vous... 
il n'importe. La bienfaisance aura son heure ! 

Il s'exaltait. 

— Je veux, je dois répandre votre exemple... Allez, 
mon fils, Dieu choisit ses saints, malgré eux ! 

Daniel Mellis ne sut point dire qu'il ne protesterait 
nullement, au contraire... Que lui faisait d'être catholique 
romain, s'il se pouvait passer de prières, d'offices et de tous 
sacrements! La canonisation ne lui messeyait guère, mais 
là d'emblée ! L'abbé coupa court à ses rêves en s'évadant 
soudain pour le salut, sans lui laisser le temps de la ré- 
plique : il l'avait devinée, d'ailleurs. 

Le lendemain, dès le premier silence : 

— Vous songez à votre sermon, dit Daniel? 
L'abbé n'acquiesça, ne nia, mais sourit. Puis : 

— Je travaille en vain à m'imaginer votre ivresse, car la 
compassion enivre, n'est-ce pas? Vous acceptez... vous 
épousez une souffrance — elle vous pèse, sans doute, mais 
vous enrichit... vous accroît?... Vous renoncez à votre 
âme... à votre vie... mais dites-moi, pour combien d'âmes 
accueillies qui dans votre seul corps palpitent à la fois? 
Pour combien de vies en un jour vécues? — autant que de 
malheureux consolés! Me trompé-je, Daniel, mon fils, me 
trompé-je? 



^H8 LA REVUE BLANCHE 

Daniel s'émerveillait d'être ainsi révélé. Et le doyen 
haussait le ton, gonflait l'idée pour s'écrier : 

— Non, non !... vous n'êtes plus vous-même, un homme 
entre les hommes... plus uni... mais dix, mais cent! 
— Vous êtes le quartier, la ville, la province... Vous 
seriez l'univers, Daniel, si vos deux bras se sentaient assez 
puissants pour l'étreindre î 

Puis, dans un long soupir : 

— Qui ne sacrifierait à ce prix sa pauvre personne ! 
Naïf, alors : 

— Le monde est grand. Monsieur l'abbé? 

L'abbé n'entendait que lui-même, et sans souffler il 
ajoutait : 

— Ainsi, vous approuvez ma période ? — la forme n'y 
est point — elle couronnera mon sermon. Faute d'agir, il 
faut au moins savoir comprendre. 

Le convalescent fut fiévreux le soir. La Bécot avec ses 
mioches, le bijoutier et ses horloges, la sucrerie du fau- 
bourg d'Ile et le piaillement des hameeux emplirent son 
sommeil d'un singulier tintamarre : il eut tout le canton en 
lui, consciemment, sans compter l'abbé et son prêche... 
Pourquoi d'heure en heure, en sursaut, s'éveillait-il plus 
seul, plus dénué, plus vide? Un songe le trompait : de 
tant de biens moraux il ne lui restait rien après deux ans 
de maladie. Renseignements, récits, charités à distance, 
était-ce assez pour nourrir son destin? Soutenu par une 
seule âme, animé d'une seule vie, comment ce pauvre 
corps n'eût-il point défailli? De sa propre initiative, le 
jour suivant, il ouvrit sa chambre aux voisins. 

D'abord vint la femme Goulet : Félicie dut frotter le 
parquet derrière elle ; elle s'assit tout juste ; la Bécot suivit, 
qui se gêna moins. Elles parlèrent lune après l'autre, 
celle-ci trop haut, celle-là trop bas, de la maladie de Da- 
niel, des bons souhaits du bourg, de leur famille et d'elles- 
mêmes. Daniel, mi-étendu, le regard fixe, n'avait jamais 
prêté si fort attention ; il écoutait, n'entendant point et sans 
se plaindre... Eh! qu'importaient les mots, les pleurs, les 
geigneries : il voyait, entendait, sentait, humait les âmes, 
elles rentraient en lui, peu à peu, en douceur. — Oui, ce 



LE CONSOLATEUR ^^9 

point lancinant sous les côtes, à droite, '-< ce devait être 
ça />.... Aux heures de repos solitaire, dansisa poitrine il 
les berça douillettement ; avec lui elles s'engourdirent, 
mais il s'en trouva plus fort le matin. 

Donc il reçut couché, puis dans un grand fauteuil ; en- 
suite on transporta le fauteuil dans la salle, ce fut son cabi- 
net de consolation ; jusqu'à ce qu'il siégeât sur un banc 
de l'allée, au plein soleil, quand le printemps s'annonça 
mieux. Un gros foulard au cou, drapé de couvertures, le 
dos rond et la barbe inculte, il faisait mal à voir. Ses fa- 
miliers affluèrent avec leur plainte apprise et leur demande 
prête, ici ou là, tous et d'autres encore ; la maison en fut 
infestée, Mme Mellis n'osait leur barrer le chemin... Quelle 
ioie de les reconnaître, de les retrouver siens et de les pos- 
séder 1 11 ne questionnait plus ; il comprenait à peine ; 
entre tant de malheurs divers son esprit se fût effaré : la 
présence lui suffisait, l'expression des yeux et le son de la 
plainte ; béat, vague et cupide il acquiesçait à tout, s'en 
remettant pour le soin précis des aumônes à sa mère, au 
docteur, et même à Félicie. Les pauvres en pâtirent, mais 
Daniel l'ignora. Pour lui chacun était une âme, pareille 
aux autres, bienvenue comme telle et dont la sienne pros- 
pérait, si charitable. Certes, l'abbé pouvait remarquer de 
sa part une indifférence accusée pour ce qui n'était point 
«ses pauvres >/, mais de cela il se fût tourmenté à tort. 
Daniel, pour parler du sermon, était bien trop occupé à 
le vivre : Tidée l'en habitait, claire, enfantine, unique, — 
capable de le disp'enser de toutes autres à la fois. Comme 
faiblissaient ses moyens, par elle il échappait aux précisions 
de la vie, et sa tâche s'élargissait à mesure que simplifiée. 

— Dites, le monde est grand, monsieur l'abbé, très 
grand? 

Il avait fait si beau, cette journée qu'on s'était résigné à 
conduire Daniel hors du jardin abrité, dans Argentières. 
Mme Mellis, toujours dignement maternelle aux veux des 
gens, soutenait son fils par le bras. On les fêtait, il fallait 
s'arrêter aux portes, refuser une chaise, une « goutte » 
parfois, et s'informer comme naguère. Daniel espérait 
beaucoup de profit de cette première tournée. Car, passée 

19 



■2C)0 LA REVUE BLANCHE 

la joie de renaître au milieu de ses protégés, voici que 
chaque fois dès lors le décevaient un peu plus leurs visites. 
Sans doute ils laissaient le meilleur d'eux-mêmes, le plus 
intime, le plus pur dans leur chambre, et c'est là seulement, 
à la source cachée qu'il saurait puiser leurs douleurs! 
Sous les poutres Manches des Bécot, dans l'alcôve où le 
père Henrot languissait, au milieu de l'aigre cuisine que 
balayait la petite Gras, partout il resta comme neutre. 
Nulle ârne, hélas î ne volerait au manteau de la cheminée 
ou dans les plis des vieux rideaux 1 11 n'avait point franchi 
le seuil qu'autre part l'entraînaient ses jambes pourtant 
lasses... — et où? La grandrue. le faubourg d'Ile, l'im- 
passe du Marais, mais tout Argentières vivait encore en 
lui : quelle inquiétude maladive l'en avait fait jamais dou- 
ter ? c'étaient misères digérées... II gaspillait son temps, sa 
bonté et sa force dans cet étroit rayon... qu'il marchât seu- 
lement sans aide! Alors, il se tournait vers l'abbé son 
prophète, achevant l'ancienne et naïve question : 

— ... très grand?... 

L'abbé ne put s'empêcher de sourire. 

— Le monde, mon enfant! ! — et pourquoi ? 

— Oh! pour rien... Mais... vous avez dit... Je croyais... 
Comment disiez-vous donc l'autre jour? 

— Quand cela ? ^ 

' — A propos du sermon... 

— Ah ! 

Le doven se tut, l'air entendu, puis dans un rêve: 

— Le monde est grand, mais moins que le pouvoir do 
Dieu... 

Daniel n'attendait point précisément cela sinon comme 
entrée en matière, mais labbé ajoutait : 

— \'uus l'entendrez bientôt, ce fameux sermon... pa- 
tience! Avant qu'il soit à point je n'en veux plus souffler 
un mot. 

— A moi...? 

— .\ vous surtout, mon enfant... Je crains trop que vous 
le jugiez mal... Vous n'avez déjà pas approuvé le peu que 
je vous en ai dit, sans réserve... Je l'ai senti... 

— Moi, je...? 



LE CONSOLATEUR 291 

— Ne VOUS défendez pas. Je tiens à ce qu'il soit Tex-* 
pression simple et complète de votre destinée — ou il ne 
sera pas... 

Daniel ouvrait d'énormes yeux de curiosité suppliante : 
Tahbé Guzien se retirait impénétrable. 

— Pour dimanche alors? 

— Je ne sais... Faites votre devoir, mon cher fils, le 
mien me regarde. 

Et le consolateur fut seul, à reformer dans sa mémoire 
telle phrase où l'abbé l'avait dépeint un jour, étreignant 
d'un seul bras le monde. L'entendre résonner encore! oh! 
une fois ! et là, là! devant cette carte jaunie, accrochée au 
mur du couloir, qui ne représentait, ma foi, rien que la 
France, et sur laquelle Argentières ne se lisait pas... Tous 
ces petits morceaux peints de vert et de rose l'épouvan- 
taient de leur nombre et de leur ampleur. Minuscule bonté! 
infime bienfaisance ! (il consultait l'échelle.) Quel éloge 
méritait-il pour si peu de terrain couvert?... Renoncer? — 
Non! Le monde était trop grand. — N'importe! Son âme! 
il la sentait vaste à tout contenir ! Le bourg entier n'y pre- 
nait presque point de place, puisque lui-même était sorti ce 
même jour pour à nouveau le conquérir, se figurant son 
âme vide. Oh! le bourg avait dû se tasser dans un coin... 
Le monde y tiendrait bien... Mais... mais... par où le 
prendre... Ainsi, sur son lit de folie, doucement il passa de 
Il veille au sommeil, et de la vie au rêve, sans secousse... 

Et de même, au matin, de son rêve à la vie, il repassa... 
11 sortit bien encore sous le prétexte vain de ses charités 
inutiles... L'habitude l'en reprenant; mais il espérait en 
dessous. Ces visages aimés l'intéressaient si peu, qu'il 
oubliait jusqu'à leurs noms et ne faisait aucun effort pour 
les remettre. 

— C'est ca. ma bonne femme... 

— Bien! mon brave homme... bien... 

Sa mère répondait quand il se montrait trop avare de ses 
précieux mots... Elle ne le guidait plus; elle devait subir 
les élans bizarres qui le précipitaient ici, là, sans raison; il 
l'effrayait souvent... Quand ils eurent atteint la porte des 
Henrot, au lieu d'entrer, lui, s'arrêta, -le regard fixe ; c'était 



29'i LA REVUE BLANCHE 

la tin de la ruelle, elle ouvrait sur les champs, sur la plaine 
au loin confondue avec le gris du ciel; lui, scrutait reten- 
due... Puis, il poussa la barrière et s'assit, non pour tenir 
compagnie aux bonnes rieilles gens, mais pour moins 
sentir sa faiblesse. Cependant il ne rentra pas au faubourg 
sans avoir acheté une carte de la contrée. 

— Chaumelles... Blaye... Villeseine... 

Oh 1 il " possédait ;/ son canton 1... Plus loin que trou- 
vait-il?... 

— Noyen... \'illemanoche... Rebais... Gueux... la Croix- 
Blanche... 

11 se grisait de noms... 

— Fourches I quatre cents âmesl 

La mention l'affola... Quatre cents âmes, en lui!... Mais 
Courlon : 

— Douze cents... 

Il défaillait de fatigue et de joie... Et l'abbé le surprit, 
un crayon dans la main, dont la pointe courait de village 
en village, suivant le tracé ténu des chemins, dans une hâte 
merveilleuse, 

— Eh ! que faites-vous là?... des projets de voyage... 
Le doyen plaisantait. Mais Daniel, hors de lui : 

— Quand je serai guéri, ah ! monsieur le doyen! 

Cet accent éperdu épouvanta le prêtre! Quoi, Daniel 
allait-il s'enfuir avant le beau sermon dont l'appât glorieux 
devait l'attirer à l'église pour le plus grand triomphe du 
parti de la religion? 

— Oh! vous avez le temps d"y penser... pas si vite... 
Une imprudence perdrait tout. Attendez au moins quel- 
ques jours avant devons lancer dans vos grandes tour- 
nées... tenez... jusqu'à dimanche... 

— Vous croyez... En effet... je ne suis pas encore assez 
solide... 

Il s'en rendit bien compte, en allant seul le lendemain 
jusqu'à la lisière du bourg, sur la grand'route... Il pleura 
d'impuissance et de désespoir... Sa fougue s'éteignait en 
face de la tâche... Quelle voix la pourrait raviver, ranimer? 

— Et ce sermon? 
Il V venait. 



LE CONSOLATEUR 29^ 

— C'est pour dimanche. 

— Dimanche! pas possibie... 
L'émotion le prenait. On était au jeudi... 

— A la messe... à quelle heure? 

— Je vous y verrai donc? demanda le doyen en homme 
sûr de sa victoire... 

— Peut-être, répondit Daniel interloqué. 

La crainte soudaine des « on dit » coupait court à tant 
d'allégresse... D'ailleurs sa voix l'avait trahi... Le doyen 
ajouta : 

— Vers dix heures et demie. 
Et n'insista point davantage... 

Le vendredi, le samedi durèrent trop; Daniel ne sortait 
plus ; il s'exaltait d'avance sur les idées présumées du 
sermon. De ce seul fait, déjà, il recouvrait un peu de 
force... Et de la veille au jour il ne dormit... Une roseur 
inattendue pouvait tromper sur son état ceux qui l'avaient 
retrouvé blême après deux mois de chambre et de médica- 
ments. Il fut levé dès cinq heures, avant Félicie ; mais ni 
l'aurore, ni les fleurs, ni le pavsage des laiteries, ni le 
remue-ménage des Bécot ne détournèrent son attention une 
minute d'un objet invisible à tous... Six heures I sept 
heures! huit heures ! il attendait la parole bénie! la parole 
d'en haut. A cette heure m3^stique, ayant besoin de Dieu, il 
1 admettait sans plus d'effort... Neuf heures! les cloches 
l'attendrirent pour la première fois depuis trente et des 
ans. A dix heures moins le quart, Mme Mellis et Félicie, en 
noir, le livre de messe à la main, celle-là par habitude et 
malgré sa haine des prêtres, celle-ci par simple croyance, 
se dirigèrent vers l'église. Les derniers coups espacés, 
étouffés, firent Daniel tremblant de désir et de crainte... 
Le silence tomba, la messe commençait; personne ne tra- 
versait plus la ville en habits de dimanche pour l'office 
divin... De derrière un rideau, Daniel quitta son poste et 
s'ébranla lentement vers son but. 

Le bruit du battant retombé fit retourner les vieilles 
femmes prosternées à l'ombre de la tribune des orgues, 
près de la porte de la nef. On s'écarta, des chaises remuè- 
rent, mais Daniel resta là, au dernier rang debout. Par 



29 '• I-A. REVUE BLANCHE 

dessus les fidèles parqués aux bancs de chêne, l'encens 
fumait au chœur éblouissant... L'odeur s'en répandait par 
légères bouffées tremblantes sous les larges voûtes romanes 
repeintes en jaune-canari. Le vicaire disait la messe et le 
doyen y présidait pompeusement. Enfin il se leva. Les 
chantres se taisaient. La voix d'une dévote bourdonnait la 
fin de quelque oraison ; dans la chaire de poids soutenue 
par l'aigle des Écritures, apparut le prédicateur. Daniel le 
vit tout blanc dans son aube brodée, énorme et prophéti- 
que; il s'agrippa au mur. Prières, publications , de bans, 
etc.,. les formalités accomplies, l'abbé Guzien jappa d'une 
toux oratoire et commença : 

« Mes bien chers frères, 

•r. Regina vertutum caritas >-/, a dit Saint Augustin : la 
charité est reine des vertus. C'est de la charité que je vou- 
drais vous entretenir à cette place. Non que l'Évangile du 
jour nous propose en particulier ce sujet de méditation. 
Mais le lieu, le moment, mais l'événement nous y porte 
irrésistiblement. Et l'exemple dans ce bas monde convainc 
toujours mieux que hi loi. 

», Ici même dans ce bourg où les passions politiques 
n'ont point encore éteint toute ferveur, un homme dans la 
force de 1 âge, jouissant d'une belle fortune et du plus pai- 
sible bonheur, a rejeté soudain loin de lui tous ces biens 
pour se consacrer désormais au seul allégement de la dou- 
leur humaine. Ah 1 s'il n'a point paru depuis longtemps 
dans cette église, s'il semble vivre encore à l'écart de la 
foi, c'est qu'il devait en être ainsi pour un plus étrange 
miracle. Dieu l'aura repoussé d'abord, afin de le mieux 
rappeler ensuite. 11 a fui le Seigneur, le Seigneur est venu 
à lui ; le Seigneur est en lui, je vous le dis, mes frères, le 
Seigneur guide ses pas et inspire ses actions. Et cet indif- 
férent, qui sait? cet incrédule, s'en va porter à travers les 
bourgs et les champs, à son insu, la douce parole chré- 
tienne héritée des premiers apôtres, et des saints... // 

Daniel n'entendait plus, il voyait le sermon vibrant aux 
lèvres de l'abbé dans les lumières, et ce sermon c'était sa 



LE CONSOLATEUR îgS 

propre pensée éployéc comme un oiseau longtemps captifqui 
monterait vers le soleil. Maintenant le doyen peignait à 
larges coups le noir tableau des misères terrestres, réveil- 
lant en chacun, précis, le point souffrant qui tachait, en- 
tamait, gâtait les félicités les plus accomplies. Les épreu- 
ves du corps, la maladie, la faim... qu'était-ce encore auprès 
de la détresse intime dont agonisait le monde en secret? 
Pour guérir, pour sauver les êtres de la révolte et du blas- 
phème, il fallait mieux que Tor, mieux que le pain, mieux 
que les drogues... — l'oubli, l'aumône. Oui : le sacrifice 
de soi ; le baume invisible de l'âme L.. — Quoi?... le lais- 
ser répandre, précieux comme le sang, d'un libre flot 
perdu?... En apauvrir une vie déjà pauvre? Faibles de 
nous, qui donc se plaindrait assez peu pour ne plaindre 
plus que les autres? Compatir... consoler... angoisses... 
défaillances 1 petite mort quotidienne de ses plus chers 
désirs, de ses plus clairs instincts... Oh ! le terrible appren- 
tissage que celui de la bienfaisance ! ! '. 

Et loin... très loin... Daniel songeait à telles heures 
désolées dont les détails s'effaçaient dans son souvenir, et 
où certain ami, Lagarde, — mais le nom lui en échappait 
— passait doux, vague et douloureux, en ombre... Il revi- 
vait sa vie, ses vies, car l'orateur développant une vision 
favorite, chantait après la lutte, après la peine, l'extase du 
consolateur. Et le germe, levé au hasard des paroles," un 
jour de causerie au chevet du convalescent, poussait ses 
racines, ses feuilles, touchait la voûte, et abritait comme 
un seul arbre gigantesque le troupeau des plaintifs et des 
disgraciés. 

— Regardez-le? 

Sans le voir, sûr de sa présence, l'abbé Guzien désignait 
Daniel Mellis. 

<?c O divine métamorphose! il était seul, au froid recoin 
de son égoïsme médiocre, quand un homme est passé... 11 
a vu, il a plaint cet homme 1 il l'a écouté, soulagé... Un 
souci nouveau le possède , pesant d'abord, encombrant, 
anxieux... Mais il le souffre, mais il l'accepte, mais il 
l'aime! son âme s'agrandit, s'habitue à l'accueil... Admirez- 
le, jalousez-le, mes frères î II ne se sera dépouillé que pour . 



'■^9^> LA REVUE BLANCHE 

s'enrichir davantage, perpétuellement, hors de toute me- 
sure. \'ous vivez une fois, lui vit deux, lui vit cent! Il 
s'élance, affamé cie vie, prêt à assumer autant d'êtres qu'il 
en gémit dans l'univers. Il devient ce qu'il plaint I il se fait 
ce qu il aide ! il est vous, moi, nous, vous! il est... // 

Daniel sortit. La voix pourtant chantait encore dans la 
croissante ampleur de la péroraison et le geste toujours 
planait, enthousiaste! Mais la voix soulevait le cintre, 
mais le geste écartait les murs , découvrant la dou- 
leur du monde proche et lointaine dont l'appel inlassable 
ébranlait soudain le vaisseau. Daniel inconscient tâtait, 
tirait la porte et courait à l'appel. 

L'air vif le fouetta; le soleil l'éblouit; mais sans le réveil- 
ler... La rue qu'il prit fut la première... De bosse en flaque 
— il avait plu la nuit — il posait ses pieds au hasard... Sou- 
dain, il se vit seul, entre des boutiques fermées, dans ce 
clair dimanche glacé... Il se hâta. — Seul? Un enfant pas- 
sait. Daniel bondit. Brun de visage, en blouse noire, dix 
ans, une miche sous le bras, le petit reculait effrayé. 

— Viens ici ! 

L'enfant osait se rapprocher, d'une semelle... 
Alors, dans un pauvre sourire, Daniel soufflait : 

— Eh bien? 
Nulle réponse. 

— Eh bien?... répétait-il... Oh 1 tu ne veux pas me le 
dire... Mais je sais... oui... je sais.,. 

Il perdait une larme. Enfin ! 

— Voilà pour toi ! 

Et là-dessus s'enfuir, certain d'avoir donné, mais ayant 
ouvert sa main vide, simplement dans la main de l'enfant 
ahuri. 

Aux promenades, rien I Le long du vieux faubourg, à 
quelques seuils, quelques visages... Mais à ceux-là, con- 
nus, consolés, possédés, un signe suffisait qu'il jeta dans sa 
course. Il passa sa maison... Non! il n'entrerait pas! Aux 
carrières, tout droit... Ses jambes d'abord raides, se dérouil- 
laient un peu, mais pliaient maintenant... N'y avait-il per- 
sonne dans cette ferme. Tout autour de la cour, des oies le 
suivaient en troupeau... Eh! il attellerait bien lui-même ! 



LE CONSOLATEUR 297 

Un garçon surgit et s'offrit a temps pour atteler, puis pour 
conduire: le cabriolet revit donc le jour. Le garçon dit : 

— Où allons-nous? 

— Où?... mais... parla... je ne sais pas... 

— A Villesenne... 

— Oui... et puis plus loin... nous verrons... 

Daniel montrait la route et l'horizon d'un mouvement 
circulaire du bras, précis et vague. Le cheval paressait. 

— Vite, dit-il encore... cela presse. 

— ... \"illesoine... 

Entre des peupliers de bas murs blancs : ce fut au loin 
comme une aube laiteuse. 

— Arrêtez là, commanda Daniel. Vous m'attendrez au 
bout du pays, dans une heure... 

Il descendit, les chaumières s'ouvrirent, il fut fâché de 
les reconnaître si bien. — Oui ! il dut subir trop de contes 1 
Il consultait son antique montre d'argent. Cinq minutes 
chez celui-ci! douze minutes chez cet autre! et des familiers! 
— combien donc chez des inconnus? Sans doute il appor- 
tait la même conscience à sembler écouter et à sembler 
répondre. Mais, dame, il n'avait pas fini de ce train-là! 
Qu"eût-il fallu? pas plus d'une minute par âme; s'avancer, 
quoi! imposer les mains et partir... Voici qu'à son simple 
contact Daniel attribuait comme une vertu de miracle! — 
et il eût fait ainsi sans un vieux reste de pudeur. — Aux 
demandes trop nettes pour n'être pas' comprises, il fouillait 
son gousset, récoltait une pièce, un petit sou, un gros, et 
donnait indifféremment. Aux insinuations timides il accor- 
dait un regard de compassion. Des vieillards s'ébranlaient 
vers lui, on lui poussait des marmots dans les jambas : 

— Fais ami au monsieur! Oh! il vous aime bien... De- 
puis trois mois, il ne s'est pas passé de jour qu'il n'appelle 
après vous, le pauvre cher ange... 

Tour à tour, les familles se dénombraient. Dès lors, il 
évita de franchir aucun seuil... L'inconnu l'attirait, occu- 
pait sa pensée, tandis qu'il se laissait reprendre et s'arra- 
chait, hochant semblablement la tête pour dire oui, pour 
dire non et pour ne rien dire du tout. Enfin, il fut à sa voi- 
ture. 



'JigS LA REVUK BLANCHE 

— On retourne... 

— Non, non... 

— Où s'en va-t-on encore ? 

— Mais là... devant... 

— Jusqu'à Chagnv ? 

— Allez toujours... 

Le trot reprit et la même fièvre de hâte... Des bourgeons 
roses à la pointe des branches... des blés courts... et puis 
une église sur une butte. 

— N'arrêtez pas 1 

Aux portes de Chagny, la mare goudronneuse lui avait 
rappelé le cadavre du petit berger, repêché devant lui, 
naguère, dans un grand concours de voisins... Envers 
Chagny, sa dette était pavée. Peu de gens l'aperçurent, 
aucun neTarrêta... Il salua comme il eût béni, en apôtre, 
du haut du cabriolet envolé oi^i il emportait le village. 
Mais déjà, à moins d'une heure, Beaumont lui barrait le 
chemin. 

On y fêtait le saint du pays sur la place par des tirs, des 
bals et des jeux. 11 fallait traverser la foule au petit pas : 
comment se dérober à sa reconnaissance? De fait, une 
rumeur courut, on se pressa, on bloqua bientôt l'équipage : 
M. Mellis reparaissait! — 11 tombait mal, pour surprendre 
chacun en joie! On n'osait pas changer trop vite de visage, 
et entonner sa plainte sur un air de chevaux de bois. Mais 
du moins on complimentait le revenant sur la bonne issue 
de sa maladie, on l'invitait à mettre pied à terre, à s'asseoir, 
■â se rafraîchir, ou bien à se réchauffer, au contraire. On 
voulait l'attirer chez soi au préalable, puis s'épancher. 

— Bonjour... bonjour... répétait-il.. 

Et il restait dans sa voiture, sur la foule. Alors, une pau- 
yfesse borgne se hissa sur le marchepied pour ronronner 
la centième fois son histoire. 

— Vraiment?... bien... balbutiait-il sans savoir... 
Beaucoup imitèrent la vieille. 

— M. Mellis est en retard, grommela le garçon. 
Quelques timorés s'écartèrent laissant la pla-ce aux plus 

hardis. Lui disait '■' oui /y toujours et l'on croyait tenir une 
promesse. Enfin, des gamins allumés par le désir d'un pain 



LE CONSOLATEUR igij 

d'épice ou d'une pipe en sucre rouge se faufilèrent jus- 
qu'aux roues, et Tun cria : 

— Un petit sou, M. Mellis... c'est pour ma fête... 
Et tous crièrent : 

— Un petit sou! 

Daniel Mellis vida ses poches; alors on lui accorda de 
partir... Les rires reprenaient, plus libres, un violon grin- 
çait une polka... Derrière lui ne laissait-il que l'allégresse? 
Le saint qu'on fêtait, c'était luil Pour quelque temps perdu, 
combien gagnait-il décourage!... 

— Je ne connais plus bien parla, dit le garçon.. 

— T-ant pis... tant mieux! fit-il. 

— A droite? à gauche? 
-^ En face... 

Pardi ! où s'étendait le plus loin son regard ! La plaque 
bleue marquait « Noycn, 8 kilomètres ». 

— Jusqu'à Noyen? mais il est quatre heures et demie... 

— Déjà?... Justement!... — Comme le temps passe!... 
Mais fouettez donc!... 

Il n'attendait rien du cheval... Et l'on rentra dans le 
silence. — un silence plus froid et plus religieux. A voir ces 
champs, pareils et de même culture, s'étendre de nouveau 
dans leur plate monotonie, qui eût dit d'une autre contrée? 
Loin! loin! l'heureux canton où le mal expirait! enfin on 
anordait « le monde » :... le monde!... l'inconsolé, quoi! 
l'inconquis !... Consolateur, mieux: conquérant, quel 
radieux emploi Daniel Mellis ferait de ses vigueurs nou- 
velles! La bête allait bon train, un air tiédi soufflait : et lui 
croyait galoper en personne et tenir de son propre sang sa 
jeune ardeur... L'œil enserrait, en sa moitié, l'horizon 
courbe: la main tremblait: un cri réveillait le garçon. 

— Là! 

— Qu'est-ce qu'il y a ? 

— Là ! un village ? 

— Ça ! des meules, bien sûr... 

— Vous crovez? 

11 doutait : c'étaient des meules, en effet. 

— Quitter la route ! 

— Comment ? 



3o > LA REVUE BLANCHE 

— Un homme qui fait signe... vous ne voyez donc rien... 
coupez par les labourés... 

— Il regarde, il n'appelle pas, cet homme. 

— Il a levé un hras... 

Appuyé contre sa charrue l'homme aperçut soudain 
l'attelage virer et foncer droit sur lui par les mottes crou- 
lantes. 

— Que veulent-ils ? 

A quatre ou cinq pas on stoppa. Daniel gémit : 

— C'est dur à labourer ! 

— Ça colle... 

Et là-dessus tous deux se turent interdits. Alors le garçon 
demanda, placide : 

— Pour aller à Noyen?^ 

— Vous n'avezqu'à suivre la route... 

Le véhicule fut plus lourd à la regagner de la glaise 
amassée aux roues et de l'âme aussi de cet homme obscur. 

— Vous voyez... conclut Daniel, l'œil fébrile. 

Lui seul voyait... Les faits, les gens, les paysages, tout 
grandissait à la taille de son désir... Que d'espace couru ! 
Que déterre foulée! le moindre coteau devenait un mont, 
le moindre creux une vallée, et ce ruisseau franchi sur une 
une arche unique de pierre, le Danube ou le Nil... Mais 
eût-il précisé d'un nom ? Le vent qui fraichissait à l'ap- 
proche du soir dispersait son inconsistante pensée... D'où 
parti ? où poussé ? n'importe I... 

— Le monde... le monde... songeait-il... 

Encore un peu, il eût défailli dans le rêve, sans un fris- 
son qu'il réprima, sans son manteau, sans le trot saccadé 
du cheval un peu las qui lui '< répondait // dans les membres, 
sans... 

— Cette fois !... 

Cité, hameau... — l'un valait l'autre — dans un pli de 
terrain, à trois cents mètres, là, quelques toits s'allon- 
geaient... Le garçon protesta plus rude : 

— Quatre vieilles bicoques ? Si nous voulons coucher 
dehors... Voyons!... Elle n'en peut plus, la pauvre bête... 

Mais Daniel décidé : 

— Je vais à pied, c'est bon. Vou* soufflerez ici. 



LE CONSOLATEUR '^Or 

La voiture était haute, en descendant il faillit choir... 
— Il se remit d'aplomb, hein! sur des jambes molles; il 
regrettait — mais n'eut de peine qu'à partir. Il sut que du 
pied il touchait le '< monde » et compta dès lors sur s-on 
ferme appui. Il joignait à cette notion puérile celle de -'< mis- 
sion ». D'autant moins définie que plus familière : elle fut 
son bâton. Donc, il marcha... 

Le soleil déclinait, l'ombre était remontée jusqu'au faîte 
des toits entre les bâtiments de ferme lorsque Daniel y attei- 
gnit, le cœur tintant. Quoi, sa voix restait sans écho aux 
larges portes déjà closes? S'enfermaient-ils? Étaient-ils 
morts? — à force de douleur, peut-être !... — La fête de 
Beaumont expliquait assez leur absence; mais il y songeait 
bien î 11 arrivait trop tard... Au bout du dernier mur il 
s'arrêtait consterné, la main vide dont il eût mendié une 
âme à la solitude des cours. Il revoyait le ciel, plus pâle 
teinté d'un carmin doux et les rais frisant les sillons : la 
nuit viendrait sur lui... En cette minute de vertige, il eut 
toutes les pensées possibles dans son crâne, se niant l'une 
l'autre, vraies, naïves ou folles, toutes, sauf celle-ci : que 
le cabriolet l'attendait sur la route, prêt à l'emporter vers 
des lie*ux meilleurs. Mais que comptait une pensée auprès 
de l'attrait évident d'un simple sentier de traverse qui pre- 
nait là, juste à la sortie du village et ondulait... vers quoi? 
rien n'indiquait son but... Malgré ou pour cela, et sans 
raison morale, Daniel le gagna et s'en fut.,. 

Au temps de ses longues tournées, c'était l'heure où, 
sevrant son désir, il rentrait dans l'impatience du lende- 
main et l'appréhension d'une nuit inutile. Ce soir où com- 
mençait à tournoyer dans l'azur faible le vol étouffé des 
chauves-souris, chaque pas levait un espoir au fond du 
terne paysage. Une silhouette?... un homme!... — un 
arbre. Une blancheur? quelque chaumière !... — un tas de 
craie... Une lueur ! — des brins secs achevaient de se con- 
sumer dans leurs cendres ; mais le mystère en avait brillé 
si longtemps !... car, autant de circuits, autant d'illusions, 
chacune bienvenue et sitôt après remplacée... Avait-il loi- 
sir de se plaindre des aspérités du chemin ? Il vivait par 
ses yeux, il interprétait l'ombre anxieusement, passio.nné- 



3()2 LA UKVUE BLANCHE 

ment du noir au gris. A l'objet inconnu de son vivace espoir 
il ne pensait d'aucune sorte ; il ne pensait à rien qu'à 
espérer toujours... Le sentier abordait une route nouvelle, 
la route enfilait un hameau, et Tespoir tout à coup s'effa- 
çait devant son objet même : une vitre éclairée... Lui s'ap- 
prochait à pas de loup, comme un voleur, une porte bâillait, 
on soupait en silence : il poussa la porte et franchit le seuil. 

— Bonsoir. 
On sursauta. 

— Que voulez-vous? gronda une voix d'homme. 

Au fait, que voulait-il? La femme se levait; un marmot 
criait d'épouvante. Et Daniel, cassé, fripé, poussiéreux, tel 
qu'un vagabond misérable, balbutiait : 

— Mais... mais... 

— Qui êtes-vous d'abord? 

Peu soigné mais bourgeois, son costume étonnait quand 
même. 11 oubliait le but de sa visite indue, s'interrogeait, 
pouvait murmurer cependant : 

— Je suis Monsieur Mellis, d'Argentières... 

— Connais pas... 

Mais la femme apitoyée : 

— Eh bien! qu'il s'asseye avec nous!... 11 n'a pas l'air 
méchant, cet homme... 11 mangera un peu... 

La douceur figée du visage et la débilité du corps eussent 
désarmé les plus durs. L'homme cédait. Daniel sourit, se 
laissa faire; il sentait maintenant sa fatigue et sa faim. 

— Vous venez d'Argentières, alors? 

— D'Argentières... 

— Et vous allez loin? 

— Loin... 

— Où ça?... 
— Mais dame... 

D'un geste prompt la fermière signifiait : 

— 11 ne sait pas... Un pauvre d'esprit, sans nul doute... 
Et lui considérait ses hôtes tendrement. P^ntre chaque 

gorgée de soupe il s'arrêtait; il sentait quelque chose à dire 
et ne trouvait pas quoi. Le feu, la nourriture lui ramenaient 
un peu de sang aux joues. Quand l'homme demanda : 

— Où pensez-vous coucher? 



LE CONSOLATEL'R 3oi 

La femme insinuait : 

— ... Un coin dans notre grange... 
Mais Daniel : 

— Non, non!... je... on m'attend. Adieu... 

Il se levait, il semblait s'éveiller d'un rêve ; il laissait son 
pain entamé, son verre mi-plein, se traînait jusqu'au seuil, 
remerciait à peine et sans qu'on pût le retenir, plongeait 
dans la nuit froide et bleue. 

Où allait-il? C'était la question de tous; c'étaitla sienne. 
11 allait, il savait qu'il allait, qu'il fallait aller... Mais où? 
Vers quoi ? Pourquoi ? Le mot de son destin ! Son seul élan 
necontenaitplus sa pensée... Dessyllabesnaissaientsous son 
front contracté, s'essayaient sur sa langue et entré ses lè- 
vres; incohérentes, vagues, 'elles choquaient ses dents; il 
chuchotait, il mimaitle néant sans relâche... Et ses jarrets, 
toujours, obéissaient au mot mystérieux... toujours. 

— Consoler... consoler! 

Les bornes blêmissaient. Il avait traversé le hameau sans 
le voir. 

— Consoler... 

Intrépide, il arpentait la route dure, tout seul en plaine, 
sous le ciel aux étoiles fixes, avec le mot de son destin. 

— Consoler... 

Il l'avait retrouvé par miracle, il ne le perdrait plus... 

— Consoler... consoler, répétaient à l'envi son cœur, son 
pouls, son pas, sa bouche, son cœur... 

Derrière cette simple parole combien de dévouement, de 
charité, d'amour, de... Elle sous-entendait tant de choses 
qu'elle finissait par ne signifier plus rien... Daniel l'accep- 
tait comme telle... Consoler, c'était... consoler... simple- 
ment... Un si beau mot pouvait bien vivre par lui-même... 
11 savourait nonpas son sens, mais sa sonorité, mais son 
inflexion... Il le lisait devant lui sur la terre, par syllabes, 
par lettres. 

— Con-so-ler... s...o... so... 
Il ne s'en lassait pas. ' 

— Consoler... 

Un chien grondait sous une grille, s'élançait aux bar- 



3o't LA REVUE BLANCHE 

reaux, jappait... Encore des murs! Le mot poussa Daniel de 
porte en porte, mollement, juste assezpour surprendre un 
soupir, ou un feu languissant au trou de la serrure, ou 
l'ombre, ou le silence... Il retenait son souffle, écoutait, 
jetait un regard, emportait comme une confidence intime, 
et repartait dans son refrain. 

C'était sa force, son élan, sa marche... S'il le chantait 
moins haut, il sentait son pas s'alentir, et ses jambes céder 
sous son poids, sous le poids du monde... Alors il re- 
prenait : 

— Consoler, consoler... 

L'accélération durait quelques minutes, puis insensible- 
ment tombait. 

11 haleta; ses lèvres peu h peu bredouilhiient moins pré- 
cises; l'idée même du moi se perdait, dans son souvenir... 
11 le traîna encore à tmvers un nouveau village, le bras 
étenciu et tremblant sur le sommeil des âmes douloureuses 
qu'il consolait, ma foi. rien qu'en passant... Et puis il l'ou- 
blia et se tut... 

Et quand même — car son corps ne l'oubliait pas — son 
corps marcha... Oh ! moins droit, et moins ferme, et moins 
sûr, comme sans conscience, et buttant, et pliant, en enjam- 
bées infinies ou énormes... Mais quand même il marcha... 
marche sans but, ni sens, ni nom, automatique, — le sol 
fixant un pied, poussant l'autre et sans cesse, de l'herbe du 
bord aux pierres du chemin. L'équilibre manquant il s'ai- 
dait de grands gestes... Il savait sa fatigue, il savait son de- 
voir de corps : marcher encore... marcher... Un pas dé- 
passa la mesure, tâta le vide d'un fossé, le corps tomba... 
Mais là, sans plus remuer bras ni jambes, inerte, o bien- 
faisant repos! comme il était tombé, il demeui'a... — Le ciel 
d'azur dur et d'étoiles projetait sur la terre aux jeunes flo- 
raisons le gel des belles nuits printanières. 

Trop longtemps le garçon espéra Daniel; quand il s'en- 
quit de lui la piste était déjà perdue. 11 rentra vers minuit 
et trouva au faubourg ainsi que deux ennemis face à face 
Mme Mcllis et le curé. Ils attendaient depuis la messe. 

— Daniel! 

Le lendemain un fermier du canton voisin le ramenait au 



LK CONSUI.ATELK i )> 

fond d'une <' tapissière », blême, froid, muet, Toeil hagard. 
On l'avait ramassé dans le givre de l'herbe, au matin, pres- 
que mort. Du feu, des frictions, de l'eau-de-vie étaient par- 
venus à le ranimer; mais " il était bien bas //... 11 ne recon- 
nut pas sa mère : il sourit au doyen, d'instinct, puis s'en- 
gourdit. Mme Mellis assista à son agonie, cinq jours durant. 
Le docteur, consterné, sentait manquer le cœur, s'enfuir le 
pouls un peu plus à chaque visite. De quoi se mourait-il? 
De tout, et de vieillesse, dans la trente-septième année de 
sa vie. Enfin la fièvre prit, le sang se réveilla; il se dressait, 
d'anciens gestes quotidiens agitaient frénétiquement tous 
ses membres, un sourire abêti laissait couler la bave entre 
ses lèvres sans couleur, et des mots y crevaient en bulles : 

— Consoler... consoler... oui... tout... le monde... con- 
soler... 

On admit le curé avec les saintes huiles, elles semblèrent 
apaiser un peu la manie où délirait le moribond. .Et il 
passa dans un grand tremblement horrible. Pour la seconde 
fois, Mme Mellis avait perdu son Daniel. 

Ce fut un deuil public au bourg d'Argentières ; autorités, 
fanfare, pompiers, rien n'v manqua, pas même le clergé 
malgré la pression du maire. On se montra réellement ému. 
Mais devant la fosse béante chaque parti vint réclamer 
comme sien le consolateur. La foule murmurait. On se dis- 
putait le cadavre. Car par delà la mort Daniel Mellis était 
encore la proie des hommes! Le lieu pourtant imposa le 
calme aux passionnés, on se retira en silence. 

Tandis que le doyen chantait au cimetière à toute voix 
le triomphe de la religion. Mme Mellis, seule dans sa souf- 
france, gardait la maison du faubourg. Il faisait beau ; elle 
avait ouvert sa fenêtre sur le jardin illuminé ; de temps en 
temps elle déchirait une enveloppe, lisant un nom, les con- 
doléances à peine, et de nouveau pleurait. Celle-ci l'intri- 
gua, à l'adresse de Daniel ; elle avait vu cette écriture, et 
même... Elle ouvrit ; vers le bas de la première page, s'éta- 
laient, bien moulés au centre d'un paraphe, ces simples mots ; 

« Armand Lagarde. » 

Comment l'avait-elle oublié? Il ignorait la mort de son 
ami fidèle, et après une année de silence écrivait. II allait 

20 



i"»' LA HKVl E BLANCHE 

bien, il avait pris un logement plus vaste, il invitait Daniel 
ajoutant : 

— Car, si je suis heureux, je me souviens encore que c'est 
un peu à vous que je le dois. 

Mme Mellis ferma la lettre. Etait-elle la seule coupable? 
Elle essayait de tout comprendre, enfin! Les idées les plus 
opposées se heurtaient dans son indécise mémoire... Pen- 
sive, elle levait les yeux sur le jardin ; à travers ses pleurs 
éclatants elle voyait le sable"de Tallée couler en or jusqu'à 
la barrière du pré, entre les fraisiers en bordure et les poi- 
riers luisants de sève et de soleil, — et elle songeait qu'elle 
eût pu vivre heureuse cependant... 



FIN 



La voix tintante. 



O 9 



L^ voix tintante, insistante de la sonnette 
Évoqne — pourquoi? — dans la clarté du jardin 
Cette voix ni très mélodieuse ni très nette, 
Banque avec on ne sait quoi dinquiet, de lointain... 
...Dans le jardin clair, un peu nu, aux Heurs criardes. 
Brutal après la chaude ombre de l'avenue. , 
Et raméthyste vague des iris dans l'herbe drue 
Evoque — pourquoi? — une eau solaire oîi s'attarde 
Le bleu fantôme d'un fantôme qui se pleure... 

...Eau de topaze du fauve cuivre qui tinte 
Dans l'énorme silence des heures trop bleues?... 

...Haut perron blanc, maison blanche, parfums de llnde, 
Dîles chaudes, lleuries — issus de soies ternies, 
De nattes, de coffrets en bois d'essences inconnues, — 
Meubles Empire comme en de lointaines colonies, 
Harpe érigée quétreignirent de beaux bras nus!... 

...Vous êtes les familiers de mes rêves troubles. 
Degrés oii ondulaient les serpents irisés des traînes, 
Senteurs où revit la tiédeur des tailles souples, 
Miroirs où glissent tant dapparitions incertaines, 
Harpe qui dus trahira demi bien des secrets!... 

...Je te connais, maison blanche, et m'est familière. 
Dans ce pré blanc et mauve tendre, cette rivière 
Lente, lente, qui perd ton image à regret... 
...Voici, longue et menue, penchée sur l'eau solaire, 
Une fillette vêtue de gaze Ijleue qui chatoie, 
Une miette pâle, étrangement languide 
Oui frissonne, se retourne et vient droit à moi. 

,^ U la poignante douceur du regard humide, 

Le navrement passionné de ses grandsyeux noirs!... 

§ Elle me prend la main sans parler et me guide 
Vers une pièce fraîche au jour comme bluté : 

<^ Ces portraits flous, ces paysages de mystère 
Sont des visages et des sites qui hantèrent 
Les visions de l'enfant bizarre que j'ai été. 



■^<^<*^ LA REVUE BLANCWE 

5^ De vieux airs oubliés renaissent : ils chanlèrcnt 

Kn mes nostalgies, — où el quand? — je ne sais plus... 

Mais leur tristesse est plus charmeuse, reconnue. 

Tout a son douMe en moi. — ^^jusquaux choses banales : 
Ces stores bêtes où d afTreux Mongols de carnaval, 
Exullants sabreursà barbes de (il de fer 
Se livrent à d'écœurantes danses guerrières, 
(]es tentures ornées de Chinoises qui bâillent 
b]l bAillent le hurlant ennui qui les ravage, 
Ces écrans où se ruent en vols fous, en nuages. 
Les diables des fumées d'ojjium, — ces éventails, 
Monsirueux papillons soumelanl les murailles... 

1*^1 tout s'efface : Plus rien que des parois nues 
Fendillées par les fresques blêmes de la pluie... 
...Je suis seul : La petite amie bleue s'est enfuie 
Et les prunelles noires, j(^ ne les ai pas lues! 

Jij II ne reste plus rien dans le désert de plâtre 

Oue deux toiles jetées contre un mur : deuxéljauches. 

Sur l'une d'anxieux grands yeux noirs me regardent, 

Emergeant de la l)rume où le visage plonge. 

Beaux yeux très amis, très doux, mais pleins de reproche» 

<)ui m'attirèrent à mon insu, jusqu'ici. 

De l'avenue aux parfums de lourdes verdui-es : 

L'autre, c'est un étang chryséen qui fulgure 
Près d'un bois moite d'arl)i-es i)leureurs et transis ; 
Flottante, à la surface une robe s'azure 
Sous un morne vol doiscnux do mer égarés 

Et nl'obsède cette lillclb' i-cncontrée 
Dans la maison magique aux reflets d'autres temps : 
Je crois maintenant lavoir aimée — ou rêvée — 
El peut-(Mrc pleurée lors(|ue j'étais enfant... 

Etcs-vous un appel, — un avertissement. — 

Le remords de telle existence révolue, 

l'n charmant spectre (jui me hait et me tourmente?... 

...Il se jM-ul que ma folie seule vous ait vue, 
l'illetle bleue qui n'êtes pas ou n'êtes plus! 

John-Antoine Nau 



La Quinzaine 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 

Une Rentrée. — Rarement vacances auront été aussi pleines de vie 
politique : rarement l'activité de lExécutif, le travail de l'opinion publi- 
que, l'elîort doctrinal et pratique des partis et des hommes, et les événe- 
ments eux-mêmes auront rendu aussi féconds ces mois inertes d'ordi- 
naire, auront mieux éclairci, pour la rentrée parlementaire, une situa- 
tion politique décisive et posé plus nettement, pour les débats essentiels 
fjui s'engageront aussit(H, quelques problèmes dont la solution, toujours 
retardée jusqu'ici, quelle doive être celle-ci ou celle-là ou cette autre, 

— engagera pour longtemps l'avenir de la démocratie. 
L'obstination tranquille de^NI. Combes a. malgré les résistances, mal- 
gré les critiques, assuré la part d'application de la loi sur les congré- 
gations à laquelle il s'était d'abord attaché. Il paraît décidé à poursuivre. 

— Aussi ce commencement, en soi assez bénin, a-t-il engagé toute la 
bataille des partis, des idées, des doctrines. D'un côté et de l'autre on a 
bien vite regardé au-delà du fait présent et, sans cesser de discuter sur 
le fondement en droit et 1 opportunité en pratique des premières me- 
sures prises, on a élargi le débat, et c'est tout le problème de l'ensei- 
gnement dans une démocratie qui est ouvert. 

Enseignement d'Etat exclusif, enseignement laïque exclusif, ou « ano- 
mie » entière, tous les systèmes, tous les types, plus ou moins nets, 
plus ou moins purs, se proposent et s'opposent. En même temps que se 
discutent les principes, les mesures de détail, les mesures transitoires, 
les difficultés pratiques sont étudiées et prévues. 

L'opinion du parti démocratique est. au premier abord, assez diverse 
et incertaine. Mais en réalité un grand courant entraîne à cette heure 
tout le pays républicain. Quelques < libéraux » retardataires, quelques 
francs-tireurs avancés protestent contre cet entraînement et se défendent 
d'y céder. C'est leur droit ; cela ne risque point d'arrêter le mouvement 
commencé ; cela rend le service d'obliger la masse marchante à réflé- 
chir encore sur le principe et le I)ut de son acte, alors qu'elle agit déjà, 
à préciser sa doctrine et par là à ailermir sa volonté. Le résultat — 
à moins de complications politiques imprévues venant d'autres do- 
maines — sera, semble-t-il, de façon ou d'autre, un pas sérieux vers 
l'affranchissement laïque. 

Ce n'est pas pur hasard qu'avec cette vigoureuse expansion de l'es- 
prit rationaliste ait coïncidé une étonnante poussée de l'esprit paci- 
fique. Depuis la déclaration par laquelle Jaurès a eu le courage d'ouvrir 
la législature, la matière ainsi imposée à la réilexion immédiate des ré- 



3io LA REVUE BLANCHE. 

publicains n'a pas cessé d'être débattue : el il est frappant d'observer 
combien les positions prises maintenant par les adversaires et les res- 
trictions dont ils entourent leur chauvinisme rél'ractaire sont déjà un 
honima<^e à l'idée de paix i^randissante. Cette grande question restera 
' à l'ordre du jour » et n'en sortira pas sans un progrès. 

Il n'est pas jusqu'à cet accident stupide, la mort de Zola, qui n'ait 
servi au parti de la justice et de la vérité à passer une revue improvisée 
de ses forces et à constater inopinément la force acquise par lui dans le 
pays et dans Paris. Les honneurs laïq ues et les paroles hardies et saines 
qui ont illustre ces funérailles n'ont soulevé, chez des ennemis hier en- 
tore pleins de morgue et de haine, qu'une protestation basse et élouJTée. 
l'^t cette triste journée n'aura pas été vaine si elle montre à des esprits 
trop arrêtés aux espérances que la « révolution dreyfusiste » n'a pas été 

inféconde. 

Fn. Davi:ii.i,a\s 

I 

Le Problème du charbon. — Le jour où les énergies hydrauliques 
puisées aux chutes suffiront à alimenter les moteurs, les mineurs n'au- 
ront plus à peiner dans les galeries où se consume leur vie. Mais 
la canalisation des cascades est encore à ses débuts. Que la production 
du combustible s'arrête, et toute production est suspendue. Le trans- 
ports sont interdits; la métallurgie est vouée à la ruine; la filature, 
le tissage, toutes les branches essentielles de la transformation manu- 
facturière sont frappés à la base. 

11 y aurait un curieux parallèle à établir entre l'histoire du charbon et 
l'histoire des industries. Celles-ci n ont commencé i-éellement à pro- 
^-■resser que lorsque celui-là a été méthodiquement exploité. Pour 
prendre la bVance seule, notre premier essor date de la découverte des 
gisements de Saint-Etienne; le second, et le plus remarquable du siècle, 
se rapporte à l'ouverture des mines du Pas-de-Calais. VA à envisager 
l'ensemble des Llats, ils se classent hiérarchiquement, dans l'ordre éco- 
nomique, selon l'aliondance de leur extraction, lUnion, puis l'Angle- 
terre, puis rAIlcniagne. VA. si la l'rance traverse une phase de stagna- 
tion, si du moins elle chemine; moins vite que ses rivaux, c'est à coup 
sur «|ue son capital houiller est moins opulent ou moins bien utilisé. 

On conçoit dès lors que dans la population ouvrière de chaque con- 
trée, les mineurs du charbon tiennent un rang prépondérant. Ils sont 
d aborfl plus ou moins nombreux, mais forment des (corporations consi- 
dérables dans tous les pays de gramie puissance industrielie — jao.ooo 
dans le Royaume-Uni, 800.000 en Amérique, loo.ooo en Allemagne, 
170.000 en IVance. Ensuite, par la communauté même des besoins, 
par la solidarité de l'existence, ils ont été entraînés à se concerter effi- 
cacement, et c est ainsi qu'un peu partout ils ont constitué les premiers 
groupements [)rort>ssionnels sérieux. De l'organisation nationale à la 
fédération internationale, il n'y a qu'un j»as et (jui a été franchi de 
très bonne heure. Congrès de mineurs allemands, français, belges, 
autrichiens, congrès européens se succèdent à intervalles périodiques, 



NOTES POLITIOUES ET SOCIALES in 

rormulant les mêmes revendications, attestant une bonne entente qui 
l'ait souvent le désespoir des compag-nies, et des gouvernements. 

Les autres corporations ouvrières dépondent du reste étroitement, 
[)Our Ifur activité, pour leurs salaires, des charbonniers. Que oeux-ri 
désertent, les puits, et celles-là se trouvent privées de tout élément de 
travail. Car, à la rigueur, l'autorité civile peut bien requérir des soldats 
pour faire du pain ou abattre des bestiaux, mais elle ne jouit pas de la 
même faculté pour assurer la production du combustible. On ne s'impro- 
vise pas mineur. Nulle profession n'exige un tipprentissagc plus 
soutenu. 

De toutes ces considérations, il résulte que le bouilleur, dans les con- 
tlits économiques et sociaux contemporains, dispose d'une vigueur de 
lutte à peu près sans égale. Si quelques esprits volontairement scepti- 
ques doutaient encore de la puissance des ouvriers des charbonnages, 
ils n'auraient qu'à se remémorer les effets du grand chômage de West- 
phalie. au début du règne de Guillaume II, ou à examiner les consé- 
quences immédiates de la grève de Pensylvanie, à l'heure actuelle. 

Ici, deux cent mille mineurs ont refusé tout à coup de redescendre 
dans les galeries. Le [Trust qui les commande, plutôt que de céder à 
leurs revendications, a plongé toute la République dans deiïroyables 
perplexités. A l'entrée de l'hiver, les stocks de combusiibles ont été 
épuisés ; la tonne est montée à des prix fabuleux, — trois ou quatre fois 
le cours ordinaire — , qui vont peser sur l'industrie, paralyser certaines 
entreprises, et surtout désespérer les familles peu aisées qui ne pour- 
ront se chauffer. La crise, de locale, est devenue nationale; son côté 
social échappe si peu aux autorités que le président Roosevelt s'est 
alarmé, a convoqué ses ministres, réuni les chefs d'industrie les plus 
connus et cherche une transaction. 

Or, un quart seulement de l'effectif total des mineurs d'outre-Atlan- 
;ique est atteint par le chômage; la production américaine, en époque 
normale, est devenue surabondante au point de pouvoir alimenter d'énor- 
mes exportations. Pour renverser cette situation, il a suffi de la déci- 
sion concertée d'un contingent considérable en soi, mais relativement 
faible de travailleurs. Deux cent mille mineurs font trembler sur sa 
base la puissance industrielle de l'Union; quatre cent mille pourraient 
désarmer ou ruiner les Trusts. 

Telle est la conclusion qui se dégage des incidents récents : leçon 
très haute et très concluante. Le probli-me du charbon n'est pas neuf; 
mais jadis il se libellait ainsi : Pro Juirons-nous assez de combustible ou 
nos gisements dureront-ils encore longtemps ? — formule bien souvent 
reprise par les économistes de la Grande-Bretagne. Aujourd'hui, il se 
pose en ces termes : A quel moment les mineurs suspendant l'extrac- 
tion arrêteront-ils toute activité? 

Ainsi délimité, il est beaucoup plus grave : car on pouvait acheter 
au-dehors des millions et des millions de tonnes ; l'éventualité de l'épui- 
sement des gisements était lointaine et douteuse. — Quant au chômage 
national et international, et de national il deviendra nécessairement 



ilJt :.A REVt.'K BLANCIIK 

international, il interdira tout i. cmirs à l'extérieur, et il se présente 
romnie une possibilité de deninin. I,"expérienee de ITinion. la plus 
sug'g'eslive qui se soit produite, exireera à ((uip sur une iniluence déci- 
sive sur les évolutions de la classe ouvrière. 

.lusqu'ici on entendait par yrève f^^énérale la cessation de tout travail, 
dans toutes les professions; elle supposait une entente telle que dès le 
lendemain, pailout où elle eût éclaté, une classe nouvelle se lût rendue 
sans difliculté maîtresse du pouvoir. Aujoui-d'liui. il ressort que les 
mineurs à eux seuls peuvent, au moins dans cinq ou six contrées, déter- 
miner une crise et une transformation profondes. Peut-être cette con- 
sidération a-t-elle sa valeur à une heure où, devant les Parlements des 
grands et petits l'Uats, surgissent les revendications lihclléos par 

les récents Congrès des charbonniers. 

Paul l ouïs 

GAZETTE D\\RT 

Constantin Le Roux (i). — Peinture alîectueuse et dolente; dolente 
des fois plus qu il ne sied, et l'on dirait alors du Millet relevant de ma- 
ladie. Paysanneries donc, d'une Normandie bretonnante.) Une iillette 
boit à même un bol : le bol, les mains, c'est bien leur couleur, non leur 
matière : et celles-ci sont mortes, sont en mastic, et n'empoignent pas. 
Encore : ligures volontiers essuyées ^tel une fillelte à la Lanip?) à en 
devenir de savon et de sucrerie; une recherche aussi de l'elTet trop aisé 
des reilets de la llamme, du foyer, sur les visages, etc.. évidemment 
recueil du jeune peintre est une sensibilité soulîiaiite facile à passer 
sensiblerie. La face d'un tel revers est nécessairement un attendrisse- 
ment promj)t et comnaiiiicatif devant ces instants de féerie calme où la 
nature ^offre sa communion à l'être humain* : aube ou couchant, une 
rentrée des foins au soir, le crépuscule emplissant une campagne ou 
sinsinuant dans une chambre. J)e même l'amour des chants de la 
pénombre et du clair obscur, les jeux des noirs et des gris : dans 
IT.nfant au b(d. le roux de la chevelure, le blanc crémeux du bol, dans 
un angle une fleur, chantent à même une harmonie sourde et moelleuse 
telle celle des bonnes lithographies. Aussi quand sa palette aban 
donne francliem«ntla polychromie, trouve-t-il, àmanierleblanc et le noir 
seuls, la vigueur et la simplification : \'1-U(ihle, où une Cosette traînant 
son seau s'enfonce dans les rais de jcair filtrant des arrières-plans; les 
Fernnica 'j;r(nn'i//a/ses opposant le blatie superbe de leur vêture au 
noir riche duea[)ot (pii les coiH'e. Les Teinmes (iii Fléau repri-scntent la 
meilleure œuvre: dessinée, solide, hardie; ces trois vieilles sont maj<'S- 
tupusement belles à la façon de trois Parques. Ici, l'artiste fut pleine- 
ment et énergiquement original. 

Cariot (2). — (let autre jeune peintre des campagnes n'est pas un 
crépusculaire attendri, mais un solaire ardent et têtu. La série chronolo- 



(1) Pollèije d'Enthétiquf mod'rnr, 47, rue de La Rochefoncanlt: 

(2) I^< Artistes nu Peuple^ 2, rue de la Mare. 



GAZETTE d'art i i '3 

gique de ses 36 toiles (AVrose, Germinal, Floréal...) exprime avec une 
émotion très virile, sous un faire parfois un peu sec et tatillon, le poème 
de la campagne, le mouvant hymen d'un même coin de cliamp avec 
l'atmosplière et la lumière multiformes. Ici (n<> 12, Prairial), le mol 
ondulement de la plaine sous les tiédeurs agitées de l'air: puis (17) son 
tumulte sous un plus profond souffle ; 28 : les blés torréfiés par Ther- 
midor; i.\ {Messidor) les mêmes suant le sang solaire; 26 : ils rous- 
sissent sous l'incendie universel; '^ i ( Vendémiaire) : l'arbre frissonne sous 
des braises translancides; tout sensoleille et Ton hume rpi'un air plus 
frais traverse tout; 'M^[Frimaire^ : une buée de givre frémitau-dessus de 
l'herbe, tandis que (5^ G<?/7?z//ia^ poudroie d'une poussière d'améthystes. 
Chaque journée, chaque toile, oriente sa polychromie vers une tonalité 
générale différente, et ces tonalités sont personnelles, originales, 
disons plus : neuves. Frais, rude et sain comme une matinée de froid 
sec dans les champs, cela manque seulement de souplesse, c'est astrin- 
gent : couleurs éblouissantes, pures, aigiies, comme un soc de charrue 
neuve. 

Fagus 

GESTES 

L'Aiguillage du chameau. — Au moment où un écrivain célèbre 
est surpris par une mort sournoise, c'est un délassement pour l'esprit 
humain d'observer cette compensation — si toutefois deux destructions 
peuvent créer un équilibre — : la catastrophe d'Arleux. Par des moyens 
simples, mais peu faillibles, la science moderne s'y est employée 
à préserver la terre habitable d'une pléthore d'êtres humains non 
célèbres. Affectons de croire, pour qu'un tribunal trop sévère n'entrave 
point les bienfaits un peu brusques de cette science, affectons de croire 
que ce sont des bienfaits inconscients, et, pour être clair, que cette 
science est inconsciente. S'il était nécessaire d'en cataloguer les mé- 
thodes, on les définirait assez bien: la guerre en temps de paix, pro- 
grès évident sur la guerre proprement dite ou « guerre en temps de 
guerre », cardans cette guerre nouvelle on n'a pas à craindre que quel- 
que ennemi indiscipliné pare ou rende les coups. Or, étant donné qu'un 
guerrier légitimement dit ne rougit point, sinon dans sa culotte — 
cette partie du vêtement fut de tout temps, comme on sait, l'expres- 
sion de la pudeur — s'il ne rougit point d'enrayer dans la mesure de ses 
capacités individuelles ce surcroît obscur de population, notre impartia- 
lité nous fait un devoir de féliciter, comme nous le féliciterions lui-même, 
les habiles organisateurs de cette grande victoire, la catastrophe de 
chemin de fer d'Arleux. 

Les progrès de l'armement sont identiques, on n'en peut douter, dans 
la guerre et dans la chasse : de même que le braconnier muni de cet 
engin balistique, le fusil, tend à devenir une espèce éteinte, et que les 
braconniers modarnes préfèrent à ce fusil, qui ne tue qu'une pièce à la 
fois et au plus, des appareils perfectionnés qui rafient en silence une 



il 4' LA r.KVUK I5LANG1IK 

grande (juanlilf de g-ibier : de même, les héros du vasie coup de lilet 
d'Arleux duivenl seslimer au-dessus de la gloire mililaire, pour les 
mêmes raisons qu'un pêcheur au tramail ou à la senne dédaigne l'homme 
au chapeau de paille — ce chapeau IVil-il raye ou consleUé — cpiiséver- 
lue à (si c'est bien là l'expression exacte) faire sortir le goujon de son 
caractère. 

Une simple aiguille fut loul le matériel, discret et terrible, des tacti- 
ciens dArk'ux. Dans des antiquités vénérables, il paraît qu'un chameau 
traversait cette minuscule chose de métal — avec dilliculté ilailleurs, 
la tradition, en sa bonne loi. ne nous l'a point dissimulé. Nous prions 
de s'abstenir les correspondants charitables qui désireraienfnous infor- 
mer de la « vraie » signilicalion. archilecturale et géographique, do 
a l'aiiTuille ». Nous nous en tenons, et avec raison, à la lettre de l'his- 
toire, car il n'y a que la lettre (pii suit littérature. Avec raison : car il est 
patent que des milliers de contribuables croient (junn corps beaucoup 
plus volumineux (ju un cliameau. une locomotive et son convoi, passe 
à travers une aiguille et sans difHcnllé. Bien plus, la plupart des témoins 
susdits oui maintes fois et sans trembler aventuré leur prestance dans, 
ce périlleux j)arcours. 

Si le ciianieau acconqjlit ce même exploit, il est indiscutable qu il est 
favorisé par sa conformation : son long cou, ba tète ameziuisée, si bosse 
même qui est, par une ingéniosité de la nature, divisée en deux, afin 
qu'il puisse introduire, à travers le chas, ses deux gibbosités l'une après 
l'autre, à peu près à la fa«;on de ces iils de fer conlorsionnés enlilés 
dans des anneaux et que les camelots appellent des « questions i>. Or 
pareiih' soujtlesse est — ce qui cotd'irme nos deducli'uis — n.ituire- 
menl interdite à la bosse unicpie des dromadaires. 

L" « aiguillage » des chemins de fer a, parait-il, réussi jusqu'à ce 
jour: le mot est courant et la |iralique, dit-on. courante. C!e succès jiro- 
visoire était néanmoins pur niiraclr. pourdeuxraisons : i" Les niguillcs 
ne sont p/is pincées où il fuii(h<nt. loul observateur sait, en ell'et. que 
des rails, garantis par;dlèles sur une petite dislance, par une malfat.on 
(pielconque se rapprochent vei'S I horizon. Il existe assurément, (|uel- 
(pie part au-delà de J hoi-izon, un point où ils se réunissent c/i forme de 
\ et ou le plus élémentaire bon sens indique, prohtant de cette malfa- 
(,'on, de placer raiguille — si l'on lient à cette absurde pratique, souve- 
nir des mo'urs du désert disparuc.-s. 2» ... Ici le plus ])ref commentaire 
serait oiseux... Les aiguilles à travers lesquelles il faut |)assei- sont pré- 
sentées aux trains, et au public. PAR I.A l'Ol.NTK ! 

Noltms, pour finir, que le généralissime d'Ai'leux. \\ii}fnill.eitr pour 
tout dire puisque des mots usités autorisent ces folies, l'aiguilleur s'ap- 
pelle Moreau. Nous n'apprendrons à personne que ce sont les occupa- 
tions favorites et la vie privée de; ce monomane qui ont inspiré* à un 
romancier ani,'-lais un livre de cauchemar, i lie du Docteur Moreau qui 
traite de la vivisection humaine. 

Alfri.d .Iaiuiv 



LES THÉÂTRES ' 3l5 

LES THÉÂTRES 

Odéon : Arlequin Roi, de M. E. Lothah, trad. Maciiii-ls. — Comé- 
die-Française : Gertrude, de M. Iîouchinet. — Reprises. 

T3e prudentes reprises, ainsi qu'il est d'usage, inaugurent la saison 
théâtrale et voici que reparaissent, pour un temps, sur lafliche, les 
pièces qui eurent, l'an dernier, le plus de mérite ou le plus de succès. 
La pièce de M. Capus continue aux Variétés son heureuse, facile et 
charmante carrière: M. Deval. c'est bien entendu, jouera toute sa vie à 
l'Athénée, Madame /'///Y. la comédie deMM.Beer etGavault.siconforme 
à son esthétique. Au Gymnase, le Détour, la pièce de M. Henry Bern- 
stein, est reprise après une assez longue interruption. J'ai dit, en son 
temps, tout le bien que je pensais de cette œuvre ; à la réentendre, mon 
impression première s'est pleinement confirmée ; claire, forte, parfai- 
tement ordonnée, elle contient — notamment au troisième acte — des 
scènes d'une rare intensité d'émotion, et où se trouve la marque d'une 
violente et fougueusement triste personnalité : reconnaissons-la dans 
cette promptitude d'observation qui pénètre droit et d'un seul coup,^ 
sans se laisser distraire, jusqu au fond des cœurs, dans cette franchise 
à en exprimer avec un accent de sincérité tout à la fois brutale et troublée 
les plus profonds sentiments: dans cette éloquence qui. lorsqu'elle nous 
touche, n'est point de paroles, mais de je ne sais quels ball)utiements 
humbles et frémissants de vérité qui rôde et soudain, entre des mots, 
surgit. Il y a beaucoup à attendre de l'auteur du Détour. 

L'Odéon s'est enhardi jusqu'à nous offrir une pièce à la fois nouvelle 
et étrangère, a l'exemple du théâtre Antoine. Mais, admirez le hasard, 
la pièce choisie, Arlequin Roi de M. Lotliar est justement une pièce pour 
Odéon et dans le genre — si j'ose dire — du répertoire odéonien. Faus- 
sement légère et faussement profonde, mi-fantaisiste, mi-philosophi- 
que, mi-opérette et mi-drame, assez ingénieusement construite et niai- 
sement pensée, brillante avec cela — vieux galons, paillettes rougies — 
elle s'accommodera, sans qu'il soit besoin de tenter nul etîort d'harmo- 
nie, avec les plus modernes et les plus vieilles vieilleries de la maison. 

Reconnaissons d'ailleurs quelle n'est point ennuyeuse. De la substi- 
tution d'Arlequin au vrai prince Bohémond qu'il étrangla et remplaça 
à Tinsu de tous, naît l'intérêt de la pièce qui se développe à la fois sous 
un double aspect de comédie d'intrigue et de comédie satirique; et si, 
en tant que comédie satirique, elle est ou nous paraît franchement 
piètre, avec son étalage de contrastes faciles et la proclamation auda- 
cieuse de vieilles vérités philosophiques un peu trop prouvées et démo- 
nétisées, du moins, comédie d intrigué, elle paraît, adroitement fabri- 
quée non sans un instinct assez sur et une connaissance approfondie des 
règles du métier, un répertoire « très au courant >- des scènes à faire, qui 
furent, ici, pour la plupart, des scènes faites, mais produisent encore 
leur petit elîet en Europe. On peut se plaire à l'entendre, encore que, 
ralentie en des déclamations fastidieuses, la marche s'en active sou- 



ilC» LA REVUE BLANCHE 

dain exagérément, alors que — je citerai notamment la scène de la 
reine-mère et d'Arlequin — on sonliaitcraitle développement plus large 
et plus complet dune situation pathétique. 

Le même théâtre de l'Odécm a remi;» à la scène, la très agréable comé- 
die de MM. Bisson et Michel Carré, Monsieur le Directeur. 

Au Théâtre-Français, nous avons vu représenter une pièce en quatre 
<ictes de M. Bouchinet, Gerfrude, ni tout à fait bonne, ni tout à fait 
mauvaise — et j)0urlant point médiocre. Tout à la lois, elle irrite et elle 
plait. 11 a paru facile de la juger et de la condamner en déclarant absurde 
et invraisemblable le point de départ, partant inintéressantes les consé- 
quences. Voici en eiïet, je crois, dans toute son horreur, et pour la durée 
des quatre actes, le type même dm « faux conilit » : parce qu'à Coni- 
piègne, le vieux Michelot, rentier campagnard, vit en ménage, avec sa 
servante, à Paris, son hls, se voit refuser la main de Mlle Leblanc, dont 
il est le liancé passionnément épris; et l'apparent dilemme, en un pre- 
mier acte de facture assez maladroite, se pose ainsi : ou Michelot se 
séparera de Gertrude. ou le mariage de son fils n'aura pas lieu. Notre 
bon sens a peine à admettre la gravité d'un tel cas, le sérieux d'un 
tel conflit pour l'aplanissement duquel se présentent aussitôt cinq ou six 
solutions faciles, pratiques. 

L'auteur n'a pas su ou n'a pas voulu les découvrir ; et ses héros 
luttent jusqu'au bout, contre des difficultés qui nous semblent illusoires. 
Dune telle erreur préliminaire ne se fût relevée nulle pièce à thèse. 
Mais il n'y a pas ici ombre de thèse. Gertrude est une pièce modeste 
qui n'attaque aucun ordre do choses établi et ne songe qu'à nous atten- 
drir sur d'humbles rires, d'humbles sentiments, d'humbles ciioses. Ht 
si elle y réussit parfois, souvent, c'est que l'invraisen^blable sujet y est 
développé en scènes « vraies ». C'est leur meilleur mérite et c'est un 
grand mérite: elles sont sans éclat et sans esprit ; leur éloquence est 
pauvre; mais leur dialogue sonne juste et plein; et il nous touche 
pour ce qu'il révèle, en toute simplicité, d'une tendre, triste et résignée 
sensibilité. Nous nous sommes souvent intéressés a des personnages 
plus brillants, plus complexes, plus « héroïques » que ce vieux bon- 
homme campagnard, en décadence physique et morale, que cet incom- 
préhensif, sec et dur petit jeune homme, et même que cette vieille ser- 
vante d'un dévouement habituel: mais ils sont humains, humains dans 
leurs actes et dans leurs paroles, dans la sinqilicilé de leurs colères et 
de leurs chagrins, de leurs égoïsmes et de leurs faiblesses. VA comme 
<;elte humanité réside on eux-mêmes, le fait(|ui]s l'expriment, à notre 
sens, hors de propos, ne nous empêche pas d'en goûter la révélation 
sincère et souvent émouvante. 

>L Leloir et Mme 'Kolb, dans les deux principaux rôles, ont été 
simples, sobres et parfaits. Mlle lîi'guiei- montra son charme délicate- 
ment attendri. Kt M. Dessonnes, voue aux nMe^ (h> (iU dénalur<'s, inju- 
ria »;on père avec sa véhémence habituelle. 

Andué Picard 



LES LIVRES 3 17 

LES LIVRES 

Chaules Le Goffu: : L'Ame Bretonne. (Honoré Champion in-i8 
) ir. 5o). — L'Armorique séduit les peintres et les poètes, mais il faut 
bien avouer que cet engouement si justifie pour un pays rude et sain a 
tiré sonorif^-ine d'une littérature frelatée pleine de clichés convention- 
nels. Paul Féval. Emile Souvestre. et bien d'autres, ont mis à la mode 
une Bretagne factice ; La ^ illemarqué a sacrifié au goût de l'époque 
et travesti nos chansons populaires pour leur donner une signification 
historique à la Macpherson. 

Je me souviens que, tout enfant, alors que je suivais en même temps 
que Le Goffic, les cours du petit collège de Lannion au cœur de la 
Bretagne bretonnante, j'ai eu bien souvent un grand désir de voyager, 
de m'en aller, très loin de chez moi, visiter la Bretagne des auteurs, 
si dilïérente de celle que je connaissais... 

On connaît de plus en plus la Bretagne, mais la tradition reste et les 
écrivains les mieux renseignés sacrifient encore, pour ne pas dérouter 
les lecteurs, aux anciennes légendes accréditées par leurs devanciers. 
Il faut savoir gré à Ch. Le Goffic d'avoir publié un livre de docu- 
niL-nts vrais, d'avoir rapporté les choses sans les majorer ni les défor- 
mer, de telle manière que ses compatriotes pourront enfin recon- 
naître leur pays dans un livre imprimé. A cette partie de documenta- 
tion pure il a joint quelques éludes sur des Bretons de marque, un 
cliapitre ému sur la noble Henriette Renan, une amusante chronique 
sur « ce pauvre Quellien », le barde à l'imagination dangereuse, le gas- 
con du nord, etc.. Le livre de Le Goffic est une œuvre de bonne foi, 
ce qui ne lui enlève rien de son intérêt, au contraire ; il contribuera à 
faire connaître son pays tel qu'il est et non tel que l'ont maquillé les 
auteurs pour plaire à un certain public. 

Je ne suivrai pas mon vieux camarade dans ses projets régionalistes ; 
ce sont là utopies de poète plutùt que rêves de sociologue ; il sera 
certamement déplorable, au point de vue du pittoresque, que les Bre- 
tons cessent d'être des sauvages ; il sera peu héro'îque de voyager en 
Bretagne, si l'on n'y risque plus de mourir de faim faute de se faire en- 
tendre parlant français ; mais je n'ai vraiment pas le droit de blaguer 
mes compatriotes à ce sujet; j'ai moi-même été bien fier autrefois de 
n'être pas comme tout le monde et de parler, quand des amis venaient 
me voir, un charabia qu'ils ne comprenaient pas. Je me souviens avoir 
soutenu des idées régionalistes devant Ernest Renan, déjà mortelle- 
ment atteint, mais dont la maladie n'avait pas altéré l'aimable sérénité. 
Il me représenta que la langue bretonne était, dans notre pays pauvre, 
une cause d'infériorité et un obstacle au progrès ; il me raconta l'his- 
toire d'un de ses voisins qui avait été récemment grugé par son homme 
d'affaires faute d'avoir bien compris ce qu'on lui disait, et il parla de 
la perte de temps qu'entraîne la nécessité, pourles enfants, d'apprendre 
deux langues dont l'une nuit toujours à l'autre. Je l'écoutai avec respect, 
mais sans conviction, et plus tard seulement je me suis rangé à son avis. 



-ilf^ LA REVUE BLANCHE 

Niitre laiitrii " < s' Iimm' dans des livres; notre t'olk-lore est recueilli ; les 
Ciiltet et 1rs Simon ont iinniortalisé nos costumes bizarres ; la Bretagne 
a l'ourni sa page à l'histoire pittoresque : elle peut se civiliser. Et d'ail- 
leurs, l'union régionalii te veut conserver ijurlque chose qui n'existe 
plus: le breton est aujourd'hui mclanfi^c d une Ixuine moitié de fran- 
(•ais; quand Le ("oat a traduit la Jiible en dialecte de Tréguier, il a 
voulu donner le change sur la décrépitude de nos idiomes; il a res- 
sucité beaucoup de vocables oubliés ; il a même emprunté au diction- 
naire gallois, et le paysan le plus instruit ne saurait comprendre son 
œuvre. Et puis, la langue bretonne, quoi quon en puisse dire, n'titant 
plus en rapport avec les nécessités de la vie moderne, entretient l'igno- 
rance: l'ignorance entretient l'alcoolisme et bien dautres iléaux, et les 
i3retons sont condamnés à disparaître sils ne se résignent pas à se 
franciser déhnitivement. Il faut cependant lire le plaidoyer régionaliste 
de Le Goffic ; après tout, comme dirait un de mes maîtres dans lequel 
semble revivre la philosophie de Montaigne : « Après tout, mon Dieu 
<;'est une opinion ! » 

Quant au pancellisme, c'est également une idée intéressante; l'anii- 
ral Réveillère a écrit autrefois: « L union des Celtes est le salut du 
monde. » Je serai tout à fait de son avis s'il prend le mot celte dans le 
sens large de Renan qui admettrait un nègre au dîner celtique. 

Félix Le D4Ntbc 

Les anciens quartiers de Paris : Le Louvre — Les Tuileries 
Lu place Louis X\ — Saini-Germain-lWuxerrois (E. Le Delcy). — 
Les livres sur Paris ne manquent pas. Chaque siècle a eu les siens. 
Depuis le XV®, les guides et histoires se sont succédé sans inten-uption. 
Certains ont résisté au temps. On consulte avec fruit Guillebert de Metz, 
Corrozet, du Breul, Sauvai, Germain Brice, Piganiol de la Force, etc. 
I)uranl le NIX** siècle, il y a eu les livres d'Edouard Fournier, de Bon- 
nardol, de Franklin, enfin l'admirable Paris à travers les âges de F. 
Hoffbauer. De longtemps, on ne fera pas mieux. 

La présente publication est inspirée de l'ouvrage d'ITotfbauei-, mais 
la rigueur topographique du Paris à travers les âges est remplacée par 
l'aimable accumulation de reproductions des vues de l'ancien Paris, 
empruntées aux manuscrits, aux bstampes, aux dessins conservés dans 
les collections publiques. 

L'idée t>sl heureuse, car c'est toujours avec plaisir (pu.' l'on revoit 
niio cstamjio de Pérelle ou d'Isi-aël Silvestre, un dessin rie Saint-Aubin 
ou de Demachy. 

Ces images sont précédées d'un texte de quclf|ues pages, (\ù pour le 
présent fascicule à M. Edmond Beaurepaire, bibliothécaire à la -biblio- 
thèque de la ville de Paris. 

< e texte est concis et renseigné et ne peut qu'être loué. 

Lettres de Mme de Genlis à, son fils adoptif C. Baecker (1802- 

I.S.'îri); iiih (.diK-fidii .1 nriir.- |,,i|- M, Il'iii\ l.apauzi'. n'I'iii \ourrif). — 



T,KS l.lVItKS ''9 

Ce Casimir Baccker était une soilc d"enfanl prodige qui eut dos succès 
rctiMiUssaiils cuiuine. harpislc. Berlinois d'origine, il avait été adopté 
p;ir Mme île Genlis, au temps de Témigration. La bonne dame, dont le 
•e,(i'ur étalf \ i<le de passion depuis la Révolution, reporta sur l'enfant, 
en tout l)ien tout honneur, ses facultés aimantes. Elle le poussa dans la 
vie avec une habileté consommée, le conseillant tout à la fois sur la re- 
ligion, l'amour et les affaires. 

Par exemple, dans une lettre qui finit par ces mots : « Honore par- 
tout et toujours la religion », elle lui dit : « Tâche donc de tourner une 
tête de femme honnête, riche et libre. Rien de plus aisé si tu y penses, 
et si tu sais profiter d'un premier enthousiasme. » Et plus loin : « Il 
faut connaître les gens riches. N'oublie pas cela... C'est dans l'intérieur 
de ces familles riches que tu trouveras un mariage à faire, non d'une 
veuve mais d'une jeune personne. Ce conseil est très bon et m'a été 
donné pour toi, par quelqu'un qui a de l'expérience. » Ce quelqu'un 
m'a tout Tair d'être « le respectable abbé de Compiègne », attaché h 
l'église métropolitaine et hurleur de Gloria et de Te Deum. 

Charles Sauxier 

Georges Lechalas : Études esthétiques (Âlcan, in-8 de 306 pp., 
5 fr.). — Entre les questions dont disserte Fauteur (rôle de la nature 
dans l'art, rôle infrastructeur des mathématiqifes, affinités des divers 
arts, etc.), une depuis Platon enivre les polémiques : l'art a-t-il sa 
morale ? Certes : n'est-il pas scientifiquement établi que l'œuvre plate, 
fade, fautive, est déprimante ? Morale n'ayant à démêler rien avec la 
morale éthique, laquelle du reste, attend sa définition ; l'œuvre éthique- 
raent immorale moralise très réellement et sans jeu de mots dès qu'elle 
est bonne esthétiquement, puisqu'elle accroît l'énergie, la virilité. D'au- 
tant que dès lors « le sujet », dont seul prend cure la morale, imman- 
quablement disparaît : qui songe à voir dans la Vénus du Titien une 
c«jurlisane qui se titille, qui peut nommer cette lemme d'un autre 
nom que de celui de la déesse de la Beauté ? 

Et le spectateur dès lors participe à ce désintéressement souverain de 
l'artiste créateur, pour tout hors l'art. Le sens esthétique est prouvé 
aujourd'hui inné autant que le sens sexuel, ou visuel : son désintéresse- 
ment signifie que comme eux, il ne peut s'intéresser qu'à soi; ceux qui 
s'en indignent se confessent privés de ce sens; et donc incompétents. 

L'art et la morale représentent deux notions aussi parallèles et dif- 
férentes que la vue et l'ouïe. Puis, nous venons de le dire, l'art a sa 
morale. Et ne relevant point de l'autre morale, il ne saurait être immo- 
ral. C'est pourquoi l'espèce d'admiration que procure au théâtre, dans 
l'histoire, le génie triomphant d'un pervers, n'incite pas à la perver- 
sité. M'émeus-je d'un meurtre exprimé en peinture ? point, je m'émeus 
d'une relation de tons; souffrir d'un faux rouge, telle est la vraie sen- 
sibilité esthétique : une sensualité. (On ne nie point « le sentiment dans 
l'art », « l'expression » — la sensualité lui tient grande ouverte la porte, 
et l'émouvant est rien qu'un attribut du beau — , mais la conscience (le 



i'^o LA REVUE BLANCHI-: 

bien), et le jngcnicul (le \"rai), inondes inflexiblement dislincls.) L'aii 
ainsi conç:u, eonsidèrc lonl de haut, de bien plus haut que la morale : 
([ue sont lago, basse crapule, Othello, une bnjte, Desdémone, coquette 
étourdie ? des pantins. Même \ision que donne l'IIisloirc à l'hislorien- 
né. dès Jors artiste : l'artiste qui ne connaît dans le spectacle sangui- 
naire ou lubrique que le beau rouge, s'identifie au sa\ant. C'est que la 
conscience aussi est un art, comme eux tous ossé d'une technique, et 
connue eux tous empirique et prescient. Selon la noble parole du plus 
illustre héros de « rindifférence esthétique », Schopenhauer, « ces alti- 
tudes ni l)on]ieur ni misère ne nous accompagnent plus. » 

Fagus 

Gueri'e-Militarisme Bililiothèqne documentaire des Temps Nou- 
veaux, in-if) de 'loG pp.). — Jean Grave vient de nous donner une 
preuve nouvelle de l'énergie hautaine et désintéressée qu'il apporte à 
l'intellig-ence et à la dilTusion des idées libératrices. Le volume qu'il 
publie sur la Guerre et le Militarisme est une compilation judicieuse et 
patienlededoeuments, de iaitsou d'extraits relevés au hasard des œuvres 
les plus notoires de la pensée contemporaine. 

Quelque nombreuses et quelque dilTérentes q^e soient les sources de 
ces récits et de ces exposés, quelque diverses que soient aussi les formes 
sous lesquelles ils nous ont été présentés, leur juxtaposition ne suggère 
aiicune confusion. 

Les pages prises au cours des œuvres «'lues ressortissent, quant à 
leur esprit général, à de larges catégories qui atta([uent sous tous ses 
aspects le mythe monstrueux de la guerre. Avec le zèle pur et obstiné 
qu'on lui connaît, Grave a recueilli contre la gloire militaire et son 
absurdité, contre les lourdes tares appesanties sur le bétail misérable 
des armées permanentes, les jugements les plus fermes et les faits les 
|)lus caracti'risliques. Cette anthologie précieuse offre une étincelante 
unitt' de sentiment et d'idéologie (\n\ naît de l'identique horreur susoilT-e 
(hms tous les coeurs par ces grandes frénésies sanglantes de lluima- 
nilé. (.)n y relit des phrases nerveuses de Montaigne, des pages alertes 
et incisives de La Bruyère, des fragments souples et spécieux de France; 
pbis loin c'est aussi, par ceux (jui en furent les protagonistes, le récit 
h;det;int des tragédies qui se déroulent et s'éteignent dans les geôles 
tl .\frique. 

Ce livre unit donc les déductions abstraites des penseurs aux vérités 
rugueuses de l'histoire. 11 est de ceux qui délivrent les cerveaux et 
semblent, par leur puissance négatrice, éclairer les lois et le ciel de 
l'avenir. 

Pali.-Loms Gaumek 



Le ifî'nint: P. Ukschamps. 



r.Tii?. — Iiiiprinierie C. L.VMY, 121, bd de La Chapelle. 154G1 



Bettina Brentano, Goethe 
et Beethoven 



La question des rapports personnels et intellectuels de Gœthe et de 
Beethoven a jusqu'ici bien peu préoccupé les esprits ; et, du moins en 
France, il est surprenant de ne trouver sur ce sujet que de rares et 
courtes études ; cependant, lorsqu'on se trouve amené à rapprocher l'un 
de l'autre ces deux génies contemporains dont on a pu dire que l'un 
représentait le xviii« siècle finissant, et l'autre le xix'" siècle à l'aube, il 
semble d'un grand intérêt de les interroger eux-mêmes sur l'impression 
personnelle qu'ils eurent l'un de l'autre, de leur demander la formule 
de leur jugement réciproque. 

Compatriotes et contemporains, illustres l'un comme l'autre, ils ne 
purent pas s'ignorer longtemps : Goethe est à Weimar. pendant que 
Beethoven habite d'abord à Bonn jusqu'en 1792, puis à Vienne, de 1792 
à 1827. De plus, il semble que les circonstances elles-mêmes aient 
conspiré à plusieurs reprises pour les mettre en rapports personnels, 
grâce d'abord à Bettina Brentano, qui séjourne à Vienne en 1810. visite 
Beethoven, écrit à Gœthe la plus enthousiaste des lettres sur ce Bee- 
thoven « qui marche en tète de la civilisation humaine » et leur fait pro- 
mettre à tous deux qu'ils se verront à Carlsbad ; — puis, grâce à une 
sorte de hasard favorable qui, deux ans après, et alors que Bettina, 
mariée à M. d'Arnim, était en froid avec son vieil ami Gœthe, mit celui- 
ci en présence de Beethoven aux eaux de Teplitz. 

Tout ceci mérite d'être conté par le menu; et autant que possible, 
nous laisserons la parole aux trois personnages de cette petite comédie 
dont le dénouement futnég-atif. 



-o" 



Gœthe, né en 1 749. avait vingt et un ans à la naissance de Beethoven ; 
près d'une génération les séparait donc, et quand le second eut atteint 
la maturité de son talent, si cette différence disparut, absorbée dans 
l'élévation de leurs deux génies, elle devait cependant exercer une 
intluence toute naturelle sur l'opinion qu'ils prirent l'un de l'autre 
au jour où Beethoven fut assez connu pour que Gœthe ne l'igno- 
rât plus. 

Les premiers documents que nous rencontrions, en ce qui concerne 
les rapports de Gœ-the et de Beethoven, portent la date de 1810 ; Gœthe 
est ail seuil de la vieillesse ; il a soixante et un ans ; son œuvre litté- 
raire et philosophique est déjà fort avancée, puisqu'il a publié son 
second Faust (1802) et ses Affinités électives (1809). Beethoven a qua- 

21 



Vi2 LA REVUE BLANCHE 

ranle ans ; il est dans toute la pli'iiilude de sa pensée, qu'il vient d'affir- 
mer par ses i« et 5" symplionios (1808) et par le concerto de piano en 
mi bémol {\^oq) ; il vit à Vienne, fort sauvage, assez isolé, la santé 
chancelante, intérieurement torturé par une surdité qui deviendra de 
plus en plus complète, et qui lui a étrangement coûté à avouer, quel- 
ques années auparavant, à ses amis les plus intimes. 

L'omnipotence que Go-'the exerce alors sur toute TAllemagne lettrée 
permet de penser que Beethoven connaît et goûte depuis longtemps 
son œuvre ; ce qui le prouve déjà jusqu'à un certain point, c'est qu'au 
moment oii le rapprochement des deux hommes va se préparer, en 
i8io, il vient précisément d'écrire. pour VEginont de Gœthe, une ouver- 
ture et deux lieds qui sont accueillis à Vienne avec la plus grande 
laveur. 

Peu versé, au contraire, dans les choses de la musique, Gœthe, selon 
toute vraisemblance, ne connaît encore de Beethoven que le nom. 

Rien ne leur eût, sans doute, permis de se rencontrer, d'autant que 
Gœthe paraissait s'en soucier assez médiocrement et que Beethoven se 
sentait retenu par une invincible timidité, si la Providence ne s'était 
incarnée en cette Betlina Brentano. qui reste si attachante pour nous, 
dans l'étrange et l'excessif de ses enthousiasmes littéraires et a-tistiques. 
Amoureuse aussi, il semble, mais nous paraissani, avec le recul des 
années, plus cérébrale que sensuelle, l'ardente « passion » qu'elle affiche 
à vingt ans pour le vieux Gœthe ne l'empêche ni d'épouser Aciiim 
d'Arnim dans des conditions aussi romanesques qti'amusantes (i), ni, 
une fois rnère de famille, de publier tout ensemble et ses lettres d'amour 
et celles de Gœthe, un peu réfrigérantes et pleines d'une bonhomie 
hautaine, — voire un certain « .lournal » qui, en son temps, fit scandale, 
et dans lequel il est à craindre qu'il n'y ait plus de littérature que de 
vérité. 

(Jue.par ailleurs, Bettina. libre de tout contrôle en ce qui concerne la 
publication de ces correspondances, ait rpielque peu arrangé la realité, le 
fait ne paraît guère douteux ; mais, embellie et vivement traduite par 
elle, cette vérité prend un aspect si charmant qu'elle dispose à toutes 
les indulgences. 

Déjà en 180H, d'après la Correspondance de Gœfhe avec une 
enfant (2), Bettina, qui adorait la musique avec une mysticité enthou- 
siaste, se désolait de la froideur et de l'incompréhension de « son » 
Gœthe. 

Elle lui écrivait : 

(' Hochusberg, aoûl 1808. 

« ... Oui, Christian Schlos.ser \\\\\ dil que lu no comprcnai.s 
pas la musique, q»ic fu avais peur do la mort et que tu n'avais 
jins fh' religion, (juc répondre à fout cela? — Quand quelque 



(1) Anecdote racontée par M, Blaze de Buiy. 

(2) Traduite par Séb. Albin, Paris, 1843. 



BETTINA BRENTANO. CfiKTHE ET BEETHOVEN 39!> 

chose me chagrine, je deviens bète et mucLtc. Ahl Gœlhe, lors- 
qu'on n'a pas dabri contre le mauvais temps, on est glacé par 
lèvent froid et âpre ; mais, toi, je te sais à couvert en toi-même. 
Les trois énigmes sont donc pour moi. Je voudrais à toute 
force t"ex})litiuer la musique, et je sais quelle est au-dessus des 
sens, que moi-même je ne la comprends pas. Pourtant je ne 
puis me détacher de cette énigme insoluble, je la prie, je 
l'adore, mais non pas alin qu'elle se rende sensible ; les cho- 
ses qu'on ne saurait comprendre font partie de Dieu, car il n'y 
a pas entre nous et lui de monde intermédiaire dans lequel il 
existe encore des mystères. Comme la musique est incompré- 
hensible, elle est sûrement Dieu. Voilà ce que j'avais à te dire. 
Moque-toi, si tu veux, de moi avec ta compréhension de la 
tierce et de la quinte ! Non, tu es trop bon, tune ris pas; d'ail- 
leurs tu es^trop sage pour cela. Tu renonceras avec plaisir à tes 
études et à tes idées acquises pour adopter ce mystère sancti- 
liant d'un esprit divin dans la musique. Que pouvons-nous 
rechercher? Ouest-ce qui nous émeut si ce n'est ce qui est divin? 
Et les gens bien appris, que te diront-ils de mieux et de plus 
élevé? (Juoseront-ils répondre à cet argument? Si l'un d'eux 
venait dire que la musique sert à perfectionner l'esprit de 
l'homme, je le lui accorderais. Nous devons nous perfectionner 
en Dieu. Mais s'il prétendait qu'elle n'est que la médiatrice 
de l'homme et de la divinité, et qu'elle n'est pas Dieu elle-même, 
oh ! alors je lui répondrais : Langue menteuse, vous parlez 
ainsi parce que votre chant n'est pas pénétré de la divinité. La 
«livinité ne nous apprend à connaître la lettre qu'afin que, 
comme elle, et par notre propre force, nous puissions régner 
dans l'empire divin. L'étude de l'art ne sert qu'à poser en nous 
le fondement de l'indépendance, et à être notre conquête à 
nous... Oui, l'ascension de la vie ignorante à la révéla tion, c'est 
là la musique. — Bettina. » 

Gœthe était d'ailleurs impénitent ; car, trois ans après, il écrivait à 
sa jeune amie un billet où se retrouve assez nettement réclio de la let- 
tre précédente : 

Il janv. 1811 [léna]. 

« Je suis content de savoir que tu te trouves quelquefois avec 
Zelter; et j'espère que tu finiras parle mieux comprendre (1); cela 



(1) Un peu avant, Bettina écrivait de Zelter : « Le savant en musiquerest toujours, une 
bûche en face du génie en musique (Zelter devrait éviter de se trouver en face de Beetho- 
ven). II supporte ce qu'il connaît, mais parce qu'il y est habitué comme l'âne est habitué à 
son chemin journalier. » 



:\lk LA KKVUK BLANCHE 

me l'orail grand plaisir. Ton esprit embrasse bien des choses ; 
ponrlant de temps à autre tu es d'un entêtement très borné ; à 
pro|)Os de la musique surfout, tu as laissédesingulières boutades 
se prtrilier dans ta petite tête ; je les aime pourtant parce 
qu'elles t'appartiennent, c'est pourquoi je ne te tourmenterai et 
ne te ferai pas la leçon à leursujel... Jene te cacherai pasque tes 
idées, malgré leur étrangeté, trouvent une certaine résonnanct- 
en moi, et réveillent des sentiments que je portais jadis dans 
mon àme alors plus délicate, chose qui vient juste à point en ce 
moment... — Goethe.» 

C'est dans l'intervalle que Beltina, pendant un séjour <ju elle lit à 
Vienne en 1810, réalisa le vif désir qu'elle avait de connaître Beetho- 
ven, et eut avec lui celte première entrevue qu'elle raconte si délicieuse- 
ment dans une lettre adressée à Gœthe : 

Vienne, 28 mai ISIO. 

«... Lorsque je vis celui dont je vais te parler, j'oubliai l'uni- 
vers ; juste comme cela m'arrive quand le souvenir s'empare de 
moi, oui, alors je l'oublie réellement. Dans ces momenis-là, il 
me semble que mon horizon commence à mes pieds, s'élève, 
s'arrondit au-dessus de moi, je me trouve dans un océan de 
lumière qui jaillit de soi ; alors je m'enlève silencieusemenl, je 
plane sur les fleuves et les vallées, et je viens à toi. Oh ! quitte 
tout, ferme tes yeux chéris, vis un instant en moi, oublie ce qui 
nous sépare, le temps et l'espace ; regaj-de-moi du lieu où je 
t'ai vu pour la dernière fois. Oh 1 que ne suis-je devant toi ! que 
ne puis-je te faire comprendre le frisson qui s'empare de moi, 
quand, jiendant quelque temps, j'ai examiné le monde, quand, 
me retournant, jo me trouve dans la solitude et que je sens 
comme tout m'est étranger î Comment, malgré tout, se fait-il que 
jf llenris et que je verdis dans ce désert ? — D'où me \ iennenl 
la r(>>ér. In nourritui'e, la chaleur, le bien-être ? De notre amour, 
de cet amour entre nous, dans lequel je me sens moi-même si 
ajinable. — Si j'étais près de toi, je te rendrais beaucoup ]>our 
loul cela. 

" C'est de Beethoven que je veux le parler, de Beethoven, qui 
ma fait l'oublier, toi et le monde entier. Je suis, il est vrai, 
sans expérience ; mais je ne crois pas me tromper en disant (ce 
qu'au reste personne ne comprendra et ne croira maintenant) 
quo Beethoven marche en tête de la civilisation humaine. Et 
qui sait si jamais nous le rejoindrons ?• j'en doute. Puisse-t-il 
seulement vivre jusqu'à ce qu'il ait donné la solution de la 



BETTINA BREXTANO, GOKTIIE ET BEETHOVEN 'i'25 

sul)]iine énigme de son esprit ! Alor^ il nous léguera sCirement la 
ciel' d'une initiation céleste qui nous permettra de monter d'un 
degré de plus vers la béatitude. 

<' Je puis te l'avouera toi : ']c crois à un charme divin, élément 
de la nature spirituelle Ce charme, Beethoven l'exerce dans son 
art; tout ce qu'il pourra t'apprendre là-dessus est pure magie; 
chaque situation sert à l'organisation d'une existence plushaute, 
et ainsi Beethoven considère qu'il a posé un nouveau j)oint 
de départ dans la vie de l'esprit. Tu comprendras certaine- 
ment ce que je veux dire et ce qui est le vrai. Qui pourrait 
remplacer pour nous ce puissant esprit ? de qui pourrions-nous 
attendre rien de semblable ? Tout refforf humain passe et se 
meut devant lui comme le balancier d'une horloge ; lui seul agit 
librement et tire de lui-même l'imprévu, l'incréé. Que sont les 
rapports du monde à celui qui, dès avant l'aurore, commence 
déjà sa sainte journée, et qui, après le coucher du soleil, trouve 
à peine le temps de jeter un regard sur celui qui l'entoure : à 
celui qui oublie la nourriture du corps et que le torrent impé- 
tueux de l'imagination emporte bien au delà des plats rivages 
de la vie quotidienne ? Il ma dit : « Quand j'ouvre les yeux, je 
« soupire : car tout ce que je vois est contraire à mon culte, et 
« je suis forcé de mépriser ce monde incapable de comprendre 
« que la musique est une révélation supérieure à toute sagesse 
« et toute philosophie. Oui, pareille à un vin généreux, la musi 
« que donne l'inspiration, et moi, nouveau Bacchus, je ven- 
« dange ce vin dont l'humanité s'enivre. Une fois à jeun, elle n'a 
« plus en elle qu'un mélange indigeste d'idées confuses. Je n'ai 
■ <' point d'amis, ma vie doit s'écouler solitaire ; mais je sais que 
" Dieu est plus près de moi dans mon art que les autres hom- 
" mes. Je marche sans crainte avec lui, car je l'ai toujours 
" reconnu et compris. Quanta ma musique, je suis sans inquié- 
'< tude de ce côté : aucun mauvais sort ne peut l'atteindre ; qui- 
« conque la comprend devient libre de toutes les misères que 
" les autres hommes traînent à leur suite. » 

<(\ oilà ce que m'a dit Beethoven la première fois quejel'aivu. 
En l'entendant me parler avec une franchise si amicale, à moi 
qui pourtant devais lui être bien peu de chose, je me sentis pé- 
nétrée d'un profond sentiment de respect, et aussi d'un grand 
étonnement. car on m'avait dit qu'il était tout à fait misanthrope 
et qu il ne parlait à personne; on craignait même de me con- 
duire chez lui ; je dus le chercher seule. Il a trois habitations 
dans lesquelles il se cache alternativement: une à la campagne, 
une en ville, une autre sur les bastions. C'est'là que je le trouvai. 



32G LA REVrJE BLANCHE 

iiu Iroisirmc t'iniio. .IVnlrai sans vire annoncer; il clail au 
piano; j«* me nommai; il fui 1res aimable et me demanda si je 
">nlais entendre un chant qu'il venait de composer. Alors il 
clianla dune voix i\pre et pénélrante, dont la tristesse réagissait 
sur laudileur: « (lonnais-tu le pays? »—« N'est-ce pas c[ue c'est 
u beau, dil-il avec enthousiasme, bien beau? .le vais le répét^rr 
« encore une t'ois. » 1] jouissait de mon approbation illimitée — 
« La plupart des hommes sont touchés de ce qui est beau, dit-il, 
" mais ce ne sont pas des natures artistiques. Les artistes sont 
« ardents; ils ne pleurent pas. » 11 me chanta alors un autre de 
ses chants qu'il vient aussi de composeï*: « Xe séchez pas, o 
larmes de rélerncl alnour! » Il m"accomj.ao:na chez moi, et. eu 
chemin.il me dit tout ce que je viens de te répéter; mais il s'ar- 
rêtait dans la rue et parlait si haut qu'il fallait vraiment avoir du 
courage pour l'écouter ; du reste, il s'exprimait avec trop d'ani- 
mation et d'une façon tro}) saisissante pour que je n'oublias^^e 
pas la rue, moi aussi. On fut très étonné de le voir entrer avec 
moi, au milieu d'une nombreuse société que nous avions à 
dîner. Après le repas, il se plaça de lui-même au piano et joua 
longtem])S cl admirablement ; l'orgueil et le génie parlaient à la 
fois. Dans ces moments d'inspiiation, ce que son esprit enfante 
est inconcevable ; ses doigts exécutent l'impossible. 

"Depuis lors, il vient tous les jours chez moi ou j«* vais chez 
lui. delà me l'ait négliger le monde, les galeries, les théâtres et 
même la tour Saint-Llienne. Beethoven dit. « Eh ! que voulez- 
(' vous donc aller voir là? J'irai vous chercher et nous nous 
" in'omènerons le soir dans l'ailée de SclxTMibrunn. >• Hier jesuis 
alh''e avec lui dans un charmant jardin i-empli de lleui's ; toutes 
les serres étaient ouvertes, l'air embaumait ; Beethoven s'arrêta 
sous un soleil brûlant el dit : " Les ]»oésies de Gœthe exercent 
• sur moi une grande iniluence, non seulement parleur substance, 
' mais encore par leur rythme, dette langue qui s'élève comme 
'< sur l'aile des esprits vers des régions supérieures et qui porte 
« déjà eu elle le secret de l'harmonie m'excite à comjioser. Alors 
'< la mélodie jaillit du foyer de l'inspiration el s'éparj>ille en tous 
« sens ; je la poursuis, je la raméno avec jiassion ; elle fuit de 
« nouveau, elle plonge dans une foule déniolionsdiverses, mais, 
' bientôt ressaisie, celte fois elle nr peu! pus m'échajiper, et, 
■' reproduite datis toutes ses modulations, elle olx-it aux ins- 
pirations de uKm enthousiasme, jusipinu moment ou je la 
' ramène, triomphant enfin de ma |»remière idée musicale. 
« (i'est là la synqdionie. Oui, la musicpif est bien l'intermédiaire 
« direct de la vie de l'esprit à la vi(> des sens. .le voudais en 



BETTINA BRExNTANO, (lOETHE ET BEETHOVEN i'i'j 

« causer avec Gœthe pour savoir s'il me comprendrait. La mé- 
« lodie, c'est la vie sensuelle de la poésie. N'est-ce pas par elle 
« que le chant de Mignon nous révèle la jeune fille tout en- 
« tière, et cette révélation n'en fait-elle pas naître d'autres? 
« L'esprit s'étend jusqu'à une généralité sans limites, il se forme 
« toute une couche de sentiments suscités par la simple pensée 
« musicale, qui autrement s'éteindraient sans laisser de traces. 
« C'est là l'harmonie. \ oilà ce qui se trouve exprimé dans 
« mes symphonies, mélange de formes nmlliples qui se fon- 
ce dent et s'amalgament en un tout, se dirigent ensemble vers le 
« même but. Alors vraiment, la présence de quelque chose 
« d'éternel, d'infini, d'insaisissable se fait sentir, et bien que 
« pénétré à chacune de mes œuvres du sentiment de la réussite, 
« pourtant, au moment où le dernier coup des timbales impose 
« à mes audileurs ma conviction et ma jouissance, j'éprouve, 
« comme un cjit'ant, l'éternel besoin de recommencer ce qui me 
« paraît achevé. Parlez de moi à Gœthe ; dites-lui qu'il doit enten- 
« dremessym}»honies, il conviendra après que la musique est 
« la seule introduction non corporelle au monde supérieur du 
« savoir. Elle enveloppe l'homme, elle ne peut en être envelop- 
« pée. Pour que l'esprit puisse la concevoir dans son essence, 
« il faut qu'il ait le sentiment du rythme; grâce à la musique, 
(( nous avons le pressentiment, l'inspiration des choses divines, 
« et ce qu'elle communique à l'esprit par les sens devient la 
« forme corporelle de la connais- sance spirituelle. 

«Bien que l'esprit en vive comme le corps de l'air, c'est pour- 
<' tant encore autre chose de la lui faire comprendre. Mais plus 
" l'Ame y trouve sa nourriture, plus l'esprit mûrit et arrive à une 

entente avec elle. Fort peu y parviennent néanmoins, car, de 
<' môme que des milliers de créatures croient se marier par amour 
« et n'ont pas une seule fois la révélation de lamour, encore que 
« toutes en fassent profession, de même des milliers d'individus 
« font profession de musique sans en avoir la moindre intuition. 
« Elle contient en elle-même les germes du sens moral, comme ils 
^< sont contenus dans touslesarts ; unecréationvérilable est mo- 
« raiement un progrès. Le soumettre à des lois impénétrables, 
" refréner, en vertu d'elles, son propre esprit, afin qu'il en ré- 
« pande les manifestations, voilà le principe de l'art; s'absorber 
« dans cette révélation, c'est s'abandonner au principe divin qui, 
« dans le calme, exerce sa puissance sur la furie des forces in- 
<' domptées, et prête ainsi à l'imagination sa plus haute efficacité. 
" L art représente donc toujours la divinité et les rapports des 
« hommes avec lui sont une religion ; ce que nous acquérons par 



328 LA UEVUE IJLA.NCHE 

" Inif vient dr I)ieu. inspiration divine qui donne aux facultés 
" hiiinainos un l)iit à atleindrc. 

" Linlelligenco. comme le grain de blé, a besoin d'un terrain 
« humide, chaudement électrique pour pousser, pour penser, 
'< pour s'exprimer. La mlusique est le so électrique dans lequel 
<( l'esprit vit, pense, crée. La philosophie est un produit de cet 
« esprit électrique; sa propre indigence, qui veut tout fonder 
«< sur un principe disjoint, en est relevée : quoique l'esprit ne 
soit pas maître de ce ({u'il crée par elle, il est pourtant heu- 
« reux dans cette création, et il en est ainsi de toute création 
«( spontanée de l'art : indépendante de l'artiste, plus puissante 
« même que lui. elle ramène à la divinité, etne tient à l'homme 
« que pour rendre témoignage de l'action de Dieu en lui. 

« La musique donne à l'esprit l'idée de l'harmonie. Une pensée 
« séparée lui a fait déjà concevoir un ensemble, une parenté; 
(' ainsi chaque pensée dans la musique est en rapport intime, 
(' inséparable avec l'ensemble de l'harmonie qui est l'unité. 

'( Tout ce qui est électrique porte l'esprit à une création musi- 
(( cale, action débordante. 

« Je suis d'une nature électrique. Mais je m'arrête dans mon 
(' inexplicable philosophie, sans cela je me perdrais... Kcrivez à 
« Gcnthe de ma part, si vous me comprenez, et, quoique je ne 
(( réponde pas de ce que vous écrirez, je me laisserai bien 
« volontiers éclairer par lui. » 

« Je lui ai jiromis de te rapporter tout, autant que je le 
pourrais. 11 m'a conduite à une répétition de musique à grand 
orchestre; j'étais seule dans une loge, au fond d'une vaste salle 
obscure, çà et là des rayons de lumière où dansaient et s'agi- 
taient mille atomes brillants se glissaient nu travers des fentes, 
pareils à des voies célestes peuplées d'àmes bienheureuses. 

•' C'est là que je vis ce merveilleux génie coud u ire son légi ment. 
Oh! Goethe, aucun empereur, aucun roi n'a autant que Beethoven 
la conscience de sa toute puissance, et le sentiment que toute 
force vient de lui. Si je le comprenais comme je le sens, alors je 
saurais tout. 11 élàit là debout, armé d'une résolution si ferme! 
ses mouvements, son visage, achevaient d'imprimer à son œuvre 
le sceau de In |ierfe<tion ; il prévenait les moindres fautes, les 
moindres erreurs d'interprétation; aucun soufllc n'était produit 
nrititrairement, hi merveilleuse présence de son esprit transfor- 
mait tout en activité réfléchie et consciente. On pourrait pro- 
phétiser qu'un jour, dans un perfectionnement ultérieur, il re- 
paraîtra en maîtrf du monde. 

" Hier soir, j'ni écrit tout ce qui précède, et ce matin,jeleiui ai 



BETTINA BRKNTANO, GOETHE ET BEETHOVEN 329 

lu : « Ai-je donc dit cela? a-t-il fait; alors j'ai eu un raptus. » Il 
a relu ma lettre attentivement, efTaçant, écrivant entre les lignes, 
car il tient beaucoup à ce que lu le comprennes. 

« Maintenant réjouis-moi par une prompte réponse, qui prouve 
à Beethoven que tu Tapprécies. Notre plan, tu le sais, avait 
toujours été de parler sur la musique ; mais je sens à présent, 
grâce à Beethoven, que je n'en suis pas digne. — Bettina. » 

L'enthousiasme apocalyptique de la jeune fille pour le musicien qu'elle 
découvrait à son ami Goethe dut paraître excessif au vieux grand 
homme qui se voyait proposer — sinon opposer — un rival en génie 
par celle-là même qui affichait pour lui la plus admirative des affections. 
Il lui répondit : 

« Ta lettre, chère et bien aimée enfant, m'est arrivée dans un 
bon moment. Tu t'es bravement recueillie pour me dépeindre 
une grande et belle nature dans ses efforts et dans ses résultats, 
dans ses besoins et dans ses facultés. J'ai eu bien du plaisir à 
voir se refléter en moi cette image dun génie original. Sans 
vouloir le classer définitivement, je dirai qu'il faudrait un tour 
de force arithmétique pour en déduire la somme totale de con- 
cordance. Pourtant, je n'ai lien à objecter à tout ce que ton 
esprit ma communiqué à ce sujet par une de ces explosions 
soudaines. Au contraire, je te dirai que j'ai trouvé dans toutes 
ces démonstrations un rapport intime avec leur propre nature. 
Un esprit ordinaire y découvrirait peut-être des contradictions. 
Mais ce qu'il dit, lui qu'un démon conduit et inspire, doit frap- 
per le profane de respect, et il estindi-lércnt de savoir s'il Ta dit 
par sentiment ou par intuition. Ce sont les dieux qui agissent 
en lui et qui par lui sèment le germe d'une intelligence à venir. 
Puisse ce germe s'épanouir sans encombre ; mais pour que cette 
intelligence brille à tous les yeux, il faut d'abord que les brouil- 
lards qui obscurcissent l'esprit de l'homme se dissipent entière- 
ment. Dis mille choses cordiales de ma part à Beethoven. Dis-lui 
que je donnerais beaucoup pour faire personnellement sa connais- 
sance, car l'échange de nos pensées et de nos sentiments nous 
profiterait à tous deux grandement. Peut-être auras-tu assez 
d'influence sur lui pour le décider à venir à Carslbad, où je suis 
presque tous les ans, et où j'aurais tout le loisir de l'écouter et 
de m'instruire auprès de lui ; car vouloir lui donner mes ensei- 
gnements serait une profanation. 

« Son génie l'inspireet le guide tropbien: souvent même il l'il- 
lumine comme par un éclair, tandis que nous autres pressen- 
tons à peine de quel côté le jour viendra à poindre. 



33o LA REVUE HLANCHE 

<( Beethoven me fernil liraïul )>laisir s'il voulaitm'envoyermes 
deux lieds qu'il a mis en musique, mais lisiblement écrits. C'est 
une de mes plus grandes jouissances et dont je suistrèsrecon- 
naissant, quand une pot'sie inspirée par des dispositions pas- 
sées m'est de nouveau /•endue sensible par In mélodie, ainsi que 
Beethoven le dit très bien... — Goethe. » 

Bettina lui écrivit alors : 

" Trrs cher ami, j'ai communiqué ta belle lettre à Beethoven, 
en tant qu'elle le regardait ; il l'ut rempli de joie et s'écria : 
« Si quelqu'un peut lui faire comprendre la musique, c'est 
« moi. » Il saisit avec enthousiasme l'idée d'aller te trouver h 
Carslbad, se frappa le front et dit : « Ne pouvais-je pas le faire 
<' plus t<M ? N'raiment j'y ai déjà pensé, etîpnr timidité je ne l'ai 
« pas fait. Cette timidité me tourmente comme si jen'étais pas 
« quelque chose deprésentable, mais maintenant je n'ai plus peur 
« de Gœthe. » En conséquence, sois certain de le voir l'année 
<' prochaine... » 

Le séjour de Betlina à Vienne ne devait pas èlre de bien longue 
durée ; son départ laissa Beethoven fort troublé, si l'on en croit les let- 
ties qu'il écrivit en 1811 et i<Si2, qu'elle publia plus de dix ans après, 
et dont l'autlionticilé a ti'ouvé vers iHG- de violents adversaires et d'é- 
ner^i(|ues défenseurs. 

Il est fort heureux (pie ces lettres nous aient été conservées ; sans 
elles, nous aurions été privés de renseignements sur les relations ulté- 
rieures du poète et du musicien. 

Bettina Brentano, mariée en iHii, n'avait pas tardi* à se brouillei- 
avec Gœthe, ce qui avait mis fin, à |)eti près complètement, à la fameuse 
« correspondance ». Mais l'année d'après s'étaient réalisés les dé.sirs de 
Beethoven, qui avaient pris corps au moment de la visite do Bettina. 
Beethoven et Gœthe s'étaient rencontrés presque par hasard aux eaux 
de Tuplitz, et avaient passé plusieurs jours ensembhî. 

Quelle fut leur impression réciproque, lors de cette entrevue prolon- 
gée, et f|uel avenir réouvrait-elle à leurs rehilions y Les lettres des inté- 
ressés permettront de n'-pondrcà cette double question. 

De Gretiie, d'aljord. ces quelques mots, les souls rlp s^n riMivic fiitière 
relatifs à l'auteur des symplionies : 

«t J'ai fait lu connaissance de Beethoven ; son talent m'a 
étonné, mais quel inlraitablf personnaij:e ! Il a le monde en abo- 
mimdion. et je ne lui en veux pas de le trouver si odieux, bien 
qu'à vrai diie il ne s"(''vertue guère à reml)ellir pour les aulies. 
II faut pourtant l'excuser et le plaindre à cause de son inlirmité, 
qui d ailleurs sendde alïecler le côté social de son être plus 



BETTINA BRENTANO, GOKTIIE ET BEETHOVEN 33 1 

encore que le côté musical, et le rend hypocondriaque, lui déjà 
laconique de sa nature (1). » 

Beethoven, dans lune de ses trois lettres à Bettina, va nous donner 
un tableau plus vivant du séjour à Teplitz, et nous expliquer en même 
temps la mauvaise humeur dont Gœthe témoigne librement dans cette 
lettre à son « mentor musical «, le musicien Zelter. 

La lettre est datée du i3 août 1812. 

u Chère bonne amie, 

« Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs, 
des conseillers intimes, ils peuvent bien donner des titres et des 
décorations, mais ils ne peuvent pas faire de grands hommes; 
les esprits qui s'élèvent au-dessus de la plèbe humaine ne sont 
pas de leur compétence et c'est pour cela qu'ils doivent les res- 
pecter. Quand deux hommes comme moi et Gœthe viennent 
ensemble, les grands seigneurs doivent remarquer ce quil y a 
de grand aussi dans chacun de nous. Hier, nous avons rencon- 
tré toute la famille impériale; nous l'avons vue venir de loin, et 
Gœthe a quitté mon bras pour se ranger sur le bord du chemin ; 
quoi que je pusse dire, il me fut impossible de lui faire faire un 
pas de plus; quant à moi, j'enfonçai mon chapeau sur ma tète, 
je boutonnai mon habit et je m'avançai, les bras pendants, au 
milieu du groupe. Princes et courtisans se mirent en espalier ; 
l'archiduc ôta son chapeau, l'impératrice me salua la première. 
Tout ce monde-là me connaît. Je vis, à mon grand amusement, 
le cortège défiler devant Gœthe; il se tenait à l'écart, chapeau 
bas, le dos courbé jusqu'à terre. Ensuite, je lui ai joliment lavé 
la tète, sans vouloir accepter la moindre e>?cuse, en lui repro- 
chant tous ses péchés, particulièrement ceux dont il s'est rendu 
coupable envers vous, bien chère amie... 

'< J'ai dit ma façon dépensera Gœthe: comment l'approbation 
agit sur chacun de nous, et qu'on veut être compris de ses pairs 
par l'intelligence ; l'émotion est bonne pour les femmes (par- 
don 1), chez les hommes elle doit faire jaillir l'étincelle du génie. 
Ah! chère enfant! qu'il y a longtemps déjà que nous sommes 
d'accord sur toutes choses!!! Rien n'est bon comme d'avoir 
une belle bonne âme, que l'on reconnaisse en tout et devant 
laquelle on n'ait pas besoin de se cacher. Il faui « être quelque 
chose si l'on veut paraître quelque chose. » C'est au monde à 
prononcer, il n'a pas toujours tort; cela, il est vrai, n'est pas 
mon affaire, car je vise à un but plus élevé. J'espère recevoir 



(1) Lettre à Zelter du 2 septembre 1812. 



3ii LA REVUE BLANCHE 

une leltic de vous à \'ienne; écrivez vite, vite et beaucoup, j'y 
serai dans huit jours. La cour part demain, on joue encore 
aiijouid'hui. Gœlhe a fait apprendre le rôle à l'impératrice. Son 
duc ol lui voulaient que je fisse entendre quelque chose de ma 
musique; je le leur ai refusé à tous les deux, ils aiment trop la 
porcelaine chinoise; il faut de l'indulgence, car l'esprit a perdu la 
haute main, mais je ne joue pas pour ces goûts pervertis et je 
ne me charge pas de faire des absurdités au prolit de caprices 
princiers dont on ne retire jamais rien... — Beethoven. » 

Les choses devaient en rester là, l'entrevue de Teplitz lui une tenta- 
tive sans lendemain. Gœthe affecta désormais d'ig*norer Beethoven ; 
nous avons sur ce point des documents assez curieux, datés de i83(i: 
ce sont les lettres écrites par Mendelssohn, alors que, pendant un séjour 
qu'il faisait auprès de Tillustre vieillard, il lui faisait entendre les 
chefs-d'œuvre de la musique. 

Voici les passages relatifs à Beethoven. 

Lettre du 2 5 mai i8'3o à sa famille : 

<( Avant midi, je dois, pendant une petite heure, lui jouer sur 
le piano des morceaux de divers grands compositeurs, par 
ordre chronologique, et lui expliquer comment ils ont fait pro- 
gresser l'art. Pendant ce temps, il se tient assis dans un coin, 
sombre comme un Jupiter tonnant, et ses yeux lancent des 
éclairs. 11 ne voulait pas du tout mordre à Beethoven. Mais je 
me mis à lui jouer le premier morceau de la symphonie en ut 
mineur qui lui fil une impression tout ù fait étrange. Il commença 
par diic : « Mais cela ne produit (juc de l'élonnemcnt ctn'émelit 
<( pas du tout; c'est grandiose.» Il miirnmra encore quelques 
mots entre ses dents; puis, après une longue j^ause, il rei)ril : 
(f C'est très grand et tout à fait étourdissant; on dirait i)resque 
« que la maison va crouler; mais que serait-ce donc si tous les 
« hommes ensemble se mettaient à jouer cela? » 

Lettre du 22 juin à Zelter : 

« Malgré son anlipnlhie mal déguisée pour la musique de 
Beethoven, je ne pouvais lui (mi faire grAce, puisqu'il tenait ù se 
rendre compte de la situation présente (h' 1 art... » (1). 

Au contraire. Beethoven sut tirer un [)rolit iiiU'lltMiucl des (pielques 
heures passées avec celui dont il admira jusqu'à la tin la pensée et les 
œuvres. On en citera pour preuve ce texte que rapporte M. Blaze de 
Bury : « Dès que j'ai le temp«^ de lire, écrit Beethoven au lendemain du 



(1) A. iluiien : (Jfrthe ei la Mu.<i'juc. 



BETTIXA lîRENTANO, C.OETHE ET BEETHOVEN ViS 

voj'age à Tepiitz, je lis- Gœtlie ; il m'a tué Klopstock ; personne comme 
Gœthe ne se laisse mettre en musique. » 

Lors de rachèvement de sa Missa solemnis en ré, quand, pressé par 
des besoins d'argent, Beethoven en ofîritdes copies à cinquante ducats 
à toute une série de personnages de marque, il songea très naturellement 
à Gœthe, et lui écrivit en lui demandant d'appuyer sa demande auprès de 
la cour de Saxe-Weimar. Mais il avait compté sans son hôte; 
celui-ci, cruellement oublieux et dédaigneux, ne lui fît pas même l'hon- 
neur d'une réponse. 

Malgré tout, vers la même époque, Beethoven, sollicité par l'éditeur 
Haertel de Leipzig de donner un pendant à Egmont en écrivant une par- 
tition sur le Faust, fut saisi d'enthousiasme à cette idée, que les exi- 
gences de son labeur et l'ampleur des travaux qu'il avait alors sur le 
chantier, rempôchèrent de réaliser. 

« — Ah! s'écria-t-il en levant les mains au ciel lorsqu'on vint lui en 
parler, ce serait là un travail, il pourrait vraiment en sortir quelque 
chose ! Mais j'ai trois grandes œuvres qui me trottent par la tête et dont 
une bonne partie est faite dans mon esprit : il faut d'abord que je m'en 
débarrasse... Ce sera long, car, voyez-vous, depuis quelque temps, je 
ne me mets plus facilement à l'ouvrage. Je m'assieds et je pense, mais 
rien ne vient sur le papier... J'ai peur de commencer ; une fois que j'y 
suis, ça va... » (i). 

Beethoven mourut en 1826, dans la solitude et la gêne, ruiné par la 
tendresse aveugle qu'il avait vouée à son neveu ; Gœthe lui survécut 
encore cinq ans et. tout au contraire, s'éteignit dans le triomphe et 
la sérénité. Il avait, en somme, passé auprès de Beethoven sans com- 
prendre. 

MAnTI.\L DOUEL 



(1) Rochlitz : Fiir freundi der Tonkunst, cité irinr M.Audley : L. v. Beethoven. Paris, 1807 



Toute une histoire 



Ex voto : 

Mon amie, vous reconnaîtrez cette histoire. 

Vous savez — ou vous ne savez pas — qu'à cause de vous j'ai beaucoup 
soufTert. 

(Il faut bien faire delà littérature avec quelque chose.) 

Mais tout cela est loin ; il ne reste que le souvenir de petits sourires, de 
petites larmes, de petites joies, de petites soufTrances, de petits bonheurs, de 
petites choses : c'est frais et joli, comme le titre, — et ga n'a pas grande im- 
portance. 

La vie n"a pas été trop cruelle, n'est-ce pas? 

C'est fini, et c'est assez bon d'être restés amis; n'insistons pas. Vous relire 
cette histoire, avec un pleur peut-être au bout des cils; ne le laissez pas 
tomber, gardez-le en vous-même et pleurez pour vous même, cola vaut 
mieux. 

Je ne vous en veux plus; suis-je, au fond, si sûr de vous avoir aimée... ? 

H. I). 

I. — Description. 

Jacques Lorraine a vingt ans; nécessairement, il est littéra- 
teur; il a des amis, — quelques-uns, — el il a «lu talent. 

Ça ne va pas plus loin. 

11 vit comme il peut, et jiml. Il n'est pas malheureux, il n'est 
pLi^ p;iuvre, il n'a pas le sou. 

Il est heureux, il est égoïste, c'est un excellent garçon. 

Et ca pourrait durer longtem])s comme ç;a. 

Il aurait à qiuirante ans un passé et un passif et une situation 
passable, des dettes, il vivrait et vivoterail ; il se marierait peut- 
("Ire comme tant d'autres, avec un petit pécule d'illusions inuti- 
lisées, un bas de laine de tendres.ses économisées et du scepti- 
cisme, et du sens pratique, en surface, en décor, pour avoir l'air 
d'être malin. 

n. — Pour prendre contact. 

Il rencontre des gens un peu partout et de partout. 
Des auteurs qui lui donnent la main et des billets de faveur; 
des journalistes ((ui lui donnent des compliments et, en menue 



TOUTE UNE HISTOIRE 335 

monnaie, de ladmiration; des cal)otins qui lui donnent.de l'im- 
portance, des actrices qui lui donnent des idées. 

Et ce sont de petits romans rêvés dans la solitude de sa 
chambre, cependant que Madame Ruche, concierge, brosse 
ses vêtements, use du fil et ses yeux à recoudre des boutons, 
use sa lano-ue et son imac-ination à lui conter des histoires. 

Il pense plus loin, sans écouter; il pense, au-delà d'un souper, 
d'une rencontre. et d'autres rencontres; il cherche, au tas des 
souvenirs, parmi des camarades et des amies, une ou des maî- 
tresses; il lleurit son cerveau de bienfaisants espoirs; il finit par 
croire que c'est arrivé. 

Et ça va arriver. 

III. — Elle. 

Marthe Legg était actrice. 

Marthe Legg savait dire des choses. Lorsque sa voix prenait 
la peine de se faire entendre, c'était une musique sans préten- 
tion, musique de chambre, quintette de Mozart, violons sur 
l'eau, musique sans fracas, avec de l'intimité, de la discrétion et 
de la distinction. 

Elle pouvait tout dire; les mots perdaient leur sens; on écou- 
tait pour le plaisir d'entendre; on la regardait : elle berçait, 
adoucissait, alanguissait; elle avait l'air de parler à une oreille, 
et l'on tendait l'oreille pour [être plus près, pour prendre et 
garder en soi la mélodie, pour la définir et l'aimer davantage. 

Et la voix ennuyée et dolente, et le sourire dolent et ennuyé, 
et les gestes qui semblaient chercher d'autres gestes pour se 
poser en caresses, et les robes claires, et les poses alanguies et 
son dédain, tout était un charme qui prenait la salle, qui l'en- 
traînait doucement, et l'emmenait plus loin, au-delà de la pièce, 
de la pensée et des pensées, et des mots, — plus loin. 

Jacques Lorraine suivait. 

Sa pensée flotta ; il découvrit au fond de son Ame un petit 
coin à l'ombre, où il y avait une nappe d'eau ignorée, une petite 
mare avec des fleurs et des feuilles, une petite mare silencieuse, 
que rien n'était venu rider ni ternir. Avec joie, il contempla 
cette plaque, s'y regarda comme en un miroir : 

— Je ne suis ni très beau, ni très malin, ni très propre, 
mais... 

Mais il avait en lui ce coin inconnu que ses amours banales 
n'étaient pas venues polluer : les compagnes de rencontre 
n'avaient pas fait de ricochets sur l'eau vierge. 



330 LA REVUE BLANCHE 

Et il pensa conduire un jour une amie, un(^ vrjiie, une grave, 
une délinilive amie dans ce pauvre domaine obscur de son 
à me. 

Et il dédia à Marthe Leui;- son terrain à btUir des illusions. 



"S 



IV. — Antécédents. 

Marthe Legg avait ses amants. 

(Vêtait son droit. 

Elle ne les cachait pas dans des armoires, elle les montrait, 
les exhibait, complaisammenl. Elle était à la modc.etses amants 
étaient à la mode. 

La littérature est une ville de province, sa maison était le 
(lafé du Commerce où l'on venait faire sa partie. Elle faisait 
passer la soirée, on savait un peu Faimer en camarade; elle ne 
se vendait pas, on la prenait; elle ne se donnait i)as, elle se 
laissait faire; elle notait des sensations et des mots, pour plus 
lard, pour avoir des •secrets, et pour pouvoir sourire. 

Elle gardait un amant provincial et sérieux pour l'entretien de 
sa maison. 

Peut-être aussi pour la dignité de sa vie. 

L'amant était un a-arcon très bien. 

11 liabitait la Vendée, il était riche, fidèle, conliant et pas 
gênant. 

Il avait des chiens : Marliie demandait des petits, — des 
chiens de ses chiennes, pour les distribuer à ses amis; il chas- 
sait et envoyait du gibier, il ])èchait et envoyait du poisson, — 
il venait à Paris et envoyait des lettres pour prévenir. 

11 Mvail une mère qui voulait le marier: il se laissait fiancer 
de temps en temps, et ne se inaiiaif j)as, par i)rinci])e. Il rnvoyait 
régulièrement des fonds, par messages, et des regrets de n'ê- 
tre pas là: il se Inmentail nu pou pour la forme, et sincère- 
ment, par ennui ; il avait de lan'eclion el du tact, se tenait bien 
et faisait bien les choses. 

M;ulhe disait : 

— .Mon amant, c est un homme du monde!... 

Ses amants n'étaient jias du monde, mais ils avaient de 
l'esprit, de bons mensonges, et des tendresses sans {)rélentions : 
béguins de nuit un peu rafales, comme les (iacres de nuit, 
béguins d'occasion, aussi peu solides que les vieux meubles; 
el si peu de délicatesse qu'il nr fallail ]t;i-> Irop leur en 
vouloir. 



TOUTE UNE HISTOIRE 33; 

V. — Minutieuse psychologie. ' 

Ouant Jacques fui prcseiilc à MarHic,il s'imposa tout de suite. 

Sans malice, il lit les plus maladroits compliments; il perdit, 
son aplomb, perdit pied et fut contraint de barbotter, en plein 
marécage sentimental. 

Il gardait son sourire par habitude, et son esprit par besoin ; 
il n'avait envie ni de sourire, ni de plaisanter. Il était pris, ni 
plus ni moins. 

Sachant l'inutilité parfaite de se débattre, il restait empêtré 
dans une cour banale, dont il avait honte ; il employait tous les 
vieux compliments qu'il trouvait ridicules, et s'efforçait à croire, 
— et à faire croire, — que ce n'était pas arrivé. 

Son sourire et son cœur discutaient : 

— C'est profondément bête! on a bien assez de peine à vivre 
sans aller gâcher ses illusions avec la première venue. Une 
actrice ! Et quelle ! 

Et son cœur répondait : 

— Qu'est-ce que ça peut te faire! tu vas souffrir profondé- 
ment; je vais être le maître, être le maître de ton cerveau, de 
ton corps; je vais te tenir et te convulser ! je serais affolant, 
obsédant. 

Blague encore si tu veux, jouis de ton reste : ça ne durera 
pas, ton reste. On n'est pas sceptique (quel mot!) toute sa vie, 
et le jour oij l'on est pris, l'on est ridicule, davantage... 

— Je fais de l'ironie et de la littérature avec mon affection : 
ce n'est pas grave; ça cassera! ça tient à un fil, je le couperai! 

— Chiche! 

Jacques haussa mentalement les épaules , puis il alla voir 
Marthe. 

Ça ne pouvait pas mieux commencer. 

VI. — Dialogue avec Marthe. 

— Vous aussi ! 
Elle riait. 

— Moi aussi ! 

— \ ous êtes — elle sembla compter sur ses doigts — le hui- 
tième ou le neuvième de l'année; sans compter les autres et 
le passé. Vous y tenez? 

Il rougit sans répondre et lui prit la main. 

— Vous n'êtes pas un type comme tout le monde, n'est-ce 
pas? 



92 



VJS LA REVUE BLANCHE 

Il lioclia la tète. 

— \'os signes particuliers? 

— Je vous aime. 

— (Test insolent. Croye/.-vous qu'il n'y en ait pas d'autres 
qui m'aient aimée! \'ous croyez avoir fait une découverte, vous 
vous ligurez que je suis désirable sans plus, qu'on me prend et 
qu'on me lâche après; vous croyez que ca finit toujours comme 



ca ? 



— \'ous exagérez. 

— C'est vous!... On m'a aimée, longtemps, profondément; 
on m'aime encore : j'ai un amant. 

— Lequel? 

— Ola ne vous regarde pas, j'en ai un, voilù tout! il n'est 
pas d'ici, ni du boulevard, ni du trottoir, des cercles ni des 
grands bars. 11 habite au loin et bien loin; il vit de souvenirs et 
d'espoirs, il pense à moi. m'envoie des caresses, par correspon- 
dance et des moyens de vivre par mandats; tout à couj) il arrive, 
il est le maître, il est chez lui, il m'aime mieux, plus discrète- 
ment, plus définitivement que les autres... 

— Ah ! 

— Quoi!... vous êtes tout jeune, vous êtes tout gosse, vous 
vous montez le cou ! 

— Ah ! 

— Embrassez-moi la main, restez dîner avec moi ou emmêliez- 
moi dîner avec vous... Nous serons amis. 

Il rougit, hésita à répondre : 

— Les amis que vous pouvez avoir pour un matin ou un soir 
ont dans leurs ])Oches des louis nécessaires à des débauches 
rares dans des cabarets à la mode... Je n'ai rien, absolument 
rifn... je ne suis pas comme tout le monde... 

Elle sourit : 

— Restez dîner avec moi. 

il rélléchit un jieu, — si peu : 

— Non, je ne veux pas, je ne pourrais pas vous inviter un 
autre soir: j'aime mieux venir entre les re[)as, et ne l'ien prendre 
et tAcher t'i me faire aimer; un peu... pour moi-même. ' 

— (>'est une prétention! — (jui peut nous mener très loin. 
J'ai mon orgueil et je n'ai ])asde cœur... 

— Oh! je suis persuade que vous ne connaissez pas la vie du 
tout! 

— Ça se peut; et juiis après ? 

— .\près? Vous me rendrez grâce de comphHer votre éduca- 
tion sentimentale. 



TOUTE UNE HISTOIRE ^^9 

— Où en suis-je? 

— Nous en sommes au commencement. 

— La suite à demain ! vous n'êtes pas ennuyeux, mais vous ne 
savez d'histoires que les vôtres... Revenez quand il vous plaira. 

El après de menus baisers sur les doigts, ce fut une fuite 
discrète avec de derniers sourires clmclioteurs dans Tembra- 
sure des portes. 

vn. — Morte saison. 

Jacques Lorraine s'attabla tout seul à un café de l'Exposition, 
au bord de l'eau, devant de mauvaises bières belges. 

La mauvaise bière suscite de mauvaises réflexions. 

Il regarda la Seine qui passait entre du luxe semestriel et des 
palais provisoires. Il boudait, faisait la lippe. Rien ne marchait : 
O matin, il avait vu Marthe par hasard, elle avait été désa- 
gréable : sa passion ne faisait pas d'affaires. 

Il résolut de ne plus aimer personne, d'être tout à fait égoïste, 
tout à fait mufle, — et de travailler. 

Et pour se bien prouver qu'il voulait travailler il demanda au 
ffarcon « de quoi écrire », 

Et il écrivit ce qui lui passait par la tête. 

Il y avait de tout un peu, et beaucoup trop. Il mêlait la Seine, 
les palais, les drapeaux, les étoffes, les femmes, les robes, les 
fleurs et les tziganes à ses tristesses sentimentales. Il sondait 
son mal, pas très profondément, de peur de souffrir, pas très 
exactement de peur d'avoir peur. Et ça continuait des pages. 

Il but une gorgée de bière qui le ramena à la réalité : 
(( Pouah! » En tout petits morceaux furent déchirés les papiers 
où couraient de fines pattes de mouches ; il les jeta en l'air, et 
les papiers, parce qu'il n'y avait pas de vent, ne s'envolèrent 
pas très loin. 

Un sourire, le mufle en avant, un Boldi de contrefaçon ten- 
dait l'assiette pour qu'on y mît des pièces. 

Il jeta un sou, partit en rageant, exaspéré de tout. 

Un ami l'emmena huit jours à la campagne. 

Il écrivit des lettres sans rénonse. 

Il s'énervait, se sentait mal à l'aise. 

Il revint à Paris. 

VIII. — Retour des cendres. 

Un petit bleu l'attendait depuis trois jours. 

Je suis malade, venez me voir. 

Sympatliiquement. 

Marthe 



34o LA RKVUE BLANCHE 

Si/mpalhif/ucmeni tenait la largeur de la page : c'était sym- 
bolique. 

11 alla chez elle de suite. 

Elle était pâle et maigre parmi les drai)s et les dentelles ; ses 
cheveux mal peignés s'efforçaient à cacher son visage ; seuls ses 
yeux brillants et son sourire apparaissaient dans la pénombre 
de la pièce triste et tiède. 

— Je suis jolie, n'est-ce pas? 

Il se taisait, la regardait, étonné et ravi, elle n'était plus la 
même: on l'avait changée, transfigurée; elle n'était plus j)ari- 
sienne, plus à la mode, plus très ])ellc, et quelconque. C'était 
un tout petit corps douloureux et crispé, des cernes entouraient 
ses veux. 

Elli^ souriait malgré tout. 

— Je suis jolie, n'est-ce pas? 

Cela la préocccupait de savoir si clic était changée, si elle 
avait mauvaise mine, si elle était laide. 

Mais Jacques ne songeait pas à répondre. Il lendit un [taquet 
de roses qu'il avait apporté, il lui embrassa les doigts. 

— (Ju'est-ce que vous avez eu ? 

— Une pleurésie : j ai failli mourir 

— \ rai !... vous allez mieux, maintenant ? 

Toutes les maladresses étaient de la tendresse, il selYorçait à 
ne rien dire, à mettre tout dans son regard pour qu'elle com- 
prît, pour qu'elle eût pitié. Il lui tenait la main, et ce fut elle 
qui lui prit la tète sous ses bras, l'approcha d'elle, le berr.a tout 
doucement. 

— Mon petit Jacques ! 

Elle dit ces mots simplement, a\eç des larmes au bout des 
cils. Il ne savait plus : il se blottissait dans ses bras, se cachait, 
ne pensait i»his à rien, qu'à sa joie, — éclo.se comme une fleur 
jtiile, et si pi\le. dans cette chambre de malade. 

VA ce fut un éj)ithalame exquis, naïf, et si bète, qu'il lui mur- 
mura ù mi-voix, si près d'elle, pi'es(jue en elh* : 

— Je n'ai jamais aimé, je vous le jure,... je le le jure... je ne 
sais j)as, jamais je ne me suis caché la face sur une épaule, sur 
une j)oiliiiif'... .Iju eu des maîtresses d'occasion et des nuits 
d'anioui-, — d'amour! — au rabais. Je n'ai pas eu de compagne... 
In seras ma compagne, dis ? 

— Tu es le [)lus gosse des amants... 

— El le plus amant des gosses ! dis-moi encore des 
choses!... je t'aime, je t'aime, comj)rends-tu tout ce qu'il va 
dans ce mot-là... Il y a tout ce que je sens, tout ce que j'éprouve, 



TOUTE UNE HISTOIRE 34l 

tout ce qui in'apeurc et inc réjouit, il y a mes espoirs et mes 
craiutes... je t'aime,... chérie, chérie! laisse!... ne me dis rien... 
dis-moi que tu m'aimes... j'ai peur 1 

Elle lui prit la tête et le regarda hien en face, dans les yeux. 
Un petit pli glissa entre ses sourcils : 

— Tu as peur de quoi ? 

Et il ne savait que dire : il avait peur sans raison, c'était trop 
bon, trop beau, trop neuf, il n'était pas habitué, il n'avait ni 
l'entraînement de la volupté, ni l'expérience des caresses, il 
avait peur, voilà tout. 

Elle s'attrista ; 

— Tu doutes déjà? 

— Je ne doute pas : tu as eu pitié, merci, ma chérie ; je n'ai 
plus d'orgueil, j'ai une infinie et douce reconnaissance envers 
toi, envers tout le monde, envers la vie. Je ne serai plus 
méchant, jamais ; je serai bon à cause de toi ; je ne veux pas te 
faire souffrir... Est-ce que tu me feras souffrir, toi ? 

— Bête! 

Elle le prit encore comme un enfant, elle l'embrassa à petits 
coups, à petites tendresses qui endormaient ses désirs, qui déli- 
cieusement lalanguissaient. 

— Tu verras! nous aurons de beaux soirs et de beaux jours ; 
nous nous cacherons bien, personne ne saura notre amour : je 
t'ai deviné parmi les autres, je t'ai évité, je ne voulais pas me 
laisser prendre !... j'avais peur, moi aussi, si peur de t'aimer... 

— Tu m'aimes? 

-- Je ne sais pas... 

— Dis que tu m'aimes, dis... je suis si malheureux... 

— Malheureux, vraiment, d'être là ! malheureux de te sentir 
dans mes bras, malheureux de me sentir toute à toi, vraiment 
malheureux, n'est-ce pas...? 

— Ma chérie ! ma chérie... 

Et ce furent des caresses profondes et petites, de la menue 
monnaie, — inépuisable, — de baisers; tout chantait : leurs 
gestes, leurs mains, leurs lèvres, leurs soupirs, et les mots ; tout 
se fondait en une béatitude infinie et indéfinie : les minutes 
passaient dans des sourires; ils ne se prenaient pas, ils Dépen- 
saient pas à se prendre, ils se laissaient aller à leur abandon, à 
leur extase : « Ah ! mon petit Jacques. — Ah ! Marthe ! ma ché- 
rie, chérie 1...» Ils répétaient les mêmes phrases, les mêmes mots 
sans cesse, et c'étaient des aveux nouveaux et des tendresses 
nouvelles. 

— Ah ! j'ai si peur, si peur... 



342 LA REVUE BLANCHE 

— Ah ! j'ai si peur, si peur... 

— ...que lu m'échappes, que lu l'échappes, que tu t'évades; 
j'ai peur que ce soit, comme les autres, comme avec les 
autres, des mots et de la volupté. 

— ... de l'aimer, de souffrir... je m'étais si hien défendue, si 
bien gardée... lu me prends malgré moi, je ne me donne pas-, 
je résiste... je t'aime!... 

— Je t'aime... 

IX. — Les mauvais et les meilleurs jours. 

Elle allait mieux. 

Elle commençait à sortir. 

Ses amis revenaient, remmenaient dîner au Bois, à l'Expo- 
sition, traîner dans des maisons où l'on se rencontre, où l'on 
est NU. et remarqué, — devant du Champagne frappé, en toi- 
lettes, en beauté, en grâce parisienne, en médiocrité jolie, en 
petits sourires, en méchanceté aima])le. en politesse un peu rosse. 

Et Jacques l'altcndait à son retour, l'embrassait vite et s'en 
allait. 

(certain soir, il se désola : 

— C'est effrayant, ce que je souffre! je suis un amant à la 
manque, je n'ai pas le sou ! je ne peux pas te conduire, comme 
les autres, à Armenonville ou au chtUel du Lac ; le restaurant 
allemand même est trop cher. Je viens fadmirer et t'embrasser 

après les bons repas; je ne peux l'apporter que des lleurs 

Quand tu étais malade, quand tu n'avais besoin de rien, — que 
de tendresse, je pouvais te satisfaire, mais aujourd'hui, mais 
demain! ah! ma chérie... m"aimes-lu nudgré... malgré tout. 

— Je ne sais pas. 

— Non, n'est-ce pas? tu ne peux pas, tu n'as pas Ihabitude 
non plus; c'est si inouveau pour loi d'avoir de l'amour autre- 
ment qu'en luxe et en souper, avec des tendresses d'occasion... 

— Je suis libre 

— Non, tu n'es pas libre, tu as un amant, et des amis, tant 
d'amis, c'est horrible... Je suis hors série, spécial, trop [)etit 
garroii <t Iroji pauvre... 

— Mou premier amant ! 

— Ton premier gigolo! c'est imbécile, je croyais pouvoir, je 
rêvais à seize ans être aimé pour moi-même... vrai ! c'est plus 
douloureux qu'on ne l'imagine. On a les laissés pour compte de 
tendresse et les laissés pour compte de gaîté. On a les mau- 
vaises humeurs el les mauvaises digestions ; on est de Ui mai- 



TOUTE UNE HISTOIRE '> \''> 

son. On est mal coté et mal regardé : une lialnlude, à peine ! et 
l'on a honte et l'on se cache. On est le pelit-jeune-homme, le 
béguin; ça dure ce que ça dure! L'on rêve des mines, des 
argents, des galions chargés d'or qui reviennent tout à coup, 
pour pouvoir emmener l'amie bien loin, dans une forêt, sur une 
plage ; pour mettre autour d'elle du luxe, — avec plus de ten- 
dresse, — des bijoux, des richesses et de l'amour... Et comme 
on n'a pas le sou, que l'on est pauvre, on donne une affection, 
très terne, très humble et très malheureuse. On souflVe à cause 
des étoffes claires qu'elle revêt, des robes de vingt-cinq louis et 
des chapeaux de cent vingt francs. On n'est pas fier quand on 
rélléchit, quand on résiste. Mais on ne résiste pas longtemps... 
parce que, quand elle revient du Bois, — et de si loin, — elle 
vous embrasse avec des cAlineries maternelles, des baisers de 
sœur, joyeux, nouveaux et rares. Ah ! gigolo, gigolo à la manque ! 
c'est l'estomac qui manque, ce n'est pas le cœur... 

— Bête ! bête, je t'aime ! c'est nouveau aussi pour moi et 
c'est exquis de taimer. Je me retrouve et me découvre, je ne 
savais pas 1 j'ai un passé, mon Jacques, un grand passé, avec 
des larmes et des souffrances... et j'oublie tout ça... tu ne me 
dois rien... je t'aime 1 

Elle le prenait entre ses bras, le consolait, lui prenait les 
lèvres et les gardait longtemps, — pour qu'il se tût : elle lui 
promettait des ivresses de chair, lorsqu'elle serait guérie tout 
à fait, lorsqu'elle n'aurait plus la fièvre, lorsqu'elle aurait repris 
des forces, et sa bonne mine ; elle aimait mieux attendre, pour 
se livrer tout à fait, pour se donner sans déchets, sans mal- 
façon, profondément, mieux qu'à personne. 

— Tu verras, tu verras nous aurons de belles nuits, mon 

chéri ! 

X. — Nuit de noces. 

Ce fut un soir. 

Ce fut un soir qu'énervés par l'orage prochain, j)ar leurs 
caresses, par leur chasteté amoureuse, ils se lièrent d'une 
étreinte profonde et douloureuse. 

Il y eut des morsures et des baisers, et des reculs, et des 
abandons, complets, et des cris à mi-voix, des silences, un 
peu de honte de n'avoir que ça à se donner, à en venir là par la 
force des choses, par nécessité. 

Elle s'efforçait à tout oublier d'hier, — et d'avant-hier. 

Il tâchait aussi à ne pas savoir. 



344 LA UKVUK BLANCHE 

Il no voulait j)as la posséder comme les autres. 

Elle ne voulait passe donner comme aux autres. 

Ils se perdirent, naufragèrent dans de la voluplé, oublièrent 
toul le passe, — et les passants. Ce fut le désir et toute leur 
chair en joie qui les crispèrent et les aiïolèrent, — l'un à 
lautre. 

Et ce fut définitif 

Ils ne pensèrent plus, peu à peu, qu'ils s'aimaieni mieux, pour 
autre chose ; ils voulaient se briser, se lasser de caresses. 

Il déchira le peignoir de soie bleue; il la dévêtit à coups don- 
gle, à coups de griffe, brutalement, à pleines mains; elle le 
saisit à pleins bras, le força à s'humilier, à demander grâce, à 
crier, éperdu de folie et de joie. 

y 

Jacques cherchait encore des càlineries, et de la douceur; 
brisée, elle fermait les yeux, les cils battants, les narines pal- 
pitantes. 

Puis ils se regardèrent profondément, dans l'àme. 

— Ecoule... depuis les tendresses de ma mère, jamais femme 
ne m'a aimé! et tu m'iiimes, c'est adniirable! tu es maternelle 
et lu es ma maîtresse, et mainlenanl, lu es tout jiour niui... ma 
chérie ! 

Elle se mit à sangloter : 

— Je t'ai fait mal... je te fais souffrir... ? 
I-]llr pleurait à petites larmes : 

— .\on, mon petit Jacques... lu as si bien dit ça, si bien... ça 
vieil! du fond de les pensées et de Ion c(eur... Tu as une mère 
qui l'aimait... Ah! tu ne sais pas... moi... ma mère ne m'ai- 
mail pas... 

l'Jle avait le cœur gros, sa langueur chavirail dans tics pleurs ; 
elle se laissait aller, sa pauvre jeunessf- de pelilc lille insuppor- 
table lui apparut, avec des taloches et des ])unitions; elle s'en 
voulait peul-èlre de n'avoir pas su se faire aimer ])ar sa mère; 
elle pleurait son pauvre passé, parce (|iril lui sembhiil (|iie, si 
elle avait toujours aimé, toujours elle aurait ('lé heureuse, — et 
si heureuse. 

— Tu vois... je te fais déjà de la peine, je le fais jileiirer, par- 
donne-moi... je suis maladroit... je te dis des choses sans 
savoir, sans j^révoir... 

— Laisse, mon Jacques ! 

El la nuit en aventure s'éclaira d'un orage, l'ondée frétilla 



V 



TOUTE UNE HISTOIRE H',5 

contre les vitres, le tonnerre se brisa en lumières et en fracas : 
ils se blottirent l'un contre l'autre : 

— C'est notre nuit de noces... 

— Ah! 

— Je l'aime ! 

— Jacques !... 

XI. — Lendemains. 

Marthe reçut une lettre de l'Amant qui annonçait son arrivée. 
Il fallait éviter une rencontre. 
Elle hésita, — si peu. 

Mon cher petit. 
Je t'aime. Ne viens pas ce soir. Viens jeudi. Je t'embrasse. 

Marthe. 

Et elle alla attendre l'autre à la gare. 

— Jeudi, c'est après-demain, pensa Jacques; elle s'est trom- 
pée; j'irai demain. 

Il profita de sa soirée, erra sur les boulevards, traîna avec des 
camarades; il disait à soi-même : 

— Je suis garçon !... veuf ! 

Il continuait sa promenade en sifflotant, heureux, satisfait 
de ses loisirs; il prit la peine de regarder son passé immédiat 
et s'attendrit. 

Un souvenir reconnaissant, et ému, et tendre, alla saluer 
Marlîie, — où elle se trouvait. Il l'aimait sincèrement et joliment, 
il laimait d'amour et d'amour-propre, il l'aimait profondément 
lorsqu'il était près d'elle, et l'aimait davantage, par empirisme, 
lorsqu'elle n'était pas là. Il ne se serait pas tué, bien sur, pour 
une trahison, pour un lâchage ; mais il s'avouait devoir souffrir 
beaucoup. 

Des femmes passaient qu'il ne désirait pas, qu'il laissait, sans 
les regarder, dans le domaine public. Son égoïsme tranquille 
était un bon dédain pas insolent, pas encombrant, satisfait. 
Il saluait les gens, se souriant à lui-même. 

Il rentra plutôt que de coutume, travailla un peu pour la 
forme, et comme il était tranquille, il ne rêva pas. 

XII. — Mésaventure. 

— C'est aujourd'hui, que je te t'avais dit de venir... 

— Oh! 



346 lA REVUE BLANCHE 

Marthe clait lurieusc, réellement. Un pli mauvais arquait ses 
lèvres. 

— Tu nas pas reçu mon mot? 

— Si. 

— Alors?... c'est absurde d'arriver comme ça... comme chez 
toi... Léon est là ! 

Jacques fit une grimace. Léon, — il s'appelait Léon! — lin- 
•connu, le mystérieux, était arrivé comme ca, de plein droit, 
sans scrupules. Il chassait, sans violence et par sa seule pré- 
sence, les intrus; Léon était là ! il était chez soi, il reprenait la 
direction de la vie, des tendresses et des occupations de INlar- 
the, il apportait sa confiance et de fortes sommes. Ah! Léon... 

— Il est là? 

Jacques, d'un geste, indiquait la chambre; 

— Non, bote! il est sorti pour une heure, embrasse-moi. 

Et pendant qu'il se cachait sur son épaule, dans ses bras, 
Marthe lui fit de la morale : 

— C'est tout à fait ridicule, mon chéri, de n'avoir pas com- 
pris... D'abord je n'aime pas ça... je t'avais dit jeudi, il ne fal- 
lait venir que jeudi; ensuite, admets qu'il ait été là, que tu te 
sois trouvé face à face avec lui... Oh! c'est pour toi... ce n'est 
pas pour moi... moi, je m'en fiche! 

Jacques n'était pas fier, il pleurait à petits sanglots le mau- 
vais accueil, puis la présence de l'autre, puis les reproches, il 
j)Ieurail sans au juste savoir pourquoi, sans haine, sans souf- 
france, heureux de pleurer, heureux d'apitoyer. 

— Veux-tu ne pas pleurer, grand gosse!... ne sois pas si 
enfant, mon chéri, ne pleure pas... ! 

Elle ne s'attendrissail pas, elle le consolai! vile, elle n'avait 
pas le temps, ni le droit; elh^ avait la direction des affaires, il 
ne fallait j)as perdre la tête, pour arranger tout : 

— Je l'écrirai le jour qu'il faudra revenir... embrasse-moi e' 
va-t'en... il va rentrer. 

— Tu m'aimes encore ?... 

— Mais oui... mais oui!... 

l']lle simjiatienlait, il pleurait encore un peu : « Grand gosse ! » 
elle l'embrassai I, le poussait vers la porte. 

— Ecris-moi demain... 

— < >ni, c'est ça, demain... Va ! 

— Tu m'aimes ? 

— Ah...! 

Ils s'embrassaient encore, elle frissonna un peu, mais se 



TOUTE UNE HISTOIRE 347 

raidit tout de suite : « Non... non... lesatïaires sont les affaires... 
nous n'avons pas le loisir de nous aimer. Léon est là ! » 

— Ah ! Léon... ! je souffre... 

— Tu exagères, tu te fais des idées... je t'assure, je te pro- 
mets qu'il n'y aura rien, rien... pas ça!... je suis encore 
malade... 

— Il se prévaudra de ses droits. 

— Personne n'a de droits sur moi, — tu entends? 

— Oui!... tu m'écriras. 

— Oui... 

— Demain ! 

— Oui... 

Et, de la porte, elle lui envoya un baiser, du bout des doigts. 

XIII. — Soliloque. 

Il attendit la lettre promise qui ne vint pas. 

Il envoya un bleu cérémonieux, — auquel elle répondit, — 
enfin ! — Elle s'excusait, — « Mon petit Jacques! » — elle s'expli- 
quait, trouvait des raisons, — « je suis énervée, ne viens pas. > 
— Elle donnait des promesses et des espoirs, — « je t'écrirai, 
tu peux m'écrire. » 

— Ali ! toujours écrire, et elle n'écrit pas, et elle dit de ne 
pas venir, et d'écrire ! 

Puis il se dit : 

— On paie cher le plaisir d'être amant de cœur. Je disparais, 
tout à coup, de la circulation, on me cache, on ne se cache 
pas de moi. on me fait savoir que je n'ai pas de droit, pas d'in- 
térêt. J'ai bien des tendresses pour les moments perdus, mais, 
ces jours-ci, on n'a pas de temps à perdre... et non ! elle l'a 
bien dit, si bien ! les affaires sont les affaires : elle traite pour 
un an, c'est un bail renouvelable ; et j'attends. Il paraît que c'est 
mon rôle, de n'avoir rien à dire, puisque je ne peux pas, pécu- 
niairement, l'entretenir... 

— Je liai rien à dire... 

— Et mon amour! 

Il prit un temps, s'arrêta sur le mot amour et regarda tout au 
fond de soi. 

— Mon amour, ça ne compte pas; les gens à principes font 
la lippe et disent: « Unpetit gigolo! »... On sourit, on dit des 
choses qui veulent être désagréables : « Gigolo!... gigolo!... 
Après tout le beau petit jeune homme n'est pas à plaindre, il 
sait ce qui se passe, il en profite, c'est propre ! » 



348 LA REVUE BLANCHE 

— Et mon amour? Peut-on croire que je ne })aie pas mon 
plaisir de toutes mes souflVances, peut-on croire que mes mal- 
heureuses caresses ne chavirent pas en sanglots douloureux et 
déchirants, à savoir qu'avant et qu'après il y a un autre qui 
vient, qui prend, et qui est le maître... Ali! le beau geste: le 
giller! et puis après, le scandale, un duel pour pas trop cher... 
et il la quillerait: — el. juste retour des choses d'ici-bas, après 
lui un autre, et des autres, et, moi, moi, éternel gigolo, attendant 
l'heure de récréation et de liberté, pour l'aimer. 

— L'aimer ! ah ! mon amour ! mon cher, mon pauvre et mon 
premier amour ! Si l'on croit que c'est drôle d'être pauvre, si 
l'on croit que c'est par intérêt ou par économie que Ton est 
gigolo ! Ah ! si l'on savait les envies que l'on a de fuir, de s'en- 
fuir, de se libérer!... Mais on est pris! ça vous tient partout, 
aux yeux, aux lèvres, au coîur et au corps. Elle sourit et Ton 
reste, elle promet des choses et l'on se laisse bercer, on oublie 
tout, tout, même la situation pas très belle et pas propre... ah! 
aimer! 

XIV. — Aphorismes. 

— On n'aime pas les femmes (|uand on n'a pas d'argent pour 
les entretenir. 

— Monsieur, l'amour est aveugle. 

— Qui veut peut. 

— Je ne veux pas, et je ne peux pas. 

— Gigolo! 

— A la fin, j'ai assez de ces histoires : c'est ma maîtresse à 
moi, et si, h l'aide de subterfuges, elle arrive à faire croire aux 
autres qu'elle se donne, moi, je peux crier (]ue je suis son 
seul amant, que moi et les autres, ce n'est pas la même chose, 
que nousne connaissons pas la même femme, et que ça n'a 
aucun rapport... 

— Monsieur, vous vuUb monte/, le cou! 

— Elle m'aime ! 

— \ ous l'aimez, ce n'est pas la même chose. 

— Elle m'aime! je le sais, je le sens... 

— El puis ajirès... 

— Je suis très malheureux. 

— Ce n'est pas une excuse. 

XV. — Cataclysme. 
Les lettres s'espacèrent. 



TOUTE UNE HISTOIRE 349 

Jacques fut huit jours sans nouvoUes; il alla pour la voir, on 
ne le reçut pas : elle n'était pas là... 

Elle ne voulait mêler les genres, — ni les amants. 
Il retourna chez elle. 

— Madame n'est pas là. 

— Si. Je veux la voir... dites que c'est moi. 

— Justement... 

— Hein? 

— M. Léon est là... 

— Oh! 

Il bouscula un peu la bonne, entra dans le salon. 
Les portes étaient closes, il se donna le temps de réfléchir, — 
avant de créer des incidents. 
Tout à coup elle entra : 

— Toi? 

Toute sa tendresse se fondit en sanglots ; il ne savait plus que 
dire, plus que faire, il la regardait les yeux suppliants, la bouche 
douloureuse; il lui tendit les mains sans oser s'approcher d'elle, 
il murmura : 

— Ma chérie ! 

— Toi! 

— Oui, moi, moi, qui n'ai pas pu attendre plus longtemps ; 
qui ai trop souffert : je n'étais pas habitué!... Tu avais promis 
de ne pas me faire souffrir... Ah! Marthe! 

— Tais-toi... Léon est là, je t'enverrai un mot... tu es 
ridicule! 

Son nez se fronçait; elle n'était pas accoutumée aux compli- 
cations : tout se passait dans sa vie, si simplement, d'ordinaire. 
Il ne disait rien, ne bougeait pas; il la regardait, mettait dans 
son regard ses souvenirs, son amour et son àme. 

Elle eut pitié : 

— Mon petit Jacques, le temps te semble long... et à moi ! 

— Oh! à toi! 

Elle ne releva pas le mot; elle l'aimait, mais jugeant tout scan- 
dale inutile — et nuisible, — elle ne voulait de troubles à aucun 
prix : 

— Va! va ! je t'aime... va, je l'en prie... Léon est là ! 

— Je m'en fous ! 

Il se metlait réellement en colère : il en avait assez d'être si ridi- 
cule, si petit garçon, ça ne pouvait pas durer : «Appelle-le Léon, si 
tu n'as pas peur, tu vas voir... j'en ai plein le dos de Léon, 
moi... je t'aime! 

— Ne fais pas l'imbécile ! 



^-,o LA REVUE BLANXHE 

— L'imlM'-cilo!... cl lui, donc! c'est moi pcut-clre qui t'entre- 
tiens pour que tu couches avec, c'est moi cjui préviens avant 
darriver, c'est moi qui ai une maîtresse au thé;Ure, — comme 
un pied-à-terre à Paris pour recevoir des amis. Imbécile, moi ! 
je suis ce que tu voudras, pas grand' chose, c'est certain; mais 
pas si bète ! 

— Tu as tort d'être insolent, Jacques; va-t'en; lu regretteras 
cette scène, demain... 

Mais Jacques hurlait maintenant pour le plaisir, pour s'étour- 
dir, pour ne pas rester en plan parmi ses phrases, comme un 
pantin désarticulé : « Choisis! lui oumoi? » 

La porte s'ouvrit : 

— Moi, monsieur! 

Il y eut un petit silence. 

Marthe battait le tapis du pied, énervée, mais pas inquiète; la 
scène lui semblait stupide, mais non pas dangereuse : 

— Monsieur, vous êtes un voyou... vous écoutez aux portes... 

— Monsieur! 

— Je ne sais ce qui me retient de vous giller... 

Léon avait l'ail lui pas, Jacques s'avança; il était commun et 
vulgaire, il criait des injures à la face de l'autre, un peu conges- 
tionné : 

— Voyou ! voyou ! 

Une main baltillair; un bruit mat. Jacques para mal le coup; 
sa tôle vira. 11 voulut se précipiter, frapper les poings fermés, 
taper dans le tas, pour en finir tout de suite. 

L'autre lui tendit sa carte : 

— Vous vous battez, monsieur? 

— Oh! 

Celait fini; et ce n'était que ça. La carte mettait un terme aux 
violences immédiates. Jacques agila la tôte d'un mouvement 
machinal : 

— \'ovou ! 

— Assez, monsieur ! 
Léon sortit, tran(piillf'ment. 

Jacques passa son mouchoir sui' sa figure, regarda Marthe 
pour savoir ce qu'elle pensait. 

Elle rageait silencieusement :« Avoir l;ml l'ait j»our en arriver 
là, imb(''cile! » 

EUo haussa les épaules et disparut. 

XVL — Chemin de croix. 

11 raconta à deux amis choisis l'histoire à sa façon. 



TOUTE UNE HISTOIRE ÎJI 

A peine étaient-ils partis qu'il reçut un bleu : « Viens de suite, 
j'ai à te parler sérieusement. » 
Un point, c'était tout. 
II courut chez elle : 

— Marthe ! 

— Uh! tais-toi, la scène de tout àlheure est ridicule... Jene 
veux pas que tu te battes... 

— Hein! 

— C/est entendu... je-ne-vcux-pas-que-tu- te-battes !. . Tu 
as reçu une gifle par ta l'aute... Il allait partir après-demain 1 tu 
étais resté tranquille jusqu'à présent, ça te tenait à cœur... Tu 
n'as aucun droit, aucun, tu entends, il était chez lui, il avait le 
droit de te ficher à la porte... Si tu n'avais pas voulu faire ton 
malin, ne pas être grossier, tout se serait arrangé : c'était si 
simple 1 

— Je me battrai, voilà tout ! 

— Quand tu auras reçu un coup dépée, tu seras content? 

— Rien ne prouve que ce soit moi qui 

— Il ne manquerait plus que ça... Je te défends de te battre, 
c'est entendu... Tu vas aller chez lui, lui faire des excuses... 

— .lamais ! 

— Jamais !... tu as dit : Jamais... Alors, mon petit, c'est en- 
tendu, tu peux t'en aller d'ici... et tout de suite... 

— Ça n'a aucun rapport ! 

— - i ! je ne veux pas que tu te battes : choisis. 

— Pourquoi ? je t'aime... et je me bats pour toi... 

— Roméo ! 

Il haussa les épaules : les femmes, pensait-il, ne comprennent 
rien à ces sentiments délicats, honorables, — et masculins. Il 
avait reçu une gifle, il importait d'aller sur le terrain ; il fallait 
qu'une piqûre au bras sanctionnât l'incident. 

— Tu ne m'aimes plus ? 

— Bête ! c'est parce que je t'aime, parce que je ne veux pas 
d'histoires, c'est parce que je peux arranger les choses, c'est 
parce que ça n'a aucune espèce d'importance que jene veux pas 
de ce duel. 

— Tu m'aimes et tu veux me déshonorer ! 

— Déshonorer ! quel mot ! Et puis il est inutile de discuter : 
choisis. 

— Tu m'en voudrais plus tard de t'avoir cédé... 

— Moi 1 tu ne me connais pas . .. 

Il y eut un long silence, avec des tendresses, de menues ca- 



:ij2 LA REVUE BLANCHE 

resses, des regards profonds; et des larmes toutes prêtes qu'on 
réservait... 

— Ne le bats pour moi, mon petit Jacques. 

— Tu as peur que je sois blessé... 

— Non ! mais Léon va tout à l'heure venir me demander par- 
don... 

— Je m'en fous ! 

Le ton changea brusquement, les vérités, en averse, tom- 
bèrent : 

— Est-ce-toi qui peux m'entretenir? 

— Xon ! 

— Eh bien... comme ce n'est pas toi qui le remplaceras... ! 

— Ah! 

— Tl faudra bien que tu partes avec celui qui part... Fais le 
moindre sacrifice pour le garder el me garder... si lu m'aimes.. 

— Bien sur ! 

— Xr te bats pas, Jacques! va le trouver; il ne t'en veut 
pas, vous serez amis, plus tard... j'en suis sûre... 

— Oh! 

11 était assis, la tête basse; elle le prit gentiment dans ses bras, 
maternellement, l'embrassa à petits coups, à petites lèvres : 

— \'a, mon chéri, va grosse bête, et ne fais pas le méchant... 
Ce serait fini... tout à fait... 

— Tu me sacrifies facilement... 
Toi aussi., pour des préjugés... 
Il hésitait encore : 

— Marthe! Marthe! 

— Mon Jacques, mon pelit... mon gosse, .je l'aime... 

11 la prit dans ses bras, silencieusement, profondément... 

XVII — Première station. 

Il fit passer sa carie h Léon. 
L'autre le reçut : 

— Monsieur, votre démarchoest incorrecte : vos témoins sor- 
tent d'ici. 

— Monsieur, je viens .simplement vous assurer... que je 
regrette... co (pii s'est passé. Le moment, le mouvement déco- 
lère, qui a pu vous tromper était manifestement exagéré ; je vous 
prie de croire que je n'avais aucun droit de parler commeje l'ai 
fait... 

— ^' rai ment ! 

— Croyez-bien, Monsieur, que ce n'est pas la peur d'un couj) 



TOUTE UNE HISTOIRE 353 

d'épée qui me pousse à faire ce sacrifice; j'ai réfléchi, j'ai pensé 
que, tout pénible qu'il soit, il était plus digne de moi qu'affron 
ter une leçon de terrain. La personne qui est en cause n'a nul 
besoin d'un petit scandale, je serais navré des histoires, des 
potins colportés à son propos... 

— Donc... ? 

— Donc, je viens vous demander d'en rester-là, de vouloir 
bien oublier ce qui s'est passé, et d'accepter... mes excuses. 

Léon écoutait, un peu ahuri, sans comprendre. Jacques bais- 
sait la tête sans vouloir le regarder en face. 

— C'est elle qui vous envoie? 
Jacques dédaigna de répondre : 

— Acceptez- vous mes excuses?... 

— Monsieur, j'accepte vos... explications... 
Jacques Lorraine s'inclina légèrement et sortit. 

— Saleté, suis-je assez bas, assez veule, assez... assez... 
assez... Ah! saleté... saleté! 

XVIII. — Sic transit... 

Quelques initiés connurent le procès-verbai qui clôturait l'in- 
cident. 

L'aventure, de cafés en cafés, de journaux en journaux, fut 
connue à Paris. 

Pendant deux jours Jacques resta chez lui, sans sortir, ma- 
lade, rageur, n'attendant que voir Marthe pour tout oublier, 
pour reprendre des forces contre le malheur, — et son malheur. 

11 lui écrivait des bleus, toutes les deux heures, sans [réponse. 
Enfin, il reçut ce mot très simple : 

Mon cher petit Jacques, 

Tes lettres me navrent. J'avais espéré que tu te rendrais compte de la 
situation et de tout ce qui nous sépare. Il faut être raisonnable et tout finir. 
Je ne suis libre en aucune manière, et je pense loyal de ne pas garder ton 
cœur tout neuf dont je ne saurais que faire un mauvais emploi. Restons très 
amis, veux-tu, mais ne me parle plus jamais de rien ; je ne te verrai plus. Je 
ne peux plus aimer comme tu as besoin d'être aimé, car j'ai été vaccinée à 
tout jamais. Ne va pas t'imaginer que tu es très malheureux, car tu n'aurais 
jamais été heureux avec moi. Vois réellement et simplement les choses, et 
tu conviendras que j'ai raison. Ne va pas me trouver rosse, car je ne t'ai pas 
fait souffrir de par ma volonté. Fais pour la première fois acte d'homme en 
faisant acte de volonté sur tes actions et sur ton cerveau. Fais-toi une 
raison et crois-moi ton amie sincère. 

Marthe. 

oa. 



354 LA REVUE BLANCHE 

C'était tout : c'était sec, c'était froid, c'était faux. Un grand 
vide se fit en lui. 

Il pleura pour la forme, tout seul, puis, après réflexion, il 
résolut d'en finir, de gifler Léon, de rentrer dans la vie publique, 
à grand fracas, par la porte cochére. 

Des amis intervinrent. On l'emmena un peu loin, à la campagne, 
on le fit travailler un peu, on lui remonta le moral. 

Il fit une pièce que Marthe voulut bien jouer, six mois après. 

On en parla. 

XIX. — Propos de table. 

— Beaucoup de talent. Lorraine! 

— Un garçon charmant ! 

— Marthe Legg est charmante dans sa pièce. 

— \'ous savez qu'elle est sa maîtresse. 

— Oh! 

— Vous avez l'air renseigné ! 

— Toute une histoire ! 

— Il a donc de l'argent pour entretenir cette cabotine? 

— C'est elle qui l'entretient. 

— Mais non, ils ne sont plus ensemble depuis le fameux duel. . . 

— Quel duel ? 

— Comment, vous ne savez pas ? 

— Lorraine s'est fait rouer de coups par l'amant de Marthe, 
qui l'a surpris. 

— Une heure après, Lorraine est allé faire des excuses au 
monsieur... 

— Vrai ? 

— C'est très drôle ! 

— Lé plus drôle, c'est qu'après avoirrepris l'amunl en litre, 
Marthe a jeté Lorraine par-dessus bord... 

— Il s'est retrouvé dans son élément. 

— Rosse ! 

— En somme, c'est un sale nionsiéur. 

— Il y en a tant! 

— Oui, mais enfin quand on a un vie privée comme ça... 

— Sa pièce est une pièce à clef, vous savez... 

— Il y a dfs passages bien faibles... 

— Des passages ! vous étés indulgent... 

— Oh ! il a du talent tout de même. 

— Et du sens moral ! 

— 11 a beaucoup souffert. 



TOUTE UNE HISTOIRE 3î)5 

— Ça n'est pas une excuse... 

— Oucl àcrë a-t-il ? 

— ^'ingt-cinq ans. Oh ! il ira loin. 

— Il naii^e bien ! 

— Dieu ! que vous êtes bêté ! 

— Ou'esl-ce qu'il devient maintenant ? 

— Je ne sais pas, il travaille. 

— Il est l'amant dé la femme d'un commerçant. 

— Penh! 

— Quel sale monsieur ! 

— Il l'aime beaucoup. 

— Quel sal(^ monsieur ! 

— Lé mari lui fait signer des billets de complaisance... 

— Quel sale monsieur ! 



Robert Dieudonné 



Lamarck 



.... Cette apparence de stabilité des 
choses dans la nature sera toujours 
prise, par le vulgaire des hommes, 
pour la réalité; parce qu'en géné- 
ral, on lie juge de tout que rela- 
tivement h soi. 

Philosophit zoolog'xque, p. 70. 

Le nom de Darwin est universellement connu; celui de Lamarck 
étail presque ignoré, il }' a quelques années, en dcliors du monde des 
naluralisles, et cependant on ne peut plus douter aujourd'hui (ju'il no 
doive prendre place au premier rang parmi les hommes qui ont honore 
la science et l'humanité. 

Un savant américain, A. S. Packard, vient de consacrer à la mémoire 
de Lamarck un fort beau livre (1) dans lequel il a pieusement recueilli 
tous les documents relatifs à notre grand évolutionniste depuis son 
acte de naissance et la pliolographic de sa maison natale, jusqu'à la 
détermination difficile de l'endroit où il fut enterré au cimetière Mont- 
parnasse, dans une fosse sans nom, et d'où ses os inconnus furent 
extraits peu après pour être portés aux catacombes. 

Je ne m'occuperai pas ici de l'homme; je veux seulement montrer 
que son œuvre, si peu appréciée pendant trois quarts de siècle, mépri- 
sée même de Darwin qui ne l'a pas égalée, est encore aujourd'hui 
une source féconde à laquelle tous les savants ont avantage ù puiser. 
Il y a certainement dans la Philosophie zoolor/icjue (2) quelques erreurs 
provenant de l'état rudimentaire de la science au commencement du 
XIX* siècle, mais ces erreurs sont beaucoup plus minimes qu'on n'eût 
j»u le supposer; si l'on fait abstraction de queUiucs considérations sur 
h's « fluides », considéialions que le peu d'a\ancemcnt des sciences 
physiquf's impo.s;iit à lous les penseurs de cette époque, on reste 
élotmé de l'ampleur de ce génie qui, en môme temps qu'il devinait la 
Irnnsfdrmation des espèces, trouvait aussi U l'éritable nature des 
f.icicnrs de celte transformation. Le livre de Darwin, avec ses semblants 
d'explication, a été plus favorablement accueilli du public; c'est que 
le public était aiilrc au moment où parut lOvKjine des espèces; les 
argumenls de la Philosophie zoolofjif/ue, tout en donnant un système 
beaucoup plus complet que celui de la « sélection naturelle », sont sans 
aucun doule aussi clairs et aussi intelligibles pour le lecteur. Je le 
prouverai dans cet article en reproduisant, sans les modifier, les plus 



(1) A. S Packard : Lamarcl., Ihe founder of Kcoluliun, hi» li/e uiid uork . New York. 

(2) J. B. P. A. Lamarck : J'hUoiopkic toologique. Paris, 180!". 



I 



LAMARCK '^5 7 

caractéristiques d'entre eux et je suis sûr que, si l'on veut bien penser, 
en les lisant, à l'état des connaissance humaines au moment où Lamarck 
a écrit, on ne pourra s'empêcher d'éprouver devant la manifestation de 
son génie un frisson d'admiration enthousiaste. 

« Les œuvres de Lamarck, écrit Darwin, me paraissent extrême- 
ment pauvres; je n'y trouve pas un fait, pas une idée. » Cette apprécia- 
tion injuste a été acceptée par Huxley et par les plus célèbres des 
néo-darwiniens. Il est donc à craindre que l'on me reproche une 
partialité en sens contraire et que l'on m'accuse d'avoir trouvé dans 
Lamarck autre chose que ce qu'il a réellement pensé et écrit. Aussi 
m'asteindrai-je à citer textuellement ses phrases mêmes; j'espère 
arriver à montrer ainsi, sans laisser subsister aucune doute à ce sujet, 
que, quoi qu'en ilise Darwin (qui d'ailleurs lisait mal Te français et a 
pu ignorer beaucoup, de Lamarck), la Philosophie zoologique contient, 
clairement exprimées, la plupart des idées défendues par les transfor- 
mistes au XIX* siècle, sauf peut-être la sélection naturelle qui n'est pas 
la plus féconde ou, du moins, pas la seule féconde. 

Lamarck a aimé la science; il lui a dû les seules joies de sa vie triste; 
il en parle avec reconnaissance (Avertissement, p. xxiu) : 

«... En me livrant aux observations qui ont fait naître les considéra- 
tions exposées dans cet ouvrage, j'ai obtenu les jouissances que leur res- 
semblance à des vérités m'a fait éprouver, ainsi que la récompense des 
fatigues que mes études et mes méditations ont entraînées; et en publiant 
ces observations, avec les résultats que j'en ai déduits, j'ai pour but d'in- 
viter les hommes éclairés qui aiment l'étude de la nature, à les suivre 
et à les vérifier et à en tirer de leur côté les conséquences qu'ils jugeront 
convenables. » 

Ce ne sont pas là de simples joies de collectionneur, mais des joies 
de vrai savant. Depuis Lamarck, il faut substituer les sciences natu- 
relles à ïhisloire naturelle; il ne faut pas se contenter de décrire minu- 
tieusement les formes vivantes, il faut une philosophie zoologique : 

(( La nécessité reconnue de bien observer les objets particuliers a fait 
naître l'habitude de se borner à la considération de ces objets et de 
leurs plus petits détails, de manière qu'ils sont devenus, pour la plupart 
des naturalistes (1), le sujet principal de l'étude. Ce serait cependant une 
cause réelle de retard pour les sciences naturelles, si l'on s'obstinait à 
ne voir dans les objets observés que leur forme, leur dimension, leurs 
parties externes même les plus petites, leur couleur, etc., et si ceux qui 
se livrent à une pareille étude dédaignaient de s'élever à des considérations 
supérieures, comme de chercher quelle est la nature des objets dont ils 
s'occupent, quelles sont les causes des modifications ou des variations 
auxquelles ces objets sont tous assujettis, quels sont les rapports de ces 



(1) Ce sont les naturalistes que nous appelons aujourd'hui les coquillards; 



i58 LA REVUE BLANCHE 

mômes objets entre eux et avec tous les autres que l'on connaît, etc., etc., 
(p. 12). i) 

El plus loin (p. 19) : 

« On sait que toute science doit avoir sa philosophie, et que ce n'est 
que par cette voie qu'elle fait des progrès réels. En vain les naturalistes 
consumeront-ils leur temps à décrire de nouvelles espèces, h saisir toutes 
les nuances et les petites particularités de leurs variations pour agrandir 
la liste immense des espèces inscrites, en un mot à instituer diversement 
des genres, en changeant sans cesse l'emploi des considérations pour 
les caractériser; si la philosophie de la science est négligée, ses progrès 
seront sans réalité, et l'ouvrage entier restera imparfait. » 

Il laul une pliilosoi>liic zoologique; nous dc\ous èlre reconnaissants 
à Lamarck, qui nous a montré son utilité, et qui, en même temps, 
nous en a donné une, fort acceptable aujourd'hui encore dans beau- 
cou|) de ses parties. Mais une philosophie zoologiquc n'est bonne que 
relativement à Tétat de la science au moment où elle est instituée; 
il faut être tout prêt à l'abandonner dès qu'un fait nouveau détruit 
les lois pro\isoircmcnt admises; c'est d'ailleurs ce que Lamarck nous 
enseigne lui-même après nous avoir montré le peu de cas qu'il faut 
faire de l'argument d'autorité. (Avertissement, xxi) : 

« Doit-on ne reconnaître comme fondées que les opinions les plus 
généralement admises? Mais rexpérieuce montre assez que les individus 
«lui ont rintclligence la plus développée et qui réunissent le plus de 
lumière, composent, dans tous les temps, une minorité extrêmement 
petite. On ne saurait en disconvenir : les autorités, en fait de connais- 
sances, doivent s'apprécier et non se compter; quoique, à la vérité, cette 
appréciation soit très difficile. 

« Cependant, d'après les conditions nombreuses et rigoureuses qu'exige 
un jugement pour (ju'il soil bon ; il n'est pas encore certain que celui des 
individus que l'opinion transforme en autorités soit parfailement juste ù 
l'égard des objets sur lesquels il se prononce. Il n'y a donc pour 
l'homme de vérités positives, c'est-i\-dire i;ur lesquelles il puisse solide- 
ment compter, que les faits qu'il peut observer, et non les conséquences 
qu'il en tire. » 

Voilà de bons et solides principes. Ne relrouvéz-vous pas, dans cette 
citation, le résumé de l'idée que développe Ibsen dans Un Ennemi du 
peuple à propos de la « .Majorité compacte » ? El n'est-ce pas aussi une 
preuve du meilleur esprit de recherche, que celle disposition à aban- 
donner une idée chère dès qu'elle se trouve en contradiction avec les 
faits? Tant d'autres ont préféré dénaturer les faits jjour les faire entrer 
dans le cadre de leurs idées préconçues! 

Il n'est pas étonnant rpTune méthode au^--.! iundcnle (!t aussi saine 



LAMARCK ^^9 

ait conduit Lamarck à des découvertes durables; son o'uvre respire 
partout l'honnêteté scientifique la plus pure. Et cependant, ce n'est pas 
la méthode seule, quelque excellente qu'elle soit, qui peut faire com- 
prendre l'immensité de l'œuvre. Lorsque l'on réfléchit au petit nombre 
des documents incomplets rassemblés à cette époque dans les collec- 
tions, lorsque l'on pense surtout à la généralité, au commencement du 
xix« siècle, de la croyance en une création d'espèces distinctes et fixes, 
on ne peut s'empêcher d'être saisi d'admiration devant la naissance de 
l'idée transformiste dans un cerveau humain. S'il faut conserver le 
mot génie, mot si mal défini et dont on a fait un usage si immodéré, 
c'est sûrement à des œuvres comme celle de Lamarck qu'il faut l'appli- 
quer. Il a été de plus d'un demi-siècle en avance sur ses contemporains 
qui. naturellement, n'ont pu l'apprécier à sa juste valeur. 

Mais une chose qui étonnera plus encore, peut-être, que la nouveauté 
de l'idée transformiste, c'est la simplicité des moyens par lesquels 
elle est née chez Lamarck : 

« Cominent pouvais-je, dit-il (Avertissement \). n) envisager la dégra- 
dation singulière qui se trouve dans la composition des animaux, à me- 
sure que l'on parcourt leur série, depuis les plus parfaits d'entre eux 
jusque aux plus imparfaits, sans rechercher à quoi peut tenir un fait si 
positif et aussi remarquable, un fait qui m'est attesté par tant de preuves? 
Ne devais-je pas penser que la nature avait produit successivement les 
difïérents corps doués de la vie, en procédant du plus simple vers le plus 
composé; puisqu'on remontant l'échelle animale depuis les animaux les 
plus imparfaits jusqu'aux plus parfaits, l'organisation se compose et 
même se complique graduellement dans sa composition, d'une manière 
extrêmement remarquable? 

« Cette pensée, d'ailleurs, acquit à mes yeux le plus grand degré d'évi- 
dence, lorsque je reconnus que la plus simple de toutes les organisations 
n'<'ffrait aucun organe spécial quelconque (1); que le corps qui la possé- 
dait n'avait effectivement aucune faculté particulière, mais seulement 
celles qui sont le propre de tout corps vivant; et qu'à mesure que la 
nature parvint à créer, l'un après l'autre, les différents organes spéciaux 
et à composer ainsi de plus en plus l'organisation animale, les animaux 
selon le degré de composition de leur organisation, en obtinrent diffé- 
rentes facultés particulières, lesquelles, dans les plus parfaits d'entre 
eux, sont nombreuses et fort éminentes. » 

L'auteur revient à plusieurs reprises sur cette dégradation que l'on 
constate dans le règne animal; or il est bien «lertain que l'emploi seul 
du mot dégradation indique une méthode contraire à la méthode natu- 
relle; c'est qu'il y a cent ans, on avait l'habitude de considérer l'étude 
de l'homme et des animaux supérieurs comme le point de départ nor- 
mal de toute recherche sur les êtres vivants. Lamarck eut donc à lutter, 



(1) Ceci ne serait rigoureusement vrai que pour les mo?i«r« auxquelles ïïaeckel a cru et 
qui ont probablement existé jadis si elles n'existent plus aujourd'hui. 



36o LA REVUE BLANCHE 

non seulement contre la croyance à la fixité des espèces, mais encore 
contre la tournure anthropomorphique des esprits; outre le transfor- 
misme, il a créé la véritable méthode naturelle en biologie : 

« Je fus convaincu que c'était uniquement dans la plus simple de toutes 
les organisations qu'on pouvait trouver les moyens propres à donner la 
solution d'un problème aussi difficile... Les conditions nécessaires à l'exis- 
tence de la vie se trouvant complètes dans l'organisation la moins com- 
posée, mais aussi réduites à leur plus simple terme; il s'agissait de 
savoir comment cette organisation, par des causes de changements 
quelconques, avait pu en amener d'autres moins simples et donner lieu 
aux organisations, graduellement plus compliquées,que l'on observe dans 
fétendue de l'échelle animale. » (Avertissement p. iv). 

Ainsi donc, la gradation progressive est substituée à la dégra- 
dation des formes vivantes. C'est peut-être la notion la plus féconde 
de l'œuvre de Lamarck; du moins, cette notion était-elle nécessaire 
pour rendre féconde la croyance nouvelle à la variabilité de l'espèce; 
voici le passage où cette nouvelle croyance est exposée (p. 54) : 

« On appelle espèce, toute collection d'individus semblables qui furent 
produits par d'autres individus pareils à eux. 

a Cette définition est exacte; car tout individu jouissant de Is vie, res- 
semble toujours, à 1res peu près, à celui ou à ceux dont il provient. Mais 
on ajoute à cette définition, la supposition que les individus qui com- 
posent une espèce ne varient jamais dans leur caractère spécifique, et 
que, conséquemment, Vespèce a une constance absolue dans la nature. 

ff C'est uniquement cette supposition que je me propose de combattre, 
parce que des preuves évidentes obtenues par l'observation, constatent 
qu'elle n'est pas fondée. 

a La supposition presque généralement admise, que les corps vivants 
constituent des espèces constamment distinctes par des caractères inva- 
riables, et que l'existence de ces espèces est aussi ancienne que celle de 
la nature même, fut établie dans un temps oii l'on n'avait pas suffisam- 
ment observé et où les sciences naturelles étaient encore à peu près 
milles. Elle est tous les jours démentie aux yeux de ceux qui ont beau- 
coup vu, qui ont longtemps suivi la nature, et qui ont consulté avec fruit 
les grandes et riches collections de nos Muséum. 

« Aussi tous ceux qui se sont fortement occupés de l'étude de l'histoire 
naturelle savent que maintenant les naturalistes sont extrêmement em- 
barrassés pour déterminer les objets qu'ils doivent roprarder comme des 
espèces. En effet, ne sachant pas que les espèces n'ont réellement qu'une 
Constance relative h la durée des circonstances dans lesquelles se sont 
trouvés tous les individus qui les représentent, et que, certains de ces 
individus ayant varié, constituent des races qui se nuancent avec ceux de. 
quelque autre espèce voisine, les naturalistes se décident arbitrairement, 
on donnant les uns comme variétés, les autres comme espèces des 
individu^; observés en difTérents pays et dans diverses situations. Il en 
résulte que la partie du travail qui concerne la détermination des espèces 



LAMÀRCK 36i 

devient de jour en jour plus défectueuse, c'est-à-dire plus embarrassée 
et plus confuse, b 

Et plus loin (p. 58) : 

Œ Je le répète, plus nos collections s'enrichissent, plus nous rencon- 
trons des preuves que tout est plus ou moins nuancé, que les différences 
remarquables s'évanouissent, et que le plus souvent la nature ne laisse 
à notre disposition pour établir des distinctions, que des particularités 
minutieuses et, en quelque sorte, puériles. » 

Celte idée de la continuité des formes de la nature organisée se 
retrouve à chaque pas dans l'œuvre de Lamarck. C'est, pour ainsi dire, 
le leit motiv de la philosophie zoologique. C'est d'elle qu'est né le 
transformisme car, remarquez-le bien, Lamarck a eu la notion de la 
transformation des espèces sans avoir jamais vu une espèce varier. Au 
contraire, et dès le début, il a rencontré des semblants de preuves 
contre la variabilité. A propos des collections rapportées d'Egypte par 
Geotïroy-Saint-Hilaire, fut publié un rapport (1) dont voici quelques 
extraits ] 

« La collection a d'abord cela de particulier, qu'on peut dire qu'elle 
contient des animaux de tous les siècles. Depuis longtemps on désirait 
de savoir si les espèces changent de forme par la suite des temps. Cette 
question, futile en apparence, est cependant essentielle à l'histoire du 
globe, et par suite, à la solution de mille autres questions qui ne sont pas 
étrangères aux plus graves objets de la vénération humaine. 

« Jamais on ne fut mieux à portée de le décider pour un grand nombre 
d'espèces remarquables et pour plusieurs milliers d'autres. Il semble que 
la superstition des anciens Egyptiens ait été inspirée par la nature, 
dans la vue de laisser un monument de son histoire... 

<i On ne peut maîtriser les élans de son imagination lorsqu'on voit 
encore,conservé avec ses moindres os, ses moindres poils, et parfaitement 
reconnaissable, tel animal qui avait, il y a deux ou trois mille ans, dans 
Thèbes ou dans Memphis, des prêtres et des autels. Mais sans nous égarer 
dans toutes les idées que ce rapprochement fait naître, bornons-nous à 
voir exposer qu'il résulte de cette partie de la collection de M. Geoffroy, 
que ces animaux sonî parjailemenî semblables à ceux d'aujourd'hui. » 

Il y avait là de quoi troubler un savant moins solidement convaincu 
que Lamarck; cette objection au contraire, loin de lui faire adopter la 
théorie de la fixité des espèces, l'a seulem»ent amené à d'admirables 
considérations sur l'antiquité réelle du monde (p. 70) : 

« Les oiseaux que les Egyptiens ont adorés et embaumés il y a deux ou 
trois mille ans, sont encore en tout semblables à ceux qui vivent actuelle- 
ment dans ce pays. 

« Il serait assurément bien singulier que cela fût autrement; car la 



(1) Annales du Muséum d'Histoire naturelle. Yol. I, pp. 235-236. 



3fv/ I^A. REVUE BLANCHE 

ixisilioii (11' rK<ry|>ic ri son cliinal ^ciil (Micnrc. à iW's p(Mi près, ce qu'ils 
t'Iaifiil :i colh" t'ptxiuc. Or les oisrjuix qui y vivcnl, s y Ironvant encore 
dans les mêmes circonstances où ils étaient alors, n'ont pu être forcés de 
chanprer leurs habitudes. 

a D'ailleurs, qui ne sent que les oiseaux qui peuvent si aisément se 
déplacer et choisir les lieux qui leur conviennent, sont moins assujettis 
que bien d'autres animaux aux variations des circonstances locales, et 
par là moins contrariés dans leurs habitudes. 

(c II n'y a rien, en effet, dans l'observation qui vient d'être rapportée, 
qui soit contraire aux considérations que j'ai exposées sur ce sujet, et 
surtout, qui prouve que les animaux dont il s'agit aient existé de tout 
temps dans la nature; elle prouve seulement qu'ils fréquentaient l'Egypte 
il y a deux ou trois mille ans; et tout homme qui a quelque habitude de 
rér.^^chir, et en même temps d'observer ce que la nature nous montre des 
monuments île son anliquilé, apprécie facilement la valeur d'une durée 
de deux ou trois mille ans par rapport à elle. 

« Aussi, on peut assurer que cette apparence de slabililé des choses 
dans la nature, sera toujours prise, par le vulgaire des hommes, pour la 
rralilt': parce ([ue, en général, on no juge de tout que relativement à soi. 

a Pour l'homme qui, à cet égard, ne juge que par les changements qu'il 
aperçoit lui-même, les intervalles de ces mutations sont des élals slaiion- 
naires qui lui paraissent sans bornes, à cause de la brièveté d'existence 
des individus de son espèce. Aussi, comme les fastes de ses observations et 
les notes de faits qu'il a pu consigner dans ses registres, ne s'étendent 
et ne remontent qu'à quelques milliers d'années, ce qui est une durée 
infiniment grande par rapport à lui, mais fort petite relativement à celles 
fjui voient s'effectuer les grands changements que subit la surface du 
glofx'. toiil lui paraît stable dans la planète qu'il habite et il est porté à 
repousser les indices que des monuments entassés autour de lui ou 
enfouis dans le sol qu'il foule sous ses pieds, lui présentent de toute 
part. » 

Je m'arrête a\ec peine; ces considérations me paraissent si admi- 
rables pour l'époque où elles ont été écrites que je serais tenté de 
recopier le livre tout entier. 

Lamarck est donc convaincu que les êtres vivants ont varié, au cours 
des époques successives de riiisloire du gloi)c. On lui a rej)r(»clié comme 
une puérilité d'avoir cru impossible la disparition des espèces ancien- 
nes, sauf dans les cas où l'homme a directement opéré leur destruc- 
tion, mais il est facile de voir en lisant attentivement ce passage, d'ail- 
leurs assez peu claii-, rie son li\ re, cpie loisqu'il parle de la disparition 
d'une es|)èce,il entend l<i (lixp<irilni}\ sans (Icscciidducc mêvH' modifiée. 
Il y a là une confusion tenant à l'élasticité du mot espèce. .Après avoir 
laissé entendre que. à son époque, on ignorait encore la faune et la 
flore de beaucoup de continents et surtout celles du fond des mers, et 
que par conséquent il ne fallait pas se hâter de déclarer perdue une 
espèce connue seulement à l'état fossile, il ajoute (p. 77) : 



LAMARCK 



■^,6'^ 



« ... Si quantité de ces coquilles fossiles se montrent avec des diffé- 
rences qui ne nous permettent pas, d'après les opinions admises, de les 
(regarder comme des analogues des espèces avoisinantes que nous con- 
naissons, s'cnsuit-il nécessairement que ces coquilles appartiennent à 
des espèces réellement perdues?... Ne serait-il pas possible, au contraire, 
que les individus fossiles dont il s'agit appartinssent à des espèces encore 
existantes, mais qui oui changé depuis, et ont donné lieu aux espèces 
actuellement vivantes que nous en trouvons voisines. » 

On ne peut se dissimuler que la rédaction de ce passage est fautive. 
Des espèces « encore existantes, mais qui ont changé et donne lieu à 
des espèces dijlércnies », cela est loin d'èlrc clair, mais il faut s'en 
prendre surtout au peu de précision du mot espèce, employé tour à tour 
dans le sens purement descriptif et dans le sens défini par la parenté 
et la descendance. Bien des naturalistes à notre époque n'ont pas un 
langage plus rigoureux et Huxley a été peu" indulgent en reprochant 
si vivement à Lamarck de n'avoir pas cru aux espèces perdues. Nous 
savons aujourd'hui que certaines lignées se sont éteintes sans laisser 
de descendance, que certains phylums, comme on dit maintenant, se 
sont arrêtés à des époques anciennes de l'histoire du monde, mais 
Lamarck faisait preuve d'une grande prudence scientifique en laissant 
espérer que des recherches jiouvelles feraient connaître les descendants 
des espèces connues à l'état fossile. 

Huxley aurait d'autant moins dû reprocher à Lamarck l'obscurité de 
son chapitre sur « les espèces dites perdues » que ce chapitre contient, 
fort clairement exprimée, la négation des catastrophes successives, 
négation dont l'auteur anglais reporte tout l'honneur sur le grand géo- 
logue Lyell : 

« Les naturalistes qui n'ont pas aperçu les changements qu'à la suite 
des temps la plupart des animaux sont dans le cas de subir, voulant 
expliquer les faits relatifs aux fossiles observés, ainsi qu'aux boulever- 
ments reconnus dans différents points de la surface du globe, ont sup- 
posé qu'une catastrophe universelle avait eu lieu à l'égard du globe de 
la terre; quelle avait tout déplacé et avait détruit une grande partie des 
espèces qui existaient alors. 

c( Il est dommage que ce moyen commode de se tirer d'embarras, lors- 
qu'on veut expliquer les opérations de la nature dont on n'a pu saisir 
les causes, n'ait de fondement que dans l'imagination qui Ta créé, et ne 
puisse être appuyé sur aucune preuve. 

a Des catastrophes locales, telles que celles que produisent des trem- 
blements de terre, des volcans, et d'autres causes particulières, sont assez 
connues, et l'on a pu observer les désordres qu'elles occasionnent dans 
les lieux qui en ont supporté. 

« Mais pourquoi supposer, sans preuves, une catastrophe universelle, 
lorsque la marche de la nature, mieux connue, suffit pour rendre raison 
de tous les faits que nous observons dans toutes ses parties ? î (pp. 79-80). 



364 LA REVUE BLANCHE 

Nous étudierons tout à l'heure comment Lamarck explique l'évolu- 
tion progressive des espèces; une autre question se pose d'abord. Les 
espèces ont varié et se sont perfectionnées, mais comment ont-elles 
commencé? Comment la vie a-t-elle apparu? Lamarck croit à la géné- 
ration spontanée des animalcules inférieurs (p. 368) : 

<t... Pour que les corps qui jouissent de la vie soient réellement des 
productions de la nature, il faut qu'elle ait eu et qu'elle ait encore 
la faculté de produire directement certains d'entre eux, afin que, les ayant 
munis de celle de s'accroître, de se multiplier, de composer de plus en 
plus leur organisation, et de se diversifier avec le temps et selon les cir- 
ponstances, tous ceux que nous observons maintenant soient véritable- 
ment les produits de sa puissance et de ses moyens. 

a Ainsi, après avoir reconnu la nécessité de ces créations directes, il 
faut rechercher quels peuvent être les corps vivants que la nature peut 
produire directement et les distinguer de ceux qui ne reçoivent qu'indi- 
rectement l'existence qu'ils tiennent d'elle. Assurément, le lion, l'aigle, 
le papillon, le chên«, le rosier ne reçoivent pas directement de la nature 
l'existence dont ils jouissent; ils la reçoivent, comme on le sait, d'indi- 
vidus semblables à eux qui la leur communiquent par voie de la généra- 
tion; et l'on peut assurer que si l'espèce entière du lion ou celle du chêne 
venait à être détruite dans les parties du globe où les individus qui la com- 
posent se trouvent répandus, les facultés réunies de la nature n auraient, 
de longtemps, le pouvoir de la faire exister de nouveau. » 

En un autre endroit, il limite aux infusoires la possibilité de la géné- 
ration spontanée (p. 211) : 

a C'est uniquement parmi les animaux de celte classe que la nature 
paraît former les généralions sponlanées ou directes qu'elle renouvelle 
sans cesse chaque fois que les circonstances y sont favorables; et nous 
essayerons de faire voir que c'est par eux qu'elle a acquis les moyens de 
produire indirectement, à la suite d'un temps énorme, toutes les autres 
races d'animaux que nous connaissons. 

« Ce qui autorise h penser que les infusoires, ou que la plupart de ces 
animaux ne doivent leur existence qu'à des généralions sponlanées, c'est 
que ces frêles animaux périssent tous dans les abaissements de 
température qu'amènent les mauvaises saisons; et on ne supposera 
sûrement pas que des corps aussi délicats puissent laisser aucun bour. 
geon ayant assez de consistance pour se conserver, et les reproduire dans 
les temps de chaleur. » 

Voilà un certain nombre d'erreurs qui s'expliquent par l'état de la 
science il y a cent ans. On ne soupçonnait pas les spores, les kystes, 
les foiiufs de résistance des aiTimalcules infusoires et Lamarck, ne sup- 
posant même pas que la génération spontanée de ces petits êtres pût 
être révoquée en doute, a affirmé que « la nature a eu et a encore 
la faculté de reproduire certains d'entre eux. » Les travaux de M. Pas- 
teur, en démontrant la possibilité de mettre certains milieux (bouillons 



LÀMARCK 

stérilisés) à l'abri de l'envahissement par la vie, ont amené un mouve- 
ment de réaction contre cette manière enfantine d'envisager les choses; 
mais, comme cela arrive souvent, le mouvement de réaction à dépassé 
le but. On avait cru autrefois qu'il suffisait de la présence de substances 
alimentaires dans un hquide, bouillon ou infusion, pour que, à une 
certaine température, des êtres vivants y apparussent; aujourd'hui, 
avec notre connaissance de la chimie, nous sentons toute l'invrai- 
semblance de cette manière de voir. Les substances vivantes ayant une 
structure chimique bien précise, il serait fort extraordinaire que ces 
substances apparussent, sans aucune cause spéciale, dans un milieu 
quelconque contenant leurs éléments constitutifs. Il ne serait pas plus 
invraisemblable d'affirmer que, dans tout liquide contenant du carbone 
et de l'hydrogène, il doit apparaître de la benzine! 

M. Pasteur a fait justice de cette erreur; il a montré qu'on peut, avec 
certaines précautions, conserver du bouillon dans un vase sans que 
des animalcules s'y forment; mais de là à soutenir l'impossibilité de la 
génération spontanée dans certaines conditions très précises, il y a 
loin! C'est comme si, avant que la synthèse de la benzine eût été réa- 
lisée, on avait déclaré impossible la fabrication de ce corps parce qu'il 
ne s'en forme pas dans un liquide quelconque contenant du carbone 
et de l'hydrogène! La plupart des biologistes croient aujourd'hui avec 
Lamarck que la génération spontanée de substance vivante a été réa- 
lisée, une fois au moins, à la surface du globe, dans des conditions 
très précises, et que ce phénomène se renouvellera dans les labora- 
toires quand on saura mettre en présence les mêmes éléments dans 
les mêmes conditions. 

Mais il est bien certain aussi que cette substance vivante, identique 
à celle qui a apparu jadis sur la terre, n'affectera pas la forme d'une 
e.:)pèce actuelle d'infusoires ou de vibrions. Ce que Lamarck dit des 
aii-'les et des lions est vrai également de la plus modeste des formes 
unicellulaires : « Si l'espèce entière venait à être détruite, les facultés 
réunies de la nature n'auraient, de longtemps, le pouvoir de la faire 
exister de nouveau. » La substance d'un infusoirc actuel, porte, de 
môme que celle des aigles et des lions, le fardeau des hérédités accu- 
nudées au coUts de circonstances variables pendant des millions de 
générations successives. Le jour où on arrivera à faire, par synthèse, 
de la substance vivante, peut-être sera-t-il difficile de s'en apercevoir, 
car elle ne ressemblera à aucune de celles que nous connaissons et 
qui conservent la trace d'une évolution prolongée; probablement aussi, 
si l'on en fait un jour, ailleurs que dans un milieu stérile, cette subs- 
tance disparaîtra-t-elle bien vite dans la lutte pour l'existence avec les 
espèces actuelles mieux adaptées... 

Quoi qu'il en soit, aucun résultat expérimental ne tend à prouver 
jusqu'à présent l'impossibilité de la génération spontanée ; si elle 
n'a pas été réalisée encore dans les laboratoires, il faut bien dire aussi 
qu'aucune recherche vraiment scientifique n'a été entreprise dans ce 
sens; et nous avons le droit de penser, comme Lamarck, que la gêné- 



360 LA REVUE BLANCHE 

ralion sponlunéc a élé rorigiuc de la vie à la suilace de la terre. Si 
notre grand é\olulionniste a dil, à ce sujet, des choses insoutenables 
aujourd'hui, c'est que, de son temps, l'apparition des infusoires dans 
les milieux était considérée comme indiscutable et qu'il n'y a pas 
arrêté son esprit. Quand une question paraît résolue on se dispense 
d.'y réfléchir et si l'on réalise un jour de la substance vivante, le mérite 
en reviendra en grande partie à M. Pasteur qui a montré qu'elle ne se 
produit pas quotidiennement dans les conditions banales des infusions. 

Si Lamarck s'était borné à lancer dans la science l'idée transformiste, 
il mériterait, par cela seul, d'être considéré comme un des ilnmbeaux 
de l'humanité. Mais, chose vraiment admirable, en même temps qu'il 
a conçu cette idée féconde, il a trouvé la véritable nature des facteurs 
de la transformation des espèces. 

J'entre ici dans la partie discutée de son œuvre. 

Lorsque Darwin a forcé l'attention du monde scientifique et a posé, 
dans tous les esprits, la question de l'éxolniion des êtres organisés, 
il ne s'est pas préoccupé des causes mêmes de la variation et il a essayé 
de montrer seulement que, sous l'influence de la sélection naturelle, 
toutes les variations devenaient fatalement adaptatives. 'L'enthousiasme 
provoqué par l'Origine des espèces a empêché longtemps d'î remar- 
quer combien étaient incomplètes les interprétations darXviniennes; on 
y est cependant arrixé enfin, et l'on a remarqué alors a\ec stupéfac- 
tion que, ce (jue Darwin n'expliquait pas, Lamarck en avait d'avance 
doimé la clef. Aujourd'hui, grâce aux travaux de la jeune école néo- 
lainarckienne, la Philosophie zoolo(ji<jue resplendit d'un éclat im- 
prévu. Les principes établis p;ir I.jiiiiarck permettent (h^ se rendre 
compte de presque tous les faits de l'évolution animale. 

(.'onnne les néo-darwiniens défendent pied à pied le terrain si biil- 
lannnent contjuis d'abord par Darwin, je ei'aindiais d'être accusé (hi 
parliabté et je vais reconnnencer à citer textuellement des passages de 
\i\ l'Iiilosophie zoologirjiie. 

D'abord, la variation a lieu sous l'influence des conditions de milieu : 

a Quantité des faits nous apprennent qu'à mesure que les individus 
d'une de nos espèces changent de situation, de chmat, de manière d'être 
on liliabiliHJc, ils en reçoivent des iiillinMices qui changenl un peu la con- 
sisiîiiice et les piupi niions de |<nrs ptu'l iesdeur forme, leui-s facultés, leur 
organisation même; en sorte que tout en eux participe, avec le temps, 
au.x mutations qu'ils ont éprouvées. 

« Dans le même climat, des situations et des expositions très diffé- 
rentes, font d'abord simplement varier les individus qui s'y trouvent expo- 
sés; mais, par la suite des temps, la continuelle différence des situations 
des individus dont je parlç, qui vivent et se reproduisent successivement 
dans les mêmes circonstances, amène en eux des différences qui devien- 
nent, en quelque sorte, essentielles à leur être; de manière qu'à la suite 
de beaucoup de générations qui se .sont succédées les unes aux autres, 
ces individus, qui appartenaient originairement à une autre espace, se 



LAMARGK ^67 

trouvent à la fin transformés en une espèce nouvelle distincte de l'autre. » 
(p. 62-63). 

Voici enfin un superbe passage du chapitre « De l'influence des 
circonstances sur les actions des animaux ». Je cite ce passage tout au 
long et sans rien y changer, convaincu qu'on le lira avec intérêt et même 
avec admiration : 

« Entre des individus de même espèce dont les'uns sont continuellement 
bien nourris et dans des circonstances favorables à tous leurs dévelop- 
pements, tandis que les autres se trouvent dans des circonstances oppo- 
sées, il se produit une différence dans l'état de ces individus, qui peu à 
peu devient très remarquable. Que d'exemples ne pourrais-je pas citer à 
l'égard des animaux et des végétaux, qui confirmeraient le fondement de 
cette considération! Or, si les circonstances restant les mêmes, rendent 
habituel et constant l'état des individus mal nourris, souffrants et lan- 
guissants, leur organisation intérieure en est à la fin modifiée, et la géné- 
ration entre les individus dont il est question conserve les modifications 
acquises, et finit par donner lieu à une race très distincte de celle dont 
les individus se rencontrent sans cesse dans des circonstances favorables 
à leurs développements. 

« Un printemps très sec est cause que les herbes d'une prairie s'accrois- 
sent très peu, restent maigres et chétives, fleurissent et fructifient, quoi- 
que n'ayant pris que très peu d'accroissement. 

« Un printemps entremêlé de jours de chaleur et de jours pluvieux, 
fait prendre à ces mêmes herbes beaucoup d'accroissement, et la récolte 
des foins est alors excellente. 

« Mais si quelque cause perpétue, à l'égard de ces plantes, les circons- 
tances défavorables, elles varieront proportionnellement, d'abord dans 
leur port ou leur état général et ensuite dans plusieurs particularités 
de leurs caractères. 

« Par exemple, si quelque graine de quelqu'une des herbes de la 
prairie en question est transportée dans un lieu élevé, sur une pelouse 
sèche, aride, pierreuse, trè> exposée aux vents, et y peut germer, la plante 
qui pourra vivre dans ce lieu s'y trouvant toujours mal nourrie, et les 
individus qu'elle y reproduira continuant d'exister dans ces mauvaises 
circonstances, il en résultera une race véritablement différente de celle 
qui vit dans la prciirie,et dont elle sera cependant originaire. Les individus 
de cette nouvelle race seront petits, maigres dans leurs parties; et certains 
de leurs organes ayant pris plus de développement que d'autres offriront 
alors des proportions particulières. 

« Ceux qui ont beaucoup observé et qui ont consulté les grandes collec- 
tions, ont pu se convaincre qu'à mesure que les circonstances d'habita- 
tion, d'exposition, de climat, de nourriture, d'habitude de vivre, etc., 
viennent à changer; les caractères de taille, de forme, de proportion 
entre les parties, de couleur, de consistance, d'agilité et d'industrie pour 
les animaux, changent proportionnellement. 

a. Ce que la nature fait avec beaucoup de temps, nous le faisons tous les 



368 LA REVUE BLANCHE 

jours, en changeant nous-mêmes subitement, par rapport à un végétal 
vivant, les circonstances dans lesquelles lui et tous les individus de son 
espèce se rencontraient. 

« Tous les botanistes savent que les végétaux qu'ils transportent de 
leur lieu natal dans les jardins pour les y cultiver, y subissent peu à peu 
des changements qui les rendent à la fin méconnaissables. Beaucoup de 
plantes très velues naturellement y deviennent glabres ou à peu près; 
quantité de celles qui étaient couchées et traînantes, y voient redresser 
leur tige; d'autres y perdent leurs épines ou leurs aspérités; d'autres 
encore, de l'état ligneux et vivace que leur tige possédait dans les climats 
chauds qu'elles habitaient, passent, dans nos climats, à l'état herbacé, et 
parmi elles, plusieurs ne sont plus que des plantes annuelles; enfin, les 
dimensions de leurs parties y subissent elles-mêmes des changements 
très considérables. Ces effets des changements de circonstances sont telle- 
ment reconnus, que les botanistes n'aiment point à décrire les plantes des 
jardins, à moins qu'elles n'y soient nouvellement cultivées. 

« Le froment cultivé {triliciim salivum) n'est-il pas un végétal amené 
par l'homme à l'état où nous le voyons actuellement? Qu'on me dise dans 
quel pays une plante semblable habite naturellement, c'st-à-dire, sans y 
être la suite de sa culture dans quelque voisinage? 

« Où trouve-t-on, dans la nature, nos choux, nos laitues, etc., d ins l'état 
où nous les possédons dans nos jardins potagers? N'en est-il pas de 
même à l'égard de quantité d'animaux que la domesticité a changés 
ou considérablement modifiés. » 

II est donc bien établi que les êtres vivants subissent des modifica- 
tions sous l'influence d'un changement prolongé dans les conditions 
de milieu. Mais comment ces changements se produisent-ils? 

Occupons-nous particulièrement des animaux (p, 73) : 

< L'animal qui vit librement dans les plaines où il ç'exerce habituelle- 
ment à des courses rapides; l'oiseau que ses besoins mettent dans le cas 
de traverser sans cesse de grands espaces dans les airs; se trouvant 
enfermés, l'un dans les loges d'une ménagerie ou dans nos écuries, l'autre 
dans nos cages ou dans nos basses-cours, y subissent, avec le temps, des 
infiuences frappantes, surtout après une suite de générations dans l'état 
qui leur a fait contracter de nouvelles habiludcs. 

« Le premier y perd en grande partie sa légèreté, son agilité; son 
corps s'épaissit, ses membres diminuent de force et de souplesse, et ses 
facultés ne sont plus les mômes; le second devient lourd, ne sait presque 
plus voler, et prend plus de chair dans toutes ses parties. » 

Voilà l'observation infiniment simple qui a conduit Lamarck a l'ex- 
posé de ses deux admirables lois : La première est appelée la loi de 
l'habitude et de la désuétude : 

« Dans loiil animal qui n'a point dépassé le Icrme de ses développe- 
menls, l'emploi plus fréquent el soutenu d'un organe quelconque, fortifie 
peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit, et lui donne une puissance 



LAMARCK 369 

proporlionnéc à la durée de cel emploi, tandis que le défaal constant 
d'usage de tel organe, iaffaiblil insensiblement, le détériore, diminue 
progressivement ses facultés cl finit par le faire disparaître. » 

La deuxième loi est celle de riiérédilé des caraclères acquis : 

{( Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par 
l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps 
exposée et, par conséqurnL par l'influence de Icmploi prédominant de 
tel organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie ; elle 
ie conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, 
pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à 
ceux qui ont produit ces nouveaux individus. » 

C'est au moyea de ces deux principes que Lamarck va réduire à 
néant les considérations finalistes (p. 235) : 

« Les naturalistes ayant remarqué que les formes des parties des ani- 
maux, comparées aux usages de ces parties, sont toujours parfaitement 
en rapport, ont pensé que les formes et l'état des parties en avaient amené 
l'emploi : or c'est là l'erreur; car il est facile de démontrer par l'obser- 
vation, que ce sont, au contraire, les besoins et les usages des parties 
qui ont développé ces mêmes parties, qui les ont même fait naître lors- 
qu'elles n'existaient pas et qui, conséquemment, ont donné lieu à l'état 
où nous les observons dans chaque anmial. 

« Pour que cela ne fût pas ainsi, il eût fallu que la nature eût créé, 
pour les parties des animaux, autant de formes que la diversité des cir- 
constances dans lesquelles ils ont à vivre l'eût exigé, et que ces formes, 
ainsi que ces circonstances, ne variassent jamais. 

«... Depuis longtemps, ajoute Lamarck, on a eu à cet égard, le senti- 
ment de ce qui est, puisqu'on a établi la sentence suivante qui a passé en 
proverbe et que tout le monde connaît : les habitudes forment une 
Si conde nature. » 

C'est ce principe de Lamarck que l'on résume trop brièvement dans 
la formule : La (onciion crée Vorgane. Cette formule trop concise a 
généralement été mal entendue; il est nécessaire que nous nous y 
arrêtions quelques instants. Il est bien évident que si un escargot 
a besoin de se gratter, ce besoin ne lui fait pas pousser une main, et 
que si l'homme a besoin de regarder derrière lui, cette nécessité ne 
développe pas chez lui l'œil de Victor Considérant. C'est que le mot 
organe est le plus souvent pris dans une acception qu'il n'a pas. On 
dit, par exemple, à tort, que la main est l'organe de la préhension; 
cela est faux; la main (ait partie, chez l'homme, de ce (pii constitue 
ordinairement l'organe de la préhension, mais si l'on coupe les deux 
mains à un homme, il exécute néanmoins avec ses moignons la fonc- 
tion de préhension; il peut l'exécuter également avec ses pieds, avec sa 
bouche, etc. L'organe de la préhension est défini par la fonction même 
de la préhension et comprend l'ensemble des tissus qui collaborent à 

24 



3^(j LA lŒVL'K HLANGHE 

l'exercice de celle ronclioii. La tléfiiiilioii de rorgaue esl uniquenint 
p}uji>iolo!iiijue. 

Ceci posé, considérons un animal au moment où les hasards des 
variations du globe l'amènent à vivre dans des conditions nouvelles; cet 
animal est doué à ce moment d'un certain nombre de parties coordon- 
nées, parties au moyen desquelles étaient constitués les organes dont 
il se servait dans les circonstances précédentes et qui lui permettaient 
par conséquent d'exécuter, dans ces circonstances précédentes, toutes 
les tondions nécessaires à l'entretien de sa vie. Dans les conditions 
nou\elles où il se trouve transporté, une fonction nouvelle lui devient 
nécessaire. Alors, de deux choses l'une : ou bien, il n'a pas les oulils 
indispensables pour effectuer cette fonction, et dans ce cas il meurt; 
ou bien il peut exécuter tant bien que mal celte fonction nouvelle avec 
les oulils (membres, appendices, etc..) qu'il possède. Le premier cas, 
qui est le plus fréquent, ne nous intéresse pas. Dans le second, un 
organe nouveau se trouve défini chez l'animal considéré; cet organe 
nouveau emprunte un certain nombre des parties préexistantes et fonc- 
tionne d'abord tant bien que mal; puis, progressivement, en vertu de la 
loi de l'habitude, le fonctionnement de cet organe devient de plus en 
'plus aisé: cet organe qui était d'abord simplement délini par la fonction 
nou\ eUe, se trouve petit à petit développé par le fonctionnement, ada]>té 
à son rôle. Et ainsi, des parties homologues, c'est-à-dire des {»arlies du 
corps ([ui, chez deux animaux donnés sont la représentation hérédi- 
taire d'une partie de leur ancêtre commun peuvent être adaptées à des 
fonctions difierentes : la queue du cheval lui sert pour se garer des 
mouches, la queue du kanguroo joue un rôle dans la stntion et la loco- 
motion de l'animal : 

« Le kanguroo, qui porte ses petits dans la poche qu'il a sous l'abdo- 
men, a en conséquence, pris l'habitude de se tenir comme debout, posé 
seulement sur ses pieds de derrière et sur sa queue, et de ne se déplacer 
qu'à l'aide d'une suite de sauts dans lesquels il conserve son attitude 
redressée pour ne point gêner ses petits. Voici ce qui en est réiuilé : 

« 1° Les jambes de devant, dont il fait très peu d'usage et sur lesquelles 
il s'appuie seulement dans l'instant où il quitte son attitude redressée, 
n'ont jamais pris de développement proportionné à celui des autres par- 
ties et sont restées maigres, très petites et presque sans force. 

« 2° Les jambes de derrière, presque continuellement en action, soit pour 
soutenir tout le corps, soit pour exécuter les sauts, ont, au contraire, 
obtenu un développement considérable, et sont devenues très grandes et 
très fortes. 

« 3° Enfin, la queue, que nous voyons ici fortement employée au soutien 
de l'animal et à l'exécution de ses principaux mouvements, a acquis dans 
sa base une épaisseur et une force extrêmement remarquables. » (p. 259). 

l n iai.sonnement absolument identique expliquerait comment la sta- 
tion verticale^ pénible chez les singes, est devenue naturelle à l'homme 
jtar une longue accoutumance grûcc au dévcloiipement adéquat de tou- 



LAMA ne K ^7' 

tes les pallies nécessaires à la slahililé de celle posilioii d'équilibre. 
Voici d'ailleurs d'autres exemples du développcnieut des organes par 
riuiL.ilude (p. '^59) : 

a L'oiseau que le besoin attire sur leau pour y trouver la proie qui le 
fait vivre, écarte les duigts de ses pieds lorsqu'il veut frapper l'eau et 
se mouvoir à sa surface. La peau qui unit ces doigts à leur base, con- 
tracte, par ces écartements des doigts sans cesse répétés, l'habitude de 
s'étendre; ainsi, avec le temps, les larges membranes qui unissent les 
doigts des canards, des oies, etc., se sont formées telles que nous les 
voyons. Les mêmes efforts faits pour nager, c'est-à-dire, pour pousser 
l'eau, afin d'avancer et de se mouvoir dans ce liquide, ont étendu de même 
les membranes qui sont entre les doigts des grenouilles, des tortues de 
mer, de la loutre, du castor, etc.. » 

Ainsi donc, des circonstances analogues (dans l'espèce, la \ie aqua- 
tique) peuvent développer chez des êtres ditlérents des caractères 
de- similitude; les pattes palmées n'indiquent pas une parenté entre la 
grenouille et le castor; ce sont des caractères de convergence, résultant 
d'adaptation aux même conditions de vie. 

Lamarck a bien compris la difficulté qui résulte de ce fait pour l'éta- 
blissement de la classification naturelle. Nous retrouvons d'autres 
caractères de convergence dans les exemples suivants qui mettent en 
relief l'atrophie d'un organe par la désuétude (p. 241) : 

« Des yeux à la tête sont le propre d'un grand nombre d'animaux 
divers, et font essentiellement partie du plan d'organisation des verté- 
brés. 

a Déjà néanmoins la taupe, qui, par ses habitudes, fait très peu d'usage 
de la vue, n'a que des yeux très petits, et à peine apparents, parce qu'elle 
exerce très peu cet organe. 

a'L'aspalax d'Olivier [\ oijage en Egypte et en Perse, II, pi. 28, f. 2), qui 
vit sous terre comme la taupe, et qui vraisemblablement s'expose encore 
moins qu'elle à la lumière du jour, a totalement perdu l'usage de la vue : 
aussi n'offre-t-il plus que des vestiges de l'organe qui en est le siège; et 
encore ces vestiges sont tout à fait cachés sous la peau et sous quelques 
autres parties qui les recouvrent, et ne laissent plus le moindre accès à 
la lumière. 

« Le prolée, reptile aquatique voisin des salamandres par ses rapports 
et qui habite dans des cavités profondes et obscures qui sont sous les 
eaux, n'a plus, comme Vaspalax, que des vestiges de l'organe de la vue; 
vestiges qui sont couverts et cachés de la même manière. » 

Ici encore, la cécité est un caractère de convergence n'établissant 
aucune parenté entre le protée et Vaspalax. 

De toutes ces considérations Lamarck tire sa conclusion particulière 
qu'il oppose comme il suit à la conclusion admise jusqu'à lui (p. 265) : 



^-1 LA HE VUE BLANCHE 

a Conclusion admise jusqu'à ce jour : la nature (ou son Auteur), en 
créanl les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances 
clans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une 
organisation constante, ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans 
ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats 
où on la trouve, et à y conserver les habitudes qu'on lui connaît. 

« Ma conclusion pariiculicrc : la nature, en produisant successivement 
toutes les espèces d'animaux, et commençant par les plus imparfaits ou 
les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a com- 
pliqué graduellement leur organisation; et ces animaux se répandant 
généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce 
a reçu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est rencon- 
trée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses 
parties que l'observation nous montre en elle. » 

II insiste avec raison sur ce fait que la théorie fixislo « suppose que 
les circonstances des lieux qu'habite chaque espèce d'animal ne varient 
jamais dans ces lieux; car si elles variaient, les mêmes animaux n'y 
pourraient plus vivre. » (p. 2G6). 

L'adaptation de chaque être à ses conditions de \ic est donc une 
preuve irréfutable de la transformation des espèces. Car (p. 231) : 

a Ce qu'on ne sait pas assez, et môme ce qu'en général on se refuse à 
croire, c'est que chaqtie lieu lui-même change avec le temps, d'exposition, 
de climat, de nature et de qualité, quoique avec une lenteur si grande 
par rapport à notre durée, que nous lui attribuons une slabililé parfaite... 
On sent de là que s'il y a des extrêmes dans ces changements, il y a aussi 
des nuances, c'est-à-dire, des degrés qui sont intermédiaires et qui rem- 
plissent l'intervalle. Conséquemment, il y a aussi des nuances dans les 
différences qui distinguent ce que nous nommons des espèces. » 

On devrait donc trouver tous les passages entre deux formes diffé- 
rentes d'êtres vivants; l'absence de ces types de passage était une diffi- 
culté que Lamarck n'a pas résolue. Darwin au contraire l'a lumineu- 
sement expliquée, mais, pour ne pas avoir compris le rôle de la sélec- 
lion naturelle, l'auteur de la Philosophie zoologique n'en a pas moins 
laissé une œuvre admirable et presque complète. On peu! au contraire 
reprocher à Darwin et surtout aux néo-darwiniens, d'avoir méconnu, 
malgré Lamarck, le rôle prépondérant de l'influence du milieu et d'avoir 
attribué le jilns souvent la variation des èlres aux hasnids des fécon- 
dations. Ln réalilé, Lamarck n'a j^as rejeté la i)(>ssibililé de l'appari- 
tion d'espèces nouvelles sous l'influence de l'hybridation, mais il en a 
parlé vaguement et sans lui attribuer plus d'importance qu'elle n'en 
mérite. Je ne relève dans son livre que deux passages relatifs à cette 
possibilité; d'abord (p. C3) : 

« L'idée d'embrasser sous le nom d'espèce, une collection d'individus 
semblables, qui se perpétuent les mêmes par la génération, et qui ont 
ainsi existé les mêmes aussi anciennement que la nature emportait la 



LAMARCK ^7^ 

nécessité que les individus d'une même espèce ne pussent point s'allier, 
dans les actes de génération, avec des individus d'une espèce différente. 

« iMalheureusement, l'observation a prouvé, et prouve encore tous les 
jours, que cette considération n'est nullement fondée; car les hybrides, 
très communs parmi les végétaux, ont fait voir que les limites entre ces 
espèces prétendues constantes, n'étaient pas aussi solides qu'on l'a ima- 
giné. 

« A la vérité, souvent il ne résulte rien de ces singuliers accouplements, 
surtout lorsqu'ils sont très disparates, et alors les individus qui en pro- 
viennent sont en général inféconds : mais aussi, lorsque les disparates 
font moins grandes, on sait que les défauts dont il s'agit n'ont plus lieu. 
Or ce moyen seul suffit pour créer de proche en proche des variétés qui 
deviennent ensuite des races et qui, avec le temps, constituent ce que 
nous nommons des espèces. » 

Et plus bas (p. 73) : 

« En effet, outre que nous connaissons les influences et les suites des 
fécondations hétéroclites, nous savons positivement aujourd'hui qu'un 
changement forcé et soutenu, dans les lieux d'habitation, etc., etc. » 

Lamarck laisse ainsi de côté, immédiatement, les phénomènes d'hy- 
bridation, pour revenir à l'influence d.u milieu et il a raison. Malgré 
Weismann et les néo-darwiniens, il paraît en effet définitivement établi 
aujourd'hui que le mélange des sexes, dans les espèces vivant en liberté, 
a pour résultat de maintenir le type moyen de l'espèce et non d'intro- 
duire des variations dans ce type. S'il y a eu, exceptionnellement, 
formation d'une espèce par fécondation croisée, ce ne peut être que 
dans des cas très particuliers. L'influence du milieu est le facteur essen- 
tiel de la variation. 

Tout le monde sait que « Darwin a établi la parenté de l'homme et du 
singe ». Il n'est pas inutile de montrer que l'idée de cette parenté est 
pleinement exprimée par Lamarck et que Darwin, à qui on la prête, 
pour le lui reprocher d'ailleurs, n'y a rien ajouté . 

« Si une race quelconque de quadrumanes, dit Lamarck (p. 349), surtout 
la plus perfectionnée d'entre elles, perdait, par la nécessité des circons- 
tances ou par quelqu'autre cause, l'habitude de grimper sur les arbres,... 
et si les individus de cette race, pendant une suite de générations, étaient 
(forcés de ne se servir de leurs pieds que pour marcher et cessaient d'em- 
ployer leurs mains comme des pieds; il n'est pas douteux..., que ces qua- 
drumanes ne fussent à la fin transformés en bimanes, et que les pouces 
de leurs pieds ne cessassent d'être écartés des doigts, ces pieds ne leur 
servant plus qu'à marcher. 

« ... Enfin, si ces mêmes individus cessaient d'employer leurs mâchoires 
comme des armes pour mordre, déchirer ou saisir, ou comme des tenailles 
pour couper l'herbe et se nourrir et qu'ils ne les fissent servir qu'à la mas- 
tication; il n'est pas douteux encore que leur angle facial ne devînt plus 



^74 LA REVUE BLANCHE 

ouvert, que leur museau ne se raccourcît de plus en plus, et qu'à la fin, 
étant entièrement efTacé, ils n'eussent leurs dents incisives verticales. » 

Je voudrais citer tout au long les huit pages (349-357) dans lesquelles 
est résumée la transformation d'un singe en homme, l'acquisition, 
par celte espèce nouvelle d'une prépondérance sur les autres et même, 
l'origine du langage ai-liculé; je me borne à reproduire les quelques 
lignes relatives au langage (p. 356) : 

« ... Les individus de la race dominante..., ayant eu besoin de multiplier 
les signes pour communiquer rapidement leurs idées devenues de plus 
en plus nombreuses, et ne pouvant plus se contenter ni des signes panto- 
mimiques, ni des inflexinns possibles de leur voix, pour représenter cette 
multitude de signes devenus nécessaires, seront parvenus, par différents 
efforts, à former des sons articulés : d'abord, ils n'en auront employé 
qu'un petit nombre, conjointement avec des inflexions de leur voix; par 
la suite, ils les auront multipliés, variés et perfectionnés, selon l'accrois- 
sement de leurs besoins et selon qu'ils se seront exercés à les produire... 
De là, l'origine de l'admirable faculté de parler; et comme l'éloignement 
des lieux où les individus se 'seront répandus favorise la corruption des 
signes convenus pour rendre chaque idée, de là l'origine des langues, 
qui se seront diversifiées partout. » 

Malgré son mépris pour l'opinion de la « majorité compacte », La- 
marck, désireux sans doute de \oir répandre ses idées a introduit de 
ci de là, dans son ouvrage, quelques phrases destinées à atténuer les 
mauvaises volontés dont était menacée la théorie nouvelle. En particu- 
lier, son chapitre relatif à l'homme commence par ces mots : u Si 
l'homme n'était flistingué des animaux que relativement à son organi- 
sation... » et se termine par cette phrase prudente : 

« Telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire si l'homme... 
n'était distingué des animaux que par les caractères de son organisation 
et si son origine n'était pas différente de la leur. )> 

Dès les premières pages de son livre, aussitôt qu'il a exprimé sa 
croyance à la transformation des espèces, il craint d'être suspecté 
d'athéisme (p. 50) : 

« Sans doute, rien n'existe que par la volonté du sublime Auteur de 
toutes choses. Mais pouvons-nous lui assigner des règles dans l'exé- 
cution de sa volonté, ef fixer le mode qu'il a suivi à cet égard ? Sa puis- 
sance infinie n'a-t-elle j)n créer un ordre de choses qui donnât successi- 
vement l'existence à tout ce que nous voyons, comme à tout ce qui existe 
et que nous ne connaissrms pas. 

« Assurément, quelle qu'ait été sa volonté, l'immensité de .sa puissance 
est toujours la même; et de quelque manière que se soit exécutée cette 
volonté suprême, rirn n'en peut diminuer la -grandeur, » 



LAMARGK "^1^ 

Et plus loin, p. C8 : 

« Admirerai-je moins la grandeur de la puissance de cette première 
cause de tout, s'il lui a plu que les choses fussent ainsi; que si, par autant 
d'actes de sa volonté, elle se fût occupée et s'occupât continuellement 
encore des détails de toutes les variations, de tous les développements 
et perfectionnements, de toutes les destructions et de tous les renouvelle- 
ments; en un mot, de toutes les mutations qui s'exécutent généralement 
dans ies choses qui existent. 

« Or, f espère prouver que la nature possède les moyens et les facultés 
qui lui sont nécessaires pour produire par elle-même ce que nous admi- 
rons en elle. » 

J'ai souligné cette dernière phrase qui est la plus essentielle; peu 
importent en effet les discussions théologiques et métaphysiques, La- 
marck se place sur un terrain très positif et y recueille une admirable 
moisson. 

Eu résumé, la nature « a créé dans tous les animaux, par la seule 
voie du besoin, qui établit et dirige les habitudes, la source de toutes 
les actions, de toutes les facultés, depuis les plus simples jusqu'à celles 
qui constituent Vinstinct, Yindustrie, enfin le raisonnement. » (p. 67). 

Mais comment se réalisent ces besoins, comment agissent-ils'? Ce 
problème ne pouvait manquer de se poser à l'esprit de Lamarck ; il 
lui fallait une théorie de la vie. Il en a donné une dans la seconde partie 
de son ouvrage et cette seconde partie est fort inférieure à la première. 
La physique et la chimie étaient encore à leur aurore et le mot si vague 
de îluide se retrouve naturellement dans toutes les explications méca- 
niques qu'on pouvait donner. Cependant, malgré cette infériorité fatale 
de sa théorie de la vie, elle contient encore des preuves évidentes du 
géi.ie de son auteur. Laissons de côté ce qui est suranné; nous trou- 
même dans cette partie de l'ouvrage, des choses qui auraient suffi à 
immortaliser le nom d'un savant. 

D'abord, à la notion peu scientifique de l'existence de trois règnes, le 
règne animal, le règne végétal, le règne minéral, il substitue une 
division des corps de la nature : 

« 1° En corps organisés, vivants ; 2° en corps bruts et sans vie. » 
« Les êtres ou corps vivants, ajoute-t-il, p. 91, tels que les animaux et les 
végétaux, constituent la première de ces deux branches des productions 
de la nature. Ces êtres ont, comme tout le monde sait, la faculté de se 
nourrir, de se développer, de se reproduire, et sont nécessairement assu- 
jettis à la mort. 

« Mais ce qu'on ne sait pas aussi bien, parce que des hypothèse en crédit 
ne permettent pas de le croire, c'est que les corps vivants, par suite 
de l'action et des facultés de leurs organes, ainsi que des mutations 
qu'opèrent en eux les mouvements organiques, forment eux-mêmes leur 
propre substance et leurs matières sécrétoires ; et ce qu'on sait encore 
moins, c'est que par leurs dépouilles, ces corps vivants donnent lieu à 



3-(; LA IIEVUK BLANCHE 

rexislcnce de toutes les matières composées, brutes ou inorganiques 
qu'on observe dans la nature. » 

Cette idée « que les corps vivants ont la faculté de composer eux- 
mêmes leur propre substance » ne contient-elle pas le germe de la 
définition actuelle de la vie par l'assimilation? 

Ailleurs, il donne aussi les bases véritables de la biologie scientifique 
(p. 377) : 

aSi l'on veut parvenir à connaître réellement ce qui constitue la vie, 
en quoi elle consiste, quelles sont les causes et les lois qui donnent lieu à 
cet admirable phénomène de la nature, et comment la vie elle-même peut 
être la source de cette multitude de phénomènes étonnants que les corps 
vivants nous présentent; il faut avant tout, considérer très attentive- 
ment les différences qui existent entre les corps inorganiques et les corps 
vivants; et pour cela, il faut mettre en parallèle les caractères essentiels 
de ces deux sortes de corps. » 

Ces principes, joints à rexccllentc méthode dont nous avons déjà 
parlé et qui consiste à commencer l'élude de la vie dans les êtres sim- 
ples et non ciiez l'homme, ont conduit Lamarck à comprendre que chez 
les plantes au moins et chez les animaux inférieurs, la spontanéité des 
mouvements vitaux n'est qu'apparente (Avertissement, p. xv) : 

« Ayant considéré que, sans les excilalions de Vexléricur, la vie n'exis- 
terait point et ne saurait se maintenir en activité dans les végétaux, je 
reconnus bientôt qu'un grand nombre d'animaux devaient se trouver dans 
le même cas; et comme j'avais eu bien des occasions de remarquer que, 
pour arriver au même but, la nature variait ses moyens, lorsque cela 
était nécessaire, je n'eus plus de doute à cet égard. 

« Ainsi je pense que les animaux très imparfaits qui manquent de 
système nerveux, ne vivent qu'à l'aide des excitations qu'ils reçoivent de 
l'extérieur... » 

Voilà une idée que l'on considérait encore il y a \ingt ans comme 
exlrômemcnt hardie. Si Lamarck n'a pas pu en tirer tout ce (|u'cllc 
promettait, c'est que la théorie des fluides l'en a empêché; mais on 
ne saurait lui reprocher l'état de la physique et de la chimie à son épo- 
que et il faut l'admirer au contraire d'avoir pu, au milieu d'un mouve- 
ment scientifique si peu avancé, concevoir une biologie si saine et si 
féconde. On i)eut dire que Lamarck a place la vie parmi les autres phé- 
nomènes naturels; il a attribué aux phénomènes mécaniques, aux in- 
fluences des conditions de milieu, non seulement la variation des formes 
spécifiques, mais les manifestations vitales elles-mêmes. Il a été le pre- 
mier monisle; il était trop en avance sur. tous ses contemporains, mais 
le siècle qui l'a suivi lui a donné raison. 

Darwin a accaparé toute la gloire du transformisme ; ses explica- 
tions séduisantes ont plus fait pour le triomphe de la théorie que les 



LAMARCK ^77 

interprétations plus vraies de Lamarck, mais aujourd'hui que l'évolu- 
tion des espèces est acceptée et discutée par le monde entier, on doit 
rendre au père de la biologie scientifique les hommages qui lui sont dus. 
Toute une école de naturalistes s'occupe actuellement de mettre au 
courant de la science moderne les idées de Lamarck, idées extrêmement 
fécondes quoi qu'en ait pensé Darwin. J'ai essayé de montrer dans un 
livre récent (1) qu'en se servant convenablement de l'œuvre du grand 
évolutionniste fz-ançais et de celle de son successeur anglais, on peut 
résoudre d'une manière satisfaisante tous les problèmes de la trans- 
formation des espèces. 

Je voudrais surtout avoir montré ici que Lamarck doit être placé au 
premier rang parmi les hommes qui ont honoré la science et Thuma- 
nité. Il n'y a pas de nom illustre auprès duquel le nom de Lamarck 
ne puisse être cité avec honneur. Et puisque ses compatriotes l'ont 
méconnu et oublié, il serait bon qu'on forçât leur admiration, non pas 
en lui élevant une statue sous laquelle on ne pourrait même pas trans- 
porter ses restes ignorés et perdus dans les catacombes, mais en fai- 
sant connaître son génie, en publiant une édition nationale de ses 
œuvres. 



Félix Le Dantec 



(1) Lamarckient et Darwiniens. AlcaD, 1900, 



La Rose de Hildesheim 



L Allemagne abonde en lilles fraîches, bien en chair, saines et 
faites ponr devenir des femmes fécondes. .Mais, ponr ce qui est de 
ces beautés leliement belles qu'on ne peut les appeler ({ue divi- 
nes, elles y sont rares. Les plus belles sont toujours défectueuses 
quant à la taille, aux mains, aux pieds, au ventre souvent proé- 
minent. Celles qui paraissent sans défaut ont l'air lascif, servile 
ou insolent et semblent les ribaudes dans un camp de soudards 
brutaux. 

Il y avait, à la fin du siècle dernier, à Hildesheim, près de Ha- 
novre, une fille parfaitement belle qui s'appelait Use. Ses che- 
veux, d'un blond pâle, avaient des reflets un peu dorés et don- 
naient limpression d'un clair de Imie. Son corps se dressait inel 
et svelle. Son visage était clair, avenant et rieur avec une fossette 
adorable au menton grasset et des yeux gris qui, sans être fort 
beaux, seyaient à sa figure et remuaient sans cesse comme des 
oiseaux. Sa grâce était incomparable. Elle était fort mauvaise 
ménagère, comme la [)lupart des Allemandes, et cousait très mal. 
Les travaux domestiques terminés, elle se mettait au piano et 
chantait qu'on eût dit d'une sirène, ou bien lisait et semblait, en 
ce cas, une poétesse. 

(juand elle parlait, l'allemand, qui est appelé la langue des che- 
vaux, devenait plus doux que l'italien, (jui est la langue des da- 
mes, lit parce qu'elle avait l'accent hanovrien où les S n'ont ja- 
mais fe son du (."h, son paiier était réellement charmeur. 

Son père, ayant été autrefois à l'Amérique, y avait épousé une 
anglaise. Puis, après des ans, était revenu au pays nalal habifei- 
la maison paternelle. 

l"€st une des plus jolies petites villes du monde que Hildes- 
heim. Avec ses maisons peintes, de forme étrange, aux toits dé- 
mesures, elle semble sortir d un conte de fées. Ouel vovaixeur 
pourrait oublier le spectacle de sa place de l'Hôtel-de-'Ville qui 
est d'nn piltf»rcsqne fait pour encadrer du lyrique ? 

La demeiue (U'> parents rlllse. comme presjjiie toutes les 
maisons de Hildesheim, était très haute. Sa toiture presque ver- 
ticale était plus élevée que toute la façade. Ses fenêtres sans vo- 
lets s'ouvraieni ru dehors. Elles étaient nombreuses et il n'y 



LA ROSE DE HILDESIIEIM '^79 

avait entre elles que peu d'espace. Sur les portes et les poutres 
étaient sculptées des (igures pieuses ou grimaçantes, commen- 
tées par d'anciens vers allemands ou des inscriptions latines. On 
voyait : les trois vertus théologales, foi, espérance, charité, et les 
trois vertus mondaines, prudence, justice, courage, les péchés 
capitaux, les quatre évangélistes, les apôtres, saint Martin don- 
nant son manteau au mendiant, sainte Catherine et sa roue, des 
cigognes, des écussons. Le tout peint de bleu, de rouge, de vert 
et de jaune. Les étages, avançant l'un au-dessus de l'autre, lui 
donnaient l'air d'un escalier renversé. C'était une maison multi- 
colore et plaisante. 

Use était venue toute petite dans cette demeure et y avait 
grandi. Dès qu'elle eut dix-huit ans, le renom de sa beauté alla 
jusqu'à Hanovre et de là à Berlin. Ceux qui venaient visiter la 
jolie ville de Ilildesheim, son rosier millénaire et les trésors de 
sa cathédrale, ne manquaient pas de venir admirer celle qu'on 
surnommait la rose de Hildesheim. Elle fut maintes fois deman- 
dée en mariage, mais invariablement elle répondit, yeux bais- 
sés, à son père qui lui faisait valoir les avantages du dernier pré- 
tendant, quelle voulait encore rester fille pour jouir de sa jeu- 
nesse. Le père disait : (( Nanon ! tu as tort, mais fais comme tu 
voudras. » Et le prétendant était oublié. 

Lorsqu'Ilse revenait 'de promenade, toutes les figures décou- 
pées sur la maison souriaient en lui souhaitant la bienvenue. Les 
péchés lui criaient en chœur : « Regarde-nous, Use. Nous figu- 
rons sept péchés capitaux, c'est vrai. Mais ceux qui nous ont 
découpés et peints n'avaient eux-mêmes pas assez de malice pour 
que nous devinssions des péchés mortels. Regarde-nous. Nous 
sommes sept péchés véniels, sept peccadilles. Nous n'essayons pas 
de te tenter. Au contraire. Nous sommes si laids! » Les vertus 
théologales et mondaines, se tenant par la main, comme pour bal- 
1er en rond, chantaient : « Ringel, Ringel, Reihe. A nous six, 
nous figurons ta vertu. Regarde-nous, souris-nous. Aucune de 
nous n'est si belle que toi. RingeL Ringel, Reihe. » 

Or, lise avait un cousin qui étudiait à Heidelberg. Il s'appelait 
Egon. Il était grand, blond, large d'épaules et rêveur. Les jeunes 
gens se virent à Dresde pendant des vacances et ^'aimèrent. Ils se 
le dirent devant le tableau de Raphaël, l'admirable Madone six- 
tine, dont Tlse avait un peu les traits d'angélique douceur, 

Egon demanda la main d'Usé, mais, naturellement, le père exi- 
gea fortune et position. Et retourné à Heidelberg, pendant les loi- 
sirs que lui laissaient ses études et les duels de la Hirschgasse, 
le jeune homme s'en allait du côté du château, dans Vallée des 



^g^^ LA. REVUE BLANCHE 

philosophes, rêver aux moyens de conquérir la fortune qui de- 
vait lui donner sa cousine. 

Un dimanche de janvier, comme il était allé au sermon, le 
pasteur parla des sages d'Orient qui vinrent visiter Jésus dans 
sa crèche. Il cita l(^ verset de l'évangile de saint Mathieu où il 
n'est riendit cpiant au nombre et quant à la condition des pieux 
personnages qui portèrent à Jésus l'or, l'encens, la myrrhe. 

Les jours suivants, Egon ne put s'empêcher de penser à ces 
sages d'Orient que, bien que protestant, il se figurait, selon la 
légende catholique, couronnés et au nombre de trois. Gaspard, 
Balthasar et Alelchior. Les rois mages, le nègre au milieu, défi- 
laient devant lui. Il se les figura portant tous trois de l'or. Quel- 
ques jours plus tard il ne les vit plus que sous les traits et le cos- 
tume de nécromants alchimistes transmuant tout en or sur leur 

passage. 

Toute cette fantasmagorie ne lui était suscitée que parce qu'il 
aimait lor qui lui permettrait d'épouser sa cousine. Il en perdit 
le boire et le manger, comme si, nouveau Midas, il n'eût plus eu 
pour aliments que les lingots transmués par les astrologues dont 
la cathédrale de Cologne s'honore de posséder les osseiaenls. 

Il fouilla les bibliothèques, lisant tout ce où il était question 
des trois rois mages : le vénérable Bède, les légendes anciennes 
et tous les auteurs modernes qui ont discuté l'authenticité des 
évangiles. Puis, en marchant, il ro\dait des pensées dorées : 
« Quelle valeur inestimable doit avoir ce trésor d'or fin ! Il n'est 
écrit nulle part (jue ce trésor ait été distribué, employé, dépensé, 
dérobé on trouvé... » Enfin, un soir, il s'avoua qu'il voulait trou- 
ver le trésor des rois mages. Outre le bonheur amoureux, celte 
trouvaille lui donnerait une gloire incontestable. 

Ses allu!-es bizarres intriguèrent bientôt les professeurs et les 
étudiants de Ileidelberg. Ceux qui ne faisaient pas partie du 
même corps que lui n'hésitaient pas à dire qu'il était fou. Ceux 
de son association le défendirent, si bien qu'il fut cause d'une sé- 
rie interminable de duels dont on parle encore aux bords du Nec- 
kar. Puis, les anecdotes coururent à son sujet. Un étudiant l'avait 
suivi au ( ours d'une de ses promenades dans la campagne. 11 
raconta qu'Egon s'était approché d'un ba^uf et lui avait parlé : 
'( Je cherche un chérubin. Les analogies m'émeuvent. Je trouve 
un bœuf. Les chérubins, c'est vrai, sont des bn^ufs ailés. Mais, 
dis-moi, beau bonif qui pâtures... Il se peut cpie ta bonhomie vlé- 
lienne une part de la science de ces animaux qui font partie 
d'une des y)lus nobles hiérarchies célestes. Dis-moi, ne s'est-elle 
point perpétuée dans ta race, la liadilion de Noël ? Ne t'honores- 



LA ROSE DE IIILDESHEIM 38l 

tu pas qu'un des tiens ait réchauffé de son souffle l'enfant dans 
sa crèche ? Et, en ce cas, peut-être sais-tu, noble animal créé à 
rimaij;e des chérubins, sais-tu où est l'or des rois mages ? Je 
cherche ce trésor qui me fera riche d'une fortune sacrée. bœuf, 
mon seul espoir, réponds ! J'ai interrogé les unes, mais ils ne 
sont que des bêtes et ne sont l'image de rien de céleste. Hélas ! 
ces énergiques animaux ne savent qu'une réponse ; la rauque 
affirmation germanique. » C'était une lin de crépuscule. Dans les 
maisons lointaines les lampes s'allumaient. Des villages luisaient 
à la ronde. Le bœuf tourna la tête lentement et beugla. 

A Hildesheim, Use, confiante, recevait de son cousin des let- 
tres enthousiastes et amoureuses. Elle et ses parents supposaient 
qu'Egon était sur le point de faire fortune. 

Ce fut l'hiver, la neige tomba, tiède d'aspect comme le duvet 
des cygnes. Les bonshommes sculptés des maisons en étaient 
eux-mêmes recouverts et avaient l'air de grelotter. Ce fut Noël 
avec ses arbres lumineux autour desquels on chante: 

L'arbre de Noël, c'est le plus bel arbre 

Oui soit sur la terre. 
Comme il fleurit joliment, l'arbre miraculeux, 

Quand ses fleurettes luisent, 

Quand ses fleurettes luisent, 
Oui, luisent ! 

Un matin de gel où les traîneaux glissaient dans la petite ville, 
arriva ^une lettre timbrée de Dresde où habitaient les parents 
d'Egon. Le père d'Usé ne trouvant pas ses lunettes, ce fut elle 
qui lut la lettre à haute voix. La missive était triste et courte. Le 
père d'Egon racontait que son fils était devenu fou par amour. 
Il racontait l'histoire du trésor des rois mages que son fils voulait 
à tout prix, puis ses fureurs qui l'avaient fait interner dans un 
asile, et que, dans sa folie, il ne cessait de rép